<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[L.O.L Littératude On Line]]></title><description><![CDATA[Explorer tout ce que la littérature donne à l'humain : romans, nouvelles, critiques, imaginaires et frontières du vivant. Un lieu où les mots dialoguent avec la science, la philosophie, l'art et les grandes questions de notre temps.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png</url><title>L.O.L Littératude On Line</title><link>https://www.litteratudeonline.fr</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Sun, 26 Jul 2026 21:19:34 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://www.litteratudeonline.fr/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Didier Langlois]]></copyright><language><![CDATA[fr]]></language><webMaster><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Didier Langlois]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Didier Langlois]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Didier Langlois]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[Chapitre 7]]></title><description><![CDATA[Rue Pouteau]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-7</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-7</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 23 Jul 2026 23:02:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>&#199;a la grattait de partout. Surtout l&#224; o&#249; le jeans trop petit (elle n&#8217;avait rien trouv&#233; d&#8217;autre qui puisse convenir comme v&#234;tement de travail) la comprimait jusqu&#8217;&#224; l&#8217;irritation. Elle d&#233;valait la pente en s&#8217;effor&#231;ant de souffler par les narines, bien &#224; fond. Pour se d&#233;barrasser de cette impression d&#8217;avoir des boules de coton coinc&#233;es jusqu&#8217;au fond de la gorge. Petite, un m&#233;decin scolaire lui avait trouv&#233; les bronches faibles et d&#233;j&#224; encombr&#233;es. Il avait recommand&#233; &#224; ses parents de lui &#233;viter la poussi&#232;re de la ville et de lui offrir, le plus souvent possible, de longs s&#233;jours &#224; la montagne. Son p&#232;re travaillait comme contrema&#238;tre dans une cimenterie de la banlieue de Murcia qui dressait ses chemin&#233;es g&#233;antes &#224; m&#234;me pas un kilom&#232;tre de leur cit&#233; H.L.M. Nourrir une famille de neuf personnes, avec sa paye et les m&#233;nages que sa femme faisait au noir chez les bourgeois du centre-ville, c&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; un exploit. Pilar avait donc continu&#233; de respirer l&#8217;air de la banlieue de Murcia pendant toute sa scolarit&#233; et m&#234;me au-del&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s ce stage dans la librairie d&#8217;Antoine, elle n&#8217;aurait plus rien &#224; craindre de la silicose. De retour &#224; Murcia, elle pourrait toujours s&#8217;inscrire sur la liste d&#8217;attente et trouver du boulot &#224; la cimenterie qui - mondialisation oblige - n&#8217;embauchait plus et tournait au ralenti.</p><p style="text-align: justify;">Quelquefois, quand elle &#233;tait en forme - comme ce soir-l&#224; justement -, Pilar aimait bien se raconter des histoires dr&#244;les. Sans le laisser vraiment para&#238;tre, cette fille &#233;tait une petite marrante. Pas du tout une petite prudente. C&#8217;est pour &#231;a que, pas une fois, tout au long de la descente vers la place des Terreaux, elle ne pr&#234;ta attention &#224; ce qui se passait derri&#232;re elle. Elle &#233;tait tellement plong&#233;e dans son &#233;pisode, retour &#224; la case d&#233;part, quelle ne se rendit pas compte qu&#8217;on la suivait depuis sa sortie de la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Comme presque toutes celles des immeubles de la presqu&#8217;&#238;le de Lyon, la porte d&#8217;entr&#233;e en ch&#234;ne massif &#233;tait grande, lourde et difficile &#224; ouvrir. La jeune femme s&#8217;arc-bouta en poussant de toutes ses forces.</p><p style="text-align: justify;">Elle venait d&#8217;entrouvrir le lourd battant pour se glisser &#224; l&#8217;int&#233;rieur lorsqu&#8217;il surgit derri&#232;re elle. D&#8217;une pouss&#233;e &#224; hauteur des &#233;paules, il la catapulta &#224; l&#8217;int&#233;rieur du hall d&#8217;entr&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">La charge fut si violente que la jeune femme partit valdinguer trois bons m&#232;tres plus loin. La pointe de son menton passa &#224; &#231;a de l&#8217;angle de pierre de la premi&#232;re marche de l&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">Son intention &#233;tait simplement de p&#233;n&#233;trer en m&#234;me temps qu&#8217;elle &#224; l&#8217;int&#233;rieur de l&#8217;immeuble. C&#8217;est la peur qu&#8217;elle lui &#233;chappe qui l&#8217;avait fait la propulser aussi violemment dans le vestibule.</p><p style="text-align: justify;">Avant m&#234;me de se retourner, elle sut qu&#8217;elle avait &#224; faire &#224; l&#8217;homme de la traboule. En se refermant derri&#232;re lui, la porte de bois massif claqua comme un coup de feu qui se r&#233;percuta en tournoyant dans toute la cage d&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">Ils &#233;taient seuls dans l&#8217;entr&#233;e crasseuse et sombre du viel immeuble.</p><p style="text-align: justify;">Lorsqu&#8217;il fit un pas vers elle, son visage passa de l&#8217;ombre &#224; la lumi&#232;re. Il &#233;tait tellement nerveux et affol&#233; par ce qu&#8217;il entreprenait qu&#8217;il ne parvenait qu&#8217;&#224; ouvrir la bouche, incapable d&#8217;articuler un seul mot.</p><p style="text-align: justify;">Pilar prit appui des deux mains sur le pavement de pierre grise. Sans m&#234;me prendre le temps de se relever, les fesses raclant le sol de pierre glac&#233;e, elle recula en crabe pour contourner les poubelles et s&#8217;en faire un abri. Elle se rendit compte trop tard qu&#8217;elle &#233;tait coinc&#233;e derri&#232;re la mont&#233;e d&#8217;escalier, sans aucune possibilit&#233; de fuite.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme savait qu&#8217;il &#233;tait inutile de hurler au secours. Lyon est une ville &#233;conome, o&#249; les immeubles de la vieille ville ont toujours ignor&#233; les services d&#8217;un concierge.</p><p style="text-align: justify;">- Surtout ne criez pas ! &#201;coutez-moi ! Je ne vous veux aucun mal.</p><p style="text-align: justify;">Lentement, sans le quitter des yeux, Pilar se redressa lorsqu&#8217;elle se rendit compte que l&#8217;homme qui lui faisait face &#233;tait encore plus paniqu&#233; qu&#8217;elle. Attis&#233;e par la peur, sa haine enflamma l&#8217;int&#233;rieur de son cr&#226;ne douloureux. Elle se redressa et fit un premier pas en avant, le cou tendu, le visage crisp&#233; par la fureur. Hors d&#8217;elle-m&#234;me. Au point d&#8217;oublier que, dans cette histoire, l&#8217;assaillant, c&#8217;&#233;tait l&#8217;homme qui se trouvait face &#224; elle.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Fuera</em> ! Va-t&#8217;en!</p><p style="text-align: justify;">- Mademoiselle, &#233;coutez-moi ! Vous ne me connaissez pas...</p><p style="text-align: justify;">- Si je te connais, <em>hijo de puta</em>...</p><p style="text-align: justify;">Pilar se figea brusquement. Elle leva la main et fit un pas en arri&#232;re quand Richard plongea sa main &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa veste. Un geste de cin&#233;ma. Un geste de tueur &#224; gages. Un geste ridicule qui, depuis que les films policiers existent, ne fait plus peur &#224; personne. Surtout quand on est assis, un verre &#224; la main, cal&#233; dans les coussins du fauteuil de son salon, et que &#231;a se passe &#224; la t&#233;l&#233;. Parce que l&#224;, dans ce vestibule obscur, sale et d&#233;sert, Pilar &#233;prouva une trouille terrible. Elle eut tellement peur qu&#8217;elle mit plusieurs secondes &#224; se rendre compte que Richard ne pointait, droit sur elle, qu&#8217;une grosse enveloppe de papier blanc.</p><p style="text-align: justify;">- Tenez ! C&#8217;est pour vous.</p><p style="text-align: justify;">Pilar regarda l&#8217;homme, l&#8217;enveloppe, et encore une fois le visage de l&#8217;homme. Sans comprendre.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pour vous ! Je reconnais que j&#8217;ai mal agi. Je comprends que vous m&#8217;en vouliez ! Tenez ! Je ne vous demande qu&#8217;une chose en &#233;change.</p><p style="text-align: justify;">Sans faire un pas de plus, le bras tendu au maximum, Richard agita l&#8217;enveloppe &#224; la hauteur du visage de la jeune femme, pour quelle la prenne.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne vous demande qu&#8217;une seule chose. Repartir chez vous, en Espagne ou tout au moins de ne plus retourner travailler &#224; la librairie. Tenez, prenez &#231;a, c&#8217;est une indemnit&#233;... C&#8217;est pour vous! Il faut que vous partiez. Partez vite ! J&#8217;ai peur pour vous... et pour moi aussi. Rentrez chez vous.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;ait &#224; comprendre. Pas tout, mais suffisamment pour que &#231;a l&#8217;&#233;c&#339;ure. Une odeur de l&#226;chet&#233;. Ce grand type au visage mou puait la couardise par tous les pores de sa peau de cochon rose trop bien nourri.</p><p style="text-align: justify;">Sans doute pour la convaincre et l&#8217;inciter &#224; prendre ce qu&#8217;il lui tendait, Richard porta la main gauche vers sa main droite. Il ouvrit le rabat pour &#233;carter l&#8217;enveloppe. Pilar aper&#231;ut une belle liasse de billets de cinq cents francs.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pour vous. Pour que vous retourniez en Espagne. Vous n&#8217;&#234;tes pas en s&#233;curit&#233; &#224; Lyon. Ici, pour vous, c&#8217;est dangereux. Vous comprenez ce que je dis ? Partez. Avec cet argent vous pourrez m&#234;me...</p><p style="text-align: justify;">La suite il la prit en plein visage, avec l&#8217;enveloppe et la liasse de billets qui explosa tout autour de lui quand Pilar balan&#231;a son poing sur la main tendue vers elle. Par r&#233;flexe, Richard s&#8217;accroupit pour ramasser le plus gros du tas. Il se releva tr&#232;s vite pour tendre une nouvelle fois une poign&#233;e de billets en direction de Pilar.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme ne dit rien. Sans le quitter des yeux, elle esquiva simplement le minable. Presque indiff&#233;rente, m&#234;me moins en col&#232;re que si elle avait &#233;vit&#233; une &#233;norme merde o&#249; elle e&#251;t failli marcher. Avant qu&#8217;il n&#8217;e&#251;t r&#233;agi, elle avait d&#233;j&#224; ouvert la porte de l&#8217;immeuble. Richard resta prostr&#233;, sa poign&#233;e de billets inutiles &#224; la main, devant l&#8217;escalier vide.</p><p style="text-align: justify;">Celui qui appr&#233;cia, un peu plus tard, ce fut Nourdine, le livreur de Pizzappel. En cherchant le nom d&#8217;un client sur les bo&#238;tes, il rep&#233;ra deux coupures, pos&#233;es bien en vue sur le couvercle de la poubelle verte. Celle qui sert aux Lyonnais &#224; recycler leurs vieux papiers.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a tenait plus du lifting que du gros m&#233;nage. La crasse, c&#8217;est comme les mauvaises habitudes, plus on s&#8217;en accommode plus il est difficile de s&#8217;en d&#233;barrasser. Plut&#244;t que de se reprendre une nouvelle cuite, Antoine s&#8217;&#233;tait persuad&#233; qu&#8217;il valait mieux tenter de faire un petit m&#233;nage. Histoire de rendre plus agr&#233;able (et moins g&#234;nant pour lui) le prochain passage de Pilar dans la salle de bains.</p><p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il se doutait bien que cette manie de se laver deux fois par jour ne quitterait pas de sit&#244;t l&#8217;Espagnole.</p><p style="text-align: justify;">Plus il frottait, moins &#231;a venait. &#192; croire que le fond et les bords de la baignoire n&#8217;avaient jamais &#233;t&#233; de la m&#234;me couleur. Un coup de D&#233;captout, un coup d&#8217;&#233;ponge, c&#8217;est blanc et &#231;a brille. Tu parles ! C&#8217;est pourtant ce que lui promettait le mode d&#8217;emploi du produit miracle : &#171; L&#8217;efficacit&#233; industrielle au service de vos sanitaires. &#187; Il avait achet&#233; cette saloperie chez Manchon, le marchand de couleurs de la rue Burdeau. Il lui avait jur&#233; qu&#8217;il n&#8217;y avait pas mieux dans le genre. D&#233;sesp&#233;rant ! Il avait beau s&#8217;acharner &#224; s&#8217;en faire mal aux bras, m&#234;me avec une brosse sp&#233;ciale gros travaux, rien ne venait.</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;une demi-heure, &#233;c&#339;ur&#233;, les reins en capilotade, il en vint &#224; se rabattre sur le probl&#232;me de l&#8217;&#233;vacuation de ladite baignoire.</p><p style="text-align: justify;">Am&#233;liorer la vitesse d&#8217;&#233;coulement des eaux du bain, c&#8217;&#233;tait ce qu&#8217;il avait envisag&#233;, il y avait d&#233;j&#224; vingt ans, quand il l&#8217;avait utilis&#233;e la premi&#232;re fois. Il lui avait fallu attendre une bonne heure avant que le grand r&#233;cipient de fonte &#233;maill&#233;e ne se vid&#226;t compl&#232;tement.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, il utilisait son &#233;vier pour le quotidien et les bains de vapeur des hammams du bas des pentes, pour les occasions exceptionnelles.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale le d&#233;montage n&#8217;est jamais le plus difficile en mati&#232;re de tuyauterie. C&#8217;est l&#8217;enfilage et le remontage qui posent souvent probl&#232;me. C&#8217;&#233;tait justement le cas. Pli&#233; en deux, coinc&#233; entre le lavabo et la foutue baignoire, Antoine s&#8217;acharnait sur le siphon glissant et tra&#238;tre comme une savonnette. Ce n&#8217;est qu&#8217;au bout de plusieurs minutes qu&#8217;il per&#231;ut les coups r&#233;p&#233;t&#233;s sur la porte vitr&#233;e, en bas de la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fallut encore se battre un bon moment avec la cr&#233;mone de la fen&#234;tre du salon (elle n&#8217;avait pas &#233;t&#233; ouverte depuis l&#8217;arriv&#233;e des chars Leclerc en 44 &#224; la Croix- Rousse) pour rep&#233;rer, &#224; trente m&#232;tres de l&#224;, la casquette Ricard, le pull vert &#233;pinard et le jeans en d&#233;calcomanie qui s&#8217;&#233;loignaient dans la pente.</p><p style="text-align: justify;">Lui qui avait horreur par-dessus tout de se donner en spectacle, se mit &#224; hurler son nom.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se retourna et l&#8217;aper&#231;ut &#224; sa fen&#234;tre, juste avant de franchir l&#8217;angle de la rue Pouteau et des Tables-Claudiennes.</p><p style="text-align: justify;">Antoine entra&#238;na la jeune femme sur le plateau. De sa part, deux fois dans la m&#234;me journ&#233;e, ce n&#8217;&#233;tait pas par go&#251;t, simplement par prudence. Un choix d&#233;lib&#233;r&#233;.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;abord parce que la grimpette par les escaliers prenait tellement le souffle que &#231;a leur &#233;vitait de se parler et &#231;a lui donnait un peu de temps pour r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu&#8217;elle venait de bri&#232;vement lui raconter.</p><p style="text-align: justify;">Ensuite parce que les troquets au sommet du plateau &#233;taient trop hauts en altitude pour la client&#232;le de soiffards et autres pue-de-la-gueule qu&#8217;il c&#244;toyait habituellement sur les pentes, chez &#201;tienne, Abdel, M&#232;ge ou au caf&#233; des Tables.</p><p style="text-align: justify;">&#192; cette heure-l&#224; de la soir&#233;e, le Chanteclerc se donnait des airs de bar am&#233;ricain, avec &#233;clairages discrets et musique jazzy.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;int&#233;rieur, il faisait plus chaud que sur la terrasse.</p><p style="text-align: justify;">On y &#233;tait donc forc&#233;ment plus au calme. Antoine et Pilar s&#8217;install&#232;rent, c&#244;te &#224; c&#244;te, sur la moleskine verte d&#8217;une table ronde en faux marbre. Autant &#234;tre bien et prendre ses aises, quand on sait qu&#8217;on va passer un long moment assis.</p><p style="text-align: justify;">Au d&#233;but, l&#8217;&#233;motion, la chaleur et la grimpette leur avaient donn&#233; soif. Ils commenc&#232;rent par alterner une mousse - brass&#233;e maison - avec, pour accompagner, un pur malt d&#8217;&#201;cosse. Maintenant qu&#8217;ils n&#8217;avaient plus soif, ils n&#8217;alternaient plus. Rien qu&#8217;un malt, l&#8217;un derri&#232;re l&#8217;autre. Il fallait &#231;a pour calmer Pilar, qui craquait &#224; l&#8217;id&#233;e de savoir qu&#8217;elle allait se projeter en boucle plusieurs s&#233;ances de nuits blanches, grand &#233;cran, dans les semaines &#224; venir.</p><p style="text-align: justify;">- Il a dit : &#171; Il faut que tu partes en Espagne. C&#8217;est dangereux ici pour toi... Vous n&#8217;&#234;tes pas en s&#233;curit&#233;. &#187; C&#8217;est &#231;a qu&#8217;il m&#8217;a dit.</p><p style="text-align: justify;">Calmer Antoine, ce n&#8217;&#233;tait pas possible. Rien, ni l&#8217;alcool ni le reste ne pouvaient y parvenir. Cela faisait au moins trois fois qu&#8217;il se retenait d&#8217;aller t&#233;l&#233;phoner &#224; Richard (pour la premi&#232;re fois de sa vie il regrettait l&#8217;utilit&#233; d&#8217;un t&#233;l&#233;phone portable), pour qu&#8217;il vienne les rejoindre sur-le-champ.</p><p style="text-align: justify;">Pilar, incapable d&#8217;affronter la pr&#233;sence du neveu d&#8217;Antoine, le convainquit d&#8217;attendre.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire avait pourtant une bonne raison d&#8217;appeler Richard. Il voulait lui poser la bonne question.</p><p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il venait de comprendre.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; dans la traboule ne concernait pas seulement son neveu.</p><p style="text-align: justify;">&#192; jeun, et m&#234;me quand il n&#8217;&#233;tait plus tr&#232;s frais, Antoine n&#8217;avait pas pour habitude de se laisser aller &#224; la confidence. Son genre, c&#8217;&#233;tait ne rien expliquer du tout et envoyer pa&#238;tre tous ceux qui pouvaient &#234;tre trop curieux.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, pourtant, il trouva normal de r&#233;v&#233;ler non seulement tout ce qu&#8217;il savait &#224; la jeune femme, mais surtout, ce qu&#8217;il venait de d&#233;couvrir.</p><p style="text-align: justify;">- Richard a aper&#231;u deux types dans la traboule. Deux types qui t&#8217;ont agress&#233;e. Je suis certain qu&#8217;il dit la v&#233;rit&#233;. &#192; partir de l&#224;, si tu retournais en Espagne &#231;a arrangerait tout le monde. Et bien entendu, l&#8217;affaire se tasserait toute seule... Tu me suis?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">- Richard t&#8217;a propos&#233; du fric pour retourner en Espagne ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Il t&#8217;a propos&#233; ce fric parce qu&#8217;il a peur.</p><p style="text-align: justify;">- Il m&#8217;a dit &#231;a. Mais de quoi il a peur ?</p><p style="text-align: justify;">- De savoir qu&#8217;on se conna&#238;t et que tu bosses pour moi... Mais pas seulement. Par-dessus tout, il a peur qu&#8217;un jour ou l&#8217;autre, en discutant avec toi, je finisse par deviner ce qu&#8217;il ne m&#8217;a pas dit.</p><p style="text-align: justify;">- Quoi?</p><p style="text-align: justify;">- Si Richard a la trouille c&#8217;est parce que les deux types qui t&#8217;ont attaqu&#233;e dans la traboule, il les a reconnus. Il sait qui ils sont !</p><p style="text-align: justify;">Tout d&#8217;abord Pilar p&#226;lit mais, tr&#232;s vite, elle retrouva toute sa hargne. Elle se jeta en avant pour fusiller le libraire droit dans les yeux.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est qui ces salauds ? Toi, hombre, tu les connais aussi ?</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;emballes pas comme &#231;a. Non ! Je ne les connais pas. Mais j&#8217;ai une id&#233;e de qui &#231;a pourrait &#234;tre.</p><p style="text-align: justify;">Sans cesser de le d&#233;visager. Pilar s&#233;cha son verre cul sec. Elle attendait la suite.</p><p style="text-align: justify;">- Tu m&#8217;as bien dit que, pendant deux jours, toi et tes copains, vous aviez distribu&#233; des tracts et coll&#233; des affiches ? reprit Antoine.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Si </em>! J&#8217;ai distribu&#233; des tracts, dans les bo&#238;tes aux lettres seulement. C&#8217;est les hommes qui les collaient, les affiches.</p><p style="text-align: justify;">- Pour qui ?</p><p style="text-align: justify;">- Athoun. Lui c&#8217;est le d&#233;put&#233; de la opposition. Celui de la droite, &#224; la Croix-Rousse, c&#8217;est Boqueron. Je me souviens de leur nom &#224; ces deux-l&#224;, parce qu&#8217;en espagnol c&#8217;est des noms de poisson. <em>At&#251;n</em>, &#231;a veut dire &#171; le thon &#187;. L&#8217;autre, <em>boqueron</em>, c&#8217;est &#171; l&#8217;anchois &#187;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine &#233;tait tellement occup&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir que &#231;a ne le fit m&#234;me pas sourire. Pourtant, &#224; bien y regarder, sur ses photos, Athoun ressemblait r&#233;ellement &#224; un poisson plat, de type s&#233;lacien cartilagineux. Boqueron, lui, avait quelque chose du salmonid&#233;. L&#8217;&#339;il rond, sans expression, l&#8217;&#233;caille grise et brillante, la m&#226;choire carnassi&#232;re, toujours ouverte, &#224; l&#8217;aff&#251;t des proies faciles et na&#239;ves.</p><p style="text-align: justify;">- Herv&#233; Fabre-Morini, tu as entendu parler de lui ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est toi qui m&#8217;en as parl&#233;. C&#8217;est le fr&#232;re de sa femme &#224; ton neveu Richard.</p><p style="text-align: justify;">- Le quoi ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar fit une grimace et eut un geste de la main qui trahissait son impatience.</p><p style="text-align: justify;">- Le beau-fr&#232;re &#224; ton neveu. C&#8217;est comme &#231;a qu&#8217;on dit en fran&#231;ais ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Mais lui il se pr&#233;sente pas &#224; la Croix-Rousse ?</p><p style="text-align: justify;">- Non. Lui se pr&#233;sente dans le sixi&#232;me. Forc&#233;ment, un arrondissement comme celui-l&#224; lui va beaucoup mieux au teint.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire se d&#233;p&#234;cha d&#8217;avaler son scotch pour ne pas perdre le rythme. M&#234;me un malt de cette qualit&#233; ne lui fut d&#8217;aucun secours. Pourtant, il en &#233;tait certain, il tenait le bon bout. Mais c&#8217;&#233;tait encore trop flou, trop hypoth&#233;tique. Il pensa &#224; Hayari. Il lui t&#233;l&#233;phonerait d&#232;s le lendemain matin pour voir o&#249; il en &#233;tait. Il expliqua &#224; Pilar ce qu&#8217;il attendait du commissaire &#224; la retraite.</p><p style="text-align: justify;">Histoire de passer &#224; autre chose, ils d&#233;cid&#232;rent de s&#8217;offrir une choucroute royale, au Riesling. Avec de la bi&#232;re et une bouteille d&#8217;Oban, de 15 ans d&#8217;&#226;ge. Non pas parce qu&#8217;ils avaient faim ou soif, mais parce qu&#8217;ils en avaient plus que marre de cette histoire pourrie qui, pourtant, ne faisait que commencer.</p><p style="text-align: justify;">En descendant la rue Jean-Baptiste-Say, le vent, qui pourtant &#233;tait quasi nul, les rabattait sans arr&#234;t d&#8217;un c&#244;t&#233; &#224; l&#8217;autre du trottoir. Plusieurs fois Pilar vint heurter Antoine. Chaque fois le libraire sentait le petit corps aux muscles tendus et fermes se coller contre lui, le temps de quelques pas.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a le d&#233;s&#233;quilibrait encore plus, cette proximit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Quand ils parvinrent en haut des escaliers de la rue Pouteau, elle freina des quatre fers.</p><p style="text-align: justify;">- Je peux pas, <em>hombre</em> ! Si je descends seule, je me tue !</p><p style="text-align: justify;">Pilar tendit les deux bras vers lui. Comme si elle voulait l&#8217;&#233;treindre.</p><p style="text-align: justify;">- Prends-moi dans tes bras ! Porte-moi. Je peux pas descendre toute seule.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne fit pas un geste.</p><p style="text-align: justify;">Ce n&#8217;&#233;tait pas seulement le whisky.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#339;il fixe, il attendait la suite, ne sachant plus tr&#232;s bien o&#249; il en &#233;tait avec cette fille.</p><p style="text-align: justify;">- Merde ! C&#8217;est tous les deux qu&#8217;on va se tuer, si je te porte jusqu&#8217;en bas de ces escaliers. Figure-toi que moi non plus j&#8217;suis plus en &#233;tat !</p><p style="text-align: justify;">Elle voulut encore s&#8217;approcher plus pr&#232;s, pour s&#8217;accrocher &#224; lui.</p><p style="text-align: justify;">- Tu me portes. Sinon je bouge pas de l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, pour prouver qu&#8217;il &#233;tait trop saoul, se laissa simplement tomber sur place - sans viser- &#224; l&#8217;instant o&#249; elle allait l&#8217;atteindre et le cramponner. Coup de bol. Les deux fesses du libraire atterrirent pile sur la premi&#232;re marche des escaliers, face &#224; la pente.</p><p style="text-align: justify;">Pilar retrouva non sans peine une partie de son &#233;quilibre. Elle ne renon&#231;ait pas. Elle s&#8217;approcha par derri&#232;re pour lui choper la tignasse et s&#8217;en servir de point d&#8217;appui.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Vaya con Dios</em> !</p><p style="text-align: justify;">Quand il vit qu&#8217;elle levait la jambe pour attaquer la descente des marches, Antoine prit peur. C&#8217;est pour lui barrer le passage que son bras droit vint s&#8217;enrouler autour de la taille de la jeune femme. Son geste n&#8217;avait pas d&#8217;autre but que de l&#8217;emp&#234;cher de d&#233;barouler les quelque deux cents marches cul par-dessus t&#234;te. N&#8217;emp&#234;che que Pilar l&#226;cha ses cheveux pour se saisir de son bras et se laisser tomber - beaucoup plus l&#233;g&#232;rement - tout contre le libraire.</p><p style="text-align: justify;">Trop pr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Au point qu&#8217;elle vint poser sa nuque sur la saillie de sa rotule gauche. Antoine ne bougeait plus. M&#234;me quand, cinq minutes plus tard, il ne sentit plus sa jambe, totalement ankylos&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Au milieu de cette nuit chaude, sans qu&#8217;il e&#251;t besoin de rien lui demander, Pilar lui raconta son histoire.</p><p style="text-align: justify;">&#192; Murcia, deux ans plus t&#244;t, malgr&#233; sa fid&#233;lit&#233; incorrigible &#224; l&#8217;ordre, &#224; la Phalange et au g&#233;n&#233;ralissime Francisco Franco y Bahamonde, son p&#232;re avait &#233;t&#233; licenci&#233; &#233;conomique de la cimenterie, apr&#232;s trente ans de bons et loyaux services, avec une m&#233;daille en plaqu&#233; or et une retraite minable. &#192; la maison, la famille &#233;tait pass&#233;e sous le seuil de la pauvret&#233;. La mis&#232;re attendait sans impatience, de l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la porte.</p><p style="text-align: justify;">La pr&#233;sence quotidienne au foyer du contrema&#238;tre n&#8217;avait pas arrang&#233; les rapports avec Pilar. Un soir de gros orage politique, elle avait d&#233;finitivement rompu avec son g&#233;niteur. &#171; On ne choisit pas sa famille, ni l&#8217;endroit o&#249; on na&#238;t... &#187;, comme chantait si bien l&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">En Espagne, &#224; Murcia, m&#234;me avec un dipl&#244;me de commerce et la pratique courante du fran&#231;ais, elle ne trouvait que des boulots temporaires, sous-pay&#233;s et au noir. Pour ce qui &#233;tait des aides ou des indemnit&#233;s ch&#244;mage, c&#8217;&#233;tait moins que peu de chose. Pas de quoi vivre en tout cas. C&#8217;est pour &#231;a sans doute qu&#8217;elle avait fini par croire aux promesses d&#8217;un touriste lyonnais qui passait ses vacances dans la r&#233;gion. Le Fran&#231;ais ne s&#8217;&#233;tait pas content&#233; de l&#8217;envoyer en l&#8217;air, il lui avait promis le paradis : un boulot ! Mais pour &#231;a, bien entendu, il fallait qu&#8217;elle se d&#233;cide &#224; quitter son bled pour venir le rejoindre &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">En se doutant bien quelle prenait quelques risques, un matin - il y a exactement huit mois -, elle avait emprunt&#233; le prix du billet de train &#224; sa m&#232;re et elle avait t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; son copain lyonnais, pour lui dire qu&#8217;elle arriverait &#224; Perrache vers vingt-deux heures.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;embl&#233;e, il lui annon&#231;a que &#231;a tombait mal. Ce jour-l&#224; justement, un surcro&#238;t de travail l&#8217;emp&#234;cherait d&#8217;aller l&#8217;accueillir &#224; la gare. Il avait fallu quelle insiste pour qu&#8217;il finisse par accepter de la retrouver dans un caf&#233; de la place Carnot, vers vingt-trois heures.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s des effusions rapides, qu&#8217;elle avait imagin&#233;es plus tendres, il l&#8217;avait entra&#238;n&#233;e dans une brasserie minable, &#224; deux pas de l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">En entr&#233;e, d&#232;s la salade mixte, il lui annon&#231;a qu&#8217;il vivait chez sa m&#232;re. Il lui fallut d&#8217;abord avaler son tartare et ses frites pour qu&#8217;il trouve le courage de lui annoncer la couleur. &#192; part un soir de temps en temps, comme ce soir par exemple, ils ne pourraient pas beaucoup se voir. Il ne pouvait s&#8217;agir que de &#171; rencontres occasionnelles &#187;. Ce fut le terme exact qu&#8217;il employa. Elle s&#8217;en souvenait encore. Le plus souvent, ce serait chez un copain &#224; lui ou &#224; la rigueur, &#224; l&#8217;h&#244;tel.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s la mousse au chocolat dans son pot de carton, elle savait parfaitement &#224; quoi s&#8217;en tenir pour le boulot comme pour le reste.</p><p style="text-align: justify;">Au caf&#233;, il sortit sa calculette pour partager l&#8217;addition. Elle en profita pour le chauffer &#224; mort sous la table. Quand il commen&#231;a &#224; se bouffer la cravate, elle lui demanda d&#8217;ouvrir en grand sa braguette et de lui laisser le temps d&#8217;aller enlever sa petite culotte dans les toilettes, pour pouvoir passer &#224; la suite.</p><p style="text-align: justify;">Un quart d&#8217;heure plus tard, elle se retrouvait place Bellecour, sans argent ou presque, seule, au d&#233;but de l&#8217;hiver, dans une ville o&#249; elle ne connaissait qu&#8217;un salaud.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s avoir d&#233;pens&#233; la presque totalit&#233; de ce qui lui restait dans un h&#244;tel &#171; Formule 1&#187; de la banlieue industrielle, le lendemain matin de son arriv&#233;e, elle commen&#231;a par bosser chez McDo.</p><p style="text-align: justify;">Les petits boulots ? Elle les avait tous faits ou du moins tous essay&#233;s. Pour se loger, apr&#232;s les squats, elle avait fini par trouver une chambre. Elle la louait - fa&#231;on de parler - &#224; un juif espagnol qui bossait dans la confection, rue des Puits-Gaillot. Une chambre avec lavabo, mais sans fen&#234;tre, au fond de l&#8217;atelier. Elle ne pouvait pas s&#8217;endormir avant minuit, &#224; cause du bruit des machines. Mais au moins &#231;a ne l&#8217;obligeait pas &#224; trouver chaque soir un endroit ou quelqu&#8217;un, pour coucher. Ronaldo faisait semblant d&#8217;oublier de lui demander plusieurs loyers en retard. Pour le reste, elle &#233;tait tranquille, il pr&#233;f&#233;rait les hommes.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s les gratuits et les prospectus, des copains lui avaient propos&#233; de distribuer des tracts pour Athoun, le candidat de la gauche plurielle &#224; la Croix-Rousse qui, d&#8217;apr&#232;s eux, avait cette fois de bonnes chances. Elle, elle s&#8217;en foutait de la politique. Elle avait pris sa dose bien avant d&#8217;arriver en France. Ce qu&#8217;elle voulait c&#8217;&#233;tait que la <em>buena suerte</em> lui soit favorable pour qu&#8217;elle puisse enfin gagner de quoi s&#8217;en sortir. Elle commen&#231;ait &#224; y croire, &#224; la chance, en rentrant chez elle ce soir-l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Depuis... elle s&#8217;&#233;tait laiss&#233;e glisser. Tant&#244;t avec l&#8217;envie de retourner en Espagne. Tant&#244;t avec l&#8217;envie furieuse et meurtri&#232;re de retrouver ses agresseurs et de se venger. Quelquefois, m&#234;me, d&#8217;en finir et de se foutre en l&#8217;air.</p><p style="text-align: justify;">Aussit&#244;t apr&#232;s que Pilar s&#8217;&#233;tait tue, la fatigue lui tomba sur les &#233;paules. Tout ce dont Antoine avait envie maintenant, c&#8217;&#233;tait d&#8217;aller se coucher. Pourtant ils rest&#232;rent encore un long moment sans bouger, &#224; regarder devant eux la ville qui, elle, dormait depuis longtemps.</p><p style="text-align: justify;">Il faillit perdre l&#8217;&#233;quilibre et chuter en avant quand il se releva. Sa jambe ankylos&#233;e, totalement insensible, ne le portait plus. Il dut se cramponner ferme &#224; la rampe de fer et attendre que le sang se remette &#224; circuler normalement pour permettre &#224; son mollet de le porter jusqu&#8217;en bas des escaliers.</p><p style="text-align: justify;">Sans compter que, dans son dos, Pilar s&#8217;accrochait des deux mains au col de son parka. Pesant de tout le poids de sa poitrine contre ses omoplates.</p><p style="text-align: justify;">Devant la porte de la librairie, alors qu&#8217;il lui tendait la main, elle lui dit qu&#8217;elle voulait monter.</p><p style="text-align: justify;">Il refusa tout net. Mais il se sentit tout con quand elle lui dit que c&#8217;&#233;tait simplement parce qu&#8217;elle avait un besoin urgent de faire pipi.</p><p style="text-align: justify;">Quand elle ressortit de la salle de bains, Pilar le trouva allong&#233; de tout son long, en travers du divan. Les yeux ferm&#233;s. Elle se doutait qu&#8217;Antoine ne dormait pas, m&#234;me s&#8217;il faisait bien semblant.</p><p style="text-align: justify;">Elle le laissa sur place, sans s&#8217;approcher, ni lui parler.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tendit l&#8217;oreille, pour &#234;tre s&#251;r qu&#8217;elle avait bien l&#8217;intention de ne pas s&#8217;arr&#234;ter. Lorsqu&#8217;il ne per&#231;ut plus aucun bruit, il pensa qu&#8217;elle &#233;tait sortie par la porte pali&#232;re, au fond de l&#8217;appartement.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait trop crev&#233; pour aller v&#233;rifier si elle avait bien referm&#233; derri&#232;re elle. Il s&#8217;endormit pour de bon dans les secondes qui suivirent. Avec une envie de pisser qui le d&#233;rangea pendant toute la deuxi&#232;me partie de la nuit.</p><p style="text-align: justify;">Vers deux heures de l&#8217;apr&#232;s-midi il &#233;mergea d&#8217;un sommeil agit&#233;. La langue aussi r&#234;che qu&#8217;une r&#226;pe &#224; fromage, les reins cass&#233;s par les ressorts avachis du divan. Mais le plus douloureux c&#8217;&#233;tait la vessie : sur le point d&#8217;&#233;clater.</p><p style="text-align: justify;">En passant devant la porte ouverte de sa chambre, la surprise le cloua sur place. Son lit &#233;tait fait. Les draps rabattus impeccablement, la courtepointe tendue et bien en place. L&#8217;Espagnole avait dormi l&#224;. Dans son lit ! Son matelas, en vingt ans, il ne l&#8217;avait partag&#233; avec personne. Cette intimit&#233; hors de propos lui fournissait un excellent pr&#233;texte pour se foutre en col&#232;re. En quelques jours, cette fille avait pris une trop grande place dans sa vie. M&#234;me s&#8217;il avait conscience que cette place c&#8217;&#233;tait lui, plus qu&#8217;elle, qui la lui avait faite.</p><p style="text-align: justify;">Il allait changer &#231;a, tr&#232;s vite. Avant que les emmerdes ne se mettent &#224; pleuvoir.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fallut courir pour rejoindre &#224; temps la cuvette qui se trouvait au fond de la salle de bains.</p><p style="text-align: justify;">Du living, on percevait tout ce qui se passait &#224; l&#8217;&#233;tage en dessous, dans la librairie. Il l&#8217;entendit qui discutait avec quelqu&#8217;un en bas. Une voix de femme. Il eut beau faire vite pour se passer de l&#8217;eau froide sur le visage et se rincer la bouche au robinet de la cuisine. Le temps qu&#8217;il descende, Pilar avait d&#233;j&#224; termin&#233; sa vente, la cliente avait disparu.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole lui sourit quand elle le vit appara&#238;tre en bas de l&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">- Bonjour patron !</p><p style="text-align: justify;">Elle avait quitt&#233; ses v&#234;tements de clown pour passer une robe noire, simple, pas neuve, mais irr&#233;prochable, comme tous les v&#234;tements qu&#8217;elle portait.</p><p style="text-align: justify;">Il avait horreur des gens et particuli&#232;rement des jeunes qui se v&#234;taient de noir des pieds &#224; la t&#234;te. Il trouvait &#231;a sinistre et ridicule. Ce matin justement, il d&#233;testait &#231;a, plus encore que les autres jours.</p><p style="text-align: justify;">Pilar lui sourit une nouvelle fois.</p><p style="text-align: justify;">- Quand je me suis r&#233;veill&#233;e je suis all&#233;e chez moi. Pour me laver et me changer aussi. J&#8217;ai ouvert la boutique &#224; neuf heures.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit semblant de ne pas avoir entendu ou de s&#8217;en foutre. Sous l&#8217;acuit&#233; du regard de Pilar, le libraire se sentit une nouvelle fois, gras, sale et vieux. Forc&#233;ment, &#231;a ne pouvait pas contribuer &#224; lui passer sa rogne. Mais il n&#8217;osa pas pour autant lui demander pour quelle raison et de quel droit elle s&#8217;&#233;tait permis de coucher dans son lit.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait pr&#233;f&#233;rable d&#8217;attendre un moment plus propice et de tout lui sortir d&#8217;un coup.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;&#233;tait qui, la cliente ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar n&#8217;eut pas l&#8217;air de se formaliser du sale regard en coin que lui adressait son patron.</p><p style="text-align: justify;">- Une de vos &#171; ma&#238;tresses &#187;, sans doute, patron. Elle a pris un catalogue de bondage. Il n&#8217;y avait pas le prix. Elle m&#8217;a propos&#233; cinq cents, je lui ai fait &#224; huit.</p><p style="text-align: justify;">- Huit cents?</p><p style="text-align: justify;">Pilar craignit sinc&#232;rement d&#8217;avoir fait une connerie.</p><p style="text-align: justify;">- Ce n&#8217;&#233;tait pas assez, patron ?</p><p style="text-align: justify;">Le libraire prit pr&#233;texte qu&#8217;elle le traitait de &#171; patron &#187; pour se mettre en col&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- M&#8217;appelle pas comme &#231;a, merde ! Mon nom c&#8217;est Antoine... Le <em>Bondex</em> &#224; huit cents, &#231;a va... C&#8217;est bien, m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">Aux innocents les mains pleines. Un canard comme celui-l&#224; se vendait dans les deux cents chez les bouquinistes, sur les quais de la P&#234;cherie en bords de Sa&#244;ne. Et encore, uniquement aux touristes.</p><p style="text-align: justify;">Pilar alla consulter la feuille d&#8217;un cahier &#224; spirale o&#249; elle avait inscrit toutes les ventes de la matin&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">- Ce matin, un vieux, il m&#8217;a fait un ch&#232;que pour un bouquin illustr&#233;. Ceux qui sont dans la vitrine ferm&#233;e &#224; clef. Il voulait celui de Peter Fendi. Il y avait une fiche, avec le prix &#233;crit dessus : cinq mille. C&#8217;est &#231;a ? Il m&#8217;a dit qu&#8217;il venait souvent ici. Ils payent des prix comme &#231;a vos clients, pour... &#231;a?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a avait l&#8217;air de l&#8217;&#233;tonner, l&#8217;Espagnole, que le cul puisse &#234;tre vendu encore plus cher dans la boutique d&#8217;Antoine que sur les trottoirs des rues chaudes du centre-ville.</p><p style="text-align: justify;">De quoi je me m&#234;le ? Antoine haussa les &#233;paules.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est tout ?</p><p style="text-align: justify;">- Les autres, c&#8217;est des livres qui &#233;taient dans les bacs &#224; cent francs. C&#8217;est des jeunes qui les ont achet&#233;s. J&#8217;en ai vendu une dizaine. J&#8217;ai commenc&#233; &#224; &#233;crire dans ce cahier la liste des livres que j&#8217;ai trouv&#233;s dans la r&#233;serve. Je vais recommencer tout &#224; l&#8217;heure pour mettre tout bien propre. Il reste plus beaucoup de travail pour le nettoyage. Apr&#232;s je mettrai les livres en place, comme vous m&#8217;avez dit. Vous &#234;tes d&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui ! &#199;a ira.</p><p style="text-align: justify;">- Bon, ben, c&#8217;est tout... Ah ! Non. Le facteur a livr&#233; deux colis. Il a demand&#233; o&#249; vous &#233;tiez. Il avait pas l&#8217;air content. Aussi j&#8217;ai rempli le bordereau et pr&#233;par&#233; les ch&#232;ques pour que tu les portes &#224; la banque.</p><p style="text-align: justify;">Antoine prit possession de la grosse enveloppe et fit un signe en d&#233;signant la porte.</p><p style="text-align: justify;">- Je vais y passer. Apr&#232;s j&#8217;irai boire quelque chose. J&#8217;en ai besoin... &#192; cause d&#8217;hier et tout ce qui se passe... Si tu veux venir, tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; boucler. Juste pour un moment.</p><p style="text-align: justify;">- On va rater des ventes. C&#8217;est mieux que je reste. Non ?</p><p style="text-align: justify;">Le libraire ne dit mot. Mais il se sentit vex&#233; que la jeune femme refuse son invitation. M&#234;me si c&#8217;&#233;tait &#224; contrec&#339;ur qu&#8217;il l&#8217;avait faite.</p><p style="text-align: justify;">Sans se retourner, il se dirigea vers la porte.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as raison. Reste. Si je ne rentre pas avant 7 heures, tu fermeras la boutique et tu garderas les clefs. On se verra demain. Salut.</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne r&#233;pondit rien.</p><p style="text-align: justify;">Si Antoine s&#8217;&#233;tait retourn&#233;, il aurait pu voir son visage de pr&#232;s et il aurait sans doute encore plus regrett&#233; de lui avoir fait la gueule et r&#233;pondu de cette fa&#231;on.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s la banque, quand il arriva au caf&#233; des Tables-Claudiennes, Hayari &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;, assis seul &#224; une table. On pouvait &#234;tre certain qu&#8217;en attendant Antoine - d&#233;formation professionnelle - il avait pris le temps d&#8217;observer et d&#8217;analyser le comportement de chaque consommateur pr&#233;sent dans la salle. Pas un faci&#232;s, pas un d&#233;tail, pas une bribe de conversation ne devaient lui avoir &#233;chapp&#233;. Antoine savait &#224; quoi s&#8217;en tenir avec cette crapule &#224; la r&#233;putation officielle de bon flic et d&#8217;honn&#234;te citoyen. Sa vie publique autant que sa vie priv&#233;e, Hayari les avait pass&#233;es &#224; coller un &#339;il panoramique et une oreille pivotante au cul des gens. Pour les espionner et pouvoir mieux les coincer quand &#231;a pouvait le servir, lui ou ses ma&#238;tres.</p><p style="text-align: justify;">Bien entendu, quand Antoine avait rachet&#233; la librairie, le commissaire Hayari avait &#233;t&#233; un des premiers &#224; lui rendre visite. Pour voir et &#233;ventuellement trouver un truc pas clair qui lui permette d&#8217;avoir plus ou moins barre sur le nouveau libraire. Comme il l&#8217;avait fait une vingtaine d&#8217;ann&#233;es auparavant avec l&#8217;ancien propri&#233;taire. Mais l&#224;, le flicard &#233;tait tomb&#233; sur un os. Balance, Antoine c&#8217;&#233;tait seulement son signe astral, pas sa vocation. Hayari &#233;tait une ordure, mais pas un imb&#233;cile. Il avait tout de suite compris &#224; qui il avait &#224; faire et qu&#8217;il lui serait bien plus b&#233;n&#233;fique de la jouer &#171; bon copain &#187; avec un quidam de cette esp&#232;ce.</p><p style="text-align: justify;">Depuis un an qu&#8217;il &#233;tait &#224; la retraite, l&#8217;ex-flic n&#8217;&#233;tait plus qu&#8217;un client. Un amateur aux go&#251;ts tr&#232;s s&#251;rs dans sa sp&#233;cialit&#233;. Ainsi, d&#232;s qu&#8217;Antoine prit place en face de lui pour l&#8217;informer qu&#8217;il allait mettre en vente une merveille du genre, ses petits yeux gris vert luisirent imm&#233;diatement de convoitise.</p><p style="text-align: justify;">- Un premier tirage des <em>Onze mille verges</em>, illustr&#233; de vingt-deux lithographies originales pas piqu&#233;es des hannetons, sign&#233;es Picasso. Le peintre, lui-m&#234;me, a cass&#233; les pierres apr&#232;s le tirage du premier mille. Aujourd&#8217;hui c&#8217;est un bouquin qui va chercher dans les deux cent &#224; deux cent cinquante mille, au bas mot.</p><p style="text-align: justify;">Hayari ? Bien s&#251;r qu&#8217;il aurait bien aim&#233; pouvoir se l&#8217;offrir! Mais, penses-tu, avec sa petite retraite de fonctionnaire, ce n&#8217;&#233;tait m&#234;me pas envisageable !</p><p style="text-align: justify;">Quand il ne supporta plus les simagr&#233;es et les pleurnicheries bidon de l&#8217;ex-flic, Antoine trancha dans le vif.</p><p style="text-align: justify;">- &#201;coute-moi Simon. Parlons de ce qui m&#8217;int&#233;resse. L&#8217;Espagnole m&#8217;a racont&#233; que, chaque fois qu&#8217;elle &#233;tait all&#233;e voir tes copains du commissariat de la place Sathonay, ils l&#8217;avaient envoy&#233;e faire l&#8217;avion. Comme s&#8217;ils n&#8217;avaient pas l&#8217;air de vouloir se bouger les fesses ou que &#231;a ne les int&#233;ressait pas le moins du monde ?</p><p style="text-align: justify;">- Ne crois pas &#231;a, Antoine. Cette affaire est remont&#233;e du commissariat central du premier arrondissement jusqu&#8217;&#224; l&#8217;h&#244;tel de police de la rue Berliet. C&#8217;est pass&#233; de la P.J. jusqu&#8217;aux R.G. Bien s&#251;r, pas officiellement. Mais du viol de cette fille on en a parl&#233;, &#231;a tu peux me croire.</p><p style="text-align: justify;">- Si <em>on</em> en a parl&#233;, pour quelle raison on n&#8217;en parle plus ? Pourquoi ?</p><p style="text-align: justify;">- Il y a eu un &#171; blanc &#187; des R.G. qui a circul&#233;... Para&#238;t-il !</p><p style="text-align: justify;">- Un &#171;blanc&#187;?</p><p style="text-align: justify;">- Une note dactylographi&#233;e, sans en-t&#234;te et sans signature, r&#233;dig&#233;e par un inspecteur, destin&#233;e uniquement &#224; sa hi&#233;rarchie. Pour information confidentielle et restreinte.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il dit ce &#171; blanc &#187; ?</p><p style="text-align: justify;">- Je ne sais pas.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne l&#8217;as pas lu?</p><p style="text-align: justify;">-...Non!</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qui se dit sur l&#8217;affaire chez tes coll&#232;gues ?</p><p style="text-align: justify;">- Officiellement, on laisse filer, en attendant que &#231;a passe.</p><p style="text-align: justify;">- Les &#233;lections, par exemple ?</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a se pourrait bien.</p><p style="text-align: justify;">- Et sur l&#8217;enqu&#234;te ? Tu sais des choses ?</p><p style="text-align: justify;">- Des petites choses.</p><p style="text-align: justify;">- Dis ? Faut te travailler &#224; coup de bottin sur la tronche pour que tu te mettes &#224; table, aujourd&#8217;hui ?</p><p style="text-align: justify;">- Les coups j&#8217;aime bien les donner, mais pas les recevoir. Oublie pas qui je suis, Antoine.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire faillit se marrer. Hayari devait trop regarder la t&#233;l&#233; depuis qu&#8217;il &#233;tait &#224; la retraite. Avec son faci&#232;s de faux t&#233;moin, son bide qui passait par-dessus la ceinture, sa moumoute en cheveux chinois pour planquer ses derniers crins, il devait se prendre pour un flic honn&#234;te, un vrai dur, genre commissaire &#171; vu &#224; la t&#233;l&#233; &#187;. En plus vieux, mais tout aussi faux dur.</p><p style="text-align: justify;">- Si tu m&#8217;aides vraiment et si tu me files tous tes tuyaux, on pourra s&#8217;arranger sur l&#8217;Apollinaire. Tu pourras me le payer &#224; croume. Sur plusieurs ann&#233;es m&#234;me... Mais donnant donnant. Tu racontes tout, tout de suite. Allez, vas-y !</p><p style="text-align: justify;">Dans l&#8217;instant Hayari retrouva son air de vieille pute &#224; la coule.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne devrais pas te le dire, &#231;a. En fait, le &#171; blanc &#187; des R.G. j&#8217;ai pu le parcourir rapidement. Il indiquait que sur ses fringues, &#224; la fille, en plus du foutre, on a trouv&#233; des traces de colle blanche...</p><p style="text-align: justify;">Instinctivement Antoine tourna la t&#234;te pour d&#233;visager par la grande vitre, juste en face du bistro, les affiches, d&#233;j&#224; lac&#233;r&#233;es, mais encore brillantes de colle du candidat de la droite unie.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;expression de surprise et de rage qui contracta les muscles de ses maxillaires n&#8217;&#233;chappa pas &#224; Hayari.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as tout compris.</p><p style="text-align: justify;">- Non pas tout. Pas encore. Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Cette nuit-l&#224;, comme par hasard, les &#233;quipes de collage de Boqueron auraient re&#231;u du renfort. Plusieurs &#233;quipes de gros bras, venues d&#8217;autres circonscriptions.</p><p style="text-align: justify;">- Comme qui?</p><p style="text-align: justify;">- Personne n&#8217;a l&#8217;air de savoir. Attention, sur ce coup, moi, je ne t&#8217;ai rien dit, d&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;ex-flic se pencha pour reluquer le libraire par en dessous. Il lui fit un sourire qui se voulait complice en d&#233;couvrant ses dents jaunes.</p><p style="text-align: justify;">- Je me doute que tu ne vas pas me le dire, mais &#231;a m&#8217;intrigue tout de m&#234;me. Pour quelle raison t&#8217;int&#233;resses-tu &#224; cette histoire ? Imagine, je dis bien imagine, que &#231;a d&#233;bouche sur une enqu&#234;te avec tous les faux bruits, les fuites, les indiscr&#233;tions. Avec, en finale, les journalistes qui viennent fourrer leur nez dans cette affaire ? Qu&#8217;est-ce que tu y gagnerais ? Et ton neveu Richard ? Et ses liens directs avec Herv&#233; Fabre-Morini et la Famille, &#231;a ne risquerait pas de les foutre dans une situation disons... embarrassante ?</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;expression but&#233;e et pas commode d&#8217;Antoine, l&#8217;ex-flic comprit qu&#8217;il pouvait directement passer &#224; autre chose.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai pas besoin de tes commentaires, Hayari. T&#226;che d&#8217;en savoir plus. C&#8217;est tout ce que je te demande. T&#8217;as autre chose ?</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Rien pour le moment. Alors pour l&#8217;Apollinaire... Mais o&#249; tu vas...?</p><p style="text-align: justify;">Sans se retourner, ni r&#233;pondre, le libraire alla poser le prix des deux caf&#233;s sur le zinc. &#192; l&#8217;instant de refermer la porte du rade derri&#232;re lui, il eut le temps d&#8217;apercevoir l&#8217;expression d&#8217;incr&#233;dulit&#233; de l&#8217;ex-flic, tout d&#233;confit, assis au fond de la salle, qui venait de comprendre qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait fait blouser.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire souriait encore en d&#233;chiffrant la duplication du candidat &#224; la d&#233;putation qui s&#8217;&#233;tirait le long de la palissade, sur plus de trente m&#232;tres. Maintenant, il se sentait beaucoup mieux, et presque plus du tout de mauvaise humeur.</p><p style="text-align: justify;">Juch&#233;e au sommet de l&#8217;escabeau, l&#8217;Espagnole avait r&#233;cup&#233;r&#233; ses fringues de clown et sa couleur gris&#226;tre.</p><p style="text-align: justify;">Tout d&#8217;abord il crut qu&#8217;elle le charriait ou qu&#8217;elle faisait semblant.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne l&#8217;&#233;coutait qu&#8217;&#224; peine. Comme si ce qu&#8217;il lui racontait ne la concernait pas. Il se posa m&#234;me la question de savoir si, pour r&#233;gler &#231;a elle-m&#234;me et en douce, elle ne lui jouait pas la com&#233;die ?</p><p style="text-align: justify;">En fait, Pilar ne bluffait pas le moins du monde.</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;as pas envie qu&#8217;ils aillent en taule ?</p><p style="text-align: justify;">- Si. Mais c&#8217;est pas s&#251;r qu&#8217;on puisse les attraper.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne te rends pas compte ou alors tu le fais expr&#232;s ? Si ces deux types font partie du service d&#8217;ordre de Fabre-Morini, non seulement c&#8217;est possible de savoir qui ils sont... mais on va pouvoir les coincer. Tu n&#8217;as plus envie de te venger de ces salauds ?</p><p style="text-align: justify;">- Faudrait qu&#8217;on les trouve et qu&#8217;ils avouent. Faudrait aussi que le juge, il me croie moi et qu&#8217;il les croie pas... eux ! Tu sais Antoine, cette histoire, je ne veux pas vivre encore avec pendant des ann&#233;es. Je veux faire autre chose que de remuer cette merde tous les jours.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce que tu d&#233;connes ? Tu te souviens plus ou quoi ? Quand t&#8217;es venue me trouver ici la semaine derni&#232;re, crois-moi, tu n&#8217;avais pas l&#8217;air de vouloir laisser tomber. T&#8217;avais la rage, ma fille !</p><p style="text-align: justify;">- Maintenant &#231;a va, je ne veux pas plus.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne veux plus te venger ?</p><p style="text-align: justify;">Mal &#224; l&#8217;aise, Antoine ne put faire autrement que de profiter d&#8217;un gros plan des fesses de son employ&#233;e pendant qu&#8217;elle descendait de l&#8217;escabeau. La jeune femme se retourna pour lui balancer un de ses regards qu&#8217;il connaissait bien.</p><p style="text-align: justify;">- Je voulais <em>avant</em>, oui ! Je pensais qu&#8217;&#224; &#231;a, me venger. Tellement m&#234;me, que quand je suis sortie de l&#8217;h&#244;pital j&#8217;ai achet&#233; un couteau. Un <em>cuchillo</em> que les hommes ils prennent quand ils vont &#224; la chasse. Dans la nuit, je suis sortie pour tuer un <em>hombre</em>. N&#8217;importe quel homme. Le premier qui passerait &#224; c&#244;t&#233; de moi et qui me regarderait. Le lendemain matin, quand je suis rentr&#233;e dans ma chambre, j&#8217;ai cru que j&#8217;&#233;tais folle. <em>Loca</em> ! Et &#231;a je veux plus que &#231;a arrive. Maintenant que je te connais, j&#8217;ai parl&#233; avec toi. Je sais des choses... Sur ton neveu... et surtout sur toi... &#199;a me suffit maintenant. Tu comprends, Antoine ?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">Avant de lui r&#233;pondre, Pilar remonta sur son escabeau. Ce n&#8217;est que lorsqu&#8217;elle fut au-dessus de lui, qu&#8217;elle se retourna &#224; nouveau pour lui faire un grand sourire triste. Dans l&#8217;ombre, avec son visage terni par la poussi&#232;re, il remarqua l&#8217;int&#233;rieur de sa bouche toute rose et l&#8217;&#233;clat de ses dents blanches. Il &#233;prouva un dr&#244;le de choc. Pour le chasser, il ne trouva rien d&#8217;autre que de se refoutre en col&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- Moi, ces salauds, je ne vais pas les laisser croire qu&#8217;ils peuvent faire n&#8217;importe quoi. Qu&#8217;ils ne risquent rien, du moment qu&#8217;ils sont dans le camp des fortiches ?</p><p style="text-align: justify;">Alors qu&#8217;il tournait les talons, Pilar sauta de la petite &#233;chelle pour s&#8217;&#233;lancer vers lui. Elle ne souriait plus et ce qu&#8217;Antoine apercevait dans les yeux de la jeune femme lui donna, plus encore, envie de foutre le camp &#224; toutes jambes. Il esquissa un geste pour la repousser quand elle tendit la main vers lui.</p><p style="text-align: justify;">- Attends Antoine ! C&#8217;est pas toi que ces hommes ils ont viol&#233;. C&#8217;est moi. Toi, tu m&#8217;as aid&#233;e. Beaucoup et m&#234;me bien. &#199;a, &#231;a suffit pour moi.</p><p style="text-align: justify;">Plus il la regardait, moins il en menait large. Il ne trouva rien de mieux que de se retourner pour foncer vers la porte.</p><p style="text-align: justify;">Pilar le retint carr&#233;ment par la manche de son parka.</p><p style="text-align: justify;">- Et ton neveu?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a, par contre, qu&#8217;elle lui parle de Richard, &#231;a lui facilitait les choses. Il retrouva instantan&#233;ment assez de hargne pour lui faire face.</p><p style="text-align: justify;">- Mon neveu ? T&#8217;en penses quoi, toi, de ce type ?</p><p style="text-align: justify;">Soit la jeune espagnole ne comprenait pas le sens de la question qu&#8217;il venait de lui poser, soit elle ne savait pas quoi lui r&#233;pondre. De toute fa&#231;on, Antoine ne lui laissa pas le temps de r&#233;fl&#233;chir. Il fit un grand geste pour d&#233;signer la boutique.</p><p style="text-align: justify;">- Hier, tu m&#8217;as demand&#233; pourquoi je vendais des bouquins de cul. Je vais te le dire maintenant. C&#8217;&#233;tait l&#8217;ann&#233;e de la seconde partie du bac. Richard avait toujours &#233;t&#233; un bon &#233;l&#232;ve. Je ne me faisais pas vraiment de bile pour la suite. De son avenir, on en avait discut&#233; une fois ou deux. Pour moi, c&#8217;&#233;tait comme si c&#8217;&#233;tait fait. Deux ans d&#8217;&#233;tudes dans une &#233;cole de commerce de la r&#233;gion, pour obtenir un dipl&#244;me quelconque. Apr&#232;s l&#8217;Am&#233;rique, un an ou deux, pour faire l&#8217;appoint. Apr&#232;s, il &#233;tait par&#233;. Il pouvait &#234;tre prof! Rentrer dans une bo&#238;te de commerce international et bien gagner sa vie, si &#231;a pouvait lui faire plaisir et surtout s&#8217;il en avait envie ! Tout ce que je demandais c&#8217;est qu&#8217;au bout de tout &#231;a, il puisse &#234;tre heureux.</p><p style="text-align: justify;">Un soir, son professeur de fran&#231;ais est venu me voir. Chez nous, aux Clochettes, pas loin des usines, l&#224; o&#249; on habitait &#224; l&#8217;&#233;poque. Il m&#8217;a montr&#233; des cahiers que Richard lui avait fait lire. D&#8217;apr&#232;s ce prof, c&#8217;&#233;tait un crime que Richard ne puisse pas entreprendre des &#233;tudes sup&#233;rieures de lettres. Quand il est reparti, j&#8217;ai discut&#233; avec le gone. D&#233;j&#224;, &#224; cette &#233;poque, c&#8217;&#233;tait pas facile de savoir ce qu&#8217;il avait dans le cr&#226;ne. Ou alors c&#8217;est moi qui n&#8217;ai jamais su m&#8217;y prendre avec lui. Pourtant cette fois-l&#224;, il m&#8217;a avou&#233; que pour lui, &#233;crire c&#8217;&#233;tait comme respirer. Un besoin. Une v&#233;ritable passion. Il n&#8217;avait envie de rien d&#8217;autre. &#199;a m&#8217;a surpris bien s&#251;r, mais tu peux pas savoir comme &#231;a m&#8217;a fait plaisir.</p><p style="text-align: justify;">Aussit&#244;t, j&#8217;ai cherch&#233; un moyen. Il n&#8217;y en avait pas trente-six. C&#8217;&#233;tait en tout cas pas avec une paye d&#8217;ouvrier chimiste que j&#8217;allais pouvoir lui payer des &#233;tudes &#224; la fac et tout ce qui va avec.</p><p style="text-align: justify;">Cette librairie, j&#8217;en avais entendu parler par un copain de l&#8217;usine, un parent du libraire. Son oncle cherchait &#224; vendre, pour prendre sa retraite. Je suis venu le voir, ici &#224; la boutique, un samedi. On a pass&#233; la soir&#233;e ensemble, &#224; boire des coups. On a bien sympathis&#233;. On s&#8217;est mis d&#8217;accord sur un mode de reprise int&#233;ressant pour lui et pour moi. Une sorte de viager. Une rente annuelle si tu pr&#233;f&#232;res. Tu comprends ?</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme n&#8217;avait aucune id&#233;e de ce que pouvait &#234;tre un viager, mais ce n&#8217;&#233;tait pas pour elle ce qui importait.</p><p style="text-align: justify;">- Oui! Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Mais il me fallait du fric pour lui payer un premier versement. En rentrant chez moi tard dans la nuit, le dimanche soir, j&#8217;ai compris ce qu&#8217;il me restait &#224; faire. C&#8217;est &#224; partir de l&#224; que j&#8217;ai tout fait pour me faire virer de mon boulot. Au d&#233;but, mes copains, les gars de mon &#233;quipe ont voulu m&#8217;aider. Ils ne comprenaient pas, ils se demandaient ce qui m&#8217;arrivait d&#8217;un coup. Je n&#8217;ai jamais rien dit &#224; personne. &#192; la fin je suis arriv&#233; &#224; ce que je voulais. Je me suis fait lourder, avec la plus grosse indemnit&#233; de licenciement possible.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a, plus mes petites &#233;conomies, j&#8217;allais pouvoir payer ses dix plaques au libraire. Mais la facture &#233;tait lourde. En &#224; peine trois mois, je m&#8217;&#233;tais f&#226;ch&#233; avec tout le monde. J&#8217;avais perdu mes amis, au boulot comme ailleurs. Et surtout, j&#8217;avais foutu en l&#8217;air le cr&#233;dit que j&#8217;avais acquis en vingt ans de lutte syndicale aupr&#232;s de tous les camarades de l&#8217;usine. Ma dignit&#233;, il ne me restait plus qu&#8217;&#224; m&#8217;asseoir dessus.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est comme &#231;a que Richard a entrepris des &#233;tudes en fac, ici, &#224; Lyon. Puis &#224; Paris, o&#249; il a pu faire tout ce qui &#233;tait n&#233;cessaire pour que &#231;a marche. &#199;a co&#251;tait bonbon son merdier litt&#233;raire. Mais ce n&#8217;&#233;tait pas un probl&#232;me. La librairie marchait assez pour &#231;a et moi je n&#8217;ai jamais eu de gros besoins. Il est parti en Am&#233;rique. Deux ans. Les U.S.A., &#231;a co&#251;tait cher aussi, mais les bouquins de cul, m&#234;me si &#231;a me plaisait moyennement comme commerce, &#231;a me rapportait de plus en plus. C&#8217;est au bout de deux ans que j&#8217;ai r&#233;alis&#233;. J&#8217;&#233;tais assis sur quelque chose qui ressemblait &#224; une mine d&#8217;or. Un gros tas de pognon. En m&#234;me pas trois ans j&#8217;avais fini de payer l&#8217;ancien propri&#233;taire.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard est rentr&#233; en France, il a trouv&#233; un &#233;diteur pour lui publier son premier bouquin. Le succ&#232;s est venu tout de suite. Couvert de prix et de lauriers le gamin. Avec &#231;a, forc&#233;ment, il s&#8217;est fait des copains dans la haute. Des parisiens qui avaient du fric et de l&#8217;influence.</p><p style="text-align: justify;">Le bouquin lui a rapport&#233; un peu de ronds, mais il lui en fallait bien plus pour pouvoir fr&#233;quenter ces gens-l&#224;. J&#8217;ai fait de gros ch&#232;ques, tous les mois.</p><p style="text-align: justify;">Quand il passait me voir je voyais bien qu&#8217;il se sentait g&#234;n&#233;. C&#8217;est lui, chaque fois, qui parlait du fric. II me jurait que dans les ann&#233;es &#224; venir, il me rembourserait avec ses droits d&#8217;auteur... Je lui r&#233;p&#233;tais de ne pas s&#8217;en faire. Je te jure que c&#8217;est vrai ! Pour moi, il ne me devait rien. Son talent et le succ&#232;s de ses deux premiers bouquins me remboursaient d&#233;j&#224; au centuple.</p><p style="text-align: justify;">Mais &#224; mener cette vie-l&#224;, le gone s&#8217;est pris la grosse t&#234;te. Plus rien n&#8217;&#233;tait assez bon pour lui. Surtout pas moi. &#199;a ne me faisait rien. Moi j&#8217;&#233;tais fier de lui. Il allait faire d&#8217;autres bouquins. Il allait forc&#233;ment se souvenir d&#8217;o&#249; il venait.</p><p style="text-align: justify;">- Il venait plus te voir ?</p><p style="text-align: justify;">- Je viens de te dire que &#231;a m&#8217;&#233;tait &#233;gal... Tu vois Pilar, ce n&#8217;est pas qu&#8217;il ait choisi entre les Fabre-Morini et moi. C&#8217;est sa vie, pas la mienne, et je trouve &#231;a normal. Par contre, ce qui me fait vraiment mal, c&#8217;est de voir que pour vivre avec eux, il a accept&#233; d&#8217;&#233;crire la seule litt&#233;rature que ces gens-l&#224; tol&#232;rent.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pas important. Laisse tomber, Antoine. Tu me l&#8217;as d&#233;j&#224; racont&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Pour ne pas se laisser aller &#224; ce qu&#8217;il avait envie de faire, Antoine tourna les talons. Il courut presque pour traverser la librairie. Sans se retourner, bien s&#251;r.</p><p style="text-align: justify;">Pilar le rappela juste avant qu&#8217;il ne referme la porte.</p><p style="text-align: justify;">- Antoine? O&#249; tu vas? On s&#8217;en fout de tout &#231;a. Reviens !</p><p style="text-align: justify;">Il r&#233;pondit simplement &#224; l&#8217;interrogation. Le reste, il f&#238;t semblant de ne pas l&#8217;avoir entendu.</p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au Sommaire de </a><em><strong><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des Pentes</a></strong></em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 6 - Le député en devenir ]]></title><description><![CDATA[Quand Richard poussa la porte vers huit heures moins dix, Antoine &#233;tait derri&#232;re sa caisse, en train de relever la recette de la journ&#233;e.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-6-le-depute-en-devenir</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-6-le-depute-en-devenir</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 16 Jul 2026 23:01:07 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Quand Richard poussa la porte vers huit heures moins dix, Antoine &#233;tait derri&#232;re sa caisse, en train de relever la recette de la journ&#233;e. Comme &#224; son habitude, le libraire ne leva pas les yeux et ne fit pas un signe en direction de son neveu pour l&#8217;accueillir. Il s&#8217;appliqua simplement &#224; trier et compter les esp&#232;ces, qu&#8217;il glissa en liasses de mille dans une des poches de son parka gris. Les ch&#232;ques, il les entassait dans une bo&#238;te en carton, d&#233;j&#224; presque pleine &#224; ras bord, qu&#8217;il balan&#231;a sous la caisse.</p><p style="text-align: justify;">Il avait l&#8217;air heureux en s&#8217;avan&#231;ant vers Richard. Il souriait. En guise de bienvenue il lui balan&#231;a une grande claque sur l&#8217;&#233;paule.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne se m&#233;fiait pas. Comme son oncle ne l&#8217;invita pas &#224; le suivre &#224; l&#8217;entresol pour entamer la premi&#232;re bouteille de la soir&#233;e, il ne s&#8217;inqui&#233;ta de rien. Au contraire, &#231;a l&#8217;arrangeait plut&#244;t.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne reste pas ! C&#233;cile m&#8217;attend ! &#199;a fait pratiquement quatre jours que nous ne nous sommes pas vus.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard &#233;voquait ses obligations envers sa femme ou plus g&#233;n&#233;ralement la Famille, Antoine n&#8217;h&#233;sitait pas &#224; devenir vulgaire. Pas grossier. Non. Franchement vulgaire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Normal ! M&#234;me chez les bourges, quand le berlingot gratte Madame, faut pas la faire attendre. Apr&#232;s tout, avec ces bonnes femmes de la haute, faut pas avoir de pr&#233;jug&#233;s. Pour ce qui est du cul elles sont bien comme toutes les autres et m&#234;me quelquefois pires ! Pas vrai ?</p><p style="text-align: justify;">Po&#232;te &#224; ses heures le tonton. Richard &#233;tait habitu&#233; &#224; ces remarques plus que graveleuses. &#199;a ne le d&#233;stabilisait plus depuis longtemps. En l&#8217;occurrence &#231;a lui fit simplement hausser les &#233;paules et secouer la t&#234;te, pour montrer qu&#8217;il n&#8217;approuvait pas, sans plus.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, lui, souriait toujours.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne devineras jamais !</p><p style="text-align: justify;">Comme c&#8217;&#233;tait dit avec un grand sourire, Richard se contenta d&#8217;attendre, sur ses gardes &#8212; parce que, depuis pas mal d&#8217;ann&#233;es, il n&#8217;&#233;tait jamais totalement &#224; l&#8217;aise avec son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quoi donc ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je vais prendre quelqu&#8217;un avec moi.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne saisit pas ce qu&#8217;Antoine venait de dire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu veux dire que&#8230; tu ne vas plus vivre seul ?</p><p style="text-align: justify;">Ce fut au tour d&#8217;Antoine de ne plus comprendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu d&#233;connes ? Je te parle de la librairie. Je vais prendre quelqu&#8217;un, ici, pour bosser avec moi.</p><p style="text-align: justify;">Une petite lampe s&#8217;alluma quelque part dans le cerveau du romancier. Pas encore un signal de danger, juste une petite lampe t&#233;moin. Le plus &#233;tonnant n&#8217;&#233;tait pas qu&#8217;Antoine se d&#233;cid&#226;t &#224; prendre un employ&#233;. Le plus surprenant &#233;tait que le libraire envisage&#226;t de m&#234;ler une personne &#233;trang&#232;re &#224; ses affaires. &#199;a ne lui ressemblait vraiment pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est de &#231;a que tu voulais me parler l&#8217;autre soir, quand tu m&#8217;as appel&#233; &#224; l&#8217;h&#244;tel ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu veux lui faire faire ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tout ! D&#8217;abord ranger. Tu as vu comment &#231;a s&#8217;entasse dans la r&#233;serve. Et en haut ? Il faut tout sortir, trier, classer, tout mettre en rayon. &#199;a lui prendra d&#233;j&#224; pas mal de temps.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu l&#8217;as engag&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui ! Hier soir.</p><p style="text-align: justify;">La lampe t&#233;moin s&#8217;&#233;teignit dans le cr&#226;ne de Richard, et les muscles dans son dos retrouv&#232;rent un semblant de souplesse. Il se laissa m&#234;me aller &#224; donner un avis sur les qualit&#233;s que devait poss&#233;der ce futur collaborateur.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si tu veux le mettre &#224; la vente, vu ta client&#232;le, tu as int&#233;r&#234;t &#224; ce qu&#8217;il connaisse parfaitement ses classiques en mati&#232;re de bouquins de cul.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit la moue et hocha la t&#234;te.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Au d&#233;but je n&#8217;y connaissais rien moi non plus. Je m&#8217;y suis mis et j&#8217;ai appris&#8230; Ce qui est bien avec cette fille, c&#8217;est qu&#8217;elle n&#8217;est pas exigeante. Et puis, je serai l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">La lampe se ralluma imm&#233;diatement. Orange am&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu as engag&#233; une femme. Pour ce boulot ? Ici ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ouais ! Une Espagnole. Elle souhaite pouvoir am&#233;liorer son fran&#231;ais&#8230; Et une librairie, pour &#231;a, c&#8217;est parfait ! Ce qui ne g&#226;che rien, c&#8217;est qu&#8217;elle est assez jolie fille. Un peu maigre, mais bien roul&#233;e. &#199;a devrait plaire &#224; la client&#232;le, &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">La lampe passa au rouge clignotant, avec en plus, une sir&#232;ne qui s&#8217;&#233;tait mise &#224; hurler &#224; plein volume sous le cr&#226;ne de l&#8217;&#233;crivain. Son oncle le menait en bateau. Depuis le d&#233;but ! Depuis qu&#8217;il lui avait t&#233;l&#233;phon&#233; en pleine nuit &#224; Paris. Richard n&#8217;eut pas la sagesse de se taire pour attendre la suite.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu la connais ? Elle est du quartier ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! Je ne l&#8217;avais m&#234;me jamais vue auparavant.</p><p style="text-align: justify;">Richard crut qu&#8217;il pouvait &#224; ce moment-l&#224;, mine de rien, poser la seule question qui lui importait.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle me conna&#238;t ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine prit le temps de s&#8217;esclaffer. Presque sinc&#232;re. Seuls ses yeux ne riaient pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle ? Elle ne connaissait m&#234;me pas ton nom, avant que je lui dise que tu &#233;crivais. Elle n&#8217;a jamais lu un seul de tes bouquins. Remarque bien, c&#8217;est normal ! La r&#233;putation de plus de 90 % des &#233;crivains fran&#231;ais d&#233;passe rarement le c&#233;nacle des &#233;missions litt&#233;raires de la t&#233;l&#233;. Pass&#233; six mois, si vous n&#8217;&#234;tes pas parus en poche, pour vous lire, faut aller chercher vos bouquins dans le bac des soldeurs. Ou dans les ventes de livres au kilo&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu d&#233;connes ! Tu ne vas tout de m&#234;me pas engager cette fille ?</p><p style="text-align: justify;">La vague de panique qui d&#233;composait le visage de Richard et le clouait sur place n&#8217;&#233;chappa pas &#224; Antoine. Il d&#233;cida de mettre un terme &#224; sa cruelle plaisanterie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle ne connaissait pas ton nom, mais elle se souvient encore parfaitement du visage de l&#8217;homme qui &#233;tait pench&#233; sur elle, dans la traboule&#8230; Et qui lui caressait les seins. Avant ou apr&#232;s le viol.</p><p style="text-align: justify;">Le silence qui suivit fut aussi &#233;pais que le mur qu&#8217;un ma&#231;on habile et bien &#233;quip&#233; aurait eu le temps de monter entre les deux hommes. Ce mur aurait eu, tout au moins, l&#8217;avantage d&#8217;emp&#234;cher Antoine de bondir sur Richard.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#339;il mauvais, il l&#8217;empoigna par le col de son veston d&#8217;&#233;t&#233;, sans se soucier des faux plis et de la panique qu&#8217;il lisait dans les yeux de l&#8217;&#233;crivain.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne me dis pas que tu ne comprends pas, Richard. Que tu n&#8217;y es pour rien ou qu&#8217;il ne s&#8217;est rien pass&#233; dans cette traboule, il y a quatre semaines. Je ne t&#8217;accuse pas. Je veux ta version. Je veux savoir ce qui s&#8217;est pass&#233;, c&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">Quand Antoine l&#226;cha le v&#234;tement de son neveu, Richard baissa les yeux pour fixer un point situ&#233; sur le parquet poussi&#233;reux de bois gris. Quelque part entre le bas du pantalon de toile grise et les chaussures de marche que portait son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne sais plus o&#249; j&#8217;en suis. Depuis cette nuit-l&#224;, je ne peux plus rien faire. Je n&#8217;arrive plus &#224; &#233;crire, ne serait-ce qu&#8217;une ligne. J&#8217;ai laiss&#233; tomber mes corrections &#224; Paris.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je me fous de tes bouquins, de ce que tu &#233;cris et de tes &#233;tats d&#8217;&#226;me. Je veux savoir ce qui est arriv&#233;. C&#8217;est grave ce qui s&#8217;est pass&#233; dans cette traboule. Alors maintenant, tu racontes.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard leva les yeux, Antoine put voir qu&#8217;&#224; cet instant pr&#233;cis, son neveu le ha&#239;ssait.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne te souviens de rien, bien entendu ? Tu ne te souviens m&#234;me pas que, ce soir-l&#224;, au bout du monde, tu &#233;tais compl&#232;tement p&#233;t&#233;, d&#233;chir&#233; et que tu as foutu le bordel dans la bo&#238;te ?... Comme chaque fois ou presque d&#8217;ailleurs !</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne r&#233;pondit pas, mais son regard se durcit encore un peu plus. Un instant Richard craignit qu&#8217;une seconde fois il ne fon&#231;&#226;t sur lui pour l&#8217;alpaguer par le col de son beau veston. L&#8217;&#233;crivain avait toujours eu une peur panique de la violence physique. Par l&#226;chet&#233; pure, il embraya pour ne pas avoir &#224; affronter plus longtemps la col&#232;re de son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il &#233;tait trois heures, peut-&#234;tre un peu plus. On venait de se faire &#233;jecter par le g&#233;rant&#8230; tu ne te souviens pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non. Continue !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En passant dans la rue Donn&#233;e, tu t&#8217;es assis sur le trottoir. Plus moyen de te bouger. Tu voulais qu&#8217;on retourne boire un dernier verre ailleurs. Tu ne te souviens de rien ? Il y a eu un cri, derri&#232;re nous. Tu as d&#251; l&#8217;entendre&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je l&#8217;ai entendu.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et alors ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ? Tu t&#8217;es lev&#233; et tu as fonc&#233; vers l&#8217;entr&#233;e de la traboule. Mais tu &#233;tais tellement saoul que tu as tr&#233;buch&#233;. Tu es tomb&#233; juste &#224; l&#8217;entr&#233;e du passage. J&#8217;&#233;tais derri&#232;re toi. J&#8217;&#233;tais en train de te relever. Je n&#8217;ai fait qu&#8217;entr&#8217;apercevoir deux types. &#192; une dizaine de m&#232;tres de l&#8217;endroit o&#249; tu te trouvais. Deux silhouettes qui foutaient le camp, en courant, vers l&#8217;autre extr&#233;mit&#233;. On n&#8217;y voyait pas grand-chose. Elle, c&#8217;est seulement apr&#232;s t&#8217;avoir remis debout que je l&#8217;ai entendue g&#233;mir. De l&#8217;endroit o&#249; nous nous trouvions, je ne la voyais pas. Il a fallu que je franchisse une vingtaine de m&#232;tres dans le noir pour pratiquement buter contre ses jambes. Elle &#233;tait allong&#233;e sur le sol, au milieu de l&#8217;all&#233;e. Dans l&#8217;obscurit&#233; totale. J&#8217;ai h&#233;sit&#233;&#8230; Puis, je suis revenu vers toi. Tu t&#8217;&#233;tais assis sur la chauss&#233;e. Tu ne voulais plus bouger. Je t&#8217;ai tir&#233; jusqu&#8217;au trottoir&#8230; Apr&#232;s je suis retourn&#233; dans la traboule. La fille &#233;tait toujours &#233;vanouie. En t&#226;tonnant, je me suis rendu compte que son chemisier et son soutien-gorge &#233;taient d&#233;chir&#233;s. La jupe &#233;tait relev&#233;e jusqu&#8217;au ventre. Il n&#8217;&#233;tait pas n&#233;cessaire d&#8217;&#234;tre flic ou m&#233;decin pour se rendre compte qu&#8217;elle venait de se faire violer par ces deux types. Je lui ai remis ses fringues en place. &#192; cet instant&#8230; Mais, tu ne te souviens pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non, je ne me souviens de rien ! Mais continue, bordel !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu t&#8217;es mis &#224; gueuler, tu m&#8217;as appel&#233;. J&#8217;ai cru que les deux types &#233;taient pass&#233;s par-derri&#232;re, qu&#8217;ils s&#8217;attaquaient &#224; toi. Juste &#224; ce moment-l&#224;, la fille commen&#231;ait &#224; reprendre conscience. Je l&#8217;ai l&#226;ch&#233;e et j&#8217;ai fonc&#233; vers l&#8217;extr&#233;mit&#233; de la traboule.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je parie que deux minutes apr&#232;s, quand tu y es retourn&#233;, la fille avait disparu ? C&#8217;est pas &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu vois que tu te souviens !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne te fous pas de moi, Richard. Tu mens !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je n&#8217;ai pas viol&#233; cette fille !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne te dis pas que tu as viol&#233; cette fille. &#199;a, je sais depuis longtemps que tu en es incapable.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne m&#8217;as jamais cru capable de grand-chose.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; De &#231;a, on en reparlera une autre fois ! Par contre, je te crois capable de mentir. De ne pas &#234;tre assez courageux pour me dire ce qui s&#8217;est r&#233;ellement pass&#233; au fond de cette traboule. Je veux savoir. Et crois-moi gamin, je le saurai.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais je t&#8217;ai dit&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! Tu me dis toute la v&#233;rit&#233; ! Maintenant !</p><p style="text-align: justify;">Richard baissa les yeux pour examiner une nouvelle fois le bout des godasses fatigu&#233;es de son oncle. Cela dut lui donner du courage. Ou tout au moins, lui faire prendre conscience qu&#8217;il n&#8217;avait plus le choix. Il prit une grande inspiration avant de reprendre son histoire, l&#224; o&#249; il l&#8217;avait bidonn&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu n&#8217;as pas cri&#233;&#8230; En fait, si ! Tu gueulais tout le temps. Je t&#8217;ai laiss&#233; assis sur le trottoir pour revenir vers la fille et m&#8217;occuper d&#8217;elle. J&#8217;ai commenc&#233; par la tirer vers la rue Donn&#233;e. En sortant de l&#8217;obscurit&#233;, j&#8217;ai vu son visage. L&#8217;&#339;il tum&#233;fi&#233;, la l&#232;vre ouverte, du sang partout, ses habits d&#233;chir&#233;s. Elle g&#233;missait faiblement, mais elle &#233;tait toujours dans les pommes&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai eu peur ! J&#8217;ai paniqu&#233; &#224; l&#8217;id&#233;e que quelqu&#8217;un puisse passer et nous surprendre, l&#224;, tous les trois&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La suite !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai rebrouss&#233; chemin. J&#8217;ai voulu ramener la fille l&#224; o&#249; je l&#8217;avais trouv&#233;e. Dans l&#8217;obscurit&#233;, arriv&#233; au milieu de la traboule, je me suis souvenu que, de l&#8217;autre c&#244;t&#233;, un escalier permettait de rejoindre la rue Burdeau. &#192; cette heure-l&#224; et &#224; cet endroit, je savais qu&#8217;elle &#233;tait peu fr&#233;quent&#233;e. J&#8217;ai charg&#233; la fille sur mes &#233;paules pour grimper le plus vite possible les escaliers. Dans la rue Burdeau, il y avait une Citro&#235;n gar&#233;e juste devant l&#8217;entr&#233;e du passage. Une des fen&#234;tres &#233;tait mal ferm&#233;e. J&#8217;ai ouvert la porte et j&#8217;ai install&#233; la fille sur la banquette arri&#232;re&#8230; Il y avait un plaid. Je l&#8217;ai recouverte avec.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tr&#232;s sympa de ta part. Et apr&#232;s ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s, je suis revenu sur mes pas. Pour aller te retrouver dans la rue Donn&#233;e. Je me suis assur&#233; que personne n&#8217;avait vu ce qui venait de se passer. Toi, tu cuvais ton vin, assis sur le trottoir, et tu semblais te foutre totalement de ce qui venait d&#8217;arriver. Je t&#8217;ai ramen&#233; jusqu&#8217;ici, &#224; l&#8217;appartement. Je t&#8217;ai couch&#233; et je suis rentr&#233; chez moi.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est tout ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En chemin nous sommes pass&#233;s devant une cabine. J&#8217;ai t&#233;l&#233;phon&#233; aux pompiers pour les pr&#233;venir qu&#8217;il y avait une femme bless&#233;e, dans une voiture gar&#233;e rue Burdeau. Je n&#8217;ai pas voulu me servir de mon portable. Voil&#224;. C&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, ce fut Antoine qui prit son temps avant de lever la t&#234;te pour d&#233;visager Richard. Il &#233;tait certain que son neveu venait de lui raconter tr&#232;s exactement ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; dans la traboule de la rue Donn&#233;e. &#199;a le soulageait, mais &#231;a n&#8217;att&#233;nuait en rien la hargne et la col&#232;re qui bouillonnaient &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa poitrine. Bien au contraire.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui n&#8217;arrangea rien, ce fut lorsque Richard voulut se justifier.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Antoine. Sinc&#232;rement ? Tu me vois, me pointer avec toi et cette fille, au commissariat, &#224; quatre heures du matin ? Tu me vois, avec toi, dans l&#8217;&#233;tat o&#249; tu te trouvais, leur raconter comment et dans quelles circonstances nous l&#8217;avions trouv&#233;e ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi pas ? De quoi pouvais-tu avoir peur ? Qu&#8217;ils nous accusent d&#8217;&#234;tre ses agresseurs ? Qu&#8217;ils nous accusent de l&#8217;avoir viol&#233;e ou quoi d&#8217;autre ?</p><p style="text-align: justify;">Richard ne releva pas l&#8217;allusion pourtant directe. Il continuait &#224; se trouver des excuses et des justifications.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Figure-toi qu&#8217;en ce qui me concerne, j&#8217;ai d&#8217;abord pens&#233; aux cons&#233;quences que cette histoire pouvait avoir sur la campagne &#233;lectorale de mon beau-fr&#232;re. La presse, l&#8217;opposition et ses amis auraient forc&#233;ment &#233;t&#233; au courant &#224; un moment ou &#224; un autre&#8230; Tu imagines la suite ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Moi, tu vois, j&#8217;aurais pr&#233;f&#233;r&#233; imaginer que tu penses d&#8217;abord &#224; secourir cette fille. Avant de songer &#224; toi et aux Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">Antoine eut une sorte de gloussement de crapaud triste.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Bien que tu ne sois pas un bourge de naissance, dis-toi que maintenant, tu en as toutes les qualit&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">Richard voulut encore faire front et se justifier une nouvelle fois.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai bonne conscience. Ce n&#8217;est pas moi qui ai viol&#233; cette fille ! Compte tenu des circonstances, j&#8217;ai fait ce qu&#8217;il fallait faire, quoi que tu puisses en penser.</p><p style="text-align: justify;">Antoine jusqu&#8217;&#224; cet instant avait esp&#233;r&#233; que Richard finirait par comprendre, qu&#8217;il changerait de ton, de d&#233;fense et d&#8217;arguments.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne t&#8217;es pas pos&#233; la question de savoir comment elle pouvait supporter ce qui lui est arriv&#233;. Tu n&#8217;as pas pens&#233;, dans ta petite t&#234;te, qu&#8217;elle pouvait tr&#232;s mal le vivre ?</p><p style="text-align: justify;">Richard, qui d&#8217;habitude &#233;tait pourtant plus prudent, crut pouvoir lui jouer la grande sc&#232;ne du III. Celle qui se joue juste avant le tomber du rideau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En ce qui concerne cette fille, ni toi ni moi ne savons r&#233;ellement comment les choses se sont pass&#233;es. Que faisait-elle l&#224;, dans cette traboule, &#224; trois heures du matin ?... Non, je n&#8217;ai pas d&#8217;abord pens&#233; &#224; elle&#8230; Et puis quoi ? Que me reproches-tu &#224; la fin ? Comme d&#8217;habitude, sans doute ? De t&#8217;avoir d&#233;&#231;u ? D&#8217;avoir sacrifi&#233; ma carri&#232;re d&#8217;&#233;crivain pour &#233;pouser C&#233;cile Fabre-Morini ? D&#8217;avoir trahi tes id&#233;es de justice sociale et de solidarit&#233;, peut-&#234;tre ?</p><p style="text-align: justify;">En vingt-cinq ans, Antoine n&#8217;avait jamais lev&#233; la main sur Richard, &#224; cet instant il fut tent&#233; de le faire. Quelque chose de laid et de path&#233;tique dans l&#8217;expression du visage de son neveu l&#8217;en dissuada. De toute fa&#231;on, il &#233;tait trop tard. &#199;a ne le soulagerait m&#234;me pas de lui casser la gueule.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ferme-la. C&#8217;est suffisant comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Comme tous les faibles, quand il se sentait accul&#233;, il n&#8217;y avait plus moyen d&#8217;arr&#234;ter Richard. Antoine le laissa parler. Sachant par avance que ce qu&#8217;il allait dire finirait de tout g&#226;cher entre eux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Une bonne fois pour toutes, Antoine, sache que tes id&#233;es n&#8217;ont jamais &#233;t&#233; les miennes. Tu aurais aim&#233; avoir un neveu qui, comme toi, &#233;pouse la cause de tous les paum&#233;s, des <em>loosers</em>, des&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit un pas en avant. Plus pour faire comprendre &#224; son neveu de se taire que pour le menacer. Richard fit imm&#233;diatement deux pas en arri&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Antoine hocha la t&#234;te en soupirant par les narines.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je viens de te dire de la fermer. Tu m&#8217;emmerdes maintenant ! Tu m&#8217;emmerdes s&#233;rieusement. Pour te plaire et continuer &#224; nous voir, il faudrait que je me mette, moi, &#224; te ressembler&#8230; Tu as raison. Je me suis gour&#233;. Depuis un bon moment en ce qui te concerne. J&#8217;aurais aim&#233; que tu sois diff&#233;rent&#8230; Mais ce n&#8217;est plus envisageable. C&#8217;est vrai que chaque fois que tu dois choisir entre ta conscience et la Famille, tu fais toujours le m&#234;me choix. Je suis un vrai con de ne pas avoir admis &#231;a depuis toutes ces ann&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se dirigea vers la porte de la librairie. Il l&#8217;ouvrit en grand, avant de se retourner vers Richard et d&#8217;attendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; T&#8217;&#233;tais press&#233; tout &#224; l&#8217;heure ? Alors, vas-y !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne veux pas qu&#8217;on passe chez M&#232;ge ? Je peux t&#233;l&#233;phoner &#224; C&#233;cile pour qu&#8217;elle m&#8217;attende ?</p><p style="text-align: justify;">Richard avait dit &#231;a sur le m&#234;me ton que lorsqu&#8217;il &#233;tait gamin. Lorsqu&#8217;il se rendait compte qu&#8217;il venait de faire de la peine &#224; son oncle. Il essaya m&#234;me de se persuader qu&#8217;il ne s&#8217;agissait de rien d&#8217;autre que d&#8217;une engueulade, comme il en avait d&#233;j&#224; eu &#224; subir maintes et maintes fois de la part de ce caract&#233;riel au grand c&#339;ur. &#192; propos de tout et de n&#8217;importe quoi. M&#234;me si l&#224;&#8230; Bon ! C&#8217;&#233;tait un peu plus grave&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne r&#233;pondit pas. Parce qu&#8217;il n&#8217;y avait plus rien &#224; dire.</p><p style="text-align: justify;">Richard finit par comprendre que, cette fois, c&#8217;&#233;tait autre chose que d&#8217;habitude. Il traversa la boutique, le buste raide, le visage d&#233;compos&#233; par la surprise et l&#8217;&#233;motion. Pass&#233; la porte de la librairie, il se retourna, esp&#233;rant encore.</p><p style="text-align: justify;">Antoine le laissa s&#8217;&#233;loigner jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;il rejoigne sa voiture.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard eut ouvert la porte de sa Clio, et se retourna pour jeter un coup d&#8217;&#339;il en direction de la librairie, son oncle avait d&#233;j&#224; referm&#233; la porte, boucl&#233; la serrure, et disparu au fond de la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Jusqu&#8217;&#224; ce jour, Richard avait occup&#233; une place &#233;norme dans la vie d&#8217;Antoine. La premi&#232;re, la seule qui importait. Au point d&#8217;en avoir oubli&#233; la sienne. &#192; cette place il n&#8217;y avait plus aujourd&#8217;hui qu&#8217;un grand trou. Un vide que Richard ne parviendrait jamais plus &#224; remplir, quoi qu&#8217;il f&#238;t et quoi qu&#8217;il p&#251;t se passer.</p><p style="text-align: justify;">Pour f&#234;ter &#231;a, en retournant vers sa caisse, Antoine balan&#231;a un grand coup de pied dans la face avant d&#8217;un des pr&#233;sentoirs.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire boitait, du pied droit et de l&#8217;&#226;me, en remontant l&#8217;escalier &#224; vis de son appartement. Il allait se saouler la gueule, tout seul, jusqu&#8217;au coma. Si toutefois il pouvait y parvenir.</p><p style="text-align: justify;">Vers neuf heures, crev&#233; par une nuit trop courte, naus&#233;euse et agit&#233;e, Antoine, la gueule en bois et l&#8217;humeur &#224; l&#8217;homicide volontaire, se r&#233;solut &#224; aller ouvrir la porte de la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Il l&#8217;avait compl&#232;tement oubli&#233;e. Plant&#233;e au milieu du trottoir, un petit sac en raphia &#224; la main, elle l&#8217;attendait de l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la vitre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Bonjour, patron !</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne lui souriait pas, mais, comme la premi&#232;re fois, elle le regardait droit dans les yeux. C&#244;t&#233; pr&#233;sentation, l&#8217;Espagnole avait fait fort. Antoine se posa m&#234;me la question de savoir si elle n&#8217;avait pas voulu se d&#233;guiser? Peut-&#234;tre pour qu&#8217;il se souvienne parfaitement du premier jour o&#249; elle &#233;tait venue bosser chez lui ?</p><p style="text-align: justify;">Une vraie casquette Ricard enfonc&#233;e jusqu&#8217;aux oreilles, la visi&#232;re en plastique sur la nuque. Le pull vert fluo, trop grand, elle avait d&#251; se le tricoter avec un reste d&#8217;&#233;pinards en branches. Le plus &#233;tonnant c&#8217;&#233;tait le jeans. Effrang&#233; comme une serpilli&#232;re et d&#233;chir&#233; au-dessus des rotules. Le tissu bleu d&#233;lav&#233; la serrait au point qu&#8217;il parvenait &#224; faire croire que cette fausse maigre &#233;tait une vraie grosse. Vers le bas, il manquait bien une vingtaine de centim&#232;tres &#224; chaque jambe pour atteindre les baskets rouges aux lacets jaune vif. Tout &#231;a donnait &#224; la jeune femme la d&#233;marche sautillante d&#8217;un basketteur de la <em>Dream Team</em>.</p><p style="text-align: justify;">Quand elle passa la porte, Antoine ne put faire autrement que de s&#8217;apercevoir que le jeans moulait comme un enduit au pl&#226;tre deux fesses, petites, rondes et ondulantes. Superbes ! Toujours c&#244;t&#233; pile, les deux fentes sous les poches lui souriaient sur une dizaine de centim&#232;tres chacune. Antoine ne put faire autrement que de constater : la fille portait un slip en coton, de couleur orange.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fit faire rapidement le tour du propri&#233;taire, puis il la laissa seule devant la porte de la r&#233;serve en lui expliquant ce qu&#8217;il attendait d&#8217;elle. En vingt ans d&#8217;exercice, il n&#8217;avait jamais eu le courage de s&#8217;attaquer &#224; cette pi&#232;ce sombre, sans air, &#233;clair&#233;e par un seul n&#233;on clignotant.</p><p style="text-align: justify;">De haut en bas, les empilages d&#233;bordaient de livres et de vieilles paperasses. D&#232;s qu&#8217;il la vit s&#8217;emparer de l&#8217;escabeau pour se lancer &#224; l&#8217;assaut du fatras, Antoine put constater que Pilar pigeait vite et qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait pas l&#224; pour faire de la figuration.</p><p style="text-align: justify;">Vers midi, l&#8217;Espagnole &#233;tait presque parvenue &#224; atteindre le fond de la petite pi&#232;ce. Non sans mal. La casquette Ricard, le visage, le pull fluo, le jeans et les baskets rouges aux lacets jaunes avaient pris la m&#234;me couleur grise. Celle de la poussi&#232;re multid&#233;cennale qui recouvrait les rayonnages.</p><p style="text-align: justify;">Sous les pav&#233;s, la plage. Parmi les trouvailles que l&#8217;Espagnole venait d&#8217;installer sur une &#233;tag&#232;re frott&#233;e au pr&#233;alable &#224; la Javel presque pure, le libraire eut la bonne surprise de d&#233;couvrir deux perles rares : <em>Tableau des M&#339;urs du temps</em> et <em>le Sofa</em>, de Cr&#233;billon fils. Deux ouvrages en parfait &#233;tat qui, sans doute, dormaient l&#224; depuis plusieurs dizaines d&#8217;ann&#233;es. &#199;a le mit dans une humeur g&#233;n&#233;reuse et d&#233;pensi&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Pilar refusa tout d&#8217;abord de le suivre au restaurant, pour discuter du mode de classement &#224; envisager. Finalement elle accepta, lorsqu&#8217;il lui apprit qu&#8217;il avait vu son neveu la veille au soir et qu&#8217;ils s&#8217;&#233;taient expliqu&#233;.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; contrec&#339;ur qu&#8217;il dut la conduire jusqu&#8217;au premier &#233;tage.</p><p style="text-align: justify;">Pour la premi&#232;re fois depuis qu&#8217;il habitait le deux pi&#232;ces au-dessus de la boutique, Antoine se sentit quelque peu g&#234;n&#233;. M&#234;me s&#8217;il ne dit pas un mot pour se justifier, il ressentit comme une sorte de mal-&#234;tre. Il en appr&#233;cia d&#8217;autant plus l&#8217;attitude de Pilar. La jeune femme ne laissa rien para&#238;tre de ce quelle pouvait penser du bordel qui r&#233;gnait dans tout l&#8217;appartement.</p><p style="text-align: justify;">Lorsqu&#8217;elle ressortit du r&#233;duit qui servait &#224; Antoine de salle de bains, la jeune femme &#233;tait &#224; nouveau fra&#238;che, et impeccable. Sauf ses frusques bien s&#251;r ! Le libraire regretta presque leur couleur d&#8217;origine.</p><p style="text-align: justify;">En descendant l&#8217;escalier, il se fit la r&#233;flexion que si on voulait bien ne pas tenir compte de son accoutrement, on pouvait la trouver presque jolie, l&#8217;Espagnole.</p><p style="text-align: justify;">En sortant de la boutique, Pilar sourit en levant les yeux vers le ciel bleu Gitane. Antoine, lui, pensa que c&#8217;&#233;tait le moment d&#8217;en profiter pour changer ses habitudes. Il l&#8217;entra&#238;na jusque sur le plateau. Une sacr&#233;e grimpette ap&#233;ritive. Elle d&#233;butait par les escaliers de la rue Pouteau, sur plus de deux cents marches, avant de remonter la rue des Pierres-Plant&#233;es qui escaladait le flanc de la colline jusqu&#8217;au boulevard de la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Sur le plateau, la jeune et joyeuse population locale avait envahi les tables des terrasses de la Soie et du Chanteclerc pour se dorer la couenne au soleil, place des Tapis.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la terrasse de la Soie, Pilar ne toucha pas &#224; une seule de ses frites ni un seul de ses deux godiveaux avant qu&#8217;Antoine ne s&#8217;y colle. Avant de se lancer, le libraire prit le temps de s&#8217;envoyer un verre de c&#244;tes et d&#8217;avaler un gros morceau de pain avec l&#8217;entame de sa saucisse de couenne.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne l&#8217;interrompit qu&#8217;une fois, quand il lui parla des deux agresseurs.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ils &#233;taient deux ? Deux types qui sont courus de l&#8217;autre c&#244;t&#233; du passage quand ton neveu il &#233;tait tomb&#233; sur eux ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est ce qu&#8217;il m&#8217;a racont&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je sais qu&#8217;un homme il m&#8217;a frapp&#233; par derri&#232;re&#8230; Apr&#232;s&#8230; Je me souviens de son visage, le m&#234;me que celui que j&#8217;ai vu, avec toi, l&#8217;autre soir, avant de m&#8217;envanouir. C&#8217;&#233;tait ton neveu : Richard. Tu sais Antoine, &#231;a, je le jurerai m&#234;me devant le tribunal.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, qu&#8217;on lui parle de justice, de flics et de proc&#232;s, &#231;a le mettait toujours mal &#224; l&#8217;aise.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu veux aller jusqu&#8217;o&#249; dans cette histoire-l&#224; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je veux savoir d&#8217;abord ! Apr&#232;s on verra.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; D&#8217;apr&#232;s Richard, quand il t&#8217;a trouv&#233;e au milieu de la traboule de la rue Donn&#233;e, tu &#233;tais &#233;vanouie. Il m&#8217;a affirm&#233; que tu &#233;tais toujours inconsciente quand il t&#8217;a transport&#233;e jusque dans la bagnole, rue Burdeau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors<em>, madr&#233; de Dios</em>, comment je l&#8217;ai connu dans le bistro de ton copain M&#232;ge, l&#8217;autre soir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand il t&#8217;a port&#233; secours, tu es peut-&#234;tre sortie un instant du coaltar ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Du quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; De ton &#233;vanouissement.</p><p style="text-align: justify;">Antoine s&#8217;en voulut de devoir encore plaider pour Richard. Mais c&#8217;&#233;tait plus fort que lui. Apr&#232;s, peut-&#234;tre, avec le temps, &#231;a deviendrait plus simple de pouvoir envisager les choses et la vie autrement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si tu as repris tes esprits &#224; l&#8217;instant o&#249; il &#233;tait pench&#233; sur toi&#8230; &#199;a n&#8217;explique pas tout bien entendu. Mais &#231;a pourrait au moins expliquer que tu te sois souvenue de son visage, par la suite. Tu ne crois pas que ce soit possible ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar pencha le nez dans son assiette, sans s&#8217;inqui&#233;ter de la graisse qui commen&#231;ait &#224; recouvrir d&#8217;un film blanc terne le dessus de ses saucisses. Quand elle leva les yeux vers Antoine, elle le regardait &#224; nouveau bien en face.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si ! C&#8217;est possible.</p><p style="text-align: justify;">En m&#234;me temps qu&#8217;il s&#8217;&#233;touffait avec un fagot de frites br&#251;lantes qu&#8217;il venait d&#8217;enfourner trop vite, Antoine fit un signe en direction de la serveuse d&#233;bord&#233;e. Qu&#8217;elle apporte, vite fait, un second pot de c&#244;tes.</p><p style="text-align: justify;">Sans doute le libraire aurait-il eu bien plus de mal &#224; avaler, s&#8217;il s&#8217;&#233;tait aper&#231;u que Pilar n&#8217;&#233;tait pas plus persuad&#233;e que &#231;a du bien-fond&#233; de son hypoth&#232;se et, surtout, de l&#8217;innocence de son neveu.</p><p style="text-align: justify;">En attendant le caf&#233; et pour parler d&#8217;autre chose, Pilar demanda &#224; Antoine si le fait qu&#8217;une femme lui propose de passer le voir dans sa librairie ne l&#8217;avait pas &#233;tonn&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu sais, en vingt ans, j&#8217;ai tout eu et tout vu et dans tous les genres dans mon arri&#232;re-boutique. &#199;a ne m&#8217;a ni inqui&#233;t&#233; ni surpris. Par contre, ce que je n&#8217;avais pas imagin&#233;, c&#8217;est que ce rendez-vous n&#8217;avait rien &#224; voir avec la vente de bouquins de cul.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne te doutais de rien ? &#199;a ne t&#8217;a pas &#233;tonn&#233; non plus que je connaisse ton nom ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand tu as insist&#233; pour savoir si j&#8217;&#233;tais bien Monsieur Ba&#239;ls, j&#8217;ai pens&#233; que j&#8217;avais affaire &#224; une sp&#233;cialiste, venu d&#8217;Espagne. J&#8217;en connais une. Une fille de Barcelone qui cherche de temps &#224; autre &#224; se procurer une raret&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;a &#224; sourire. Antoine eut imm&#233;diatement envie de la voir rire. De la sentir, sinon heureuse, tout au moins d&#233;tendue et rassur&#233;e. Il en rajouta une couche.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La plupart des bonnes femmes&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Des femmes ! <em>Porqu&#233;</em>, bonnes femmes ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Seules ou accompagn&#233;es, la plupart des femmes qui entrent dans ma librairie font semblant de s&#8217;&#233;tonner de ce qui s&#8217;y vend. Il m&#8217;est arriv&#233; d&#8217;en virer&#8230; de les mettre &#224; la porte. Des mal bais&#233;es, des hypocrites, qui se foutent en rogne et trouvent scandaleux qu&#8217;on imprime et qu&#8217;on vende des horreurs pareilles.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;a &#224; rire, Antoine se sentit tout b&#234;tement heureux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quelques-unes profitent d&#8217;&#234;tre l&#224; pour prendre des airs de grandes salopes quand les clients les regardent. Les plus na&#239;ves s&#8217;&#233;tonnent de d&#233;couvrir que ce qu&#8217;elles pratiquent seules, &#224; deux ou en groupe, existe d&#233;j&#224; et depuis bien longtemps.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne couches pas avec elles, quelquefois ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Jamais ! Il m&#8217;arrive tout au plus de sympathiser avec quelques bonnes clientes. Des habitu&#233;es. Mais rien d&#8217;autre ! &#199;a ne va jamais plus loin que &#231;a ne doit aller. C&#8217;est la meilleure garantie de bon fonctionnement du commerce de chacun.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se mit &#224; rire si fort que, devant eux, un couple de jeunes homos se retourna pour leur sourire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et les autres ? Raconte !...</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il y a les ma&#238;tresses, les dures de dures. Les sp&#233;cialistes de la bottine, des hauts talons, du fouet et de la cravache. Elles se prennent trop au s&#233;rieux. Celles-l&#224;, quand ce ne sont pas des professionnelles qui font semblant, ce sont de vraies tordues. Elles aiment souvent faire mal. C&#8217;est une mani&#232;re de se venger de ce que leur font subir leur mari, leur mac ou leurs amants.</p><p style="text-align: justify;">Pour que la jeune femme comprenne et continue de rire, Antoine leva la main et mima le coup de cravache, en cinglant l&#8217;air devant lui. Pilar se marrait de plus belle et il trouva que &#231;a lui allait vraiment tr&#232;s bien.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il y a les plus chiantes aussi, les intellos, les &#233;crivaines. Celles qui donnent des cours &#224; la fac, les chercheuses qui &#233;tudient le cul pour se remplir la t&#234;te. Elles viennent seules ou &#224; deux, faire leur march&#233;. Elles font tout pour te donner l&#8217;impression qu&#8217;elles s&#8217;emmerdent &#224; feuilleter les bouquins de cul. Celles-l&#224; discutent toujours la qualit&#233; et le prix, sans bien souvent rien y conna&#238;tre. Mais je peux te jurer un truc : toutes, les jeunes, les vieilles, les vraies et les fausses salopes, les intellos et les connasses, toutes se font des sensations, toutes se donnent des airs et se racontent des histoires.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et moi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quoi, toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a le choqua Antoine, que Pilar p&#251;t croire qu&#8217;il l&#8217;assimilait &#224; toutes ces p&#233;tasses. Mais ce qu&#8217;il ne lui avoua pas, c&#8217;est que de toute sa carri&#232;re de libraire il n&#8217;avait encore jamais vu une femme p&#233;n&#233;trer d&#8217;une fa&#231;on aussi simple et naturelle dans sa boutique.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Toi ? D&#232;s que tu es entr&#233;e, j&#8217;ai compris que tu n&#8217;&#233;tais pas venue pour m&#8217;acheter un bouquin. J&#8217;ai compris que tu faisais partie d&#8217;un genre assez rare, pas facile &#224; identifier.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s les caf&#233;s, Pilar lui demanda pour quelle raison un type comme lui vendait ce genre de livres.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se d&#233;roba. Il lui promit de lui raconter la suite un autre jour. Pour l&#8217;instant, il &#233;tait largement l&#8217;heure de retourner &#224; la librairie. Pilar souriait toujours quand ils quitt&#232;rent le resto pour rejoindre les ombres fra&#238;ches de la rue des Pierres-Plant&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;apr&#232;s-midi de ce premier jour, Pilar et Antoine ne firent que se croiser. Quand, entre deux clients, le libraire passait en coup de vent dans la r&#233;serve, il pouvait constater, ravi, que la jeune femme &#233;tait &#224; nouveau perch&#233;e au sommet de l&#8217;escabeau. Arm&#233;e de chiffons, de brosses, de Javel et surtout d&#8217;une grosse dose de courage, elle avait retrouv&#233; son enthousiasme besogneux.</p><p style="text-align: justify;">En fin de journ&#233;e, le libraire eut &#224; nouveau deux autres bonnes raisons d&#8217;&#234;tre satisfait. Parcourant les couvertures des piles d&#8217;ouvrages que Pilar venait d&#8217;exhumer de leur linceul de poussi&#232;re, il constata qu&#8217;il &#233;tait l&#8217;heureux propri&#233;taire de deux v&#233;ritables raret&#233;s : une aventure de <em>Gwendoline</em>, en &#233;dition anglaise et <em>la Fille simple</em>, le grand classique illustr&#233; de la litt&#233;rature &#233;rotique chinoise. Entre ce que Pilar allait lui co&#251;ter en fin de mois, et ce que ces bouquins lui rapporteraient &#224; la vente, il venait de faire, en une seule journ&#233;e, une excellente affaire.</p><p style="text-align: justify;">Antoine n osa pas lui proposer de d&#238;ner avec lui quand, vers sept heures, il vint retrouver la jeune femme, poudr&#233;e &#224; nouveau en gris de la t&#234;te aux pieds, pour la faire redescendre de son escabeau.</p><p style="text-align: justify;">Il se dit qu&#8217;elle devait certainement avoir d&#8217;autres projets et d&#8217;autres gens que lui avec qui passer la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Au premier, pendant qu&#8217;elle se lavait dans la salle de bains, le libraire rep&#233;ra le sac en raphia pos&#233; sur une pile de bouquins. &#192; l&#8217;int&#233;rieur, il aper&#231;ut le sandwich de gros pain, emball&#233; dans une feuille d&#8217;aluminium. Il trouva normal de glisser un billet de deux cents francs &#224; c&#244;t&#233; du casse-cro&#251;te.</p><p style="text-align: justify;">Pour ne pas s&#8217;entendre dire non, il redescendit dans la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Il ne leva pas les yeux, trop occup&#233; &#224; v&#233;rifier le contenu de sa caisse, quand Pilar vint lui tendre la main.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#192; demain, patron ?</p><p style="text-align: justify;">Il lui r&#233;pondit comme n&#8217;importe quel patron devait, selon lui, s&#8217;adresser &#224; ses employ&#233;s. M&#234;me quand on n&#8217;en avait qu&#8217;un seul.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est &#231;a. &#192; demain, Pilar. Neuf heures. Bonne soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se sentit vieux et triste quand la jeune femme franchit la porte pour s&#8217;&#233;loigner &#224; pas vifs et sautillant. Il s&#8217;en voulait, mais il ne put s&#8217;emp&#234;cher de venir mater &#224; travers le carreau ; comme seul &#224; son avis pouvait le faire un vieux saligaud de son &#226;ge. Il resta l&#224;, jusqu&#8217;&#224; ce que disparaissent les baskets rouges, le jeans bleu d&#233;lav&#233; peint sur fesses, le pull &#233;pinard, puis en dernier, la casquette Ricard, &#224; l&#8217;extr&#233;mit&#233; de la rue Pouteau.</p><h4 style="text-align: center;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a> du feuilleton</h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 5 - Les chemins de traverse]]></title><description><![CDATA[Trois jours apr&#232;s, elle t&#233;l&#233;phona &#224; la boutique du libraire.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-5-les-chemins-de-traverse</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-5-les-chemins-de-traverse</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 09 Jul 2026 23:02:06 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Trois jours apr&#232;s, elle t&#233;l&#233;phona &#224; la boutique du libraire. D&#8217;embl&#233;e elle insista pour savoir si c&#8217;&#233;tait bien &#224; <em>Monsieur</em> Ba&#239;ls qu&#8217;elle avait &#224; faire. Elle lui demanda si elle pouvait le rencontrer le jour m&#234;me. Ne voulant prendre aucun risque, Antoine refusa tout net de la recevoir, comme elle le sugg&#233;rait, apr&#232;s la fermeture.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire vendait du porno comme d&#8217;autres vendent du pinard ou des armes, sans &#234;tre obligatoirement alcolos ou meurtriers. Il ne s&#8217;&#233;tait jamais senti concern&#233; autrement que professionnellement par son fonds de commerce. Il n&#8217;en &#233;tait pas amateur.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui est des femmes et ses rapports avec elles, il se m&#233;fiait et n&#8217;aimait pas qu&#8217;on lui force ni la main ni la braguette. Il aimait choisir, quand il voulait, o&#249; il voulait.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a n&#8217;arrivait pas si souvent, pour qu&#8217;en plus il s&#8217;emmerde.</p><p style="text-align: justify;">&#192; huit heures moins cinq, d&#232;s qu&#8217;elle passa la porte et s&#8217;avan&#231;a dans la boutique, il sut que c&#8217;&#233;tait elle. &#192; son regard, &#224; sa fa&#231;on de fixer les choses et les hommes qui se trouvaient l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Pas coinc&#233;e, ni agressive. Simplement fi&#232;re et naturelle. Ce qui lui donna envie d&#8217;aller vers elle et de lui faire signe de s&#8217;approcher de la caisse.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; On ferme. C&#8217;est l&#8217;heure.</p><p style="text-align: justify;">Il fit un signe rapide de la main en direction de la jeune femme. Pour lui faire comprendre que cette invitation &#224; aller voir ailleurs ne la concernait pas.</p><p style="text-align: justify;">Ils attendirent, sans se parler, que le dernier client f&#251;t sorti de la boutique. En attendant, elle jeta un coup d&#8217;&#339;il sur les couvertures des ouvrages. Elle feuilletait m&#233;caniquement les bouquins pornos et les revues coquines sans para&#238;tre s&#8217;int&#233;resser en aucune fa&#231;on &#224; leur contenu.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit le tour du comptoir pour aller refermer la porte d&#8217;entr&#233;e. Il ne boucla pas la serrure, mais retourna simplement du bon c&#244;t&#233; la petite pancarte en Cellulo&#239;d Ouvert/Ferm&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Ils &#233;chang&#232;rent leur premier regard pendant qu&#8217;il revenait vers elle. M&#234;me si elle venait d&#8217;obtenir un rendez-vous en particulier, elle n&#8217;avait pas l&#8217;air de lui en &#234;tre reconnaissante pour autant.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme ne souriait pas. Elle le fixait simplement, droit dans les yeux. &#199;a n&#8217;avait rien d&#8217;&#233;quivoque. C&#8217;&#233;tait sans agressivit&#233;, mais sans aucune amabilit&#233; de circonstance non plus.</p><p style="text-align: justify;">Elle devait avoir dans les trente, trente-cinq ans, v&#234;tue tr&#232;s simplement, d&#8217;un jeans et d&#8217;un T-shirt bon march&#233;. L&#8217;ensemble n&#8217;&#233;tait pas neuf, mais impeccable, sans une t&#226;che et repass&#233; de frais. Assez jolie, un peu maigre, les traits du visage anguleux. Une bouche large et presque trop grande barrait le bas du visage qui se terminait par un menton en triangle aigu. Ses cheveux ch&#226;tain clair, tirant sur le roux, &#233;taient coiff&#233;s court. Avec une frange sur le front qui descendait au ras de grands yeux gris ou verts ou marron, Antoine ne remarquait plus ces d&#233;tails-l&#224; chez une femme depuis longtemps.</p><p style="text-align: justify;">Cette fille n&#8217;&#233;tait pas dans sa boutique pour le rencontrer ni pour acheter ou vendre quoi que ce soit. Comme pour lui donner raison, elle ne perdit pas de temps en formules inutiles.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous me reconnaissez ?</p><p style="text-align: justify;">&#192; cause de l&#8217;accent espagnol sans doute, Antoine pensa &#224; cette tr&#232;s ancienne pub pour la Carte bleue. &#192; l&#8217;&#233;poque c&#8217;&#233;tait un couturier italien qui posait la m&#234;me question aux t&#233;l&#233;spectateurs. Le couturier souriait. Pas la fille.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non. Faudrait ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole mit un peu de temps &#224; r&#233;pondre. Sans doute parce qu&#8217;elle cherchait ses mots en fran&#231;ais. Les mots seulement, pas ce qu&#8217;elle voulait lui dire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je suis la fille qui &#233;tait endormie par terre dans le bistro, la semaine derni&#232;re. &#199;a, vous vous souvenez ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine mit deux &#224; trois secondes &#224; comprendre ce qu&#8217;elle voulait dire par <em>endormie</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pas vraiment ! Je n&#8217;&#233;tais pas en &#233;tat, ce soir-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et ton copain ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Celui qui est parti avec toi du bistro. Il se souvient pas, lui ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a, je n&#8217;en sais rien. Faudrait lui demander. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Vous voulez quoi exactement ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je veux savoir.</p><p style="text-align: justify;">Maintenant, elle commen&#231;ait &#224; le gonfler s&#233;rieusement, la <em>se&#8134;orita</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Savoir quoi, si on peut savoir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si c&#8217;est ton ami et vous qui m&#8217;ont viol&#233;e il y a trois semaines dans un <em>pasaje</em>. La fille pronon&#231;ait <em>passar&#233;</em>, avec la <em>jota</em> espagnole.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a lui &#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; d&#8217;en recevoir dans sa boutique. Une dingue ! Une lectrice trop imaginative qui se mettait &#224; confondre ses lectures avec la r&#233;alit&#233;. Antoine voulut la prendre par une aile pour la reconduire d&#8217;autorit&#233; vers la sortie.</p><p style="text-align: justify;">La fille devait &#234;tre sur ses gardes. Sans doute une habitu&#233;e des courses de toros. Elle pivota simplement du buste pour &#233;viter qu&#8217;il l&#8217;empoigne.</p><p style="text-align: justify;">En reculant de deux pas en arri&#232;re. Ses yeux lan&#231;aient des banderilles empoisonn&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tenta de calmer le jeu.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; On ne va pas se faire une corrida. Vous sortez ! Vous foutez le camp d&#8217;ici, sans faire d&#8217;histoires. D&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">Elle fit un pas vers lui, pour le d&#233;fier. Le prochain coup elle allait sortir la cape pour entamer la mise &#224; mort !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu me donnes l&#8217;adresse de l&#8217;autre et comme &#231;a je fous le camp tout de suite.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que vous racontez ? D&#8217;abord, qui vous a viol&#233;e ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Lui et&#8230; vous, peut-&#234;tre !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ni lui ni moi ne vous connaissons, mademoiselle ! Je ne vous ai jamais vue, avant aujourd&#8217;hui !</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu me prends pour une folle ? Alors, pourquoi l&#8217;autre soir, toi et ton copain, vous &#234;tes partis comme &#231;a, vite, du bistro de la rue des Fantasques ?</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;&#233;tait vrai. Vrai que cette fille ne donnait pas l&#8217;impression d&#8217;&#234;tre cingl&#233;e. Vrai aussi qu&#8217;Antoine s&#8217;&#233;tait toujours demand&#233; pourquoi, le soir o&#249; ils avaient pass&#233; du bon temps chez M&#232;ge, Richard l&#8217;avait pratiquement pouss&#233; de force hors du bistro. Il &#233;tait bourr&#233;, d&#8217;accord ! Mais pas plus que d&#8217;habitude. En tout cas, pas au point qu&#8217;il ne puisse se rendre compte que quelque chose clochait. Au point de ne pas voir que ce soir-l&#224;, quelque chose ou quelqu&#8217;un foutait une trouille pas possible &#224; son neveu. Comme Antoine n&#8217;avait pas pour habitude d&#8217;interroger ceux qui ne voulaient rien dire, il avait finalement laiss&#233; tomber. Mais il n&#8217;avait pas oubli&#233;, et cette fille venait confirmer ce que d&#233;sormais, il craignait d&#8217;entendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si vous m&#8217;expliquiez de quoi &#231;a retourne, toute cette histoire ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole mit quelques secondes &#224; comprendre le sens de la proposition du libraire. Avant de commencer, elle prit une large inspiration qui fit saillir sa poitrine.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s qu&#8217;il eut mat&#233; ses petits seins aux pointes tendues &#224; travers le T-shirt, Antoine se sentit tout g&#234;n&#233;, comme un gone pris en faute.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; L&#8217;autre&#8230; votre ami. Je l&#8217;ai reconnu l&#8217;autre soir quand je me suis endormie dans le bistro.</p><p style="text-align: justify;">Ah ! Ce n&#8217;&#233;tait que &#231;a ! En fait ce myst&#232;re n&#8217;en &#233;tait pas un.</p><p style="text-align: justify;">Ce petit cachottier de Richard avait, sans nul doute, couchaill&#233; avec cette fille. Une partie de jambes en l&#8217;air occasionnelle, peut-&#234;tre sans cons&#233;quence pour le neveu, mais dont l&#8217;Espagnole, en revanche, semblait faire tout un drame.</p><p style="text-align: justify;">En ce qui concernait les femmes, Antoine en &#233;tait rest&#233; aux clich&#233;s. Pour ce qui &#233;tait des Espagnoles, il en &#233;tait rest&#233; &#224; Franco, vingt-cinq ans en arri&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous connaissez Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ? C&#8217;est le nom de ton copain ? Celui qui &#233;tait avec vous au bistro ?</p><p style="text-align: justify;">Elle le gonflait d&#233;j&#224;, cette histoire. Elle ne le concernait pas. Il n&#8217;y &#233;tait pour rien. Et il ne pigeait pas la moiti&#233; du baragouin de cette Espagnole, qui passait du vous au tu au milieu de ses phrases mal construites.</p><p style="text-align: justify;">Antoine en voulait &#224; Richard de ne pas lui avoir dit ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; entre lui et cette fille. Parce qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait forc&#233;ment pass&#233; quelque chose. Mais quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Enfin merde, si vous ne connaissez pas Richard, expliquez-moi comment il a fait pour vous violer ?</p><p style="text-align: justify;">La fille comprit qu&#8217;elle s&#8217;y prenait mal. Elle devina que le libraire commen&#231;ait &#224; en avoir marre et surtout ne la croyait pas. Ses yeux se remplirent de larmes. Les traits durs et fig&#233;s du masque de lutteuse se mirent &#224; fondre. Antoine entr&#8217;aper&#231;ut alors, l&#8217;espace d&#8217;une fraction de seconde, le visage d&#8217;une jeune femme seule et d&#233;sesp&#233;r&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il m&#8217;a viol&#233;e. Je te jure.</p><p style="text-align: justify;">Antoine soupira un grand coup et lui demanda d&#8217;attendre un petit moment. Au fond du magasin, il d&#233;barrassa plusieurs piles de bouquins qui encombraient deux chaises pliantes. Il lui fit signe d&#8217;approcher et de s&#8217;asseoir. Ils prirent place de part et d&#8217;autre d&#8217;une petite table qui servait de pr&#233;sentoir aux bandes dessin&#233;es cochonnes. Ni l&#8217;un ni l&#8217;autre n&#8217;eut l&#8217;id&#233;e de refermer les B.D. de cul, de les d&#233;placer, o&#249; d&#8217;aller les poser sur une table voisine.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce sont des copains et des copines qui habitent dans mon immeuble. C&#8217;est avec eux que j&#8217;&#233;tais quand on est entr&#233;s dans le bistro de la rue des Fantasques. Ils m&#8217;avaient dit de venir avec eux. C&#8217;&#233;tait pour distribuer des tracts pour les &#233;lections. &#199;a allait me payer mon loyer et me sortir de la <em>mierda</em>, <em>gracias</em> <em>a Dios</em>. Un peu seulement. Pendant deux nuits on a rempli les bo&#238;tes &#224; lettres dans des rues. Les hommes, ils faisaient le collage des affiches. On a bien rigol&#233; et personne il nous a emmerd&#233;s. Le deuxi&#232;me nuit, Serge, le responsable du parti, il est pass&#233; pour nous donner notre argent. Comme j&#8217;&#233;tais la seule fille c&#233;libataire, Serge il m&#8217;a propos&#233; de me ramener avec sa voiture. J&#8217;ai dit non. J&#8217;ai dit que j&#8217;allais marcher pour rentrer chez moi, en bas des pentes, &#224; c&#244;t&#233; de la place des Terreaux. C&#8217;&#233;tait pas loin.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu te souviens de la date exacte ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine aussi s&#8217;y mettait au voututoiement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le 3 du mois de mai&#8230; La m&#234;me date que porte le nom du tableau de Francisco Goya.</p><p style="text-align: justify;">Antoine connaissait ce tableau. Il repr&#233;sentait l&#8217;ex&#233;cution de nuit de partisans espagnols par des soldats de Napol&#233;on. Naturellement, il se demanda si c&#8217;&#233;tait le moyen que la fille avait trouv&#233; pour se souvenir de la date ou bien sa fa&#231;on de faire de l&#8217;humour noir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait quel jour ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; <em>Sabado</em>&#8230; Le samedi.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a fait presque un mois&#8230; Faudra que je v&#233;rifie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu veux v&#233;rifier ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Rien ! Continuez.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;&#233;tais contente pour l&#8217;argent qu&#8217;il m&#8217;avait donn&#233; Serge. Il devait me suivre depuis longtemps. Il a attendu que je passe dans le tunnel d&#8217;un immeuble&#8230; Je me rappelle jamais du mot en fran&#231;ais.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Une traboule ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui ! Un traboule. C&#8217;&#233;tait dans le noir. Il m&#8217;a frapp&#233; dans le dos et derri&#232;re la t&#234;te. Je suis tomb&#233;e et je me suis endormie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#201;vanouie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, envanouie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait Richard ? Vous l&#8217;avez reconnu ? Vous &#234;tes s&#251;re de &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Votre pote Serge. Ce n&#8217;est pas lui qui vous aurait suivie, des fois ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! C&#8217;&#233;tait pas lui. C&#8217;&#233;tait l&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Comment savez-vous que c&#8217;est Richard qui vous a attaqu&#233;e dans la traboule ? Vous n&#8217;avez pas pu le reconna&#238;tre, puisque vous dites qu&#8217;on n&#8217;y voyait rien ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je l&#8217;ai vu&#8230; apr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand je me suis r&#233;veill&#233;e&#8230; Comment on dit ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand vous &#234;tes revenue &#224; vous ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il me tirait par les &#233;paules. Il m&#8217;amenait dehors. C&#8217;est l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; L&#224; quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est l&#224; que je l&#8217;ai connu. Il me regardait. Il avait pos&#233; sa main. Il me caressait <em>el pecho</em>&#8230; les nichons !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait Richard ? Vous &#234;tes certaine de &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne connais pas Richard. J&#8217;ai reconnu le type dans le bistro, l&#8217;autre jour. Il &#233;tait avec toi. C&#8217;est lui ! C&#8217;est lui qui m&#8217;a fait &#231;a&#8230; Et peut-&#234;tre que toi tu &#233;tais avec lui.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne releva pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et apr&#232;s ? Si c&#8217;&#233;tait Richard, qu&#8217;est-ce qu&#8217;il vous a fait ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il vous a dit ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s je me suis encore envanouie&#8230; Apr&#232;s je me suis r&#233;veill&#233;e dans le lit, &#224; l&#8217;h&#244;pital. C&#8217;est les pompiers qu&#8217;ils me sont trouv&#233;s. Celui qu&#8217;il m&#8217;avait fait &#231;a&#8230; Ton copain, Richard, il avait t&#233;l&#233;phon&#233;, pour les pr&#233;venir.</p><p style="text-align: justify;">Aucune image, pas le moindre souvenir pr&#233;cis de ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; en sortant de chez M&#232;ge&#8230; Si ce n&#8217;&#233;tait la voix de Richard quelque part dans sa t&#234;te, qui l&#8217;interrogeait : &#171; <em>Antoine, tu te souviens de l&#8217;autre fois ?</em> &#187;</p><p style="text-align: justify;">Quand elle se tut, il se sentit mal &#224; l&#8217;aise, emprunt&#233;. Il n&#8217;avait pas envie qu&#8217;elle lui raconte la suite de son histoire dans la boutique. Il s&#8217;effor&#231;a de para&#238;tre naturel pour lui proposer d&#8217;aller prendre un pot quelque part sur les pentes. L&#8217;Espagnole h&#233;sita un bon moment avant de finir par accepter.</p><p style="text-align: justify;">Avant de quitter la librairie, il lui demanda de l&#8217;attendre un instant. Dans sa r&#233;serve, il alla fouiller un tiroir o&#249; il rangeait son agenda. Il y notait scrupuleusement tous les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone de ses clients et tous ses rendez-vous.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la date du 3 mai, en bas de page, il n&#8217;y avait qu&#8217;un seul nom. Il l&#8217;avait entour&#233;e au feutre rouge : Richard.</p><p style="text-align: justify;">Il h&#233;sita &#224; appeler son neveu. Puis il d&#233;cida d&#8217;attendre pour en savoir un peu plus. M&#234;me si c&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; bien assez comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Ce n&#8217;est qu&#8217;au bout de la seconde partie de la rue Pouteau qu&#8217;Antoine lui demanda comment elle s&#8217;appelait. Elle ne lui donna que son pr&#233;nom : Pilar.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous je le sais. C&#8217;est Antoine Ba&#239;ls. C&#8217;est &#224; toi la Librairie des pentes. Vous &#234;tes connu ici. Le patron du bistro de la rue des Fantasques c&#8217;est un bon ami &#224; vous&#8230; Il n&#8217;a pas voulu me dire comment tu t&#8217;appelais quand je lui ai demand&#233;. C&#8217;est un client qui me l&#8217;a dit.</p><p style="text-align: justify;">Antoine imaginait la sc&#232;ne entre M&#232;ge et Pilar.</p><p style="text-align: justify;">En descendant les marches de la mont&#233;e Capponi, Antoine lui dit qu&#8217;il la croyait. Il ne doutait pas de l&#8217;authenticit&#233; de son r&#233;cit. Mais il l&#8217;assura que pour autant, Richard ne pouvait &#234;tre le salaud qui l&#8217;avait viol&#233;e dans la traboule.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se figea sur place, puis recula pour se planter au milieu des escaliers, dans la perspective des immeubles aux fa&#231;ades cradingues. Elle avait retrouv&#233; son regard dur de lutteuse. En contre-jour, dans le soleil couchant, ses cheveux s&#8217;embras&#232;rent d&#8217;un seul coup. Cabr&#233;e par la col&#232;re, elle le fixait droit dans les yeux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi tu dis &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine sentit &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa poitrine une vieille porte ferm&#233;e depuis longtemps qui tentait de s&#8217;ouvrir. Ce d&#233;but d&#8217;&#233;motion ne lui laissa pas le temps d&#8217;aller plus loin. Pour convaincre la fille de ce qu&#8217;il allait dire, il leva la voix, la bouche mauvaise, le regard dur.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Parce que Richard je le connais comme si je l&#8217;avais fait. C&#8217;est mon neveu. Tu comprends ?... Le fils de ma s&#339;ur. Depuis la mort de ses parents, ce gone, je l&#8217;ai eu avec moi, tous les jours, pendant dix ans. Il est incapable de faire une chose pareille. Je te le dis. C&#8217;est tout !</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;un moment, ils finirent par se remettre en marche. Ils tourn&#232;rent &#224; gauche pour remonter sur quelques m&#232;tres la rue des Tables-Claudiennes. Sans se dire un mot. Quand il tourna la t&#234;te vers elle, les yeux de la fille lui balanc&#232;rent, &#224; bout portant, une nouvelle flamb&#233;e de rage incendiaire en plein visage.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tout &#224; l&#8217;heure, je t&#8217;ai vu. Tu as regard&#233; dans ton carnet. Tu regardais quoi ?</p><p style="text-align: justify;">Pour savoir qu&#8217;il avait consult&#233; son agenda, elle avait d&#251; se planquer quelque part dans la boutique pour l&#8217;espionner.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se donna le temps de tourner le coin de la rue Jordan avant de lui r&#233;pondre. Inutile de se foutre en col&#232;re et d&#8217;en faire tout un plat. Apr&#232;s tout, si &#231;a pouvait arranger le coup &#224; Richard, autant que &#231;a se passe bien et lui dire carr&#233;ment la v&#233;rit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le 3 mai, Richard et moi on &#233;tait tous les deux ensemble. Ici, sur les pentes. C&#8217;est vrai, on est all&#233; faire la f&#234;te, d&#8217;abord avec des potes, puis tous les deux. On a tra&#238;n&#233; dans plusieurs bars. Toute la nuit. On a pas mal bu, surtout moi. Mais nous sommes rest&#233;s ensemble tout le temps. Pas une fois, pas un seul moment, Richard ne s&#8217;est retrouv&#233; seul. &#192; part pour aller pisser, donc pas suffisamment longtemps pour faire &#231;a&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi alors, l&#8217;autre jour, ton neveu dans le bistro de M&#232;ge, il est parti si vite avec toi, quand je suis entr&#233;e moi avec mes copains ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je te l&#8217;ai d&#233;j&#224; dit. J&#8217;&#233;tais rond, saoul, p&#233;t&#233; ! Il a voulu me ramener !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai compris &#231;a !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Sans doute aussi qu&#8217;il n&#8217;a pas voulu que je vous emmerde, toi et tes copains. C&#8217;est d&#233;j&#224; arriv&#233; avec d&#8217;autres, d&#8217;autres soirs&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pour &#231;a ? <em>Solamente</em> ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine leva les &#233;paules et &#233;carquilla les yeux pour faire comprendre &#224; l&#8217;Espagnole qu&#8217;il n&#8217;avait pas compris le dernier mot.</p><p style="text-align: justify;">Elle s&#8217;appliqua pour prononcer lentement : <em>soleument</em> &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, seulement &#231;a ! En ce moment, il a ses raisons, pour que tout se passe bien quand on sort tous les deux sur les pentes.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quelle raison c&#8217;est ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a je n&#8217;ai pas envie de te le dire. C&#8217;est pour une bonne raison.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si c&#8217;est pas lui&#8230; Et pas toi avec lui, alors pourquoi moi je le reconnais ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine n&#8217;aurait pas d&#251; sourire, quand il crut avoir trouv&#233; la r&#233;ponse &#224; toutes ses interrogations.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est un autre qui t&#8217;a saut&#233;e dans la traboule. Richard a d&#251; arriver apr&#232;s&#8230; Si &#231;a se trouve, en intervenant, il a fait fuir ton agresseur et&#8230; il t&#8217;a peut-&#234;tre sauv&#233; la vie ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ah ! Oui ? Et alors, si c&#8217;est un bon citoyen, pourquoi il m&#8217;a pas emmen&#233;e au commissariat ? Pourquoi les flics, il leur a t&#233;l&#233;phon&#233; seulement ? Pourquoi quand ils sont venus, j&#8217;&#233;tais dans une voiture, l&#224;, en bas, dans la rue Burdeau ? Hein ! <em>Porqu&#233;, hombre</em> ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Parce que je viens de te le dire : Richard a ses raisons pour ne pas se faire rep&#233;rer sur les pentes de la Croix- Rousse en ce moment.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non, c&#8217;est pas &#231;a ! Il avait peur ton neveu ! Et toi ? Pourquoi toi tu te souviens de rien ? &#201;coute-moi, <em>hombre</em>. &#201;coute : je l&#8217;ai vu Richard. Il &#233;tait pench&#233; sur moi. Je sens encore, tous les jours, ses mains qui sont pos&#233;es sur moi. Je l&#8217;invente pas ! Comment tu l&#8217;expliques &#231;a, <em>hombre</em> ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine comprit trop tard ce qui allait se passer, l&#224;, au milieu de cette place encombr&#233;e de bagnoles. Mais il n&#8217;avait plus le choix. Tenter de calmer la fille ou faire semblant d&#8217;abonder dans son sens, &#231;a risquait m&#234;me d&#8217;&#234;tre pire. Antoine tendit la main pour attraper le bras de Pilar. Elle ne fit pas un geste pour se d&#233;rober. Il se mit &#224; serrer sans se rendre compte qu&#8217;il devait lui faire mal.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne l&#8217;explique pas ! Je te dis simplement que ce n&#8217;est pas Richard qui t&#8217;a viol&#233;e dans la traboule. Pig&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a n&#8217;&#233;tonna m&#234;me pas Antoine quand la fille se mit &#224; hurler. Sans se soucier de rien. Surtout pas de lui, ni des gens qui s&#8217;arr&#234;taient, &#224; pied, en bagnole ou qui ouvraient leur fen&#234;tre pour ne pas louper un meurtre en direct, sur la place Chardonnet.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu es qui toi, pour me dire que ton Richard c&#8217;est pas lui qu&#8217;il m&#8217;a viol&#233;e ? Tu as vu ce que tu vends dans ta librairie ? Tu as vu les gens qu&#8217;ils viennent acheter tes livres ? Tu es qui, toi, pour me dire que je suis folle et que je raconte des mensonges ? Mon ventre il a re&#231;u un homme qui m&#8217;a pourri dans l&#8217;int&#233;rieur et toi tu dis, non. Tu dis, c&#8217;est pas vrai. C&#8217;est personne ! <em>Hijo de puta</em> !</p><p style="text-align: justify;">Ce qui la fit taire, c&#8217;est le spasme qui la plia en deux et lui fit cracher, en un seul jet, un long flot de bile sur le trottoir. Antoine se pr&#233;cipita pour la retenir par les &#233;paules. Il en prit plein ses godasses, mais il put ainsi l&#8217;emp&#234;cher de se laisser choir au milieu de la flaque verd&#226;tre.</p><p style="text-align: justify;">Il la trouva extr&#234;mement l&#233;g&#232;re entre ses bras quand il la souleva pour la porter jusque sur le capot d&#8217;une des voitures qui encombraient la petite place miteuse. Il lui laissa le temps de reprendre son souffle avant de la soutenir par les &#233;paules pour la tracter en direction du premier rade.</p><p style="text-align: justify;">Chez &#201;tienne, quand ils pass&#232;rent la porte, tout le monde se tut. Le patron et ses habitu&#233;s connaissaient Antoine et son foutu caract&#232;re. De le voir, comme &#231;a, en train de porter cette fille &#224; moiti&#233; morte, ni le patron ni aucun des assoiff&#233;s agripp&#233;s au zinc ne s&#8217;aventur&#232;rent &#224; lui souhaiter ne serait-ce que le bonjour.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fila droit devant, pour transporter l&#8217;Espagnole jusqu&#8217;&#224; une banquette de moleskine, dans l&#8217;arri&#232;re-salle sombre et d&#233;serte. De l&#224;, il gueula pour qu&#8217;&#201;tienne lui apporte, fissa, une carafe d&#8217;eau glac&#233;e, un torchon propre et une bouteille de Vichy.</p><p style="text-align: justify;">Servir de l&#8217;eau, rien que de l&#8217;eau, m&#234;me min&#233;rale &#224; Antoine, c&#8217;est que &#231;a devait &#234;tre vachement grave. Le bistrotier se pr&#233;cipita. Par pr&#233;caution et conscience professionnelle, il ajouta &#224; la commande du libraire deux verres et une fillette de c&#244;tes-du-rh&#244;ne.</p><p style="text-align: justify;">Tass&#233;e sur elle-m&#234;me dans l&#8217;angle de la banquette en faux cuir, Pilar finit par lever la t&#234;te. Antoine se rendit compte que c&#8217;&#233;tait bon. Toute la haine et la combativit&#233; que la fille portait en elle venaient de la quitter ; remplac&#233;es par un immense et total d&#233;sespoir.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce sont les pompiers qui t&#8217;ont trouv&#233;e dans la traboule ? Quand tu &#233;tais &#224; l&#8217;h&#244;pital, est-ce que les flics sont venus te poser des questions ? Ils font une enqu&#234;te ? Qu&#8217;est-ce que &#231;a donne ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar poussa une sorte de petit rire qui grin&#231;ait comme un sanglot au fond de sa gorge.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les flics ? C&#8217;est pareil en France comme en Espagne. Quand une fille elle est viol&#233;e, ils cherchent &#224; savoir si c&#8217;est pas sa faute &#224; elle. Si elle a pas pris du plaisir quand &#231;a lui est arriv&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La morale antim&#226;le, Antoine trouvait &#231;a consternant. Il estimait d&#8217;une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale que ce sujet ne le concernait pas le moins du monde.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ils font une enqu&#234;te, oui ou non ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Oui ! Mais &#224; part de me dire de rentrer en Espagne et me faire chier pourquoi j&#8217;ai pas de travail r&#233;gulier ici, ils avancent pas. Ils ne savent rien. Ils n&#8217;ont rien trouv&#233;, ils m&#8217;ont dit &#231;a &#224; chaque fois.</p><p style="text-align: justify;">Il faisait presque nuit lorsqu&#8217;ils quitt&#232;rent le bistro d&#8217;&#201;tienne. Sur le trottoir Antoine appr&#233;cia que, d&#8217;embl&#233;e, et sans faire de chichi, Pilar accepte son invitation d&#8217;aller ensemble manger un morceau. Il lui sugg&#233;ra le plat du jour du Brin de zinc.</p><p style="text-align: justify;">Il n&#8217;osa pas proposer les tripes &#224; la tomate de son copain M&#232;ge.</p><p style="text-align: justify;">Comme si la chose &#233;tait sans importance, l&#8217;Espagnole lui avoua qu&#8217;elle crevait de faim, n&#8217;ayant rien pu avaler depuis plusieurs jours.</p><p style="text-align: justify;">Chemin faisant, pour se donner bonne conscience, le libraire se dit qu&#8217;il avait eu raison d&#8217;inviter la fille. N&#8217;&#233;tait-ce que pour comprendre ce qui s&#8217;&#233;tait r&#233;ellement pass&#233; dans la nuit du 3 mai.</p><p style="text-align: justify;">Profitant du moindre espace vertical, les portraits luisants de colle fra&#238;che des candidats aux &#233;lections les accompagn&#232;rent par rafales de cinq ou six affiches, jusqu&#8217;au seuil du Brin de zinc. &#192; moins de quinze jours du scrutin, pas un mur, pas une palissade, pas m&#234;me un poteau du quartier n&#8217;avait &#233;chapp&#233; aux colleurs d&#8217;affiches, &#224; leur rage de convaincre les cons, vaincus d&#8217;avance.</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il y avait de bien avec Mireille, la patronne du Brin de zinc, c&#8217;est qu&#8217;elle savait quand il fallait en rajouter dans l&#8217;accueil et les effusions. Elle les installa dans un coin discret, &#233;loign&#233; le plus possible de ses autres clients.</p><p style="text-align: justify;">Ce soir-l&#224; c&#8217;&#233;tait pot-au-feu. Pilar en avala pour quatre. De tout, aussi bien du paleron que de la macreuse et des l&#233;gumes. Deux fois. Sans pratiquement ouvrir la bouche et faire autre chose que manger ou boire. &#199;a tombait bien parce que Antoine avait besoin de r&#233;fl&#233;chir &#224; tout ce qui venait de lui atterrir sur le coin de la gueule en moins de trois heures.</p><p style="text-align: justify;">En sortant du bouchon, sur le trottoir, en m&#234;me temps qu&#8217;elle lui tendait la main, l&#8217;Espagnole fixa Antoine droit dans les yeux. Le m&#234;me regard que lorsqu&#8217;elle &#233;tait entr&#233;e dans la boutique. Elle n&#8217;alla tout de m&#234;me pas jusqu&#8217;&#224; le remercier.</p><p style="text-align: justify;">Antoine y pensait d&#233;j&#224;. Mais il laissa Pilar redescendre seule vers les Terreaux. Il n&#8217;osa pas.</p><p style="text-align: justify;">Vers une heure du matin, en rentrant de chez M&#232;ge, Antoine passa par la librairie pour donner un coup de fil. Pendant qu&#8217;il ouvrait la porte, une camionnette de location, gar&#233;e sur le trottoir, fit hurler son moteur comme pour le d&#233;part d&#8217;une course de c&#244;te.</p><p style="text-align: justify;">La devanture de la blanchisserie d&#8217;en face, en d&#233;p&#244;t de bilan, venait de changer d&#8217;opinion pour la quatri&#232;me fois de la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avantage du portable, c&#8217;est qu&#8217;on est s&#251;r de ne tomber que sur son propri&#233;taire. En l&#8217;occurrence : Richard. Pour le reste, Antoine se foutait de l&#8217;heure et de l&#8217;endroit o&#249; son neveu pouvait bien se trouver.</p><p style="text-align: justify;">Il le r&#233;veilla. Richard &#233;tait &#224; Paris, &#224; l&#8217;h&#244;tel, en pleine correction d&#8217;&#233;preuves de son prochain roman.</p><p style="text-align: justify;">Parano ou pas, d&#232;s le d&#233;but de la conversation, Antoine crut percevoir comme une g&#234;ne dans la voix de son neveu. Richard semblait m&#233;fiant, sur le qui-vive, et mal &#224; l&#8217;aise. Le libraire d&#233;cida de la jouer hypocrite, de ne surtout pas l&#8217;alerter. Il lui t&#233;l&#233;phonait simplement parce qu&#8217;il voulait le voir pour lui parler d&#8217;un truc. De quoi ? Un truc pas important, mais qui m&#233;ritait tout de m&#234;me qu&#8217;ils en discutent ensemble. Plus tard, mais le plus t&#244;t possible tout de m&#234;me !</p><p style="text-align: justify;">&#192; la fa&#231;on dont Richard lui r&#233;pondit (sans para&#238;tre surpris d&#8217;&#234;tre d&#233;rang&#233; en pleine nuit, pour rien de pr&#233;cis ni d&#8217;important), Antoine devina qu&#8217;il le croyait fin saoul.</p><p style="text-align: justify;">Richard avait l&#8217;air calme. Il ne semblait plus du tout inquiet quand il promit de faire un saut. D&#232;s qu&#8217;il rentrerait &#224; Lyon ! Dans trois jours, pas plus. Promis jur&#233; !</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s avoir raccroch&#233;, Antoine s&#8217;en voulut de ne pas avoir donn&#233; la vraie raison de son coup de fil. Ni de lui avoir demand&#233; de rentrer illico, par le premier T.G.V.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain matin, avant m&#234;me d&#8217;aller ouvrir la porte de sa boutique, le libraire t&#233;l&#233;phona &#224; Hayari. Il lui proposa de venir le midi pendant son heure de fermeture pour lui faire admirer un <em>Gamiani</em>, &#233;dition 1833, illustr&#233; par Daragn&#232;s. Une perle noire, pour un amateur du genre.</p><p style="text-align: justify;">Dans leur villa de Fontaines-sur-Sa&#244;ne, avec sa femme et ses deux filles, Hayari &#233;levait des dobermans pour la vigueur de leur race. Des bichons aussi, ceux-l&#224; pour la douceur de leur langue.</p><p style="text-align: justify;">Hayari n&#8217;&#233;tait pas seulement un ami des b&#234;tes, c&#8217;&#233;tait aussi un ancien commissaire &#224; la retraite de la B.R.B. Quand il se pointa dans la boutique d&#8217;Antoine, il se doutait d&#233;j&#224; que cette invite n&#8217;&#233;tait pas sans contrepartie. Il ne fut donc pas surpris quand le libraire lui parla du viol d&#8217;une Espagnole, qui avait eu lieu sur les pentes, trois semaines plus t&#244;t. Dans l&#8217;instant, l&#8217;ex-flic comprit que, pour Antoine Ba&#239;ls, cette affaire &#233;tait importante. Le libraire n&#8217;avait pas pour habitude de proposer un <em>Gamiani</em> de cette valeur au prix du papier. Il promit de s&#8217;occuper discr&#232;tement de l&#8217;affaire et de savoir, tr&#232;s vite, de quoi elle retournait.</p><p style="text-align: justify;">Antoine attendit qu&#8217;elle t&#233;l&#233;phone. Elle ne le fit que le surlendemain. Le m&#234;me soir, vers huit heures, ils se retrouv&#232;rent devant un pot de cotes, chez &#201;tienne. Antoine remarqua plusieurs choses. Elle n&#8217;&#233;tait toujours pas maquill&#233;e et elle avait les yeux cern&#233;s. Elle portait une robe orange, simple, propre et jolie.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a devait bien faire vingt ans qu&#8217;il n&#8217;avait pas fait attention &#224; tous ces d&#233;tails en m&#234;me temps chez une femme.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;entr&#233;e, il lui dit qu&#8217;il cherchait quelqu&#8217;un, pour lui donner un coup de main &#224; la librairie. Si elle voulait, la place &#233;tait pour elle.</p><p style="text-align: justify;">Elle voulait. Elle ajouta aussit&#244;t que &#231;a lui permettrait de retourner chez elle, &#224; Murcia, sans avoir &#224; passer un nouvel hiver &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Il lui proposa de d&#238;ner ensemble. Vite fait, bien s&#251;r !</p><p style="text-align: justify;">Ils retourn&#232;rent au Brin de zinc. Ce soir-l&#224; c&#8217;&#233;tait b&#339;uf bourguignon. Pour accompagner le b&#339;uf en sauce, ils burent, &#224; parts &#233;gales, trois bouteilles de chablis.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la fin du repas, apr&#232;s le fromage blanc au sucre, Antoine jugea n&#233;cessaire de raconter l&#8217;histoire de son neveu &#224; Pilar. Ne serait-ce que pour lui prouver qu&#8217;un gar&#231;on comme Richard &#233;tait incapable de viol. Comme de pas mal d&#8217;autres choses, d&#8217;ailleurs.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s ses &#233;tudes, quand il est revenu des &#201;tats-Unis, il a &#233;crit son premier roman. Son &#233;diteur, la critique et les cent cinquante mille premiers lecteurs &#233;taient tous du m&#234;me avis : c&#8217;&#233;tait un sacr&#233; bon livre. Qui en laissait esp&#233;rer d&#8217;autres, peut-&#234;tre meilleurs encore. Tu l&#8217;as lu peut-&#234;tre ? Richard Lassagne : <em>Le Septi&#232;me Cercle</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard Lassagne ? Non ! Je connais pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Avec son second roman, <em>Monsieur Fraise est mort</em>, Richard confirma tout le bien qu&#8217;on pensait de son style et de sa fa&#231;on d&#8217;&#233;crire. Il avait commenc&#233; le troisi&#232;me quand il d&#233;cida de se marier avec C&#233;cile, la cadette de la Famille Fabre-Morini. Les Fabre-Morini c&#8217;est le dessus du dessus du gratin, &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">La bouche pleine, Pilar leva un &#339;il de son assiette.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le gratin ? C&#8217;est quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les bourges, la haute. Les grands bourgeois lyonnais tr&#232;s riches, si tu pr&#233;f&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">Pilar replongea le nez dans son excellente &#238;le flottante.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Sa femme, &#224; ton neveu, c&#8217;est la fille du d&#233;put&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est sa s&#339;ur cadette ! Herv&#233; Fabre-Morini n&#8217;est pas encore d&#233;put&#233;. Pour &#231;a, il faudra tout de m&#234;me attendre les &#233;lections. M&#234;me si tout le monde le donne gagnant. Y compris ses adversaires.</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne leva pas la t&#234;te pour l&#8217;interroger, mais au timbre de sa voix, Antoine rep&#233;ra aussit&#244;t le clignotant orange.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est &#231;a que tu voulais pas me dire, l&#8217;autre jour ? C&#8217;est parce que le fr&#232;re de la femme de Richard, il se pr&#233;sente comme d&#233;put&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a, c&#8217;est la seconde raison seulement ! Richard avec la Famille sur le dos ne prendrait pas le risque de faire le con en pleine campagne &#233;lectorale de son beau-fr&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La premi&#232;re raison, c&#8217;est quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je te l&#8217;ai d&#233;j&#224; donn&#233;e. Richard est incapable de violer une femme.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne releva pas la t&#234;te pour lui poser la question suivante.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Moi, quoi ? Tu veux dire, moi, violer une femme ?</p><p style="text-align: justify;">Lui ? &#199;a lui paraissait incroyable et grotesque, que cette fille puisse lui poser une question pareille. Il aurait &#233;t&#233; ce qu&#8217;il n&#8217;&#233;tait pas, il l&#8217;aurait trouv&#233;e inconvenante et pour tout dire, totalement d&#233;plac&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les femmes, &#231;a n&#8217;a jamais &#233;t&#233; un probl&#232;me et surtout pas une pr&#233;occupation pour moi. Ni avant ni maintenant.</p><p style="text-align: justify;">Elle leva la t&#234;te pour faire un signe du menton en d&#233;signant le bord de la table devant lui.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a marche plus ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a marche bien assez pour pisser. C&#8217;est d&#233;j&#224; pas mal, et c&#8217;est tout ce que je lui demande. Pour le reste, si on t&#8217;en cause, tu diras que t&#8217;en sais rien !</p><p style="text-align: justify;">Avec le caf&#233; arros&#233;, pour relancer la conversation qui souffrait de longs silences, Antoine tenta de calmer le jeu et de la faire rire. Pour &#231;a, il lui brossa un tableau sur le vif, mais &#233;loquent, de la Famille. De la Mamita Fabre-Morini, ses rejetons, leur fortune, leur pouvoir et leurs ors. Antoine se sentit subitement tout con quand il s&#8217;aper&#231;ut que Pilar l&#8217;avait laiss&#233; parler, pour mieux le recentrer sur la seule chose qui l&#8217;int&#233;ressait, en recrachant un &#224; un les noyaux de ses cerises &#224; l&#8217;eau-de-vie. &#192; savoir, son neveu Richard Lassagne.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu vas faire ? Tu vas pas lui demander rien &#224; Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je lui ai t&#233;l&#233;phon&#233; avant-hier soir. Il passera me voir demain, &#224; son retour de Paris.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Et s&#8217;il vient pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il viendra. Il vient toujours.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais si il vient pas quand m&#234;me ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors c&#8217;est moi qui irai le trouver.</p><p style="text-align: justify;">Sur le trottoir, devant le Brin de zinc, Pilar lui serra la main et le remercia pour le repas. &#192; la voir h&#233;siter, il crut qu&#8217;il &#233;tait encore trop t&#244;t pour qu&#8217;elle veuille aller se coucher. Il lui proposa d&#8217;aller prendre un malt au Bout du monde, place Chardonnet.</p><p style="text-align: justify;">Elle refusa.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est au moment de se quitter et quand il s&#8217;y attendait le moins, qu&#8217;elle se jeta &#224; l&#8217;eau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pour le travail ? C&#8217;est vrai ? Vous cherchez quelqu&#8217;un pour la librairie ?</p><p style="text-align: justify;">Avant de l&#8217;engager ferme et d&#233;finitif, Antoine pensa qu&#8217;il fallait au pr&#233;alable attendre le r&#233;sultat de sa discussion avec Richard. Savoir de quoi tout &#231;a retournait exactement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s-demain, neuf heures. Si &#231;a t&#8217;int&#233;resse, tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; te pointer avec un gros courage et des v&#234;tements qui ne craignent pas la poussi&#232;re. Je paye le SMIC, pas plus ! Mais d&#233;clar&#233;&#8230; Avec, si tu veux, pour compenser, le repas de midi &#224; ma charge.</p><p style="text-align: justify;">Antoine regarda Pilar s&#8217;&#233;loigner dans la nuit et descendre les escaliers &#224; pas rapides pour rejoindre la rue des Tables-Claudiennes. Elle avait eu l&#8217;air contente des conditions. Elle avait tout de suite accept&#233;. Antoine se sentit g&#234;n&#233;, pas vraiment satisfait et surtout pas vraiment certain de ne pas avoir fait une &#233;norme connerie. Quand il rentra chez lui par la porte de la rue Pouteau, la blanchisserie d&#8217;en face venait de changer d&#8217;opinion politique pour la cinqui&#232;me fois&#8230; Et il n&#8217;&#233;tait pas encore minuit.</p><p>Antoine souhaita qu&#8217;au prochain passage les vitres et les panneaux de la boutique s&#8217;&#233;croulent et ensevelissent &#224; jamais la prochaine &#233;quipe de colleurs fous.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 4 - Pilar]]></title><description><![CDATA[On &#233;tait d&#233;but ao&#251;t &#8211; il &#233;tait presque huit heures du soir &#8211;, il faisait chaud et lourd partout dans la ville.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-4-pilar</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-4-pilar</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 02 Jul 2026 23:02:06 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>On &#233;tait d&#233;but ao&#251;t &#8211; il &#233;tait presque huit heures du soir &#8211;, il faisait chaud et lourd partout dans la ville. On attendait la fra&#238;cheur toute relative de la nuit pour commencer &#224; respirer, dormir ou tout simplement se remettre &#224; vivre, sans risquer l&#8217;embolie.</p><p style="text-align: justify;">Richard venait d&#8217;arriver. Il furetait au fond de la boutique, en attendant qu&#8217;Antoine vide ses derniers clients pour pouvoir boucler.</p><p style="text-align: justify;">Pr&#232;s de la caisse, un petit maigrelet, aux allures de danseur de tango, faisait face au libraire. Le gomin&#233; ne cessait de patiner sur place, en frottant d&#8217;une paume humide un menton en galoche avec, va savoir, le secret espoir de le faire raccourcir.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Me prends pas pour un con, mon petit Serge ! Ton Pierre Lou&#255;s, c&#8217;est une r&#233;impression d&#8217;apr&#232;s-guerre ! &#199;a ne vaut pas plus de deux cents balles !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais m&#8217;sieur Antoine, j&#8217;vous jure que&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne jure pas gamin ! &#199;a &#233;nerve ! Viens par ici !</p><p style="text-align: justify;">Antoine alpagua fermement le Serge en question par l&#8217;&#233;paulette de son blouson de cuir pour l&#8217;entra&#238;ner dans les tr&#233;fonds plus discrets de sa r&#233;serve, o&#249; leur conversation se poursuivit <em>mezza voce</em> pendant un bon moment.</p><p style="text-align: justify;">Richard n&#8217;assumait pas les humeurs de son oncle. Bien qu&#8217;il s&#251;t qu&#8217;Antoine l&#8217;avait d&#233;j&#224; rep&#233;r&#233; d&#232;s son entr&#233;e dans la librairie, il pr&#233;f&#233;rait attendre dans son coin, en se fondant dans le d&#233;cor. D&#8217;un &#339;il, il observait le man&#232;ge de deux ou trois furtifs qui hantaient les rayons en se dissimulant le plus possible derri&#232;re les pr&#233;sentoirs. De l&#8217;autre, il se laissait distraire par les aventures illustr&#233;es d&#8217;un couple de libertins des ann&#233;es 30 en proie &#224; des troubles du d&#233;doublement de la personnalit&#233;. Un coup je te vois, un coup je ne te vois pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Font tous chier, ces cons-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">On y &#233;tait. Le loquet de la porte vitr&#233;e claqua deux fois dans sa g&#226;che, derri&#232;re le dos du danseur de tango malhonn&#234;te, avant qu&#8217;Antoine ne s&#8217;avance en direction de son neveu. Le poids de sa grosse paluche tomba sur l&#8217;&#233;paule de Richard. C&#8217;&#233;tait la seule et la plus chaleureuse mani&#232;re qu&#8217;il avait pour lui dire bonjour ou au revoir.</p><p style="text-align: justify;">Plus intime, Antoine ne connaissait pas ou ne savait pas faire.</p><p style="text-align: justify;">Sans rien dire, sans lui adresser la parole ni m&#234;me prendre la peine de se retourner pour savoir s&#8217;il le suivait, l&#8217;oncle grimpa l&#8217;escalier &#224; vis qui montait &#224; l&#8217;appartement du premier &#233;tage.</p><p style="text-align: justify;">La premi&#232;re gorg&#233;e &#233;tait fra&#238;che, agr&#233;able et fruit&#233;e. Richard remplit jusqu&#8217;au bord et pour la troisi&#232;me fois les deux verres, afin de terminer plus vite la bouteille de saint-joseph rouge des caves Blanchelaine ann&#233;e 92, une raret&#233; de derri&#232;re les fagots. La premi&#232;re bouteille de la soir&#233;e. Celle-l&#224;, ils la buvaient toujours tous les deux, seuls, dans cette pi&#232;ce qui ressemblait plus &#224; une r&#233;serve &#224; bouquins qu&#8217;&#224; un salon-salle &#224; manger.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce soir, si tu veux, on va chez M&#232;ge. C&#8217;est tripes.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne veux pas rentrer tard. Herv&#233; doit passer me voir demain. Tr&#232;s t&#244;t. Je dois l&#8217;aider &#224; r&#233;diger un de ses discours de campagne.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se marra tout en allumant un m&#233;got, rep&#233;r&#233; dans un des cendriers pleins qui tra&#238;naient un peu partout dans la pi&#232;ce. Il fumait peu et les m&#233;gots, il pr&#233;f&#233;rait &#231;a aux cigarettes enti&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les tripes, c&#8217;est plus assez fin pour toi, maintenant ? Tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; repartir de suite, si tu as peur de te faire engueuler.</p><p style="text-align: justify;">En disant &#231;a, le libraire n&#8217;&#233;tait pas en col&#232;re ni m&#234;me vex&#233;. Il s&#8217;en foutait des &#233;tats d&#8217;&#226;me de son neveu et il avait raison. C&#8217;&#233;tait chaque fois pareil, et surtout, &#231;a ne changeait en rien le d&#233;roulement de la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a n&#8217;a rien &#224; voir ! On va chez M&#232;ge et je rentre apr&#232;s. C&#8217;est tout. Ce que je ne veux pas c&#8217;est, comme la derni&#232;re fois, te ramener sur mon dos compl&#232;tement p&#233;t&#233;. J&#8217;en ai marre ! Toi, le lendemain, tu peux prendre tout le temps qui t&#8217;est n&#233;cessaire pour r&#233;cup&#233;rer. Tu peux m&#234;me ouvrir ou ne pas ouvrir ta boutique. C&#8217;est toi qui d&#233;cides de tes heures et m&#234;me de tes jours d&#8217;ouverture. Moi j&#8217;en ai chaque fois pour quarante-huit heures &#224; ne pas pouvoir &#233;crire une ligne. Sans parler du reste.</p><p style="text-align: justify;">Bien entendu, ils avaient fait ce qu&#8217;Antoine voulait qu&#8217;ils fissent. C&#8217;est la raison pour laquelle ils s&#8217;&#233;taient retrouv&#233;s chez M&#232;ge et que, peu apr&#232;s une heure du matin, ils &#233;taient tomb&#233;s sur elle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tiens, bois !</p><p style="text-align: justify;">Antoine mit une dizaine de secondes &#224; ouvrir un &#339;il. Autant, pour tendre le bras et parvenir &#224; se saisir du poignet de son neveu. Il le tira jusqu&#8217;&#224; lui, pour que Richard approche la grande tasse de c&#233;ramique tout contre ses l&#232;vres. Le libraire souffla tr&#232;s fort &#8211; mais &#224; c&#244;t&#233; &#8211; avant d&#8217;avaler une gorg&#233;e du liquide noir, fort et br&#251;lant.</p><p style="text-align: justify;">Yeux clos, Antoine poussa un cri sourd, une sorte de grognement de rage en se br&#251;lant la langue. Narines dilat&#233;es, soufflant comme un b&#339;uf, il se laissa glisser sur les coussins avachis pour se blottir entre les tas de vieux livres fan&#233;s qui occupaient d&#233;j&#224; la place.</p><p style="text-align: justify;">Richard resta debout un long moment face &#224; son oncle, pour l&#8217;observer. Sans pour autant deviner s&#8217;il feignait ou dormait r&#233;ellement. Prudent, il attendit que le caf&#233; f&#251;t &#224; bonne temp&#233;rature pour avaler &#224; son tour une gorg&#233;e. Amer comme du fiel, le breuvage suffit &#224; lui tordre l&#8217;estomac. Il reposa la chope de gr&#232;s sur la table, entre deux piles de bouquins.</p><p style="text-align: justify;">En se retournant vers le divan o&#249; s&#8217;&#233;tait vautr&#233; son oncle, Richard &#233;prouva la d&#233;sagr&#233;able sensation que, dans la p&#233;nombre, Antoine l&#8217;observait &#224; travers la ligne sombre de ses cils &#224; peine entrouverts.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain se pencha tout contre le visage inexpressif pour scruter de tr&#232;s pr&#232;s les traits lourds et luisants de sueur grasse. Son oncle &#233;tait r&#233;ellement assoupi.</p><p style="text-align: justify;">Ce fut plus fort que lui. Il lui posa tout de m&#234;me la question qui lui br&#251;lait les l&#232;vres.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Antoine ?... Antoine, est-ce que tu te souviens de l&#8217;autre fois ?</p><p style="text-align: justify;">En une fraction de seconde, Richard crut voir la paupi&#232;re de l&#8217;&#339;il gauche du libraire s&#8217;entrouvrir et se refermer aussi vite. Non ! Fausse alerte ! Ce n&#8217;&#233;tait que la ligne humide ourlant le bas des cils qui palpitait par instant, en accrochant la lumi&#232;re de la lampe. Antoine cuvait et n&#8217;avait rien entendu. Dans l&#8217;&#233;tat o&#249; il se trouvait, il &#233;tait incapable d&#8217;avoir conscience de quoi que ce soit. A fortiori, de ce qui venait de se passer tout &#224; l&#8217;heure, chez M&#232;ge.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne devait pas, ne pouvait pas se souvenir de ce qui &#233;tait arriv&#233;, trois semaines auparavant, dans une des traboules de l&#8217;autre c&#244;t&#233; des pentes.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain s&#8217;assit face au quinquag&#233;naire endormi.</p><p style="text-align: justify;">Afin de desserrer l&#8217;&#233;tau autour de ses tempes douloureuses et faire que son c&#339;ur cess&#226;t de vouloir sortir de sa poitrine, il commen&#231;a, en son for int&#233;rieur, &#224; se raconter&#8230; pour, tr&#232;s vite, trouver des r&#233;ponses qui pourraient calmer sa panique.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne s&#8217;&#233;tait pas rendu compte &#224; quel moment il s&#8217;&#233;tait laiss&#233; glisser tout au fond du gros fauteuil de cuir d&#233;fonc&#233;. Quand il se r&#233;veilla, il avait la bouche tapiss&#233;e de carton et un mal de t&#234;te &#224; hurler.</p><p style="text-align: justify;">La lueur grise, qui sourdait &#224; travers les carreaux opaques, &#233;tait suffisante pour qu&#8217;il puisse admirer la gravure d&#8217;un bouquin ouvert devant lui, sur la table. Un homme au torse couvert de poils, les yeux exorbit&#233;s, plantait ses doigts crisp&#233;s dans les chairs molles d&#8217;une odalisque grassouillette qui ne semblait pas appr&#233;cier ce type d&#8217;homme, ni ce genre d&#8217;&#233;treinte. En fait l&#8217;homme assaillait la femme, bien plus qu&#8217;il ne lui faisait l&#8217;amour.</p><p style="text-align: justify;">Mal &#224; l&#8217;aise, Richard baissa la t&#234;te, pour consulter son bracelet-montre. Cinq heures vingt ! Il n&#8217;essaya m&#234;me pas d&#8217;imaginer l&#8217;accueil de C&#233;cile, boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s qu&#8217;il tourna la t&#234;te, l&#8217;&#233;crivain constata que le divan o&#249; Antoine dormait tout &#224; l&#8217;heure &#233;tait vide. La d&#233;charge d&#8217;adr&#233;naline le pr&#233;cipita d&#8217;un bond jusqu&#8217;&#224; la porte de la chambre.</p><p style="text-align: justify;">Sur le lit, bras en croix, gueule grande ouverte, Antoine dormait, encore tout habill&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Il ressortit par l&#8217;entr&#233;e de l&#8217;immeuble qui jouxtait la boutique. M&#234;me en se disant que &#231;a ne servait &#224; rien, Richard ne put s&#8217;emp&#234;cher, avant de sortir, de s&#8217;encoigner dans l&#8217;embrasure de la porte de l&#8217;immeuble. Le c&#339;ur battant, il se for&#231;a &#224; prendre le temps d&#8217;observer de chaque c&#244;t&#233; de la rue d&#233;serte.</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il lui fallait &#233;viter par-dessus tout c&#8217;&#233;tait les colleurs d&#8217;affiches. Plus encore ceux de son bord que ceux de l&#8217;opposition.</p><p style="text-align: justify;">Une des &#233;quipes de Boqueron avait d&#251; passer quelques minutes auparavant dans la rue Pouteau. La physionomie fig&#233;e et bien propre sur elle du candidat de la droite s&#8217;&#233;talait, dupliqu&#233;e sur dix m&#232;tres. La colle s&#8217;&#233;coulait encore en longues stalactites glaireuses, jusque sur le trottoir o&#249; elle s&#8217;&#233;talait en flaques visqueuses et glissantes comme du verglas.</p><p style="text-align: justify;">Il fallait qu&#8217;il se presse. En g&#233;n&#233;ral et par principe, les colleurs de Athoun ne suivaient pas loin derri&#232;re.</p><p>Richard s&#8217;&#233;lan&#231;a en courant comme un voleur &#224; la tire vers sa voiture gar&#233;e &#224; l&#8217;angle oppos&#233; de la place Colbert, sur un passage prot&#233;g&#233;. Il tremblait de fatigue et de peur quand il mit le moteur de la Clio en marche.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 3 - Celui qui n'avait pas coupé les ponts]]></title><description><![CDATA[C&#233;cile &#233;tait la seule des Fabre-Morini &#224; conna&#238;tre l&#8217;existence d&#8217;Antoine Ba&#239;ls et &#224; l&#8217;avoir officieusement rencontr&#233;.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-3-celui-qui-navait-pas-coupe</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-3-celui-qui-navait-pas-coupe</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Fri, 26 Jun 2026 08:26:00 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>C&#233;cile &#233;tait la seule des Fabre-Morini &#224; conna&#238;tre l&#8217;existence d&#8217;Antoine Ba&#239;ls et &#224; l&#8217;avoir officieusement rencontr&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La premi&#232;re fois, c&#8217;&#233;tait avant leur mariage, juste apr&#232;s qu&#8217;elle avait d&#233;cid&#233; de parler &#224; la Famille.</p><p style="text-align: justify;">Prudent et ne voulant surtout rien g&#226;cher, Richard avait organis&#233; ce premier rendez-vous dans les meilleures conditions possibles. Il &#233;tait parvenu &#224; convaincre son oncle de quitter sa boutique pour monter sur le plateau &#8212; on dit monter sur, comme s&#8217;il s&#8217;agissait pour un habitant des pentes de grimper au sommet du Mont-Blanc.</p><p style="text-align: justify;">Le plateau est pourtant la partie la plus fr&#233;quentable de la Croix-Rousse. Il offre aux visiteurs l&#8217;image agr&#233;able et pimpante d&#8217;un simulacre de village, o&#249; les fa&#231;ades de petits immeubles modestes et les toits de tuiles roses &#233;talent au soleil leurs d&#233;grad&#233;s de pastel ocre. Antoine ne fr&#233;quentait pas ou presque pas cette partie de la colline. Il s&#8217;agissait donc d&#8217;un exploit pour le jeune romancier d&#8217;&#234;tre parvenu &#224; l&#8217;amener jusqu&#8217;&#224; la Soie, diminutif familier du Grand Caf&#233; de la Soierie ; une des derni&#232;res brasseries populaires o&#249; flottent, jusque sous les platanes de la terrasse, des effluves de vin, de bi&#232;re, de tabac froid, de saucisson &#224; l&#8217;ail et autres fragrances plus ind&#233;finissables et moins licites.</p><p style="text-align: justify;">Les deux amoureux avaient pris chacun un caf&#233;. Antoine, un pot de c&#244;tes avec une soucoupe de grattons pour faire passer. &#192; dix heures du matin, &#231;a faisait tout dr&#244;le &#224; C&#233;cile qui ne fr&#233;quentait que les salons de th&#233; de la presqu&#8217;&#238;le, &#224; l&#8217;ambiance plus cosy. Mais cela ne l&#8217;avait en rien emp&#234;ch&#233; de se comporter comme &#224; son habitude : elle avait souri &#224; Antoine, &#224; son presque fianc&#233;, &#224; la serveuse, comme d&#8217;ailleurs &#224; tous ceux qui passaient pr&#232;s de leur table. Elle &#233;tait parvenue &#224; ne pratiquement pas ouvrir la bouche, se contentant d&#8217;&#233;couter, avec l&#8217;air de trouver tout &#231;a passionnant. C&#8217;est de cette fa&#231;on qu&#8217;elle passait, partout et toujours, pour une fille charmante, discr&#232;te et bien &#233;lev&#233;e. Aupr&#232;s de presque tout le monde. Except&#233; de quelques-uns, comme Antoine Ba&#239;ls par exemple. Antoine qui, apr&#232;s lui avoir claqu&#233; deux bises &#224; la bonne franquette, s&#8217;&#233;tait mis &#224; discuter avec son neveu, sans plus s&#8217;occuper d&#8217;elle.</p><p style="text-align: justify;">Apparemment, lors de cette premi&#232;re rencontre, l&#8217;id&#233;e de poser une seule question &#224; l&#8217;oncle de son fianc&#233;, sur sa boutique ou sur le genre de bouquins qu&#8217;il pouvait vendre dans un quartier aussi mis&#233;rable, ne semblait pas avoir effleur&#233; C&#233;cile. &#199;a tombait bien. C&#8217;&#233;tait, &#224; cette &#233;poque d&#233;j&#224;, ce que Richard voulait &#233;viter &#224; tout prix.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, en presque vingt ans, Antoine et C&#233;cile ne s&#8217;&#233;taient revus qu&#8217;&#224; deux ou trois occasions. Presque par hasard, sans plus de plaisir, de curiosit&#233; ou simplement d&#8217;envie d&#8217;aller plus loin et de se conna&#238;tre mieux.</p><p style="text-align: justify;">Deux mois plus tard, C&#233;cile et Richard s&#8217;&#233;taient mari&#233;s. Il avait fait un temps superbe. La c&#233;r&#233;monie &#224; Saint-Martin-d&#8217;Ainay, le banquet de quatre cents couverts dans un des ch&#226;teaux du Beaujolais &#8211; qui appartenait &#224; la Famille &#8211;, tout s&#8217;&#233;tait admirablement bien pass&#233;, sans aucune fausse note. Antoine Ba&#239;ls, le seul membre encore vivant de la famille du mari&#233;, avait &#233;t&#233; tout b&#234;tement oubli&#233;.</p><p style="text-align: justify;">En dix-huit ans de cohabitation fort courtoise et &#224; l&#8217;amiable avec les autres membres de la Famille, Richard Lassagne avait beaucoup c&#233;d&#233;. Sur les apparences comme sur ses convictions profondes. C&#8217;&#233;tait, avant tout, par souci d&#8217;arrondir les angles et faciliter les rapports de sa femme et de ses deux enfants avec les Fabre-Morini. Lui avait toujours su rester &#224; sa place &#8212; la derni&#232;re dans l&#8217;ordre des pr&#233;s&#233;ances. Dot&#233; d&#8217;un caract&#232;re ductile, il s&#8217;imaginait &#234;tre parvenu &#224; se fondre dans le moule et singer le mode de vie de la Famille.</p><p style="text-align: justify;">Richard savait pourtant que, quoi qu&#8217;il f&#238;t, il ne serait jamais consid&#233;r&#233; autrement que comme un parvenu. Au mieux, une pi&#232;ce rapport&#233;e. Aucun des Fabre-Morini ne le lui avait jamais reproch&#233; de vive voix ; mais tous &#8211; y compris sa femme C&#233;cile, les soirs de grands frais &#8211; lui avaient fait sentir sa diff&#233;rence. Ses origines lui interdisaient de se croire un membre &#224; part enti&#232;re de la bourgeoisie install&#233;e et r&#233;gnante de la capitale rh&#244;nalpine.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est, sans doute, ce qui lui donnait la force et l&#8217;envie d&#8217;&#233;crire des romans. Histoire de se d&#233;fouler. Bouquins que quelques grands gourous de l&#8217;&#233;dition parisienne consid&#233;raient comme &#233;crits au vitriol. L&#224;-dessus, Richard ne se dupait pas lui-m&#234;me. Sa prose, ce n&#8217;&#233;tait rien d&#8217;autre qu&#8217;une goutte de vinaigre dans un grand flacon de Chanel N&#176; 5.</p><p style="text-align: justify;">Bien qu&#8217;il f&#251;t faible, Richard Lassagne n&#8217;avait pourtant jamais r&#233;pondu aux attentes fort nombreuses, muettes, mais suffisamment explicites, que lui avait adress&#233;es C&#233;cile. D&#232;s son entr&#233;e dans la Famille, il avait fait appel &#224; toutes ses r&#233;serves de courage et de pugnacit&#233; (qui n&#8217;&#233;taient pas &#233;normes) pour ne jamais c&#233;der sur un point : il n&#8217;avait pas voulu couper les ponts avec Antoine, son oncle, &#226;g&#233; de seulement douze ans de plus que lui.</p><p style="text-align: justify;">Deux mois auparavant, ce courage lui avait valu de recevoir la visite d&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini, dans leur h&#244;tel particulier du boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">Son beau-fr&#232;re n&#8217;avait pas l&#8217;air particuli&#232;rement joyeux en lui annon&#231;ant la nouvelle : l&#8217;ampleur et la gravit&#233; des chamboulements politiques dans la r&#233;gion &#233;branlaient dangereusement les positions acquises depuis toujours par la majorit&#233; r&#233;gnante. La vraie, la traditionnelle, celle qui dirigeait <em>r&#233;ellement</em> la ville, son essor et sa destin&#233;e depuis des si&#232;cles : cathos, francs-ma et affid&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">Compte tenu des affaires en cours, qui rendaient indisponibles la plupart des leaders de droite, il avait fallu battre le rappel et d&#233;nicher en toute h&#226;te des hommes neufs et insoup&#231;onnables. C&#8217;est ainsi que les amis d&#8217;Herv&#233; venaient de lui demander solennellement de s&#8217;engager. Apr&#232;s avoir pris l&#8217;avis de ses conseils, au premier rang desquels figuraient exclusivement Mamita et son fr&#232;re &#201;douard, l&#8217;a&#238;n&#233; des Fabre-Morini venait de prendre sa d&#233;cision : aux prochaines &#233;lections, qui auraient lieu dans trois mois, il se pr&#233;senterait au si&#232;ge de d&#233;put&#233; d&#8217;une des circonscriptions du Grand Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Son territoire &#233;lectif avait &#233;t&#233; taill&#233; sur mesure par ses amis politiques. La totalit&#233; des observateurs, partisans ou adversaires, &#233;taient tous d&#8217;accord : la consultation populaire ne saurait &#234;tre qu&#8217;une formalit&#233; sans surprise. Une &#233;lection dans un fauteuil&#8230; de d&#233;put&#233;, en esp&#233;rant beaucoup mieux, d&#232;s le prochain changement de majorit&#233;. Quelques-unes des nombreuses relations de la Famille, &#224; Lyon et &#224; Paris, s&#8217;y employaient d&#8217;ores et d&#233;j&#224; tr&#232;s activement.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne comprit pas tout de suite pour quelle raison son beau-fr&#232;re (qui d&#8217;habitude se souciait bien peu de son avis) venait lui annoncer, &#224; lui et chez lui, cette nouvelle.</p><p style="text-align: justify;">Politesse pour politesse, l&#8217;&#233;crivain ne manqua pas de lui poser quelques questions au sujet de cette future &#233;lection. Ce dont &#233;videmment il n&#8217;avait profond&#233;ment rien &#224; foutre.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; fit semblant de prendre en consid&#233;ration les vagues suggestions que put lui faire son beau-fr&#232;re. Mais pour ce qu&#8217;il &#233;tait venu lui dire, il lui fallut une bonne demi-heure avant de parvenir &#224; se d&#233;cider.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Peut-on imaginer un maire de gauche &#224; Lyon ? Les derniers sondages des Renseignements g&#233;n&#233;raux donnent pourtant nos adversaires favoris. Nous ne pouvons pas nous croiser les bras et laisser faire. Il faut r&#233;agir. Mais croyez-moi, Richard, cette campagne sera f&#233;roce. La plus petite faiblesse, la moindre faille, seront imm&#233;diatement exploit&#233;es par nos adversaires et <em>m&#234;me</em> soyez-en s&#251;r, par certains candidats de notre propre camp ! En ces temps d&#8217;incertitudes et de confrontations, beaucoup sont contre nous. Rien ne nous sera &#233;pargn&#233;. Nous ne pouvons compter que sur nous-m&#234;mes. C&#8217;est la raison pour laquelle &#201;douard m&#8217;a sugg&#233;r&#233; de venir vous parler.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais bien entendu, Herv&#233;. Si je puis faire quoi que ce soit. Je vous &#233;coute.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Merci Richard ! Eh bien voil&#224; : se pourrait-il que pendant la campagne, uniquement pendant cette p&#233;riode bien entendu, vous fassiez en sorte d&#8217;espacer et mieux encore, d&#8217;interrompre vos visites chez votre oncle&#8230; Antoine Ba&#239;ls ?</p><p style="text-align: justify;">Cette requ&#234;te avait de quoi surprendre l&#8217;&#233;crivain. Lui trouer le cul, comme aurait dit l&#8217;oncle qui poss&#233;dait dans ces cas-l&#224; un langage plus libre et beaucoup plus imag&#233;. En dix-huit ans, c&#8217;&#233;tait la premi&#232;re fois qu&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini pronon&#231;ait le nom d&#8217;un homme qui, jusqu&#8217;ici, en apparence, n&#8217;avait jamais exist&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Richard fit semblant. Il admit. Laissant m&#234;me entendre qu&#8217;il comprenait.</p><p style="text-align: justify;">En fait, il n&#8217;appr&#233;ciait pas du tout la requ&#234;te de son beau-fr&#232;re. Mais alors pas du tout du tout&#8230; Une nouvelle fois, il se sentit profond&#233;ment humili&#233;. Que la Famille p&#251;t le traiter avec aussi peu de consid&#233;ration l&#8217;ulc&#233;rait au plus haut point. C&#233;cile, qui assistait &#224; l&#8217;entretien, fit semblant de ne se rendre compte de rien. Ce qui ne fit qu&#8217;accro&#238;tre la rage int&#233;rieure de Richard.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;issue de cette conversation, il jura de se venger &#224; la premi&#232;re occasion.</p><p style="text-align: justify;">Ses repr&#233;sailles, il put les exercer une semaine plus tard, quand Antoine l&#8217;appela sur son portable. D&#8217;embl&#233;e Richard proposa &#224; son oncle de lui rendre une petite visite, pour le soir m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain pouvait &#234;tre l&#226;che et peu franc du collier dans pas mal de circonstances. Mais, en plus, quand il n&#8217;y avait aucun risque &#224; le faire, il aimait bien jouer des tours de salaud &#224; la Famille.</p><p style="text-align: justify;">De cette visite, Richard rentra &#224; l&#8217;aube, pas tr&#232;s frais, peu fier de lui et surtout avec la peur au ventre.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233;, cette nuit-l&#224;, sur les pentes de la Croix-Rousse, il n&#8217;en parla &#224; personne.</p><p style="text-align: justify;">Deux semaines plus tard (soit plus de deux mois avant le scrutin), Antoine lui t&#233;l&#233;phona une nouvelle fois. Le libraire s&#8217;emmerdait ferme et souhaitait qu&#8217;ils passent une prochaine soir&#233;e ensemble.</p><p style="text-align: justify;">Pour refuser, Richard prit pr&#233;texte de l&#8217;urgence d&#8217;un travail qu&#8217;il devait remettre &#224; son &#233;diteur. Antoine insista. Comme d&#8217;habitude, sans tenir compte des bonnes ou mauvaises raisons de son neveu. Richard finit par c&#233;der, &#224; contrec&#339;ur. Il irait le rejoindre, le lendemain soir. Il se promit que ce serait la derni&#232;re fois avant ces foutues &#233;lections.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain, quelques heures avant d&#8217;aller retrouver son oncle, il parvint &#224; se persuader que rien n&#8217;arriverait. Il lui suffirait d&#8217;&#234;tre prudent.</p><p style="text-align: justify;">Quelles que fussent ses raisons et ses envies d&#8217;aller ou de ne pas aller lui rendre visite, Richard avait une v&#233;ritable obligation de ne pas laisser tomber son oncle Antoine. Trente ans auparavant, les parents de Richard s&#8217;&#233;taient tu&#233;s accidentellement au cours d&#8217;un bapt&#234;me de l&#8217;air, en h&#233;licopt&#232;re. Le lendemain des obs&#232;ques, Antoine Ba&#239;ls, le jeune fr&#232;re de sa m&#232;re (il venait d&#8217;avoir vingt-deux ans), vint chercher le gar&#231;onnet qui vivait chez sa grand-m&#232;re depuis le jour du drame. Sachant que sa m&#232;re &#233;tait dans l&#8217;incapacit&#233; physique et mat&#233;rielle de recueillir son petit-fils, il entama, le jour m&#234;me, des d&#233;marches officielles pour que la garde du jeune Richard lui f&#251;t confi&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;oncle n&#8217;acceptait pas que son neveu puisse &#234;tre class&#233; dans la cat&#233;gorie des orphelins. Il fit des pieds et des mains pour emp&#234;cher que Richard ne soit plac&#233; dans un foyer ou une famille d&#8217;accueil de la DDASS. Il se battit contre tous. &#192; cette &#233;poque &#8211; en 67 &#8211; Antoine Ba&#239;ls &#233;tait c&#233;libataire et travaillait dans une usine de produits chimiques de la p&#233;riph&#233;rie lyonnaise. En peu de temps, &#224; force de travail et de cours du soir, il put am&#233;liorer sa situation : de simple ouvrier il parvint au grade de chef d&#8217;&#233;quipe. Ayant atteint cette situation stable et mirobolante, Antoine pouvait ainsi pr&#233;tendre faire face aux obligations morales et financi&#232;res d&#8217;un tuteur l&#233;gal.</p><p style="text-align: justify;">Un rapport confidentiel de la direction du personnel de l&#8217;usine de produits chimiques de Saint-Fons, adress&#233; &#224; l&#8217;Administration, y contribua consid&#233;rablement. Il y &#233;tait &#233;crit que cette ambition subite d&#8217;un militant syndicaliste d&#8217;extr&#234;me gauche &#8211; qui jusque-l&#224;, en particulier, avait souvent pos&#233; probl&#232;me &#8211; &#233;tait une v&#233;ritable aubaine pour cette multinationale, comme pour la soci&#233;t&#233;, en g&#233;n&#233;ral. Ce plaidoyer secret et inattendu finit de persuader les institutions comp&#233;tentes. Elles admirent, au bout du compte, qu&#8217;elles pouvaient confier la garde du jeune Lassagne au susdit Antoine Ba&#239;ls.</p><p style="text-align: justify;">Pendant une dizaine d&#8217;ann&#233;es &#8211; mis &#224; part quelques visites chez sa grand-m&#232;re qui ne lui t&#233;moignait qu&#8217;un m&#233;diocre int&#233;r&#234;t &#8211; Antoine fut toute la famille de Richard. Gr&#226;ce &#224; son jeune oncle, le gone ne manqua de rien. M&#234;me pas d&#8217;affection. Bien que la mani&#232;re de la donner du tonton rest&#226;t tr&#232;s particuli&#232;re. Virile, br&#232;ve, pudique, autrement dit sans d&#233;monstrations excessives.</p><p style="text-align: justify;">Lors des premiers gros d&#233;graissages de la fin des ann&#233;es 80, Antoine Ba&#239;ls fut malgr&#233; tout vir&#233; de son usine. Mauvais esprit. Trop de politique, pas assez de &#171; culture d&#8217;entreprise &#187;.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; cette &#233;poque qu&#8217;il eut l&#8217;id&#233;e saugrenue d&#8217;investir ses indemnit&#233;s de licenciement dans l&#8217;achat d&#8217;une petite librairie. La Librairie des pentes, &#224; la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Ouvrier ou libraire, &#231;a n&#8217;&#233;tait pas le m&#234;me boulot. Lui qui n&#8217;avait jamais compt&#233;, il lui fallut apprendre &#224; g&#233;rer et pour ce faire &#224; tricher, naturellement. Ce &#224; quoi il s&#8217;&#233;tait toujours refus&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine passa des nuits enti&#232;res &#224; lire, classer, analyser, comprendre et mettre en fiches ce qu&#8217;une client&#232;le aussi particuli&#232;re venait chercher dans son arri&#232;re-boutique. Les premiers jours, cern&#233; par la paperasse &#8211; particuli&#232;rement celle qu&#8217;il recevait et devait remplir, par retour, en plusieurs exemplaires pour l&#8217;Administration &#8211; il peina &#233;norm&#233;ment et pataugea pas mal. Ce fut la seule p&#233;riode pendant laquelle les plus malins et les plus connaisseurs de ses clients purent en profiter. En fait, quelques semaines suffirent &#224; transformer l&#8217;ancien membre de la LCR en commer&#231;ant bon teint.</p><p style="text-align: justify;">Du jour au lendemain, Antoine Ba&#239;ls coupa les ponts avec ses id&#233;es, le syndicalisme et la politique. Il ne revit plus un seul de ses amis et ne revint jamais dans son quartier des Clochettes.</p><p style="text-align: justify;">En apparence, rien ne semblait chez lui avoir chang&#233;. Le bonhomme semblait toujours le m&#234;me, besogneux, mal gratt&#233;, pas causant et, cette fois-ci, pr&#232;s de ses sous.</p><p style="text-align: justify;">La blessure &#233;tait profonde, lui seul en connaissait la b&#233;ance, m&#234;me si comme pour tout le reste il faisait semblant d&#8217;ignorer.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;argent ? D&#232;s la seconde ann&#233;e, il commen&#231;a &#224; en gagner beaucoup. Tr&#232;s vite, et &#224; son plus grand &#233;tonnement, presque trop. La vente des bouquins de cul, pendant toutes ces ann&#233;es, permit donc &#224; Antoine de faire face &#224; ses responsabilit&#233;s financi&#232;res vis-&#224;-vis de Richard, un adolescent sans histoire, qui devint tr&#232;s vite un jeune homme sans probl&#232;me.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ainsi que, quelques ann&#233;es plus tard, le libraire put encourager et financer le talent plein de promesses, mais encore en devenir, du jeune &#233;crivain. Antoine s&#8217;occupa toujours de son neveu, sans jamais faillir ni d&#233;roger. Jusqu&#8217;au jour o&#249; Richard lui pr&#233;senta C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s lors, leurs rapports &#233;volu&#232;rent. En raison sans doute de l&#8217;orientation que Richard donnait &#224; sa nouvelle vie et surtout &#224; la litt&#233;rature qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait mis &#224; produire. Sans doute aussi lorsqu&#8217;il annon&#231;a &#224; son oncle qu&#8217;il avait l&#8217;intention d&#8217;&#233;pouser la petite derni&#232;re des Fabre &#8212; Morini.</p><p style="text-align: justify;">Un matin, Antoine n&#8217;ouvrit pas sa boutique. Par des chemins discrets, souvent emprunt&#233;s par d&#8217;autres, il fit le voyage jusqu&#8217;&#224; Gen&#232;ve, o&#249; il avait rendez-vous avec le sous-directeur d&#8217;une banque d&#8217;affaires.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain soir, chez M&#232;ge, apr&#232;s avoir &#233;clus&#233; leur premi&#232;re bouteille de sancerre en guise de cadeau de mariage, il confia sans c&#233;r&#233;monie le code de six chiffres &#224; Richard. Le montant de la provision, inscrit de la main m&#234;me du sous-directeur de la banque genevoise sur un simple et anonyme bout de papier, &#233;tait tout &#224; fait consid&#233;rable. Il permettrait au nouveau mari&#233; de faire bonne figure, pendant quelques ann&#233;es au moins, dans la soci&#233;t&#233; qu&#8217;il allait d&#233;sormais fr&#233;quenter.</p><p>La somme &#233;tait si importante que, pour pouvoir l&#8217;accepter, Richard Lassagne prit, ce soir-l&#224;, la plus grosse cuite de sa vie.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Rencontre avec Maryvonne Rippert]]></title><description><![CDATA[Le choix d'Ad&#233;lie]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-maryvonne-ripert</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-maryvonne-ripert</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Tue, 23 Jun 2026 10:24:04 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!94zs!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2f18a018-85e1-419f-9949-cb9a905c8805_520x780.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Maryvonne Rippert nous pr&#233;sente son nouveau livre : <em>Le choix d&#8217;Ad&#233;lie</em>.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!94zs!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2f18a018-85e1-419f-9949-cb9a905c8805_520x780.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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Elle revient sur le probl&#232;me insidieux de la censure, de la crise des libraires et de l&#8217;IA. Mais je vous laisse l&#8217;&#233;couter. Je suis d&#233;sol&#233; de la mauvaise prise de son pour ce qui me concerne (probl&#232;me de micro). C'est pas tr&#232;s professionnel monsieur Langlois - Promis j'ach&#232;te un super micro pour la prochaine interview. Heureusement que Maryvonne est parfaitement claire.</p><div id="youtube2-Fo4lECQ4Jrs" class="youtube-wrap" data-attrs="{&quot;videoId&quot;:&quot;Fo4lECQ4Jrs&quot;,&quot;startTime&quot;:null,&quot;endTime&quot;:null}" data-component-name="Youtube2ToDOM"><div class="youtube-inner"><iframe src="https://www.youtube-nocookie.com/embed/Fo4lECQ4Jrs?rel=0&amp;autoplay=0&amp;showinfo=0&amp;enablejsapi=0" frameborder="0" loading="lazy" gesture="media" allow="autoplay; fullscreen" allowautoplay="true" allowfullscreen="true" width="728" height="409"></iframe></div></div><p>Voir sur la page de Maryvonne Rippert chez <a href="https://www.editionsmilan.com/livres/intervenants/3885-maryvonne-rippert/">l&#8217;&#233;diteur Milan</a></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[La chienne de vie Avignon & Retour sur Concert-Dégustation à la Bastide Blanche]]></title><description><![CDATA[Avec Aladin Reibel et Marc Loy]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/retour-sur-concert-degustation-a</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/retour-sur-concert-degustation-a</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Mon, 22 Jun 2026 11:30:39 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!HfE9!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Feb219954-5c4e-49a5-bb71-43a3ced9f35c_798x950.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://drive.google.com/file/d/1IJNZs6OSUydLv3bsphrEUK_o0y6CMvjd/view?usp=sharing" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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J&#8217;aurai bient&#244;t l&#8217;occasion de rencontrer Aladin pour une interview.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg 424w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,w_848,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg 848w, 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pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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Voir la page <a href="https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/8098-la-chienne-de-ma-vie">festival off Avignon</a></p><p></p><p></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 2 - Les gens de la Famille]]></title><description><![CDATA[Richard avait choisi d&#8217;emprunter l&#8217;escalier des enfants, pour tenter de traverser par l&#8217;arri&#232;re les pi&#232;ces du rez-de-chauss&#233;e.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-2-les-gens-de-la-famille</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-2-les-gens-de-la-famille</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 18 Jun 2026 23:02:03 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Richard avait choisi d&#8217;emprunter l&#8217;escalier des enfants, pour tenter de traverser par l&#8217;arri&#232;re les pi&#232;ces du rez-de-chauss&#233;e. De l&#224;, il esp&#233;rait rejoindre le garage en sous-sol, sans trop risquer de se faire rep&#233;rer.</p><p style="text-align: justify;">Comme par un fait expr&#232;s &#8211; vraiment fait expr&#232;s &#8211;, C&#233;cile &#233;tait assise dans un des fauteuils de rotin du jardin d&#8217;hiver. Une revue &#224; la main, elle faisait &#224; peine semblant de lire.</p><p style="text-align: justify;">Il fallait bien la conna&#238;tre pour remarquer le l&#233;ger voile de reproche qui assombrissait le regard de ses beaux yeux noisette et la crispation &#8211; &#224; peine perceptible &#8211; du coin gauche de la bouche aux l&#232;vres pleines. La femme de Richard Lassagne, n&#233;e C&#233;cile Fabre-Morini, pratiquait la nuance comme un art. &#192; l&#8217;instar de tous les autres membres de la Famille. Un art de l&#8217;esquive et du para&#238;tre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu y vas quand m&#234;me ? Tu prends la Clio ? Fais attention tout de m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, oui ! J&#8217;y vais et je prends la Clio ! Ne m&#8217;attends pas, c&#8217;est pr&#233;f&#233;rable.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu sais bien, je ne dormirai pas&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Richard aurait pr&#233;f&#233;r&#233; des cris, une vraie col&#232;re, une gueulante m&#234;me, &#224; la place de ce d&#233;bit retenu et terriblement hypocrite. Mais en &#233;pousant C&#233;cile, il avait &#233;pous&#233; la Famille avec, en prime, un mode de vie qui exigeait ce contr&#244;le de soi de tous les instants, en toutes circonstances. Cette fois, il avait eu l&#8217;audace et le courage inhabituels de continuer &#224; avancer droit sur la porte.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne m&#8217;embrasses pas ?</p><p style="text-align: justify;">Richard fit demi-tour pour foncer sur C&#233;cile et, sans lever les yeux, lui coller un baiser sur les l&#232;vres. &#199;a avait plus &#224; voir avec le compostage qu&#8217;avec l&#8217;&#233;treinte amoureuse. Sans bouger de son fauteuil, lorsque l&#8217;oreille de Richard passa tout pr&#232;s de sa lippe boudeuse, C&#233;cile ajouta simplement :</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mamita aurait souhait&#233; que tu lui t&#233;l&#233;phones, d&#232;s ce soir. Elle veut &#234;tre fix&#233;e sur le choix du tableau qu&#8217;elle d&#233;sire nous offrir pour notre anniversaire de mariage. Lequel pr&#233;f&#232;res-tu ? Le petit C&#233;zanne ou le grand Utrillo ?</p><p style="text-align: justify;">Le coup de fil &#224; passer &#224; Mamita, juste avant qu&#8217;il s&#8217;en aille, c&#8217;&#233;tait un grand classique.</p><p style="text-align: justify;">Mamita, c&#8217;&#233;tait le petit nom charmant que ses enfants utilisaient entre eux, et en priv&#233;, pour s&#8217;adresser &#224; Madame leur m&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Quatre-vingts ans aux prochaines cerises, bon pied, bon &#339;il et crucifix en bandouli&#232;re, Mamita en avait bien peu &#224; faire du choix et des pr&#233;f&#233;rences de son beau-fils. Les couilles de la Famille, c&#8217;est elle qui les portait sous sa jupe depuis le premier jour de son mariage avec Louis Fabre-Morini &#8212; surnomm&#233;, &#224; juste titre, l&#8217;onctueux.</p><p style="text-align: justify;">Il avait juste eu le droit de lui faire trois enfants et de collectionner les l&#233;pidopt&#232;res rares, jusqu&#8217;&#224; sa mort. Son aptitude au consensus, il l&#8217;avait transmis &#224; ses deux fils. &#199;a tombait assez bien, parce que Mamita n&#8217;e&#251;t pas admis qu&#8217;on discut&#226;t dans les rangs.</p><p style="text-align: justify;">La seule qui pouvait pr&#233;tendre &#8211; quelquefois, et sous certaines conditions &#8211; &#224; pouvoir s&#8217;exprimer et faire valoir son point de vue, et m&#234;me le faire admettre, c&#8217;&#233;tait C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a datait du jour o&#249; elle avait annonc&#233; qu&#8217;elle voulait &#233;pouser Richard Lassagne. Ce jour-l&#224;, la Famille s&#8217;&#233;tait rendu compte que les couilles n&#8217;&#233;taient plus une exclusivit&#233; de Mamita.</p><p style="text-align: justify;">Cet &#233;pisode avait provoqu&#233; un v&#233;ritable s&#233;isme pendant plusieurs semaines chez les Fabre-Morini. Mais C&#233;cile, sans jamais lever la voix, sans m&#234;me se d&#233;partir de son sourire de jeune femme distingu&#233;e, n&#8217;avait pas c&#233;d&#233; d&#8217;un pouce.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, Mamita avait fini par se persuader que sa petite derni&#232;re pouvait &#234;tre, quelquefois, une personne digne d&#8217;int&#233;r&#234;t. Un int&#233;r&#234;t qu&#8217;elle avait jusque-l&#224; exclusivement accord&#233; &#224; &#201;douard, le cadet des gar&#231;ons, son fif&#238;ls pr&#233;f&#233;r&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233;, l&#8217;a&#238;n&#233; des Fabre-Morini s&#8217;&#233;tait, lui, toujours content&#233; des restes. C&#8217;&#233;tait peu, mais en toute chose il &#233;tait &#233;conome, autant pour lui que pour les autres, et ces reliquats de dilection suffisaient &#224; son bonheur.</p><p style="text-align: justify;">Tous ces mamours et cette tendresse ne concernaient pas, m&#234;me de tr&#232;s loin, les deux enfants Lassagne. Marc-Alexandre, quatorze ans et Marie-Sophie, douze ans, porteraient toute leur vie le handicap de leur nom.</p><p style="text-align: justify;">Quant &#224; Richard, le tol&#233;rer aux c&#244;t&#233;s de C&#233;cile &#233;tait le maximum que la douairi&#232;re p&#251;t faire &#224; son &#233;gard.</p><p style="text-align: justify;">Richard Lassagne, par sa naissance, n&#8217;appartenait pas &#224; la grande bourgeoisie lyonnaise. Pourtant, quand il avait &#233;pous&#233; C&#233;cile Fabre-Morini, il &#233;tait d&#233;j&#224; connu. Pas seulement &#224; Lyon. &#192; l&#8217;&#233;poque, dans les c&#233;nacles parisiens sp&#233;cialis&#233;s, on parlait de lui, de sa belle gueule, de son allure de grand mou agr&#233;able, autant que de son avenir d&#8217;&#233;crivain prometteur.</p><p style="text-align: justify;">Mamita n&#8217;avait cure du Prix du premier roman, qu&#8217;un jury de literrarques pontifiants avait attribu&#233; au jeune lyonnais, juste avant ses fian&#231;ailles avec C&#233;cile. Elle n&#8217;avait pas ouvert son bouquin et ne s&#8217;&#233;tait jamais cach&#233;e de ne l&#8217;avoir point lu. En mati&#232;re de roman, les seules lectures qui pouvaient l&#8217;int&#233;resser c&#8217;&#233;tait <em>J&#233;sus en son temps</em> de Daniel-Rops. Pour le reste, la page boursi&#232;re et le carnet mondain du Figaro, &#233;dition Rh&#244;ne-Alpes, la lecture minutieuse des bilans des soci&#233;t&#233;s qui lui appartenaient en tout ou en partie, suffisaient &#224; son besoin d&#8217;informations.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui lui faisait, bon an mal an, pas mal de choses &#224; lire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Choisis ! Moi, je trouve les deux tableaux tr&#232;s bien ! &#192; demain&#8230; Ou &#224; tout &#224; l&#8217;heure si tu ne dors pas, ma ch&#233;rie.</p><p style="text-align: justify;">&#192; force de se frotter &#224; la Famille, Richard pratiquait lui aussi la d&#233;fausse, non sans un certain talent.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile n&#8217;insista plus et laissa filer son &#233;poux hors du jardin d&#8217;hiver. Simplement, pour marquer sa d&#233;sapprobation, elle plongea le nez dans le magazine qu&#8217;elle tenait sur ses genoux, sans rien r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">Ailleurs, chez les gens normaux, elle aurait s&#251;rement ajout&#233; : &#171; Tu fais chier, Richard ! N&#8217;y va pas, merde ! &#187; Un langage comme celui-l&#224;, C&#233;cile ne l&#8217;utilisait que dans l&#8217;intimit&#233; de leur chambre &#224; coucher, sous les draps, la bouche &#233;cras&#233;e contre son oreiller, juste avant l&#8217;orgasme. C&#8217;est sans doute pour &#231;a qu&#8217;apr&#232;s dix-huit ann&#233;es de mariage, Richard lui faisait l&#8217;amour plusieurs fois par semaine.</p><p style="text-align: justify;">Il s&#8217;en fallut de peu qu&#8217;il renon&#231;&#226;t.</p><p style="text-align: justify;">Quand il ressortit de la rampe du garage souterrain, Richard s&#8217;obligea &#224; ne pas tourner la t&#234;te. Il savait que C&#233;cile &#233;tait l&#224;, plant&#233;e derri&#232;re la baie vitr&#233;e du salon d&#8217;angle. Comme chaque fois dans ces circonstances, elle lui faisait de grands signes du bras, pour attirer son attention.</p><p style="text-align: justify;">Il savait que s&#8217;il s&#8217;arr&#234;tait maintenant, sur le bord du trottoir, il ne repartirait pas. Quelquefois, C&#233;cile &#233;tait capable de choses &#233;tonnantes pour parvenir &#224; ses fins. Elle les avait plusieurs fois employ&#233;es, et chaque fois elle avait r&#233;ussi.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;crasa l&#8217;acc&#233;l&#233;rateur d&#8217;un pied rageur en braquant &#224; droite, pour s&#8217;engager dans le flot de circulation du boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">Furieux de devoir se rendre contre son gr&#233; au rendez-vous que lui avait fix&#233; son oncle Antoine.</p><h4 style="text-align: justify;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire pour le chapitre suivant</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 1 - La colline aux deux visages]]></title><description><![CDATA[Si le dromadaire n&#8217;a qu&#8217;une bosse, Lyon, comme le chameau, en a deux.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-1-la-colline-aux-deux-visages</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-1-la-colline-aux-deux-visages</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 11 Jun 2026 23:02:35 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Si le dromadaire n&#8217;a qu&#8217;une bosse, Lyon, comme le chameau, en a deux. La premi&#232;re c&#8217;est Fourvi&#232;re, la colline qui prie. L&#8217;autre c&#8217;est la Croix-Rousse, la colline qui travaille.</p><p style="text-align: justify;">Depuis ses d&#233;m&#234;l&#233;s avec les arm&#233;es de la Convention, qui lui occirent plusieurs dizaines de milliers d&#8217;habitants en quelques semaines, Lyon se calfeutre et entretient sa haine de tout ce qui vient de la capitale.</p><p style="text-align: justify;">En voie de s&#233;dimentation, sa bourgeoisie marchande prosp&#232;re &#224; l&#8217;ombre des rues &#233;troites de la Presqu&#8217;&#238;le. Fig&#233;e dans ses principes, elle traite ses affaires dans des b&#226;tisses sans &#226;ge, aux fa&#231;ades souvent crasseuses, mais toujours anonymes.</p><p style="text-align: justify;">Des Terreaux &#224; Perrache, dans la plupart des immeubles, on entre par l&#8217;anus. D&#232;s l&#8217;entr&#233;e, une batterie de poubelles odorantes exhale les senteurs &#226;cres et puissantes des rebuts alimentaires des propri&#233;taires r&#233;partis dans les &#233;tages. Pas de concierge ni de gardien pour vous renseigner ou vous guider. La <em>vraie</em> fa&#231;ade, on ne la d&#233;couvre qu&#8217;apr&#232;s avoir travers&#233; un long couloir &#233;troit, mal &#233;clair&#233;, &#224; l&#8217;odeur de salp&#234;tre, qui d&#233;bouche dans la cour int&#233;rieure. L&#224;, des architectures admirables d&#8217;inspiration florentine, souvent bien entretenues, ensoleill&#233;es et pimpantes, r&#233;v&#232;lent au visiteur indiscret quelques-uns des charmes de la ville qui tout compte fait n&#8217;en manque pas.</p><p style="text-align: justify;">La place des Terreaux &#8211; des plus belles de Lyon &#8211; a &#233;t&#233; transform&#233;e &#224; grands frais en pataugeoire par l&#8217;in&#233;narrable Buren. L&#8217;artiste a eu la bonne id&#233;e de remplacer ses &#233;dicules de carreaux de c&#233;ramique (8,7 x 8,7) bicolore, par des pissettes &#224; jet variable, qui jaillissent &#224; intervalles irr&#233;guliers du dallage de pierres noires recouvrant l&#8217;esplanade. Un vrai parcours du combattant pour se rendre de l&#8217;h&#244;tel de ville &#224; la rue d&#8217;Alg&#233;rie sans risque d&#8217;inonder ses chaussures et le bas de son pantalon.</p><p style="text-align: justify;">Les Terreaux c&#8217;est la fronti&#232;re entre les nantis et les autres. C&#8217;est l&#224;, juste derri&#232;re ses fa&#231;ades &#233;l&#233;gantes, que commencent les pentes. Un lacis de passages et de ruelles aux parcours invraisemblables grimpe entre des immeubles pluricentenaires jusqu&#8217;au sommet du plateau. C&#8217;est &#224; l&#8217;ombre des traboules que la population laborieuse d&#8217;origine locale s&#8217;amalgame depuis toujours aux communaut&#233;s migrantes du pourtour de la M&#233;diterran&#233;e. On se c&#244;toie, on se tol&#232;re, on s&#8217;agglutine, on se bat, on s&#8217;entraide, on se m&#233;lange m&#234;me, en strates successives, par ordre d&#8217;arriv&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Le drame de cette ville, c&#8217;est qu&#8217;en deux mille ans d&#8217;existence, le cul coinc&#233; entre ces deux monticules, Lyon n&#8217;a jamais su choisir. Entre Rome et la Gaule. Entre le nord et le sud. Entre le Rh&#244;ne et la Sa&#244;ne. Entre le beau et le laid. Entre la sant&#233; naturelle d&#8217;une population vivace et des pics de pollution fr&#233;quents (une voie d&#8217;autoroute transperce de part en part le c&#339;ur m&#234;me de la ville).</p><p style="text-align: justify;">Lyon n&#8217;a jamais su choisir entre ses torchons et ses serviettes.</p><p style="text-align: justify;">C&#244;t&#233; serviettes, au fil des si&#232;cles, les Fabre-Morini avaient fourni, &#224; Rome en g&#233;n&#233;ral et &#224; la colline de Fourvi&#232;re en particulier, un lot cons&#233;quent d&#8217;archev&#234;ques. La cerise sur le g&#226;teux c&#8217;&#233;tait le cardinal Ernest Fabre-Morini. Mais celui-l&#224;, la Famille faisait tout pour le faire oublier. Il avait eu une carri&#232;re assez courte. Remerci&#233; en 1945, il avait &#233;t&#233; mis &#224; la retraite anticip&#233;e dans un couvent du haut Var, pour services rendus &#224; l&#8217;occupant. Depuis, sur le plan politique, la Famille avait mis de l&#8217;eau dans son vin de messe. Elle avait cess&#233; d&#8217;afficher trop ouvertement sa sympathie pour le Mar&#233;chal et donnait &#224; croire qu&#8217;elle &#233;voluait &#224; droite, tr&#232;s &#224; droite, mais dans le bon sens du courant de l&#8217;histoire. Sur le plan &#233;conomique et financier, abandonnant le tissage de la soie, &#224; l&#8217;origine de sa fortune, elle s&#8217;&#233;tait recentr&#233;e, avec succ&#232;s, sur un seul et m&#234;me secteur d&#8217;activit&#233; : les grosses affaires.</p><p style="text-align: justify;">C&#244;t&#233; torchon, les origines de la famille de Richard Lassagne &#233;taient beaucoup moins illustres. Elles se perdaient depuis trois ou quatre g&#233;n&#233;rations &#224; l&#8217;ombre des traboules de la Croix-Rousse. Dans ce r&#233;seau ind&#233;chiffrable de rues en pente, de venelles sombres et transversales. C&#8217;&#233;tait autre chose. Un autre monde. Pendant des si&#232;cles, la colline qui travaille avait produit de la sueur, de la main-d&#8217;&#339;uvre qualifi&#233;e et beaucoup de mis&#232;re, au point d&#8217;y avoir invent&#233; le drapeau noir. Chez eux, dans des ateliers sordides, par familles enti&#232;res, et pour pas grand-chose, plusieurs milliers d&#8217;ouvriers avaient trim&#233; comme des for&#231;ats sur leurs m&#233;tiers, &#224; tisser des pi&#232;ces de soie, revendues une fortune dans le monde entier par les soyeux du centre-ville. Aujourd&#8217;hui, tout &#231;a n&#8217;existait plus. Le tissage de la soie &#233;tait sous-trait&#233; &#224; l&#8217;autre extr&#233;mit&#233; de la plan&#232;te par de petites mains exotiques &#224; l&#8217;&#233;chine plus souple. &#192; Lyon, le dernier m&#233;tier ne fonctionnait que devant des touristes, et des classes de gamins chahuteurs qui venaient passer un moment avec leur prof au mus&#233;e des Canuts de la rue d&#8217;Isly pour voir fonctionner le bistanclaque.</p><p style="text-align: justify;">Les ateliers de canuts, un temps &#224; l&#8217;abandon, avaient &#233;t&#233; rachet&#233;s trois francs six sous quelques ann&#233;es plus t&#244;t par des promoteurs avis&#233;s. Une fois relook&#233;s en lofts ou en appartements, ils &#233;taient revendus &#8211; tr&#232;s cher &#8211; aux nouveaux cadres branch&#233;s et investisseurs parisiens qui recherchaient autre chose. Gr&#226;ce aux efforts d&#8217;une municipalit&#233; pragmatique et de promoteurs &#224; l&#8217;aff&#251;t de bons coups, les vieux, les pas riches, les carr&#233;ment pauvres, les putes et les petits trafiquants d&#8217;herbe perdaient chaque jour du terrain. En montant de la place des Terreaux, rue par rue, les pentes de la Croix-Rousse devenaient plus clean, plus pimpantes, plus s&#251;res. Une &#233;volution qui cadrait bien avec l&#8217;air du temps.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;air du temps, Antoine Ba&#239;ls le humait chaque matin en ouvrant la porte de sa librairie, rue Pouteau. Histoire de voir si le parfum du Num&#233;ro 5 de chez Machin n&#8217;avait pas remplac&#233; dans la nuit l&#8217;odeur famili&#232;re des eaux us&#233;es qui s&#8217;&#233;coulaient au fil des caniveaux en pente.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tenait commerce dans un secteur qui n&#8217;avait pas encore eu l&#8217;heur de plaire aux investisseurs. &#192; premi&#232;re vue, la Librairie des pentes n&#8217;avait rien, ni par la taille ni par le look, pour ressembler &#224; une annexe de la biblioth&#232;que municipale de la Part-Dieu. Au bas d&#8217;une vol&#233;e de plusieurs dizaines de marches, qui constituaient le d&#233;but de la rue Pouteau, la boutique se situait &#224; quelques m&#232;tres de l&#8217;angle de la rue Diderot, au bas d&#8217;un petit immeuble d&#233;labr&#233; de deux &#233;tages. La fa&#231;ade l&#233;preuse de bois peint couleur bleu sale ou gris d&#233;lav&#233; ne jurait pas avec son voisinage imm&#233;diat. &#192; gauche, un petit cabanon de bric et de broc avec son terrain vague, abandonn&#233; depuis toujours. &#192; droite, un marchand de fripes, ferm&#233;, sans qu&#8217;on ait jamais su pourquoi, depuis le premier jour de son ouverture.</p><p style="text-align: justify;">Cette partie de la rue Pouteau, on ne faisait qu&#8217;y passer.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui &#233;tait de la Librairie des pentes, les quelques badauds qui avaient la curiosit&#233; de jeter un &#339;il sur sa devanture n&#8217;y apercevaient qu&#8217;un empilage de couvertures d&#233;color&#233;es par la lumi&#232;re du jour, enguirland&#233;es de toiles d&#8217;araign&#233;e et de chiures de mouches. En fait, un excellent camouflage. &#192; Lyon cette librairie &#233;tait la mieux fournie en &#339;uvres &#233;rotiques ou bouquins carr&#233;ment pornos.</p><p>Antoine Ba&#239;ls ressemblait &#224; sa boutique. Il &#233;tait tout aussi accueillant, coquet et appr&#234;t&#233; qu&#8217;elle. Un visage aux traits lourds. Un regard aigu, aux yeux intelligents. La t&#234;te toujours pench&#233;e en avant et le dos courb&#233; pour qu&#8217;on ne remarque pas sa haute stature et ses &#233;paules de d&#233;m&#233;nageur. &#201;t&#233; comme hiver, il portait le m&#234;me parka qui semblait avoir &#233;t&#233; coul&#233; sur lui. Gris perle dans le dos, gris souris sur le devant et gris sale autour des poches remplies comme des joues de hamster. Les cheveux presque blancs n&#8217;avaient pas vu le peigne depuis que l&#8217;homme s&#8217;&#233;tait coiff&#233; sur la lune. Antoine venait de passer le cap des cinquante balais et n&#8217;avait pas l&#8217;air de craindre la suite.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au Sommaire de </a><em><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des pentes </a></em><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">pour le prochain chapitre</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Rencontre avec Muriel Romana]]></title><description><![CDATA[Autour du dernier roman de sa saga L'Escadron volant : L'ultime traque publi&#233; chez Albin Michel]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-muriel-romana</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-muriel-romana</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Tue, 09 Jun 2026 15:37:29 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/80DiJGhjLtA" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>&#171; Les livres parlent toujours d&#8217;autres livres. &#187;<br>&#8212; Umberto Eco</p><p style="text-align: justify;">Chaque livre ouvre une porte. Chaque auteur nous invite &#224; franchir un seuil.</p><div id="youtube2-80DiJGhjLtA" class="youtube-wrap" data-attrs="{&quot;videoId&quot;:&quot;80DiJGhjLtA&quot;,&quot;startTime&quot;:null,&quot;endTime&quot;:null}" data-component-name="Youtube2ToDOM"><div class="youtube-inner"><iframe src="https://www.youtube-nocookie.com/embed/80DiJGhjLtA?rel=0&amp;autoplay=0&amp;showinfo=0&amp;enablejsapi=0" frameborder="0" loading="lazy" gesture="media" allow="autoplay; fullscreen" allowautoplay="true" allowfullscreen="true" width="728" height="409"></iframe></div></div><blockquote><p style="text-align: justify;"><em><strong>Dur&#233;e :</strong> 18 min 31 s<br><strong>Invit&#233;e :</strong> Muriel Romana<br><strong>Ouvrage :</strong> L&#8217;ultime traque (Albin Michel)<br><strong>S&#233;rie :</strong> Les Rencontres de L.O.L. &#8211; Litt&#233;ratude On Line</em></p></blockquote><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 424w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_848,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 848w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_1272,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 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class="image-link-expand"><div class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" 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Le tome 1 : <em>L&#8217;escadron volant</em>, le tome 2 : <em>Les Courtisanes de Venise</em>, le tome 3 : <em>L&#8217;Esclave de Constantinople</em> et enfin le tome 4, celui que Muriel Romana signe le 10 juin : <em>L&#8217;ultime traque</em>. C&#8217;est son dixi&#232;me livre : &#8220;un chiffre rond&#8220; dit-elle qui sont tous n&#233;s de sa passion pour l&#8217;Histoire.</p><p style="text-align: justify;">Cette conversation est une invitation &#224; entrer dans l&#8217;atelier de l&#8217;&#233;crivain : l&#224; o&#249; naissent les personnages, o&#249; se tissent les intrigues, o&#249; l&#8217;imaginaire rencontre l&#8217;exp&#233;rience v&#233;cue. Nous &#233;voquons le cheminement qui conduit d&#8217;une intuition &#224; une &#339;uvre, les th&#232;mes qui traversent le roman, mais aussi ce que la litt&#233;rature nous apprend sur nous-m&#234;mes et sur le monde.</p><p style="text-align: justify;">&#192; travers ces rencontres, L.O.L. souhaite explorer ce que les livres donnent &#224; l&#8217;humain : des histoires, des &#233;motions, des questions, des horizons nouveaux.</p><p style="text-align: justify;">Je vous souhaite une belle d&#233;couverte et, sans doute, l&#8217;envie de prolonger la conversation par la lecture.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p style="text-align: justify;"><strong>Rencontre &#224; la Librairie du Phare</strong> 56 avenue du Docteur Arnold Netter, Paris 12e <em>(M&#233;tro Porte de Vincennes).</em></p><p><strong>Mercredi 10 juin &#224; 19h30</strong></p></div><blockquote><p>Vous pouvez commander le livre aux Editions Albin Michel : <strong><a href="https://www.albin-michel.fr/lescadron-volant-tome-4-lultime-traque-9782226511515">l&#8217;ultime traque</a></strong></p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!ehoj!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F189103fc-732b-42a4-b3fc-332e434eeec3_1023x1500.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!ehoj!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F189103fc-732b-42a4-b3fc-332e434eeec3_1023x1500.jpeg 424w, 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class="image-link-expand"><div class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" class="lucide lucide-maximize2 lucide-maximize-2"><polyline points="15 3 21 3 21 9"></polyline><polyline points="9 21 3 21 3 15"></polyline><line x1="21" x2="14" y1="3" y2="10"></line><line x1="3" x2="10" y1="21" y2="14"></line></svg></button></div></div></div></a></figure></div></blockquote><p> </p><p><strong>Didier Langlois</strong><br>Fondateur de <strong>L.O.L. &#8211; Litt&#233;ratude On Line</strong></p><p><strong><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/entretiens">Lien vers la page rencontre</a></strong></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Introduction]]></title><description><![CDATA[L&#8217;&#233;vanouie du Petit M&#232;ge]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/introduction</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/introduction</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 23:02:05 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Il &#233;tait autour d&#8217;une heure du matin.</p><p style="text-align: justify;">Lyrique et inspir&#233;, le geste ample, la voix forte, Antoine Ba&#239;ls s&#8217;avan&#231;a jusqu&#8217;au comptoir pour d&#233;ployer sa grande carcasse devant M&#232;ge et la dizaine d&#8217;habitu&#233;s qui n&#8217;en perdaient pas une miette.</p><p style="text-align: justify;">Prenant le patron du bistro et ses clients &#224; t&#233;moin, il entreprit de faire le proc&#232;s des enfoir&#233;s. Pas des enfoir&#233;s ordinaires, non, celui des savants, gouvernants, pontifiants et s&#251;rs d&#8217;eux. Ceux qui bouffent au grand r&#226;telier m&#233;diatico-politique et tranquillisent le monde en affirmant, haut et fort, que nos difficult&#233;s (pas les leurs bien s&#251;r !) ne sont que passag&#232;res. Ceux qui affirment que si tout n&#8217;est pas parfait aujourd&#8217;hui, demain la merde aura bon go&#251;t.</p><p style="text-align: justify;">Tass&#233; sur sa chaise, Richard se sentait honteux et mal dans sa peau ; pas assez courageux cependant pour se lever et foutre le camp. &#199;a faisait plusieurs heures d&#233;j&#224; qu&#8217;il avait renonc&#233; &#224; une soir&#233;e sans exc&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Le neveu du libraire n&#8217;&#233;tait m&#234;me pas saoul. Bien qu&#8217;il e&#251;t bu le m&#234;me nombre de bouteilles qu&#8217;Antoine, il n&#8217;&#233;tait parvenu qu&#8217;&#224; avoir le vin triste.</p><p style="text-align: justify;">Le petit M&#232;ge, derri&#232;re son comptoir, n&#8217;avait pas fait qu&#8217;avaler de l&#8217;eau de source lui non plus. Il se marrait tellement qu&#8217;il en avait oubli&#233; de baisser son rideau de fer. Ce qui, habituellement, signifiait pour les flics en patrouille, les intrus et les &#233;gar&#233;s de passage, qu&#8217;il &#233;tait trop tard pour les accueillir. &#199;a voulait dire aussi que ce qui se passait alors dans son bouchon &#233;tait une soir&#233;e strictement priv&#233;e, entre amis.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; cause de cet oubli qu&#8217;une dizaine de jeunes gens &#8211; qu&#8217;aucun des habitu&#233;s ne connaissait &#8211; entra, en coup de vent. M&#232;ge, habituellement plus rapide, n&#8217;eut pas le temps de les en emp&#234;cher.</p><p style="text-align: justify;">Interrompu en plein discours, Antoine toisa d&#8217;un &#339;il lourd et pas commode le petit groupe qui h&#233;sitait encore entre s&#8217;installer ou ressortir de suite. L&#8217;allure g&#233;n&#233;rale des gar&#231;ons et des filles dut lui plaire. D&#8217;un geste large, le libraire d&#233;signa les deux tables libres.</p><p style="text-align: justify;">&#192; c&#244;t&#233; de la leur. L&#224; o&#249; Richard Lassagne &#233;tait assis.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Prenez place, jeunes gens. Nous d&#233;battons de choses graves et votre avis nous int&#233;resse. M&#232;ge ! Sers-leur &#224; boire. Ce qu&#8217;ils veulent ! C&#8217;est moi qui r&#233;gale !</p><p style="text-align: justify;">Cette soudaine et inhabituelle g&#233;n&#233;rosit&#233; du libraire surprit le patron du troquet qui resta sans bouger derri&#232;re son comptoir, cherchant du regard l&#8217;approbation du neveu.</p><p style="text-align: justify;">Richard se leva de sa chaise pour retenir son oncle qui tanguait comme un chalutier de haute mer en s&#8217;approchant des jeunes gens. Du coup, son visage passa de l&#8217;ombre enfum&#233;e du fond du bistro &#224; la lumi&#232;re crue d&#8217;une des lampes qui &#233;clairaient le centre de la salle.</p><p style="text-align: justify;">Dans le groupe des nouveaux arriv&#233;s, une fille poussa un cri.</p><p style="text-align: justify;">Un hurlement incroyablement aigu, terrible, qui les figea tous sur place. Sauf Antoine qui continuait &#224; faire de grands gestes, ne se rendant plus compte de grand-chose.</p><p style="text-align: justify;">Pr&#232;s de la porte, les nouveaux venus se penchaient tout autour du corps d&#8217;une jeune femme rousse, allong&#233;e de tout son long sur le carrelage.</p><p style="text-align: justify;">Comme une vague, au fond de la salle, les habitu&#233;s, pour voir, se lev&#232;rent &#224; leur tour. Morte ou &#233;vanouie ?</p><p style="text-align: justify;">Il fut le premier &#224; r&#233;agir. Richard poussa Antoine droit sur la porte. Au passage, sans s&#8217;arr&#234;ter, il plongea la main dans la poche de son pantalon de toile pour en sortir deux billets qu&#8217;il jeta en vrac sur le comptoir.</p><p style="text-align: justify;">Derri&#232;re le groupe de jeunes qui s&#8217;affairaient autour de la fille, M&#232;ge eut &#224; peine le temps d&#8217;apercevoir la nuque d&#8217;Antoine et celle de son neveu.</p><p style="text-align: justify;">Ils franchissaient la porte au pas de course.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ! Attends ! Ta monnaie ?</p><p style="text-align: justify;">Le bistrotier, plus assez frais pour leur cavaler au cul, prit &#231;a pour une urgence. C&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; &#224; Antoine quand, comme ce soir, le trop-plein de son estomac lui jouait des tours. Pas grave, demain le libraire et lui feraient leurs comptes.</p><p style="text-align: justify;">Le temps de glisser les deux billets dans sa caisse, un torchon propre et une carafe d&#8217;eau glac&#233;e &#224; la main, le petit M&#232;ge fit le tour de son comptoir. Pas content du tout que ceux-l&#224; soient venus interrompre une soir&#233;e qui se passait si bien avant qu&#8217;ils ne d&#233;barquent. Il se pencha sur la jolie rousse, &#233;tal&#233;e dans la sciure.</p><p style="text-align: justify;">Elle commen&#231;ait &#224; revenir &#224; elle.</p><h4 style="text-align: justify;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire du feuilleton</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Promenade littéraire "Librairie des Pentes"]]></title><description><![CDATA[Marchez dans les pas des personnages de Librairie des Pentes.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/promenade-litteraire-librairie-des</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/promenade-litteraire-librairie-des</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 17:14:32 GMT</pubDate><enclosure 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vivant.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/bienvenue-sur-lol-litteratude-on</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/bienvenue-sur-lol-litteratude-on</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 16:57:23 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!9IlZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff8e16e09-05b6-4b2c-90ff-6e2b4ea82954_1717x916.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!9IlZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff8e16e09-05b6-4b2c-90ff-6e2b4ea82954_1717x916.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" class="lucide lucide-maximize2 lucide-maximize-2"><polyline points="15 3 21 3 21 9"></polyline><polyline points="9 21 3 21 3 15"></polyline><line x1="21" x2="14" y1="3" y2="10"></line><line x1="3" x2="10" y1="21" y2="14"></line></svg></button></div></div></div></a></figure></div><p><em>Explorer tout ce que la litt&#233;rature donne &#224; l'humain : romans, nouvelles, critiques, imaginaires et fronti&#232;res du vivant.</em></p><p>Bonne lecture.</p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Hervé Fabre-Morini]]></title><description><![CDATA[L&#8217;h&#233;ritier politique]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/herve-fabre-morini</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/herve-fabre-morini</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 12:11:50 GMT</pubDate><enclosure 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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May 2026 12:06:52 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png 424w, 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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May 2026 12:03:33 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png 424w, 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GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!xU6g!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F1cf5fd7a-959f-47f9-b3fd-0623d69ecbc2_1761x893.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!xU6g!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F1cf5fd7a-959f-47f9-b3fd-0623d69ecbc2_1761x893.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!xU6g!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F1cf5fd7a-959f-47f9-b3fd-0623d69ecbc2_1761x893.png 424w, 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Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 11:55:48 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!Mqo5!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd682d87b-265b-4be7-b33e-a1c77d53231f_1539x1022.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!Mqo5!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd682d87b-265b-4be7-b33e-a1c77d53231f_1539x1022.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!Mqo5!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd682d87b-265b-4be7-b33e-a1c77d53231f_1539x1022.png 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class="image-link-expand"><div class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" 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isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/richard-lassagne</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 11:50:52 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!HvHF!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2267b8a0-0e62-40f6-91da-1252eb26e11e_1682x935.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!HvHF!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2267b8a0-0e62-40f6-91da-1252eb26e11e_1682x935.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 09:41:53 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!tbIa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fe6609f08-a931-4b0f-8d99-306caef19ca6_1451x1084.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!tbIa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fe6609f08-a931-4b0f-8d99-306caef19ca6_1451x1084.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!tbIa!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fe6609f08-a931-4b0f-8d99-306caef19ca6_1451x1084.png 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