<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[L.O.L Littératude On Line]]></title><description><![CDATA[Explorer tout ce que la littérature donne à l'humain : romans, nouvelles, critiques, imaginaires et frontières du vivant. Un lieu où les mots dialoguent avec la science, la philosophie, l'art et les grandes questions de notre temps.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png</url><title>L.O.L Littératude On Line</title><link>https://www.litteratudeonline.fr</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Tue, 15 Sep 2026 19:44:30 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://www.litteratudeonline.fr/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Didier Langlois]]></copyright><language><![CDATA[fr]]></language><webMaster><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Didier Langlois]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Didier Langlois]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[didierlanglois@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Didier Langlois]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[Chapitre 11]]></title><description><![CDATA[Au matin des ruines]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-11</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-11</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 20 Aug 2026 22:01:51 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire de </a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des Pentes</a></em></p><p>Plus un nuage. Un ciel gris acier. Par contraste, vers cinq heures du matin - pas m&#234;me une heure apr&#232;s la fin du d&#233;luge -, il faisait presque frisquet sur la ville.</p><p style="text-align: justify;">Rue Pouteau, la grande &#233;chelle et le plus gros du mat&#233;riel des pompiers venaient de r&#233;int&#233;grer leur caserne. Il y avait urgence. Il leur fallait repartir aussi vite pomper l&#8217;eau des caves inond&#233;es dans la presqu&#8217;&#238;le. Seuls trois hommes veillaient sur les d&#233;bris calcin&#233;s, qui fumaient encore par endroit.</p><p style="text-align: justify;">Il ne restait rien ou pas grand-chose de la Librairie des pentes et du petit immeuble. Juste un grand trou, rempli de formes noires, impossibles &#224; identifier.</p><p style="text-align: justify;">Pour se tenir &#233;veill&#233;, un groupe de flics en uniforme se passaient en douce les bonnes feuilles ou les illustrations des bouquins de cul. Ils les avaient ramass&#233;es sur les deux gros tas de d&#233;bris d&#233;goulinants de flotte. Les pompiers les avaient balanc&#233;es sur la chauss&#233;e pour priver l&#8217;incendie de combustible.</p><p style="text-align: justify;">Au centre du foyer, deux hommes, en combinaison blanche, gant&#233;s de caoutchouc, fouillaient m&#233;ticuleusement les d&#233;combres.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;inspecteur Rigolier de la police scientifique sortit du grand trou noir. Il tenait un sac de plastique rouge &#224; la main. Il se dirigea droit sur la Safrane noire, gar&#233;e un peu plus bas dans la rue. Il attendit que la vitre s&#8217;abaisse de quelques centim&#232;tres pour se pencher vers le visage tendu par la fatigue, qui venait d&#8217;appara&#238;tre &#224; la fen&#234;tre.</p><p style="text-align: justify;">- Nous n&#8217;avons retrouv&#233; qu&#8217;un seul corps, monsieur le principal.</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me s&#8217;il ne le laissa pas para&#238;tre, l&#8217;inspecteur Jean-Marc Rigolier reconnut tout de suite le type assis &#224; cot&#233; du principal. Depuis un mois, son portrait s&#8217;&#233;talait sur toutes les fa&#231;ades du quartier o&#249; il habitait.</p><p style="text-align: justify;">Fabre-Morini se pencha en avant pour l&#8217;interpeller directement.</p><p style="text-align: justify;">- Il s&#8217;agit d&#8217;un homme ou d&#8217;une femme ?</p><p style="text-align: justify;">- Impossible de r&#233;pondre &#224; cette question monsieur. Le corps est totalement carbonis&#233;. De la cendre et quelques os.</p><p style="text-align: justify;">- Tout de m&#234;me, entre un homme et une femme ?</p><p style="text-align: justify;">- Pas dans ce cas monsieur. Avec tous ces bouquins, un feu comme celui-l&#224; peut atteindre 1200 degr&#233;s et il ne manquait pas de combustible.</p><p style="text-align: justify;">Le principal parut en avoir assez de cette attente.</p><p style="text-align: justify;">- La marque de la voiture ?</p><p style="text-align: justify;">- Une Mercedes, monsieur le principal.</p><p style="text-align: justify;">- Je vous remercie inspecteur. Poursuivez votre travail.</p><p style="text-align: justify;">Le principal n&#8217;attendit m&#234;me pas que Rigolier s&#8217;&#233;loigne pour se tourner ver l&#8217;ex-futur d&#233;put&#233;. Il posa doucement sa main sur la manche de son veston bleu marine.</p><p style="text-align: justify;">- Je suis d&#233;sol&#233;, Herv&#233;. Mais je suis oblig&#233; de vous demander de quitter ma voiture. Nous n&#8217;avons aucune marge de man&#339;uvre, c&#8217;est Van der Spui qui vient de prendre en charge l&#8217;instruction de cette affaire. Sa r&#233;putation n&#8217;est plus &#224; faire.</p><p style="text-align: justify;">- Je comprends. Mais...</p><p style="text-align: justify;">- Je suis vraiment d&#233;sol&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Fabre-Morini n&#8217;avait vraiment pas l&#8217;air dans son assiette. Il lui fallut un bon bout de temps avant qu&#8217;il &#233;merge et se d&#233;cide &#224; ouvrir la porte de la voiture. Troubl&#233; ? Il devait l&#8217;&#234;tre. Au point d&#8217;en oublier de serrer la main du haut fonctionnaire.</p><p style="text-align: justify;">Mais le commissaire principal s&#8217;en moquait. Pour lui, c&#8217;&#233;tait clair. Apr&#232;s ce qui venait de se passer cette nuit, Fabre-Morini &#233;tait cuit. Calcin&#233; jusqu&#8217;&#224; la tige.</p><p style="text-align: justify;">Dans la rue d&#233;serte Herv&#233; Fabre-Morini, pensif, marcha une bonne cinquantaine de m&#232;tres pour remonter jusqu&#8217;&#224; une place encombr&#233;e de v&#233;hicules gar&#233;s dans tous les sens.</p><p style="text-align: justify;">Pensif, mais pas triste du tout en fait !</p><p style="text-align: justify;">Pour un fauteuil de premier adjoint que lui avaient r&#233;serv&#233; ses &#171; amis &#187; dans le prochain conseil municipal, il leur faudrait trouver quelqu&#8217;un d&#8217;autre. Bien entendu, il ne l&#8217;avouerait jamais &#224; personne, mais en d&#233;finitive, &#231;a le soulageait vraiment que tout &#231;a se termine de cette fa&#231;on. S&#8217;il s&#8217;&#233;tait lanc&#233; dans la politique, c&#8217;&#233;tait uniquement pour r&#233;pondre aux souhaits de la Famille. En l&#8217;occurrence Mamita et &#201;douard. De tous les fauteuils qu&#8217;on pouvait lui proposer, le seul qui l&#8217;int&#233;ressait c&#8217;&#233;tait le sien. Celui qui l&#8217;attendait dans son salon. Avec son chien, ses livres et sa Bertile, la grosse endive.</p><p style="text-align: justify;">Le triste Herv&#233; Fabre-Morini composa un num&#233;ro sur son portable. D&#232;s qu&#8217;il l&#8217;eut en ligne, il prit le ton d&#8217;un homme &#224; bout de nerfs, au bout du rouleau. Rien que pour faire chier son petit fr&#232;re ch&#233;ri.</p><p style="text-align: justify;">- &#201;douard. &#199;a se passe mal... tr&#232;s mal ! Il faut faire quelque chose. Tr&#232;s vite.</p><p style="text-align: justify;">Il eut envie de rire lorsque son fr&#232;re commen&#231;a &#224; crier de sa voix de fausset &#224; l&#8217;autre bout du fil.</p><p style="text-align: justify;">Les deux hommes que Bruno Bouchet avait recrut&#233;s pour r&#233;gler son compte &#224; l&#8217;&#233;crivain se nommaient Manuel de Olivera dos Santos et Sa&#239;d Beklouf&#239;. Pour fr&#233;quenter les clubs de Hell&#8217;s ou de Bandidos de la r&#233;gion, la dominante raciale euro-centr&#233;e &#233;tait de rigueur. C&#8217;est pour cette raison que Sa&#239;d se faisait appeler Cid.</p><p style="text-align: justify;">Depuis leur plus petite enfance, parce qu&#8217;ils &#233;taient n&#233;s dans une banlieue &#224; probl&#232;mes, Cid et Manu se prenaient pour des terreurs. Mais ce soir-l&#224;, apr&#232;s ce qui venait de se passer &#224; Ainay, Manu se sentait perdu. C&#8217;&#233;tait sans doute un peu tard pour se rendre compte qu&#8217;il n&#8217;&#233;tait pas fait pour une carri&#232;re d&#8217;ennemi public num&#233;ro l, 2, 3 ou m&#234;me 172... Il venait de perdre d&#233;finitivement son meilleur copain, ses dents de devant (les coups de pied qu&#8217;il avait encaiss&#233;s dans l&#8217;atelier de la rue des Puits-Gaillot) et toutes ses illusions.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a faisait beaucoup dans une m&#234;me soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est pour &#231;a que, lorsqu&#8217;il avait aper&#231;u le type et la fille qui sortaient, bras dessus bras dessous, de la traboule de la rue Lemot, il avait tourn&#233; la t&#234;te. Dans la direction oppos&#233;e. Pour voir si les deux salauds ne s&#8217;apercevaient de rien. &#199;a ne risquait pas. Ils &#233;taient bien trop occup&#233;s &#224; foutre le feu &#224; la Mercedes.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s quoi, Manu avait tourn&#233; les talons pour redescendre en courant jusqu&#8217;aux Terreaux. Et r&#233;cup&#233;rer sa moto. Comme il avait ses papiers sur lui, de l&#224;, il avait fonc&#233; droit sur la fronti&#232;re espagnole. L&#8217;acompte que lui avait fil&#233; Bruno lui permettrait tout juste de se payer des sandwichs et l&#8217;essence jusqu&#8217;&#224; Porto.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;h&#244;tesse de l&#8217;air souriait lorsqu&#8217;elle vint leur proposer de la lecture. Il ne restait qu&#8217;un exemplaire d&#8217;un journal de Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Ils eurent le temps de lire l&#8217;article qui tenait deux pages enti&#232;res. Le plus marrant pour Antoine - s&#8217;il pouvait y avoir quelque chose de comique dans cette histoire -, c&#8217;est qu&#8217;il avait eu l&#8217;impression de lire une autre histoire. Une qu&#8217;il ne connaissait pas ou tout au moins, qui n&#8217;&#233;tait pas tout &#224; fait la sienne. Pourtant, tout &#233;tait l&#224;. La vie et la carri&#232;re litt&#233;raire de Richard. Sur laquelle, d&#8217;ailleurs, le journaliste qui signait l&#8217;article n&#8217;&#233;tait pas tendre.</p><p style="text-align: justify;">La seconde partie de l&#8217;article &#233;tait trait&#233;e dans le mode soft. Tout en douceur. Le journaliste insistait tout particuli&#232;rement sur la place &#233;minente que la Famille Fabre-Morini occupait au sein de la grande bourgeoisie lyonnaise. Dans la derni&#232;re partie, on &#233;voquait des choses, on b&#226;tissait des hypoth&#232;ses, mais tout &#231;a avec des pincettes et pas mal de r&#233;v&#233;rences. Antoine pensa qu&#8217;il &#233;tait possible que ce journal appart&#238;nt, tout ou partie, &#224; la Famille. Il &#233;tait clair que pour le journaliste, le vrai coupable, celui qu&#8217;on pouvait en tout cas charger comme une mule, c&#8217;&#233;tait l&#8217;homme reptile, Salustre de Marasson. Celui qui avait trahi ignominieusement l&#8217;amiti&#233; et la confiance que lui portait Herv&#233; Fabre-Morini et sa Famille.</p><p style="text-align: justify;">On parlait peu de Bruno Bouchet. Sinon en le faisant passer pour un d&#233;bile, drogu&#233;, victime fascin&#233;e par la personnalit&#233; trouble de son copain aristocrate.</p><p style="text-align: justify;">Qu&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini se f&#251;t retir&#233; de cette &#233;lection, pour le journaliste si bien pensant, c&#8217;&#233;tait &#231;a la vraie catastrophe. Ne voulant pas terminer par cette mauvaise nouvelle, il se r&#233;jouissait de savoir que les Lyonnais, qui ne m&#233;ritaient pas &#231;a, reconduiraient tr&#232;s certainement la majorit&#233; au pouvoir dans son ensemble.</p><p style="text-align: justify;">Le viol de Pilar ? On en parlait aussi. Juste pour dire que c&#8217;&#233;tait bien dommage... que cette fille se soit trouv&#233;e l&#224; et qu&#8217;&#224; cause d&#8217;elle, toute cette histoire soit arriv&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Antoine n&#8217;eut pas le courage de lire l&#8217;article jusqu&#8217;au bout. Il en avait marre. D&#233;finitivement marre.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s l&#8217;enterrement de Richard, ils avaient pris le premier avion pour Barcelone. Deux allers simples.</p><p style="text-align: justify;">Avant l&#8217;atterrissage, Antoine fouilla dans son portefeuille pour en sortir sa carte d&#8217;identit&#233;. Coll&#233; au morceau de carton plastifi&#233;, pli&#233; en quatre, un papier jauni par l&#8217;&#226;ge tomba sur ses genoux.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;&#233;tait un po&#232;me que Richard avait recopi&#233; de m&#233;moire quand il apprenait &#224; lire et &#224; &#233;crire, lorsqu&#8217;il vivait encore &#224; Brignais avec ses parents. Ce cadeau, c&#8217;&#233;tait le premier et le seul que son neveu lui ait fait de toute sa vie.</p><p style="text-align: center;"><em>Vertige</em></p><p style="text-align: center;"><em>une fler voul&#233; atindre le sol&#233;ie</em></p><p style="text-align: center;"><em>elle se oss&#233; sur sa tige au d&#233;triman de sa corole</em></p><p style="text-align: center;"><em>de ses feuilles et de son tin.</em></p><p style="text-align: center;"><em>Un jur jir&#233; den le sol&#233;ie se r&#233;p&#233;t&#233; la fler</em></p><p style="text-align: center;"><em>juqu&#8217;o au joure ou le van lui fi p&#233;rd la t&#233;te</em></p><p style="text-align: right;"><em>Madel&#233;ne Lefloc</em></p><p style="text-align: justify;">Toute l&#8217;histoire du gone &#233;tait l&#224;, d&#233;j&#224; &#233;crite. Il suffisait de lire.</p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire de </a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des Pentes</a></em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 10]]></title><description><![CDATA[Le feu dans la pente]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-10</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-10</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 13 Aug 2026 22:02:20 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire de</a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes"> Librairie des Pentes</a></em></p><p>Apr&#232;s le cin&#233;, dans l&#8217;appartement, au premier regard qu&#8217;ils avaient &#233;chang&#233;, le libraire comprit que cette fois, pour se d&#233;filer, ce ne serait pas facile. Il prit aussit&#244;t pr&#233;texte d&#8217;un d&#233;but de migraine pour se laisser tomber sur le divan. Il se renversa sur le c&#244;t&#233; pour fouiller &#224; son aise dans un cendrier rempli &#224; ras bord et y r&#233;cup&#233;rer le plus long m&#233;got, qu&#8217;il s&#233;lectionna soigneusement avant de l&#8217;allumer.</p><p>- Ce film et la chaleur, &#231;a m&#8217;a fil&#233; un mal de but pas possible.</p><p>Pilar le d&#233;visagea sans parvenir &#224; comprendre cette nouvelle expression.</p><p>- Mal de t&#234;te ! J&#8217;ai mal au cr&#226;ne. Faut que j &#8216;aille boire un coup et manger un morceau. Tu viens ?</p><p>- Tu ne veux pas qu&#8217;on reste l&#224; ? Je te ferai le manger.</p><p>- &#192; part les bouquins, y&#8217;a rien &#224; bouffer ici. Tu viens ?</p><p>Un instant il craignit qu&#8217;elle ne lui dise qu&#8217;elle n&#8217;avait pas faim et qu&#8217;elle rentrait chez elle, pour le laisser se reposer, puisqu&#8217;il avait mal &#224; la t&#234;te !</p><p>Pilar reposa simplement le livre quelle faisait semblant de lire pour s&#8217;&#233;tirer de tout son long. &#192; la d&#233;rob&#233;e, Antoine lorgna du coin de l&#8217;&#339;il les petits seins aux bouts pointus, le ventre plat bord&#233; par des hanches un peu trop maigres pour son go&#251;t qui saillaient sous le jersey de coton noir. Malgr&#233; lui, &#231;a le fit soupirer un grand coup. Pilar ne put s&#8217;emp&#234;cher de sourire.</p><p>Il prit bien garde de ne pas la fr&#244;ler en descendant l&#8217;escalier et continua &#224; mettre de l&#8217;air entre eux sur le trottoir.</p><p>Chez M&#232;ge, o&#249; il osa l&#8217;entra&#238;ner, Pilar rit beaucoup. C&#8217;est principalement ce qu&#8217;elle ne cessa de faire pendant tout le reste de la soir&#233;e. Tout le temps qu&#8217;Antoine mit &#224; lui raconter comment les choses s&#8217;&#233;taient pass&#233;es boulevard des Belges et par la suite, au meeting de Villeurbanne. Pour que Pilar continu&#226;t de rire, le libraire omit de lui rapporter quelques d&#233;tails. Des choses qui auraient pu faire comprendre &#224; la jeune femme que Gueule de ca&#239;man et ses hommes ne s&#8217;en tiendraient pas l&#224;. Qu&#8217;il ne fallait surtout pas croire qu&#8217;ils rendraient les armes sans auparavant avoir tent&#233; un coup tordu.</p><p>Sans doute parce que en temps normal il &#233;tait l&#226;che et peureux, Richard n&#8217;&#233;tait pas facile &#224; surprendre. Il se m&#233;fiait de tout. Pour cet imaginatif, tout pouvait &#234;tre un danger et, &#224; ce titre, ce devait d&#8217;&#234;tre &#233;vit&#233; &#224; tout prix.</p><p>En garant sa Mercedes le long du trottoir, bien qu&#8217;il f&#251;t tr&#232;s press&#233;, l&#8217;&#233;crivain prit le temps d&#8217;examiner la rue.</p><p>Dans le r&#233;troviseur, &#224; une quinzaine de m&#232;tres, il remarqua deux motards casqu&#233;s. Accroupis devant une &#233;norme moto, ils s&#8217;affairaient sur le moteur rutilant de chromes.</p><p>En temps normal, il aurait certainement remarqu&#233; que les deux hommes &#233;taient pench&#233;s sur un engin flambant neuf. Portant encore sur la plaque une immatriculation temporaire inscrite &#224; la craie blanche. Mais ce soir-l&#224;, Richard &#233;tait bien trop pr&#233;occup&#233; par son rendez-vous avec &#201;douard. Celui des Fabre-Morini qu&#8217;il aimait le moins et qu&#8217;il craignait le plus.</p><p>Moins anxieux, Richard aurait imm&#233;diatement suppos&#233; que ces deux types pouvaient simuler une panne. Qu&#8217;ils attendaient qu&#8217;un quidam quelconque sorte de sa voiture pour lui sauter dessus dans cette ruelle d&#233;serte.</p><p>C&#8217;est exactement ce qui se produisit quand il passa &#224; cot&#233; d&#8217;eux dans la voie priv&#233;e pour aller sonner &#224; la grille de la porte d&#8217;entr&#233;e de l&#8217;h&#244;tel particulier.</p><p>Le plus grand se jeta sur lui par-derri&#232;re pour l&#8217;immobiliser. Le second, plus petit, leva brusquement les deux bras pour lui balancer un sac poubelle grand ouvert sur le haut du cr&#226;ne.</p><p>Richard Lassagne eut l&#8217;impression qu&#8217;une bouche noire et monstrueuse engloutissait sa t&#234;te en une seule goul&#233;e.</p><p>Lorsque le bord du sac atteignit les clavicules, le malfrat resserra sa prise autour du cou de l&#8217;&#233;crivain.</p><p style="text-align: justify;">Richard n&#8217;&#233;tait pas un ambitieux, mais il avait les dents longues. Particuli&#232;rement les dents de devant. Son dentiste lui avait d&#233;j&#224; propos&#233;, pour plus d&#8217;esth&#233;tique, de les lui limer de quelques millim&#232;tres. Ce qui se faisait beaucoup, depuis quelques ann&#233;es, en affaires et en politique.</p><p style="text-align: justify;">Quand l&#8217;&#233;crivain se retrouva aveugl&#233; par le sac, il referma brusquement la m&#226;choire et parvint &#224; mordre le plastique tendu devant sa bouche grande ouverte. Ses incisives, coupantes comme des lames de couteau, lui sauv&#232;rent la vie. L&#8217;enveloppe souple se fendit sur une bonne dizaine de centim&#232;tres. Pas suffisamment pour qu&#8217;il puisse y voir clair, mais assez pour lui permettre de reprendre son souffle qui commen&#231;ait s&#233;rieusement &#224; lui manquer.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain n&#8217;&#233;tait pas un physique. Mais il pesait tout de m&#234;me pr&#232;s de cent kilos. Le plus grand de ses deux assaillants, qui lui bloquait les bras, se rendit compte qu&#8217;il ne le retiendrait plus tr&#232;s longtemps. D&#8217;un coup d&#8217;&#233;paule, Richard le fit rouler sur le c&#244;t&#233;. L&#8217;homme bascula en arri&#232;re. Malgr&#233; la protection du casque int&#233;gral, sa nuque tapa un m&#233;chant coup contre le mur de pierre de taille. Sonn&#233;, le tueur roula sur le trottoir, &#233;tal&#233; pour le compte.</p><p style="text-align: justify;">Le second assaillant, qui maintenait toujours le sac plastique autour du cou de l&#8217;&#233;crivain, commit l&#8217;erreur de vouloir affermir sa prise. Richard, qui maintenant pouvait respirer librement, commen&#231;a par arracher de ses deux mains libres les restes du film de polypropyl&#232;ne et d&#233;gagea sa bouche, son nez, puis son &#339;il droit.</p><p style="text-align: justify;">Son agresseur prit peur. Il tenta de bloquer la jambe droite de l&#8217;&#233;crivain pour le faire chuter.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;id&#233;e &#233;tait bonne mais, une fois encore, le poids et la corpulence de Richard Lassagne jou&#232;rent en sa faveur. Sans m&#234;me pr&#233;m&#233;diter son geste, il projeta de toutes ses forces ses deux mains en avant pour repousser violemment son assaillant. Plus l&#233;ger d&#8217;une trentaine de kilos, le motard partit s&#8217;affaler de tout son long, le corps sur le trottoir, la t&#234;te renvers&#233;e dans le caniveau. Encore &#224; demi aveugl&#233; par les restes du sac de plastique, Richard s&#8217;emp&#234;tra dans les jambes de son adversaire, perdit l&#8217;&#233;quilibre et chuta lourdement sur le haut du torse du malfrat. De tout son poids. L&#8217;&#233;paule la premi&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Il y eut un craquement sec. L&#8217;homme poussa un hurlement tr&#232;s bref, &#233;touff&#233; par la visi&#232;re du casque. Sous la violence du choc, sa colonne vert&#233;brale venait de c&#233;der &#224; la hauteur des cervicales.</p><p style="text-align: justify;">Tu&#233; net. Le coup du lapin.</p><p style="text-align: justify;">Richard bondit, comme m&#251; par un ressort, et parvint cette fois &#224; se d&#233;barrasser presque compl&#232;tement des restes du sac poubelle. Le c&#339;ur battant la gigue, il enjamba le plus grand de ses agresseurs, toujours allong&#233; sur le trottoir.</p><p style="text-align: justify;">Pour se sauver, il ne lui restait plus qu&#8217;&#224; courir &#224; toutes jambes vers la porte coch&#232;re de l&#8217;h&#244;tel particulier.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain &#233;tait fier de lui, persuad&#233; qu&#8217;il allait s&#8217;en sortir. Il venait d&#8217;accomplir un exploit digne de ses h&#233;ros de roman les plus t&#233;m&#233;raires.</p><p style="text-align: justify;">Planqu&#233; depuis le d&#233;but au coin de la rue, Bruno Bouchet avait tout enregistr&#233;. Il fon&#231;a. Sachant que, de toute fa&#231;on, Lassagne, il fallait le finir. L&#224;, sur place, et tr&#232;s vite.</p><p style="text-align: justify;">Avant qu&#8217;il n&#8217;ait pu sonner et donner le pet pour ameuter le voisinage.</p><p style="text-align: justify;">Les poumons en feu, le c&#339;ur battant la chamade, Richard reprenait son souffle &#224; l&#8217;angle de la porte d&#8217;entr&#233;e du petit immeuble avant d&#8217;appuyer sur le bouton de la sonnette. Il n&#8217;entendit pas Bruno Bouchet arriver derri&#232;re lui. Il n&#8217;eut m&#234;me pas le temps de tourner la t&#234;te.</p><p style="text-align: justify;">Le culturiste appuya la pointe dans le bas du dos, sous la derni&#232;re c&#244;te flottante. Un coup sec, en remontant. Sa main tremp&#233;e de sueur coll&#233;e sur la bouche de l&#8217;&#233;crivain.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;odeur rance de ses cheveux natt&#233;s et son haleine f&#233;tide, charg&#233;e d&#8217;alcool, le trahirent. &#192; la toute derni&#232;re seconde de sa vie, Richard Lassagne devina qui l&#8217;assassinait. Effil&#233; comme une ba&#239;onnette, le fer &#224; b&#233;ton de 28 cm fr&#244;la un bout du gros intestin avant de transpercer le foie. Au passage, il accrocha un bout d&#8217;estomac. Il ne s&#8217;arr&#234;ta que lorsqu&#8217;il eut perfor&#233; le c&#339;ur de part en part. L&#8217;avantage d&#8217;utiliser un outil pareil ? Bien mani&#233;, c&#8217;&#233;tait la mort foudroyante. H&#233;morragie interne. Pas une goutte de sang &#224; l&#8217;ext&#233;rieur du poignard&#233;. Du beau boulot. Le surineur croate qui lui avait refil&#233; le tuyau, en Centrale, ne lui avait pas racont&#233; de connerie.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet &#233;tait furax. Un peu contre lui. Beaucoup contre Cid, celui qui venait de passer l&#8217;arme &#224; gauche. Un mec du Midi, qu&#8217;il connaissait de loin, qui faisait &#233;quipe depuis quelque temps avec Manu.</p><p style="text-align: justify;">Manu, il avait d&#233;j&#224; travaill&#233; avec lui sur un casse. Sur ce premier coup, le portos avait conduit la tire comme un chef, et comme tout s&#8217;&#233;tait bien pass&#233;, Bruno avait d&#233;cid&#233; de faire appel &#224; lui pour ce coup-l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Quand tout &#224; l&#8217;heure, il avait retrouv&#233; ces chariots sur le parking d&#8217;une buvette des bords de Sa&#244;ne, ils avaient vraiment l&#8217;air d&#8217;en vouloir. Et quand il leur avait expliqu&#233; ce qu&#8217;il attendait d&#8217;eux, ils avaient eu l&#8217;air de trouver &#231;a dans leurs cordes.</p><p style="text-align: justify;">Tu parles de cons ces deux-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet s&#8217;en voulait de ne pas s&#8217;&#234;tre suffisamment m&#233;fi&#233; de mecs qui pr&#233;f&#233;raient les Japonaises &#224; l&#8217;Harley. &#199;a ne pouvait pas &#234;tre des fiables. La preuve ! Parce que, &#224; deux, pour asphyxier un mec avec un sac poubelle, la surprise en plus, c&#8217;&#233;tait pas la mort, bordel !</p><p style="text-align: justify;">S&#8217;il avait engag&#233; ces deux nazes, c&#8217;&#233;tait pour ne pas se faire rep&#233;rer par le cocu. Parce que Richard Lassagne et lui se connaissaient. Ils s&#8217;&#233;taient m&#234;me parl&#233; plusieurs fois au cours des r&#233;unions o&#249; il avait donn&#233; un coup de main pour la s&#233;curit&#233;, pendant ces derni&#232;res semaines.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est pour &#231;a qu&#8217;il n&#8217;avait pas voulu prendre le risque que Lassagne le rep&#232;re avant de lui sauter dessus. Il aurait pu se m&#233;fier. C&#8217;est pour &#231;a qu&#8217;il avait voulu que les deux autres op&#232;rent &#224; sa place.</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il regrettait surtout, Bruno Bouchet, c&#8217;&#233;tait son plan. Un plan qu&#8217;il qualifiait de vachement bon. L&#8217;id&#233;e du sac poubelle, il l&#8217;avait ramen&#233;e des States. Un tueur avait zigouill&#233; un mec avec un sac plastique, &#224; lui tout seul. Il l&#8217;avait vu aux infos &#224; la t&#233;l&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La t&#233;l&#233; et la poudre, pour avoir des id&#233;es, le motard en consommait &#233;norm&#233;ment. D&#8217;ailleurs, pour se redonner un peu de c&#339;ur au ventre, il s&#8217;en refila une p&#8217;tite dose.</p><p style="text-align: justify;">Pour se remplir les narines, en ce qui le concernait, c&#8217;&#233;tait rapide et peu compliqu&#233; : il ouvrait son k&#233;pa et hop ! Un grand coup &#224; droite. Hop ! Un grand coup &#224; gauche. Hop ! Rempli comme une sulfateuse, des narines aux sinus. Imm&#233;diatement pr&#234;t &#224; l&#8217;emploi. Quelquefois, il en saignait du pif.</p><p style="text-align: justify;">Gr&#226;ce aux effets de la drogue, Bruno Bouchet r&#233;fl&#233;chissait plus vite et se rendait bien compte que son plan super bal&#232;ze ne valait plus un clou. Plus moyen de faire passer la mort du cocu pour une noyade, et d&#8217;aller le balancer dans un &#233;tang des Dombes, comme il l&#8217;avait pr&#233;vu. Mais il fallait encore assurer. Parce que &#231;a n&#8217;&#233;tait pas fini pour ce soir. Loin de l&#224;. En plus, maintenant, il allait falloir qu&#8217;il improvise.</p><p style="text-align: justify;">Manu, l&#8217;amateur de Japonaises, venait de se relever derri&#232;re son dos. Bruno trouva une nouvelle raison de se mettre en col&#232;re : au lieu de venir lui donner un coup de main, ce con g&#233;missait comme une tapette. &#192; cause de son copain Cid, &#224; qui l&#8217;&#233;crivain avait p&#233;t&#233; la tronche !</p><p style="text-align: justify;">- Bon ! Les conneries &#231;a suffit. Maintenant on range ! T&#8217;arr&#234;tes de chialer et tu te magnes de me donner un coup de main ! Prends-le par les pieds. Celui-l&#224; on va le charger dans le coffre de sa grosse allemande.</p><p style="text-align: justify;">Pour Cid, le copain de Manu, Bruno Bouchet eut l&#8217;id&#233;e du si&#232;cle. Il l&#8217;installa &#224; califourchon sur sa Kawa et mit l&#8217;engin en marche. Apr&#232;s quoi, il passa la premi&#232;re. II prit tout son temps pour bien viser avant de rel&#226;cher l&#8217;embrayage.</p><p style="text-align: justify;">Il aurait voulu mieux faire qu&#8217;il n&#8217;y serait pas arriv&#233;. La ZX9RI bondit en avant, directement sur le trottoir. Elle se coucha sur le cot&#233; droit, en glissant sur cinq bons m&#232;tres, le corps de son propri&#233;taire coinc&#233; dessus, avant d&#8217;aller taper tr&#232;s fort contre le mur d&#8217;enceinte d&#8217;un parc priv&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Putain, j&#8217;suis un bon !</p><p style="text-align: justify;">Super maquillage. Fier de lui, Bruno Bouchet pensa que pour les keufs, &#231;a ne ferait pas un pli. Un virage rat&#233;. Un mur : un mort. Classique.</p><p style="text-align: justify;">Id&#233;al, ce quartier, pour y faire son m&#233;nage. Malgr&#233; tout le boucan qu&#8217;ils venaient de faire, personne n&#8217;&#233;tait venu voir ce qui se passait. Discrets et prudents, les bourgeois du quartier. C&#8217;est sans doute pour &#231;a qu&#8217;ils vivaient plus vieux que les autres.</p><p style="text-align: justify;">Avant de s&#8217;installer au volant de la voiture de Richard Lassagne, Bruno Bouchet prit le temps d&#8217;expliquer &#224; Manu ce qu&#8217;il avait &#224; faire.</p><p style="text-align: justify;">- Tu me suis, tranquille, de loin, sans faire de connerie, ni te faire remarquer.</p><p style="text-align: justify;">Pour se faire mieux comprendre le tueur pr&#233;vint gentiment le Portugais, en d&#233;signant sa botte, o&#249; il avait gliss&#233; le fer &#224; b&#233;ton.</p><p style="text-align: justify;">- Si tu d&#233;connes encore une fois Manu, &#224; la premi&#232;re salade, c&#8217;est ma pointeuse que je te file dans le cul, p&#8217;tit p&#233;d&#233;.</p><p style="text-align: justify;">En chemin, au volant de la Mercedes, Bruno se souvint d&#8217;un autre t&#233;l&#233;film. Dans celui-l&#224;, pour se d&#233;barrasser d&#8217;un cadavre, les mecs d&#8217;un gang avaient eu une vache bonne id&#233;e. Liquider tout le monde ! Bien s&#251;r, &#231;a repr&#233;sentait plus de boulot que ce qu&#8217;il avait pr&#233;vu. Mais le culturiste n&#8217;&#233;tait pas &#224; &#231;a pr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Pour saluer ses futurs exploits, un &#233;clair z&#233;bra les collines, au-del&#224; des monts du lyonnais. Le tueur pensa s&#233;rieusement que Wotan, le dieu guerrier, l&#8217;accompagnait de ses v&#339;ux.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il a dit le &#171; d&#233;put&#233; &#187; quand tu lui as racont&#233; ce qui m&#8217;&#233;tait arriv&#233; dans le passage ?</p><p style="text-align: justify;">- Il a demand&#233; &#224; Richard si ce que je racontais &#233;tait vrai.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il a dit ton neveu ?</p><p style="text-align: justify;">- Il a pas mal h&#233;sit&#233;... Mais comme j&#8217;&#233;tais l&#224;, il a fini par dire que c&#8217;&#233;tait vrai ! Qu&#8217;il &#233;tait presque s&#251;r d&#8217;avoir reconnu les deux salauds. Ce sont effectivement deux des gros bras qui appartiennent au service d&#8217;ordre de son beau-fr&#232;re. Apr&#232;s &#231;a, Fabre-Morini n&#8217;a pratiquement plus rien dit. Il s&#8217;est content&#233; d&#8217;&#233;couter. Il n&#8217;a m&#234;me pas discut&#233; mes conditions.</p><p style="text-align: justify;">Jusqu&#8217;&#224; cette heure avanc&#233;e de la soir&#233;e, Pilar ne lui avait pas mesur&#233; ses sourires. Mais &#224; cet instant elle retrouva brusquement son masque. Obstin&#233;, fig&#233;, l&#232;vres pinc&#233;es, et ce regard, surtout, qui ne cillait pas en le fixant droit dans les yeux.</p><p style="text-align: justify;">- Tes conditions &#224; Fabre-Morini, c&#8217;est quoi ?</p><p style="text-align: justify;">- Organiser une conf&#233;rence de presse. D&#232;s demain, au si&#232;ge local de son parti. Je veux qu&#8217;il raconte lui-m&#234;me aux journalistes ce qui s&#8217;est pass&#233;, il y a un mois, dans la traboule de la rue Donn&#233;e... Sans rien oublier ! Je lui ai dit que je voulais que ce soit lui et personne d&#8217;autre, qui accuse ses hommes. Il a tout int&#233;r&#234;t &#224; le faire. D&#233;noncer ces deux salauds, c&#8217;est l&#8217;unique chance qu&#8217;il lui reste, pour esp&#233;rer pouvoir continuer &#224; faire de la politique.</p><p style="text-align: justify;">- Pourquoi?</p><p style="text-align: justify;">- Parce que si c&#8217;est pas lui qui la tient sa conf&#233;rence de presse... moi, le lendemain, j&#8217;en organise une autre. Avec toi et moi qui leur raconterons comment tout s&#8217;est pass&#233;, aux journalistes. En plus, pour faire bonne mesure, je ferai venir Richard et il dira la v&#233;rit&#233; devant tout le monde. Je te le jure Pilar !</p><p style="text-align: justify;">Le visage de la jeune femme s&#8217;assombrit. Elle se tut pendant quelques secondes. Antoine crut qu&#8217;il ne s&#8217;agissait que d&#8217;une h&#233;sitation.</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">- Quoi, non ? Tu veux pas ? Tu n&#8217;as pas envie qu&#8217;on se les paye, ces salauds ?</p><p style="text-align: justify;">- &#201;coute-moi bien Antoine. Je veux te le dire pour une fois seulement. Apr&#232;s c&#8217;est fini, on en parlera plus jamais. Ces deux types qui m&#8217;ont viol&#233;e dans le traboule c&#8217;est mon histoire, d&#8217;accord ? Et je t&#8217;ai d&#233;j&#224; dit. Je m&#8217;en fous maintenant de me venger. Mais, toi, cette histoire tu l&#8217;as prise pour toi. C&#8217;est ton histoire... Mais tu veux autre chose que me venger pour le viol. Tu veux te venger toi. De ce que la Famille elle a fait de ton neveu. Richard c&#8217;&#233;tait un r&#234;ve que tu avais. Les Fabre-Morini, tu crois que c&#8217;est eux qui te l&#8217;ont vol&#233; ? Non ! C&#8217;est pas eux ! C&#8217;est ton r&#234;ve qui existe pas. Il a jamais exist&#233;. Que dans ta t&#234;te, Antoine ! Richard, il est pas comme tu voulais.</p><p style="text-align: justify;">Moi j&#8217;ai fait pareil que toi avec l&#8217;autre <em>mierda</em> quand il m&#8217;avait promis de me faire une belle vie si je venais &#224; Lyon. Je savais au fond de moi que c&#8217;&#233;tait pas vrai. Je savais bien ce que c&#8217;&#233;tait ce type ! Quand je suis arriv&#233;e ici, c&#8217;&#233;tait fini. Fini les r&#234;ves et les histoires que je me racontais avant !</p><p style="text-align: justify;">Maintenant c&#8217;est toi qui es comme moi, avant. Tu es malheureux parce que tu savais &#231;a, d&#233;j&#224;... Tu savais que ton r&#234;ve il se r&#233;aliserait jamais. Mais, si tu veux, ta vie elle est pas finie Antoine... Mais &#231;a, c&#8217;est toi qui vas le d&#233;cider ! T&#8217;as compris ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine baissa les yeux et ne r&#233;pondit pas.</p><p style="text-align: justify;">Ils rest&#232;rent assis l&#8217;un &#224; c&#244;t&#233; de l&#8217;autre dans le bistro presque d&#233;sert. Sans se rendre compte qu&#8217;il faisait une chaleur &#224; crever. Sans rien voir de ce qui les entourait. Sans plus rien se dire. L&#8217;un parce qu&#8217;il avait peur. L&#8217;autre parce qu&#8217;elle voulait qu&#8217;il se d&#233;cide et choisisse.</p><p style="text-align: justify;">Chacun regardait droit devant lui : son verre, les dessins de la table en marbre gris, la sciure r&#233;pandue sur le sol en carreaux de fa&#239;ence. En remontant jusqu&#8217;au mur en face d&#8217;eux. Juste dans l&#8217;axe d&#8217;un calendrier de 1967, qui offrait les charmes, jaunis par la fum&#233;e des dopes, d&#8217;une pin-up dessin&#233;e par Aslan.</p><p style="text-align: justify;">Ils attendirent d&#8217;avoir tr&#232;s soif pour recommencer &#224; boire. Pilar d&#8217;abord, puis Antoine, &#224; petites gorg&#233;es, comme si ce vin repr&#233;sentait la vie. La vie, &#224; port&#233;e de ses l&#232;vres, qu&#8217;il n&#8217;osait toujours pas avaler.</p><p style="text-align: justify;">Un peu plus tard, presque &#224; voix basse, ils recommenc&#232;rent &#224; se parler. De l&#8217;heure qu&#8217;il pouvait &#234;tre, du temps qu&#8217;il avait fait aujourd&#8217;hui et de celui qu&#8217;il risquait de faire demain.</p><p style="text-align: justify;">De conneries sans aucune esp&#232;ce d&#8217;importance? Non ! De choses qui, en r&#233;alit&#233;, en avaient sacr&#233;ment. &#201;changer ces banalit&#233;s, ces deux handicap&#233;s du c&#339;ur savaient ce que &#231;a signifiait.</p><p style="text-align: justify;">Ils avaient d&#233;j&#224; vid&#233; plusieurs &#171; fillettes &#187; de c&#244;tes lorsque Pilar posa sa main sur celle d&#8217;Antoine. Il f&#238;t semblant de ne rien voir ni rien sentir. Elle ne la l&#226;cha plus. M&#234;me pas quand elle se tourna vers lui. Pour lui dire qu&#8217;elle voulait rentrer. Qu&#8217;elle voulait faire l&#8217;amour et s&#8217;endormir avec lui</p><p style="text-align: justify;">Nouvelle col&#232;re de Bruno Bouchet. La niasse espagnole &#233;tait pas l&#224; ! Merde ! Pourquoi &#224; la t&#233;l&#233; &#231;a se passait toujours impeccable et pas dans la vraie vie ? Six &#233;tages sans ascenseur avec une cagoule sur la tronche. Sans parler de la chaleur et de la transpiration que &#231;a lui provoquait. Pour tomber sur une chambre vide.</p><p style="text-align: justify;">Manu, apr&#232;s avoir ouvert &#224; la vol&#233;e les tiroirs d&#8217;une commode en bois blanc, souleva le matelas pour voir &#171; si des fois... &#187;.</p><p style="text-align: justify;">Lui aussi trouvait que tant d&#8217;efforts &#233;taient bien mal r&#233;compens&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">- Que dalle, rien, pas un rond. Elle vit comme un clodo cette meuf !</p><p style="text-align: justify;">Histoire de se passer les nerfs, Bruno Bouchet et le Portugais p&#233;n&#233;tr&#232;rent ensuite dans l&#8217;atelier de confection, o&#249; ils se d&#233;foul&#232;rent bien plus &#224; leur convenance sur tout ce qui leur tombait sous la main. Bruno Bouchet esp&#233;rait encore ne pas avoir &#171; travaill&#233; &#187; pour rien.</p><p style="text-align: justify;">- De voir comment on lui met minable son atelier, &#231;a devrait lui foutre les jetons &#224; cette pouffe ! Et lui faire comprendre que c&#8217;est mieux pour elle de retourner vite fait dans son pays de macaques! Parce que, cette deuxi&#232;me fois, si je lui tombe dessus, j&#8217;te jure que je lui fais appeler sa m&#232;re &#224; cette salope !</p><p style="text-align: justify;">Ce que le voyou n&#8217;avait jamais dit &#224; personne, c&#8217;est qu&#8217;il ne parvenait pas &#224; se d&#233;barrasser du souvenir du visage de sa victime, pendant que lui et Salustre de Marasson la violaient dans la traboule.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a ne lui &#233;tait jamais arriv&#233;, avant. Que ce soit avec une femme ou un mec. Pas une fois, elle n&#8217;avait cri&#233; ou simplement g&#233;mi. Pourtant il &#233;tait s&#251;r qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait pas &#233;vanouie et qu&#8217;il lui faisait mal. &#192; la fin, par d&#233;pit, il l&#8217;avait frapp&#233;e, par derri&#232;re, sur la nuque. Elle &#233;tait tomb&#233;e sans un cri. Apr&#232;s, alors qu&#8217;elle &#233;tait &#233;vanouie, c&#8217;est Gueule de ca&#239;man qui s&#8217;&#233;tait mis sur elle.</p><p style="text-align: justify;">Deux moustachus, un blond &#224; lunettes et un grand brun, venaient d&#8217;appara&#238;tre sur le seuil de l&#8217;atelier. Le blond avait d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; tapoter &#224; toute allure sur son portable. Celui-l&#224;, &#224; tous les coups, il pr&#233;venait les keufs !</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet bondit et frappa du tranchant de la main droite sur la pommette. Crac ! Les lunettes, le portable... et un os. De l&#8217;autre main, il crocheta le bras gauche pour l&#8217;attirer contre lui. En bloquant au passage l&#8217;articulation du coude. Il adorait regarder le visage de sa victime passer du blanc au gris &#224; l&#8217;instant o&#249; il ressentait un petit choc contre son biceps et qu&#8217;il percevait le craquement de l&#8217;os qui se fracturait en deux ou trois morceaux. Le bonus, c&#8217;&#233;tait quand les yeux de sa victime se retournaient et ne laissaient voir que le blanc des gobilles en m&#234;me temps qu&#8217;il tombait dans les pommes.</p><p style="text-align: justify;">Cette fa&#231;on de rompre les membres de ses adversaires - hommes ou femmes -, il l&#8217;avait d&#233;couverte &#224; la t&#233;l&#233;, en regardant les films d&#8217;un karat&#233;ka am&#233;ricain. C&#8217;est depuis ce temps-l&#224;, qu&#8217;il portait lui aussi les cheveux longs, natt&#233;s, rassembl&#233;s en queue de cheval. Mais lui, Bruno Bouchet, brisait les mecs pour de vrai. C&#8217;&#233;tait toute la diff&#233;rence.</p><p style="text-align: justify;">Il aimait tellement &#231;a que, quand il n&#8217;&#233;tait pas stone, &#231;a le faisait bander.</p><p style="text-align: justify;">Il n&#8217;eut pas le temps, comme il en avait l&#8217;intention, de s&#8217;occuper du bras droit de la tapette d&#233;color&#233;e. Son copain - plus costaud - venait de flanquer Manu par terre et lui allongeait de grands coups de pieds dans les c&#244;tes qui faisaient hurler le Portugais.</p><p style="text-align: justify;">Le culturiste rel&#226;cha le bras de l&#8217;homme &#233;vanoui qui s&#8217;&#233;croula &#224; ses pieds. Il l&#8217;enjamba pour foncer sur l&#8217;adversaire de Manu et lui balancer par derri&#232;re un grand coup de pied dans les reins. Le souffle coup&#233;, le grand brun se plia en deux avant d&#8217;aller rouler en boule sur le carrelage du palier.</p><p style="text-align: justify;">Le tueur voulut encore prendre le temps de s&#8217;approcher pour l&#8217;achever d&#8217;un coup de talon derri&#232;re la nuque. Mais il renon&#231;a, pensant qu&#8217;il &#233;tait inutile, voire peu prudent, de tra&#238;ner dans cet immeuble si le blondinet avait eu le temps de joindre les poulets.</p><p style="text-align: justify;">Ils &#233;taient l&#224; pour la fille et elle n&#8217;&#233;tait pas l&#224;. Il releva Manu pour le pousser dans l&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">Pour lui apprendre la vie et passer sa rogne, il lui f&#238;t redescendre les cinq &#233;tages &#224; grands coups de pompes dans les fesses.</p><p style="text-align: justify;">D&#233;cid&#233;ment, tout &#231;a ne ressemblait pas au film am&#233;ricain qui servait de r&#233;f&#233;rence au culturiste. Au cours de la grande bagarre dans le hangar, le h&#233;ros les tuait tous.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est l&#8217;id&#233;e de remonter une nouvelle fois les cinq &#233;tages et de prendre le risque de se faire connement coincer par la police qui sauva la vie de Ronaldo, le propri&#233;taire de l&#8217;atelier, et de son ami.</p><p style="text-align: justify;">S&#8217;il avait eu le temps et le courage, il serait remont&#233; les finir ces deux cons. En vrai !</p><p style="text-align: justify;">Juste apr&#232;s le coucher du soleil, venant du sud-ouest, un escadron de gros nuages noirs vint s&#8217;accumuler au-dessus de la ville et voiler un ciel o&#249;, en d&#233;but de nuit, resplendissaient encore la lune et les &#233;toiles.</p><p style="text-align: justify;">Les Lyonnais commen&#231;aient s&#233;rieusement &#224; &#233;touffer. Entre la fin de la nuit et la journ&#233;e suivante, une dizaine d&#8217;insuffisants respiratoires allaient &#234;tre admis en urgence &#224; &#201;douard Herriot. Sans compter quelques petits vieux, qui passeraient l&#8217;arme &#224; gauche, sans crier gare, dans leur appartement boucl&#233; &#224; triple tour et qu&#8217;on ne d&#233;couvrirait que plusieurs jours apr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Dans le centre-ville, un des seuls endroits o&#249; l&#8217;air &#233;tait encore respirable, c&#8217;&#233;tait chez Chavent, dans les jardins de La Tour Rose. Jean Salustre de Marasson venait d&#8217;affirmer au ma&#238;tre d&#8217;h&#244;tel que rien au monde n&#8217;e&#251;t pu l&#8217;emp&#234;cher de d&#233;guster le homard qu&#8217;on venait de lui servir. La grande blonde, &#224; cinq mille la nuit, qui l&#8217;accompagnait, rit comme une conne qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait pas. Mais &#224; ce prix-l&#224;, r&#232;gle de base de ce difficile m&#233;tier, il faut savoir faire semblant avant, pendant (bien entendu !), et surtout apr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson n&#8217;aurait pas d&#251; jurer. Son portable extra-plat se mit &#224; bourdonner d&#233;sagr&#233;ablement dans sa poche. Il &#233;tait pourtant certain qu&#8217;il avait mis l&#8217;appareil en fonction r&#233;pondeur. Le ma&#238;tre d&#8217;h&#244;tel s&#8217;&#233;loigna discr&#232;tement. Pas f&#226;ch&#233; de ne plus avoir &#224; faire semblant d&#8217;&#233;couter les fadaises de ce client snob et d&#233;finitivement mal &#233;lev&#233;, qui en faisait des tonnes.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard &#224; l&#8217;autre bout du fil. Pas content &#201;douard. Tout &#224; fait furieux m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">- La police sort de chez moi.</p><p style="text-align: justify;">Sous les narines de Gueule de ca&#239;man l&#8217;odeur du homard vira brusquement &#224; l&#8217;ammoniaque.</p><p style="text-align: justify;">- Jean ! R&#233;ponds-moi quand je te parle !</p><p style="text-align: justify;">- Je suis &#224; La Tour Rose, &#201;douard.</p><p style="text-align: justify;">- Je m&#8217;en fous ! Tu serais en audience priv&#233;e avec le Pape, je n&#8217;en aurais rien &#224; foutre.</p><p style="text-align: justify;">En vingt ans de fr&#233;quentations assidues et contraintes, Jean Salustre de Marasson n&#8217;aurait jamais imagin&#233; que son ami p&#251;t jurer de la sorte. Il se pr&#233;cipita dans le coin de la terrasse le plus isol&#233;, &#224; l&#8217;&#233;cart des autres tables.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la sienne, la call-girl qui l&#8217;accompagnait avait encore la bouche ouverte. Fourchette &#224; la main. Plant&#233;e dans la premi&#232;re bouch&#233;e de homard &#224; la sauce d&#8217;oursin.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;aristocrate pensa qu&#8217;il pouvait encore ma&#238;triser la situation et calmer la fureur de Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">- Ne t&#8217;affole pas, &#201;douard. Raconte-moi.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;autre bout du sans fil, la voix de l&#8217;avocat grimpa de deux octaves dans les aigus. D&#233;sagr&#233;able au possible.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne m&#8217;affole pas. Non ! Un inspecteur de police sort de chez moi. Il est venu me poser des questions. Un meurtre. Maquill&#233; en accident. Un motocycliste. La nuque bris&#233;e. Dans mon impasse. Je ne m&#8217;affole pas. Je t&#8217;interroge ?</p><p style="text-align: justify;">- Un motard?</p><p style="text-align: justify;">- Oui un motard... Un aigle.</p><p style="text-align: justify;">- Un quoi?</p><p style="text-align: justify;">- Un N&#232;gre ou un Arabe ! Ou quelque chose comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- Pour quelle raison sont-ils venus te voir ?</p><p style="text-align: justify;">- Il n&#8217;y a que moi qui habite dans cette impasse. Il &#233;tait facile d&#8217;imaginer que je pouvais avoir vu ou entendu quelque chose.</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;as rien &#224; voir avec &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- Ah ! Tu crois &#231;a. L&#8217;inspecteur m&#8217;a dit qu&#8217;ils avaient relev&#233; les traces d&#8217;une bagarre, entre plusieurs hommes,</p><p style="text-align: justify;">Pour l&#8217;instant, ils rassemblent des indices.</p><p style="text-align: justify;">- Que veux-tu qu&#8217;on fasse ?</p><p style="text-align: justify;">- Ce qu&#8217;<em>on</em> fasse ? Ne me prends pas pour un imb&#233;cile, Jean. Richard et moi avions rendez-vous. Ce soir, &#224; dix heures, ici, chez moi. Il n&#8217;est pas venu. Tout au moins pas jusque chez moi.</p><p style="text-align: justify;">Les cuisines de La Tour Rose se seraient mises &#224; flamber derri&#232;re lui que Salustre de Marasson ne s&#8217;en serait m&#234;me pas rendu compte.</p><p style="text-align: justify;">-... Je t&#8217;assure &#201;douard, je ne suis au courant de rien... A priori... Je t&#8217;assure que je n&#8217;ai rien &#224; voir avec ce qui vient de se passer.</p><p style="text-align: justify;">- Ne me raconte pas d&#8217;histoires. Tes deux types. Ceux de la traboule, que tu contr&#244;les si bien... Bruno quelque chose et son acolyte ? Ce sont eux ? Ce sont eux les auteurs de ce... merdier ?</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;&#233;tait autant une question qu&#8217;une affirmation. Salustre de Marasson comprit que &#231;a ne le m&#232;nerait pas loin de continuer &#224; nier ou &#224; faire l&#8217;andouille.</p><p style="text-align: justify;">- Tr&#232;s certainement. Ils avaient peur que Richard parle. Ils ont sans doute voulu l&#8217;intercepter de leur propre initiative.</p><p style="text-align: justify;">- Je t&#8217;ordonne. Tu m&#8217;entends bien? Je t&#8217;ordonne de r&#233;cup&#233;rer ces individus dans les plus brefs d&#233;lais. J&#8217;attends que tu m&#8217;expliques ce que tout cela signifie.</p><p style="text-align: justify;">- D&#8217;accord. Je fais le n&#233;cessaire.</p><p style="text-align: justify;">- Tu me rappelles, d&#232;s que tu as du nouveau. Quelles que soient l&#8217;heure et l&#8217;information en question. Tout doit &#234;tre r&#233;gl&#233; avant l&#8217;aube.</p><p style="text-align: justify;">- Pour Richard ?</p><p style="text-align: justify;">- Si ces types ont commenc&#233; le travail, qu&#8217;ils le terminent.</p><p style="text-align: justify;">La charge orageuse s&#8217;all&#233;gea quelque peu sur les &#233;paules du ci-devant. &#201;douard lui donnait quitus pour ce qui concernait son beau-fr&#232;re. Si les choses tournaient mal par la suite, il pourrait toujours lui rappeler qu&#8217;il n&#8217;avait fait qu&#8217;ob&#233;ir &#224; ses ordres.</p><p style="text-align: justify;">Au loin, derri&#232;re la colline de Fourvi&#232;re, il y avait eu une lueur br&#232;ve, suivie, quelques secondes plus tard, d&#8217;une explosion sourde, lointaine, comme un &#233;norme pet.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est vrai qu&#8217;il faisait de plus en plus chaud. Alors forc&#233;ment, &#224; boire comme ils avaient bu ce soir-l&#224;, Antoine avait fini par ne plus bien savoir o&#249; il en &#233;tait. &#192; la diff&#233;rence de Pilar qui, en sortant de chez M&#232;ge, n&#8217;avait toujours pas chang&#233; d&#8217;id&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Elle lui proposa tout d&#8217;abord d&#8217;aller faire &#231;a dans sa chambre &#224; elle. Dans l&#8217;atelier de Ronaldo, rue des Puits-Gaillot. Le week-end, il n&#8217;y passait personne. Antoine ne dit rien. Trop saoul ? Peut-&#234;tre. Peut-&#234;tre pas.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est quand il fallut commencer &#224; descendre vers les Terreaux, que la chaleur de la ville leur tomba sur les &#233;paules, comme un manteau. Bien trop chaud et trop lourd pour la saison. Ils en d&#233;duisirent sagement qu&#8217;il leur fallait &#233;viter de descendre aussi bas, l&#224; o&#249; forc&#233;ment la chaleur s&#8217;accumulait.</p><p style="text-align: justify;">Ils firent donc demi-tour pour se diriger, &#224; pas compt&#233;s, vers la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Pour franchir la distance qui s&#233;parait le bistro de M&#232;ge de la rue Pouteau, ils prirent tout leur temps.</p><p style="text-align: justify;">Maintenant ils n&#8217;&#233;taient pas press&#233;s. Plus particuli&#232;rement Antoine, qui donnait l&#8217;impression de dormir en marchant.</p><p style="text-align: justify;">Ce motard - retrouv&#233; par la police devant chez &#201;douard -, d&#8217;o&#249; sortait-il ? Une victime ou un complice du culturiste ? Peut-&#234;tre le r&#233;sultat d&#8217;une &#171; bavure &#187;, laiss&#233; sur place, apr&#232;s le nettoyage de Lassagne ?</p><p style="text-align: justify;">Le comte Jean Salustre de Marasson tenta de se trouver quelques raisons d&#8217;esp&#233;rer en traversant &#224; toute allure le pont de la Feuill&#233;e. L&#8217;important &#233;tait de retrouver Bruno Bouchet le plus vite possible. De savoir si, oui ou non, il avait, comme il le souhaitait ardemment, rempli le contrat &#171; Richard Lassagne &#187;. Si c&#8217;&#233;tait le cas, tout n&#8217;&#233;tait peut-&#234;tre pas perdu. Il suffisait de r&#233;cup&#233;rer le culturiste. Une bonne partie du probl&#232;me &#233;tait l&#224;. Au fait ? Bouchet poss&#233;dait-il un portable ? Gueule de ca&#239;man l&#8217;ignorait. De toute fa&#231;on, il n&#8217;en connaissait pas le num&#233;ro. Pour retrouver le tueur, il ne lui restait qu&#8217;une seule chance. Remonter sa piste et l&#8217;intercepter. Avant qu&#8217;il n&#8217;ait entrepris de &#171; nettoyer &#187; en grand une bonne partie de la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Quelques jours auparavant, Richard Lassagne lui avait dit que l&#8217;Espagnole habitait la rue des Puits-Gaillot. Tout en bas des pentes.</p><p style="text-align: justify;">Dans une autre ville de m&#234;me importance, retrouver Bruno Bouchet, dans l&#8217;agitation du centre, aurait &#233;t&#233; impossible. Mais Lyon est une ville s&#233;rieuse qui bosse dur. Pass&#233; minuit, tout le monde ou presque, s&#8217;en va gentiment au dodo.</p><p style="text-align: justify;">Place des Terreaux, en sortant de sa voiture, Salustre de Marasson rep&#233;ra aussit&#244;t, de l&#8217;autre cot&#233; de la place, c&#244;t&#233; h&#244;tel de ville, la Mercedes noire de l&#8217;&#233;crivain. Elle &#233;tait gar&#233;e sur le passage pi&#233;ton de la rue des Puits-Gaillot.</p><p style="text-align: justify;">Le comte r&#233;pugnait &#224; porter une arme. Mais cette fois, en raison des circonstances, il devait s&#8217;attendre &#224; tout comme au pire. L&#8217;aristocrate remonta dans sa voiture pour y r&#233;cup&#233;rer son 11,43. L&#8217;arme &#233;tait scotch&#233;e sous le tableau de bord. Entre vide-poches et bloc de ventilation. Il prit le temps de v&#233;rifier que le revolver &#233;tait charg&#233; et son cran de s&#251;ret&#233; en bonne position. C&#8217;est seulement apr&#232;s qu&#8217;il le glissa dans sa ceinture. Dans le dos. Sa veste par-dessus. Un policier de ses relations lui avait montr&#233; comment il fallait proc&#233;der. De cette fa&#231;on, l&#8217;arme ne se remarquait pas et surtout on ne risquait pas de se flinguer soi-m&#234;me au moment de s&#8217;en servir. Ce qui arrivait bien plus souvent qu&#8217;on ne pouvait le penser.</p><p style="text-align: justify;">&#192; mi-parcours de l&#8217;esplanade il rep&#233;ra la silhouette du culturiste qui se dirigeait &#224; grands pas vers la Mercedes. Trop loin pour le h&#233;ler. Gueule de ca&#239;man se mit &#224; courir. Aussi vite qu&#8217;il le pouvait ; sans chercher &#224; &#233;viter les jets intermittents des pissettes verticales, install&#233;es &#224; m&#234;me la dalle, inondant ses Lobb et le bas de son pantalon.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet, suivi d&#8217;un homme en tenue de cuir, venait de monter en voltige dans la grosse allemande, qui d&#233;marra presque aussit&#244;t en marche arri&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson arriva juste avant que la voiture n&#8217;ait eu le temps de dispara&#238;tre en direction de la rue Romarin. Tout en courant, d&#8217;un geste bref, l&#8217;aristocrate fit comprendre au passager (au visage couvert de sang), de baisser sa vitre. Il hurla son pr&#233;nom pour attirer son attention. Le colosse avait pris le temps de plonger son grand nez dans un nouveau k&#233;pa dans le hall de l&#8217;immeuble de la rue des Puits-Gaillot. Il n&#8217;entendait rien. Il ne tourna m&#234;me pas la t&#234;te. Il fallut que son passager lui saisisse le bras pour qu&#8217;il se d&#233;tourne, reconnaisse l&#8217;aristocrate et finisse par immobiliser la grosse Mercedes.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;o&#249; il &#233;tait, de Marasson put constater l&#8217;&#233;tendue des d&#233;g&#226;ts. Le culturiste &#233;tait charg&#233; comme une mule. Ses yeux, si c&#8217;&#233;tait possible, &#233;taient encore plus exorbit&#233;s et inject&#233;s de sang qu&#8217;&#224; l&#8217;ordinaire. La peau &#233;carlate du visage bouillait de transpiration. Les nattes autour de son cr&#226;ne d&#233;gouttaient de sueur. Le tueur semblait sur le point d&#8217;&#233;clater, soumis &#224; une pression interne beaucoup trop forte.</p><p style="text-align: justify;">Dans l&#8217;appartement, pour Pilar, &#231;a ne fut pas facile. D&#232;s qu&#8217;ils furent entr&#233;s, Antoine fon&#231;a vers la chambre, pour se laisser tomber en travers du lit, bras en croix.</p><p style="text-align: justify;">Certains, des intellectuels forc&#233;ment, auraient parl&#233; de catharsis. D&#8217;autres, versants dans la psychologie pour tous, d&#8217;acte manqu&#233;. Les plus observateurs en auraient tout simplement d&#233;duit que le libraire avait la trouille.</p><p style="text-align: justify;">Toujours est-il que pour la bagatelle nada, niet, zobi.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;habitude, Pilar ne l&#226;chait pas prise facilement. Mais l&#224;, elle r&#233;alisa toute l&#8217;inanit&#233; de ses tentatives. Tout ce quelle put obtenir d&#8217;Antoine ce fut des grognements d&#8217;ours. Comme elle-m&#234;me n&#8217;&#233;tait pas vraiment en forme, la jeune femme finit par se laisser tomber sur le lit. &#192; c&#244;t&#233; d&#8217;Antoine qui dormait depuis longtemps d&#233;j&#224;.</p><p style="text-align: center;"><em>Solo tu coraz&#244;n caliente</em></p><p style="text-align: center;"><em>y nada mas.</em></p><p style="text-align: center;"><em>Mi paraiso un campo</em></p><p style="text-align: center;"><em>sin ruisenor</em></p><p style="text-align: center;"><em>ni liras,</em></p><p style="text-align: center;"><em>con un rio discreto</em></p><p style="text-align: center;"><em>y una fuentecilla</em></p><p style="text-align: center;"><em>Sin la espuela del viento</em></p><p style="text-align: center;"><em>sobre la fronda...</em></p><p style="text-align: justify;">Les vers, leur rythme et leurs couleurs lui &#233;taient revenus en m&#233;moire, comme le flot d&#8217;une vague. Une vague venue du fond de sa m&#233;moire. &#192; jeun, elle aurait jur&#233; ne plus s&#8217;en souvenir. Normal ! Ce po&#232;me, elle l&#8217;avait appris, quand elle avait quinze ans, en m&#234;me temps quelle vivait sa premi&#232;re histoire d&#8217;amour.</p><p style="text-align: center;"><em>Y tu coraz&#244;n caliente,</em></p><p style="text-align: center;"><em>nada mas.</em></p><p style="text-align: justify;">Sur le dernier mot du dernier vers du po&#232;me de Lorca, Pilar s&#8217;endormit, la bouche entrouverte contre la paume de son amant. Potentiel.</p><p style="text-align: justify;">Derri&#232;re la vitre, des salves courtes d&#8217;&#233;clairs blafards sillonnaient le ciel.</p><p style="text-align: justify;">- &#201;douard ?... Je te d&#233;range ?</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard craignait l&#8217;orage. &#199;a le rendait nerveux et par voie de cons&#233;quence, de tr&#232;s mauvaise humeur.</p><p style="text-align: justify;">- Oui !... Mais c&#8217;est fait. Que me veux-tu ?</p><p style="text-align: justify;">- Richard n&#8217;est pas rentr&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Et alors?</p><p style="text-align: justify;">- Je suis inqui&#232;te. Il m&#8217;a dit que vous aviez rendez-vous. &#192; dix heures, ce soir. Il est encore chez toi ?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">- Est-il venu?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">- Il est presque trois heures.</p><p style="text-align: justify;">- Merci. J&#8217;ai une montre moi aussi.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne sais pas o&#249; il peut &#234;tre...</p><p style="text-align: justify;">- Que veux-tu que je te dise ? Je ne l&#8217;ai pas vu. &#192; ce sujet, tu lui diras que je l&#8217;ai attendu un bon moment... Mais passons. Je lui dirai moi-m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">- Nous nous sommes disput&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">- En raison de ta conduite ? Tu lui as racont&#233; ton aventure avec Jean ?</p><p style="text-align: justify;">- Pour qui me prends-tu ?</p><p style="text-align: justify;">- Pour une putain quelquefois, ma petite s&#339;ur.</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;es pas mal non plus, mon cher &#201;douard, dans ton genre...</p><p style="text-align: justify;">- Le moment me para&#238;t mal choisi pour nous quereller, C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est vrai, nous nous aimons trop pour cela... Non ! Richard ne sait rien au sujet de Jean. &#199;a te rassure ?</p><p style="text-align: justify;">- Que t&#8217;a dit Richard ?...</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;il avait rendez-vous avec toi, dans la soir&#233;e et qu&#8217;il &#233;tait possible qu&#8217;il rentre tard... Qu&#8217;en penses-tu ?</p><p style="text-align: justify;">- Je ne crois pas qu&#8217;il faille t&#8217;angoisser. Prends quelque chose et endors-toi.</p><p style="text-align: justify;">- Cet orage qui n&#8217;&#233;clate pas me rend nerveuse.</p><p style="text-align: justify;">- Moi aussi. Mais je ne te t&#233;l&#233;phone pas pour t&#8217;importuner avec &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- D&#8217;habitude, Richard me pr&#233;vient toujours quand il rentre tard ou qu&#8217;il passe la nuit dehors. Il ne m&#8217;a toujours pas t&#233;l&#233;phon&#233;. C&#8217;est ce qui m&#8217;inqui&#232;te.</p><p style="text-align: justify;">- Richard est tr&#232;s certainement all&#233; passer la soir&#233;e &#224; la Croix-Rousse, avec son oncle. Il te reviendra comme d&#8217;habitude, honteux et soumis, apr&#232;s une nouvelle beuverie. Rien de plus.</p><p style="text-align: justify;">- Je voulais savoir ce que tu en pensais. J&#8217;ai h&#233;sit&#233; &#224; appeler la police.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;esp&#232;re que tu ne l&#8217;as pas fait ?</p><p style="text-align: justify;">- Non. J&#8217;ai d&#8217;abord voulu te t&#233;l&#233;phoner.</p><p style="text-align: justify;">- Ne m&#234;le surtout pas la police &#224; &#231;a. Absolument inutile. N&#8217;oublie pas que nous sommes en campagne &#233;lectorale. Prends un Xanax et dors. C&#8217;est ce que tu as de mieux &#224; faire.</p><p style="text-align: justify;">- &#201;douard?</p><p style="text-align: justify;">- O&#249; en sommes-nous ?</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai repris contact avec notre interm&#233;diaire,</p><p style="text-align: justify;">- Eh bien?</p><p style="text-align: justify;">- En ce qui concerne Richard, il a effectivement,,,</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai compris. Pour le reste ?</p><p style="text-align: justify;">- Notre interm&#233;diaire sugg&#232;re un nettoyage complet,</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;exige que tout soit r&#233;gl&#233; avant l&#8217;aube, Au mieux de nos int&#233;r&#234;ts. &#192; tous.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai une id&#233;e. Concernant la fa&#231;on dont les choses pourraient se passer.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est ton probl&#232;me. Je ne veux pas la conna&#238;tre. Sache seulement que je ne tol&#233;rerai pas le moindre &#233;chec,</p><p style="text-align: justify;">Tu as compris ce que cela signifie en ce qui te concerne ?</p><p style="text-align: justify;">- Inutile de t&#8217;inqui&#233;ter. J&#8217;ai la situation en main. Trop tard et inutile en effet. &#201;douard avait raccroch&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La sir&#232;ne hurlait. Coinc&#233; derri&#232;re le volant, Antoine n&#8217;arrivait pas &#224; contr&#244;ler la vitesse du v&#233;hicule qui fon&#231;ait droit sur la dune de sable bord&#233;e de galets gris. Son pied gauche n&#8217;avait plus la force d&#8217;enfoncer la p&#233;dale. &#192; continuer comme &#231;a, sans pouvoir freiner, ils allaient basculer de l&#8217;autre cot&#233;. Dans l&#8217;eau grise et bouillonnante du lac. Pilar se jeta sur lui. Accroch&#233;e &#224; son &#233;paule, elle ne le l&#226;chait pas. &#199;a finissait par le paralyser... Et cette sir&#232;ne, au-dessus de lui, qui n&#8217;arr&#234;tait pas de hurler. Il y eut comme un grand flash. Un grand blanc. La sir&#232;ne continuait &#224; hurler.</p><p style="text-align: justify;">Hors de son sommeil, Antoine tourna la t&#234;te du c&#244;t&#233; droit, pour se rendormir. Elle &#233;tait tout contre lui. Sous l&#8217;&#233;cheveau de ses cheveux roux sombre, il aper&#231;ut sa nuque, si fr&#234;le. Du bout des doigts, il aurait pu l&#8217;effleurer. Les yeux entrouverts, gonfl&#233;s de sommeil, elle se redressa des deux mains sur les draps froiss&#233;s pour relever le buste et avaler son sommeil.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Tel&#233;fono</em>.</p><p style="text-align: justify;">Antoine &#224; quatre pattes. &#192; c&#244;t&#233; du lit. Le nez &#224; quinze centim&#232;tres de ses godasses. &#199;a lui donna l&#8217;&#233;nergie n&#233;cessaire pour se redresser. L&#8217;int&#233;rieur du palais en carton bouilli, les yeux clignotants, et les bras en avant. Au radar jusqu&#8217;en bas. Le plus dur, ce fut l&#8217;escalier &#224; vis.</p><p style="text-align: justify;">La sonnerie cessa &#224; l&#8217;instant o&#249; il tendait la main pour empoigner le r&#233;cepteur.</p><p style="text-align: justify;">Retourner dans son cauchemar ? Pauvre Antoine. M&#234;me s&#8217;il en avait eu envie, ce n&#8217;&#233;tait pas pour maintenant. Il savait bien que, l&#224;-haut, Pilar l&#8217;attendait.</p><p style="text-align: justify;">Elle &#233;tait tout ce qu&#8217;il y a de r&#233;veill&#233;e, en effet. Assise sur le lit. Jambes pli&#233;es, rotules sous le menton. Avec rien dessus et rien dessous. &#199;a se remarquait tout de suite. Vu que dans l&#8217;encadrement de la porte, il &#233;tait pile en face.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, la vue de cette toison brune, &#231;a le bloquait compl&#232;tement. &#201;paisse, intime, aux reflets roux. Comme si cette vision fortuite lui &#233;tait interdite. Cette fois il n&#8217;avait plus le choix : c&#8217;&#233;tait coucher ou fuir. Fuir n&#8217;&#233;tait pas forc&#233;ment la meilleure solution. Ni celle qu&#8217;il pr&#233;f&#233;rait. Pilar tapota l&#8217;oreiller &#224; c&#244;t&#233; d&#8217;elle.</p><p style="text-align: justify;">- Viens! Viens l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Rester plant&#233; devant le lit, &#224; attendre, &#231;a n&#8217;offrait que l&#8217;occasion de passer pour un con. Au mieux pour un mufle. Antoine ne bougea pourtant pas. Ce qu&#8217;il voulait, c&#8217;&#233;tait gagner encore un peu de temps. Il m&#226;chouilla &#224; vide deux, trois fois, pour lui faire comprendre qu&#8217;il avait soif. Une soif urgente, irr&#233;pressible.</p><p style="text-align: justify;">Il se trouva r&#233;ellement minable.</p><p style="text-align: justify;">- Tu veux une bi&#232;re ?... J&#8217;en ai peut-&#234;tre encore une dans le frigo.</p><p style="text-align: justify;">Cruelle, Pilar ne lui laissa pas le temps de sortir de la chambre.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai &#233;t&#233; voir tout &#224; l&#8217;heure. Il y a nada dans ton r&#233;frig&#233;rateur. Viens. Je veux pas te violer.</p><p style="text-align: justify;">- Ne dis pas &#231;a. &#199;a me g&#234;ne que tu parles comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- Je veux juste parler un peu... Apr&#232;s seulement, si tu veux et si tu as envie, on fera l&#8217;amour.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne parvenait pas encore &#224; franchir les deux m&#232;tres qui le s&#233;paraient du lit.</p><p style="text-align: justify;">Sous pr&#233;texte qu&#8217;il connaissait la Croix-Rousse comme sa poche, Bruno Bouchet n&#8217;avait pas voulu laisser le volant de la Mercedes. Ce devait &#234;tre vrai. De la place des Terreaux, la grosse allemande arriva par la rue Imbert-Colom&#232;s sans avoir pratiquement rencontr&#233; &#226;me qui vive.</p><p style="text-align: justify;">Rue Pouteau, ils pass&#232;rent au ralenti devant la librairie.</p><p style="text-align: justify;">En levant la t&#234;te, le culturiste remarqua la lumi&#232;re qui venait brusquement de s&#8217;allumer au premier &#233;tage.</p><p style="text-align: justify;">Il gara brutalement la voiture de Richard contre le trottoir en pente, &#224; une trentaine de m&#232;tres de la boutique. Salustre de Marasson bondit du si&#232;ge arri&#232;re pour agripper le blouson du colosse par le col et l&#8217;emp&#234;cher de descendre.</p><p style="text-align: justify;">- Non! Attends.</p><p style="text-align: justify;">- Pourquoi ? Regarde ! Elle est l&#224;-haut, dans l&#8217;appartement.</p><p style="text-align: justify;">Au premier &#233;tage, la silhouette d&#8217;Antoine vint rejoindre et se m&#234;ler &#224; celle de la fille sur l&#8217;&#233;cran de la fen&#234;tre aux carreaux sales.</p><p style="text-align: justify;">- Il est l&#224; lui aussi ! Viens ! On y va ! Ils vont m&#234;me pas se rendre compte qu&#8217;on d&#233;barque. On sera d&#233;j&#224; sur eux avant qu&#8217;ils r&#233;agissent. &#199;a va &#234;tre du g&#226;teau pour se les faire.</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Pas question d&#8217;op&#233;rer de cette fa&#231;on. Il faut que &#231;a ressemble &#224; un accident.</p><p style="text-align: justify;">- Y&#8217;aura qu&#8217;&#224; maquiller &#231;a, pour faire croire que c&#8217;est un cambriolage qui a mal tourn&#233;. &#199;a arrive, &#231;a, des fois. Moi, c&#8217;est comme &#231;a...</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Fais demi-tour et remonte sur le plateau. Je veux qu&#8217;on s&#8217;y prenne autrement.</p><p style="text-align: justify;">- Tu es fianc&#233;?</p><p style="text-align: justify;">- Fianc&#233;?</p><p style="text-align: justify;">- Tu as <em>una novia</em>.</p><p style="text-align: justify;">- Une quoi ?</p><p style="text-align: justify;">- Une fianc&#233;e. Une femme avec qui tu fais &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a ? Je le fais avec la femme du facteur.</p><p style="text-align: justify;">- De qui?</p><p style="text-align: justify;">Antoine sourit, malgr&#233; la g&#234;ne qui le t&#233;tanisait sur place. Pilar, qui n&#8217;&#233;tait pas s&#251;re d&#8217;avoir compris, se retenait de pouffer.</p><p style="text-align: justify;">- La femme d&#8217;un facteur ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine souriait toujours, sans r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">- Celui qui te porte tes lettres et les colis ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est lui ?Ah ! C&#8217;est pour &#231;a qu&#8217;il demande toujours o&#249; tu es, quand il vient pour porter les lettres ? Et il est au courant que tu fais &#231;a avec sa femme ?</p><p style="text-align: justify;">Pas besoin de traduction. Le va-et-vient de son index tendu plongeant dans les doigts repli&#233;s de la main droite, &#233;tait suffisamment explicite.</p><p style="text-align: justify;">Antoine rectifia aussit&#244;t.</p><p style="text-align: justify;">- Il est au courant de rien du tout. Elle et moi, on ne s&#8217;aime pas. On couche ensemble. C&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">- Alors, tu le fais?</p><p style="text-align: justify;">- Bien s&#251;r que oui ! Si &#231;a peut te rassurer, &#231;a marche encore.</p><p style="text-align: justify;">- Elle vient souvent, la femme du facteur ?</p><p style="text-align: justify;">- Non, pas trop.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as pas envie, maintenant ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pas &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- Pourquoi tu veux pas avec moi ? Je te plais pas ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pas comme &#231;a que je veux que les choses se passent.</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me si c&#8217;&#233;tait pour entendre le contraire, Pilar reposa sa question.</p><p style="text-align: justify;">- Je te plais pas alors ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pas &#231;a. &#199;a n&#8217;a rien &#224; voir. D&#8217;abord je suis trop vieux pour toi.</p><p style="text-align: justify;">- R&#233;ponds-moi <em>hombre</em>. Je te plais ? <em>Si o no, cono</em> ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui ! Mais c&#8217;est pas &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est quoi alors?</p><p style="text-align: justify;">- Je ne veux pas te faire de mal. Je t&#8217;aime d&#233;j&#224; trop pour &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Trois heures pass&#233;es. Elle s&#8217;&#233;tait battue avec ses larmes pendant de longues minutes. Fascin&#233;e, C&#233;cile regardait &#224; travers la porte-fen&#234;tre les &#233;clairs blafards illuminer le ciel de nuages gris. M&#234;me dans cette chambre climatis&#233;e et insonoris&#233;e, la jeune femme avait l&#8217;impression de manquer d&#8217;air, d&#8217;&#233;touffer.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a pouvait para&#238;tre paradoxal, mais C&#233;cile Lassagne aimait tr&#232;s profond&#233;ment Richard. M&#234;me si...</p><p style="text-align: justify;">Plusieurs explosions gigantesques firent trembler les vitres et sortirent la jeune femme de sa torpeur. Elle d&#233;crocha le combin&#233; pos&#233; sur la table de chevet &#224; c&#244;t&#233; du grand lit. Pour composer le num&#233;ro personnel du pr&#233;fet de police du Rh&#244;ne.</p><p style="text-align: justify;">Un ami de la Famille.</p><p style="text-align: justify;">La temp&#233;rature avait d&#251; encore grimper d&#8217;un ou deux degr&#233;s. Le motard culturiste brillait comme son Harley quand il lui passait les chromes &#224; la peau de chamois.</p><p style="text-align: justify;">- Putain qu&#8217;est-ce qui fait chaud ! Si &#231;a continue, m&#234;me en pleine nuit, on va finir par s&#8217;attraper une insolation.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson ne releva pas l&#8217;humour. Ils venaient de garer la Mercedes &#224; l&#8217;extr&#233;mit&#233; du boulevard de la Croix-Rousse, juste &#224; c&#244;t&#233; du Gros caillou. &#192; trois cents m&#232;tres de la rue Pouteau. &#192; cet endroit, il y avait peu de risque qu&#8217;ils tombent sur une &#233;quipe de colleurs d&#8217;affiches, d&#8217;un camp ou de l&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">Gueule de ca&#239;man observait ses deux hommes qui s&#8217;affairaient sous le capot grand ouvert. L&#8217;odeur devenait &#224; chaque instant plus ent&#234;tante &#224; mesure qu&#8217;ils remplissaient, au flexible de l&#8217;arriv&#233;e d&#8217;essence, le bidon de secours qu&#8217;ils avaient trouv&#233; dans le coffre.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet referma le capot d&#8217;un geste brutal, sans se pr&#233;occuper du bruit qu&#8217;il pouvait faire. &#192; l&#8217;arri&#232;re du v&#233;hicule, Manu reversait le contenu du petit jerricane sur les si&#232;ges et la moquette de la voiture de luxe.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson ordonna au Portugais de surveiller la Mercedes. Ce n&#8217;&#233;tait pas le moment de prendre le risque de se la faire piquer par un de ces voleurs de voitures qui hantaient les rues du plateau &#224; la recherche d&#8217;une bonne aubaine...</p><p style="text-align: justify;">En redescendant &#224; pied, du boulevard de la Croix- Rousse vers la librairie, Gueule de ca&#239;man et Bruno Bouchet firent un large d&#233;tour par la rue Audran. Au passage, le comte demanda au culturiste de se servir de son fer &#224; b&#233;ton pour crever les pneus d&#8217;une dizaine de voitures en stationnement.</p><p style="text-align: justify;">Le colosse, en tirant une langue longue et appliqu&#233;e, prit un malin plaisir &#224; graver jusqu&#8217;&#224; l&#8217;acier un Y &#224; l&#8217;int&#233;rieur d&#8217;un cercle sur le capot d&#8217;une Peugeot 605, toute neuve. Pour que son message soit explicite, il prit le temps d&#8217;&#233;crire en dessous :</p><p style="text-align: center;"><em><span>ANARCHY.</span></em></p><p style="text-align: justify;">Au coin de la rue Mottet-de-G&#233;rando, Gueule de ca&#239;man lui commanda de mettre le feu &#224; une poubelle. Bruno Bouchet, qui ne comprenait toujours pas o&#249; son &#171; chef &#187; voulait en venir, ne se f&#238;t pourtant pas prier.</p><p style="text-align: justify;">Rue Grognard - toujours &#224; l&#8217;invitation du comte -, Bruno Bouchet glissa son fer &#224; b&#233;ton sous une Clio, pour filer un grand coup de pointe dans le r&#233;servoir.</p><p style="text-align: justify;">Quand une grande flaque apparut sous le v&#233;hicule c&#8217;est le &#171; chef &#187;, lui-m&#234;me, qui se pencha pour y mettre le feu.</p><p style="text-align: justify;">Un joli spectacle.</p><p style="text-align: justify;">La lueur des flammes jaunes et rouges de l&#8217;incendie de la Renault se m&#234;lait aux d&#233;flagrations livides qui striaient le ciel de toutes parts.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne bougea pas quand Pilar se leva. Il ne bougea pas non plus quand elle lui prit la main et vint se coller contre lui. De toute la longueur de son corps, sur la plus grande partie du sien. &#192; travers ses v&#234;tements, elle sentit son corps bouger. L&#224;, et seulement &#224; cet instant, elle sut qu&#8217;elle allait gagner.</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;un moment, c&#8217;est lui qui se pencha pour lui prendre le visage entre ses deux grosses mains et lui effleurer les l&#232;vres avant d&#8217;envahir sa bouche.</p><p style="text-align: justify;">Ce premier baiser les emporta aussi loin qu&#8217;un baiser pouvait emporter des gens qui s&#8217;aiment.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est elle qui voulut l&#8217;attirer sur le lit.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est lui qui la retint, debout tout contre lui.</p><p style="text-align: justify;">- Pas ici. Je ne veux pas. C&#8217;est sale, &#231;a pue... En plus y&#8217;a pas d&#8217;eau. Je ne suis toujours pas arriv&#233; &#224; remonter la tuyauterie de la salle de bains. Je voudrais qu&#8217;on aille dans un h&#244;tel que je connais. C&#8217;est en bas, pas tr&#232;s loin, place Saint-Vincent, du c&#244;t&#233; de la Sa&#244;ne. L&#224;-bas on sera tranquille.</p><p style="text-align: justify;">Pilar sourit, en m&#234;me temps qu&#8217;elle prenait appui des deux mains, pour glisser hors du lit et lui tendre la main.</p><p style="text-align: justify;">- On va aller o&#249; tu veux.</p><p style="text-align: justify;">Les nuages qui s&#8217;&#233;taient accumul&#233;s la premi&#232;re partie de la nuit ne devaient pas se trouver maintenant &#224; plus de quarante-cinq centim&#232;tres des antennes de t&#233;l&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet aimait &#231;a. Ces &#233;clairs qui p&#233;taradaient en permanence dans le ciel au-dessus d&#8217;eux, c&#8217;&#233;tait comme dans un film d&#8217;horreur &#224; la t&#233;l&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Le culturiste convainquit Salustre de Marasson que le privil&#232;ge de finir le boulot en beaut&#233; lui revenait de droit. Il vira Manu pour s&#8217;installer d&#8217;autorit&#233; au volant.</p><p style="text-align: justify;">Un coup comme &#231;a ? Il ne pouvait pas le rater. Le centre du capot se trouvait pile dans l&#8217;axe, &#224; moins de cinquante m&#232;tres de la vitrine de la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson d&#233;signa le bas de la rue Pouteau au Portugais.</p><p style="text-align: justify;">- Toi, va te poster devant l&#8217;entr&#233;e de la rue Lemot. Si tu les vois sortir, tu viens imm&#233;diatement nous pr&#233;venir. Mais surtout ne fais rien ! Tu m&#8217;as compris ?</p><p style="text-align: justify;">Manu ne voulut pas tenir compte du ton m&#233;prisant avec lequel Gueule de ca&#239;man s&#8217;adressait &#224; lui. Il &#233;tait trop heureux de ne pas avoir &#224; se compromettre plus encore pour ces deux salauds. Il hocha plusieurs fois la t&#234;te, sans rien dire.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson le regarda d&#233;gringoler la pente en courant, jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;il e&#251;t disparu &#224; l&#8217;angle de la rue. Le comte se h&#226;ta de rejoindre la Mercedes en haut de la pente, o&#249; Bruno Bouchet attendait, porti&#232;re ouverte, pour prendre place au volant.</p><p style="text-align: justify;">-Attends!</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;aristocrate d&#233;signa l&#8217;arri&#232;re de la voiture.</p><p style="text-align: justify;">- Sors-le du coffre et vas planquer le corps de Lassagne dans l&#8217;entr&#233;e de l&#8217;immeuble &#224; c&#244;t&#233; de la librairie. On s&#8217;en d&#233;barrassera apr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Pilar lui l&#226;cha la main. Juste le temps de remettre son jeans et d&#8217;enfiler ses sandales. En s&#8217;aidant de l&#8217;index pour forcer sur le talon et aller plus vite. Elle revint vers lui pour qu&#8217;il l&#8217;embrasse une nouvelle fois.</p><p style="text-align: justify;">- Tu es pr&#234;t?</p><p style="text-align: justify;">- Vas-y!</p><p style="text-align: justify;">Avec le briquet du culturiste, Salustre de Marasson enflamma le lambeau d&#8217;affiche &#233;lectorale qu&#8217;il avait ramass&#233; dans le caniveau. Il ouvrit en grand la porti&#232;re arri&#232;re avant de jeter le br&#251;lot improvis&#233; sur les coussins.</p><p style="text-align: justify;">Vlooouf!</p><p style="text-align: justify;">Il se rejeta prestement en arri&#232;re pour &#233;viter le souffle de la flamme immense qui venait d&#8217;embraser d&#8217;un seul coup l&#8217;arri&#232;re de la Mercedes.</p><p style="text-align: justify;">Aussit&#244;t, Brunot Bouchet, tass&#233; le plus possible sur le si&#232;ge avant pour &#233;viter les flammes, lib&#233;ra le frein &#224; main.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;arri&#232;re en feu, le lourd v&#233;hicule bondit et prit imm&#233;diatement de la vitesse en d&#233;valant la forte pente.</p><p style="text-align: justify;">Trop de vitesse.</p><p style="text-align: justify;">Au point que le culturiste faillit ne pas pouvoir sauter &#224; temps.</p><p style="text-align: justify;">Il dut s&#8217;aider de l&#8217;&#233;paule et du pied pour projeter la porti&#232;re le plus loin possible devant lui avant de s&#8217;&#233;jecter.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait &#224; moins de dix m&#232;tres de la vitrine de la librairie lorsqu&#8217;il jaillit du v&#233;hicule. Le choc qu&#8217;encaissa son talon gauche en frappant le macadam, &#224; pr&#232;s de cinquante &#224; l&#8217;heure, lui fit perdre l&#8217;&#233;quilibre. Le colosse chuta lourdement sur la chauss&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Il pensa d&#8217;abord qu&#8217;il avait eu chaud. La Mercedes n&#8217;&#233;tait plus qu&#8217;une boule de feu avant m&#234;me d&#8217;avoir atteint la vitrine. Quand elle percuta la vitre et les panneaux de bois de la devanture, il y eut une premi&#232;re explosion. Le v&#233;hicule disparut totalement &#224; l&#8217;int&#233;rieur de la boutique. Quelques secondes plus tard, il y eut une seconde d&#233;flagration. Beaucoup plus forte que la premi&#232;re, quand le r&#233;servoir explosa.</p><p style="text-align: justify;">Le trou qui avait remplac&#233; la fa&#231;ade de la librairie vomit une &#233;norme torche de feu orange, qui cracha son haleine torride sur le culturiste affal&#233; en plein milieu de la rue, &#224; une dizaine de m&#232;tres. Fascin&#233; par le spectacle, Bruno Bouchet vit le plancher du premier &#233;tage s&#8217;&#233;crouler d&#8217;un seul bloc. Au passage, un divan, un lit, une baignoire et des piles de bouquins d&#233;gringol&#232;rent au c&#339;ur de l&#8217;incendie. L&#8217;int&#233;rieur de la librairie n&#8217;&#233;tait plus qu&#8217;une vaste fournaise. Les plus hautes flammes envahissaient d&#233;j&#224; le deuxi&#232;me &#233;tage, pour attaquer le toit de tuiles.</p><p style="text-align: justify;">Prenant appui des deux mains pour se relever, Bruno Bouchet dut faire un effort terrible, tant la douleur &#233;tait forte. S&#8217;il s&#8217;en sortait juste avec une grosse foulure, c&#8217;&#233;tait gr&#226;ce au fer &#224; b&#233;ton qu&#8217;il avait gliss&#233; &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa botte de moto. Sans son arme, qui avait maintenu l&#8217;articulation, il se fracturait la cheville.</p><p style="text-align: justify;">Il claudiqua pour remonter la pente jusqu&#8217;&#224; l&#8217;endroit o&#249; Salustre de Marasson, le regard fixe, observait le carnage.</p><p style="text-align: justify;">- Putain ! &#199;a a &#233;t&#233; moins une pour ma guibole ! Mais c&#8217;est rien ! Juste un faux mouvement.</p><p style="text-align: justify;">Pour rien au monde Bruno Bouchet n&#8217;aurait avou&#233; au comte de Marasson qu&#8217;il avait failli rater son coup et surtout qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait fait mal.</p><p style="text-align: justify;">Fascin&#233; par le spectacle, sans m&#234;me tourner la t&#234;te, Gueule de ca&#239;man d&#233;signa le porche o&#249; le culturiste avait d&#233;pos&#233; le cadavre de Richard, tass&#233; sur les marches du petit immeuble.</p><p style="text-align: justify;">- Va le balancer dans les flammes.</p><p style="text-align: justify;">En boitant bas, le colosse empoigna le corps de l&#8217;&#233;crivain pour le caler sur son &#233;paule. Charg&#233; de son fardeau, il longea la fa&#231;ade de la boutique voisine pour s&#8217;approcher le plus pr&#232;s possible de la fournaise. Il prit une profonde inspiration avant de faire un pas en avant et de balancer le corps au c&#339;ur du brasier.</p><p style="text-align: justify;">La d&#233;pouille de Richard Lassagne disparut, aval&#233;e par les flammes monstrueuses, rouges et grondantes des d&#233;combres de la librairie de son oncle.</p><p style="text-align: justify;">Un vrai grand nettoyage.</p><p style="text-align: justify;">Au-dessus de l&#8217;incendie, quelques feuilles, &#233;chapp&#233;es des bouquins pornos, voletaient au-dessus des toits dans la nuit d&#8217;encre grise.</p><p style="text-align: justify;">De la lecture et des images cochonnes &#224; faire bander les anges.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;&#233;tait vraiment leur jour de poisse ! Le message leur &#233;tait parvenu alors qu&#8217;ils n&#8217;&#233;taient m&#234;me pas &#224; cent m&#232;tres de leur commissariat, place Sathonay. &#192; moins des deux minutes de la fin de leur patrouille. &#192; pas cinq minutes d&#8217;une bi&#232;re bien fra&#238;che et d&#8217;un sandwich p&#226;t&#233; cornichons, pour chacun d&#8217;entre eux.</p><p style="text-align: justify;">- Ici central. Voiture 119. Message grande priorit&#233;. Vous rendre d&#8217;urgence au 37 de la rue Pouteau. Librairie des Pentes. Pour contr&#244;le. Identifiez sur place ou dans les environs : v&#233;hicule Mercedes immatricul&#233; 0110 YT 69. Rendre compte, imm&#233;diatement.</p><p style="text-align: justify;">&#192; cot&#233; de Flachet, le brigadier Corbas empoigna le micro.</p><p style="text-align: justify;">- Voiture 119 &#224; central. Bien re&#231;u. On se rend sur place.</p><p style="text-align: justify;">- Merde ! Ils font chier les chefs. Qu&#8217;est-ce que &#231;a veut dire ? Ils veulent qu&#8217;on fasse quoi ?</p><p style="text-align: justify;">Un d&#233;licat, Cusset. &#192; peine trois mois qu&#8217;il avait int&#233;gr&#233; la Police. D&#233;j&#224; pas content. Sans doute, parce que ce soir, &#224; cause de la chaleur, il n&#8217;en pouvait plus de se sentir mourir de soif. Peut-&#234;tre aussi, &#224; cause de l&#8217;odeur de pieds des trois autres.</p><p style="text-align: justify;">Corbas lui fit la le&#231;on. Histoire de le calmer un peu et de lui montrer, mine de rien, que c&#8217;&#233;tait lui le patron.</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a petit, &#231;a nous vient de haut, tu vois. C&#8217;est le genre de service que nos patrons rendent &#224; des huiles. Peut-&#234;tre une histoire de cocu, entre gens du m&#234;me monde ? Mais c&#8217;est pas nos oignons. Nous, on nous demande d&#8217;aller voir. Mais sans faire de vague. Alors, c&#8217;est ce qu&#8217;on va faire, pour que tout le monde soit content et nous avec. C&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">- Mais c&#8217;est pas du boulot de flic &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">- Et ta s&#339;ur ? Elle en fait, elle, du boulot de flic ? r&#233;pliqua le gros Flachet en martyrisant l&#8217;embrayage, pour relancer le moteur de la b&#234;te.</p><p style="text-align: justify;">Gaillet, &#231;a finit par le r&#233;veiller tout ce tintouin. Ce n&#8217;&#233;tait pas un rapide Gaillet. &#192; part pour torcher une fillette o&#249; il n&#8217;&#233;tait pas loin du champion du monde. C&#8217;est pourtant lui, le premier, qui rep&#233;ra la lueur, par-dessus les toits.</p><p style="text-align: justify;">- Regardez ! &#199;a br&#251;le, l&#224;-haut.</p><p style="text-align: justify;">Quand ils tourn&#232;rent l&#8217;angle de la rue pour attaquer la pente de la rue Pouteau, les quatre policiers aper&#231;urent les flammes. &#199;a montait d&#233;j&#224; au-dessus du toit du petit immeuble. &#192; ce train-l&#224;, c&#8217;&#233;tait tout le quartier qui risquait d&#8217;y passer, avec un feu de cette importance.</p><p style="text-align: justify;">- All&#244;, central ! Incendie au 37 de la rue Pouteau. La Librairie des pentes et tout l&#8217;immeuble. &#199;a crame l&#8217;enfer.</p><p style="text-align: justify;">Sur le trottoir, face au brasier, comme envo&#251;t&#233;, Salustre de Marasson contemplait le spectacle du feu qui d&#233;vorait le petit immeuble dans sa totalit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Il r&#234;vait. La mort de son &#233;poux faisait de C&#233;cile Fabre-Morini une veuve tr&#232;s convenable et immens&#233;ment riche. Il entrevoyait d&#233;j&#224; la fa&#231;on de retrouver son rang.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet s&#8217;approcha pour lui taper sur l&#8217;&#233;paule.</p><p style="text-align: justify;">- Tu viens? Faut pas tra&#238;ner. &#199;a va pas tarder &#224; d&#233;bouler de partout.</p><p style="text-align: justify;">- Je veux &#234;tre s&#251;r que la fille et le libraire ne s&#8217;en sortiront pas.</p><p style="text-align: justify;">- Comme &#231;a crame, c&#8217;est pas la peine d&#8217;attendre. Tout ce qui peut sortir de l&#224; c&#8217;est deux merguez trop cuites. Y&#8217;avait d&#8217;autres gens qui habitaient l&#8217;immeuble ?</p><p style="text-align: justify;">- Je n&#8217;en sais rien.</p><p style="text-align: justify;">- De toute fa&#231;on, on s&#8217;en fout ! Ils avaient qu&#8217;&#224; pas habiter l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Il fallut que le culturiste saisisse l&#8217;&#233;paule de Gueule de ca&#239;man pour qu&#8217;il se d&#233;cide &#224; tourner les talons.</p><p style="text-align: justify;">- Allez ! Viens !</p><p style="text-align: justify;">Trop tard !</p><p style="text-align: justify;">La voiture des flics, feux clignotants en action, venait de passer l&#8217;angle de la rue Lemot.</p><p style="text-align: justify;">La surprise figea sur place le culturiste.</p><p style="text-align: justify;">- Merde ! Jean, je peux pas courir. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on fait ?</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson jeta un coup d&#8217;&#339;il presque indiff&#233;rent en direction de la voiture de police qui grimpait la c&#244;te de toute la puissance de son moteur passablement poussif.</p><p style="text-align: justify;">- S&#8217;ils viennent jusqu&#8217;ici nous interroger, nous ne sommes que de simples badauds. Nous avons vu les flammes de loin... nous sommes arriv&#233;s en m&#234;me temps qu&#8217;eux !</p><p style="text-align: justify;">&#199;a aurait pu marcher.</p><p style="text-align: justify;">Mais pour &#231;a, il aurait fallu que Bruno Bouchet n&#8217;ait pas oubli&#233; qu&#8217;il tenait &#224; la main un fer &#224; b&#233;ton d&#8217;une trentaine de centim&#232;tres, effil&#233; comme un poignard. Il venait tout juste de le sortir de sa botte pour soulager sa cheville qui enflait &#224; vue d&#8217;&#339;il.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;int&#233;rieur de la voiture de police, Cusset voulait se faire pardonner sa repartie malheureuse. C&#8217;est lui qui rep&#233;ra la pointe de m&#233;tal effil&#233;e que brandissait un des deux individus.</p><p style="text-align: justify;">- Chef! Regardez. Le grand bal&#232;ze. Vous avez vu ce qu&#8217;il tient dans la main ?</p><p style="text-align: justify;">- Chariot, arr&#234;te ! On les serre, ces deux-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">Tout se passa tr&#232;s vite. Le plus jeune et le plus rapide des quatre policiers bondit sur le trottoir, son arme de service &#224; la main. Il mit en joue Bruno Bouchet. Le culturiste, qui n&#8217;en &#233;tait pas &#224; sa premi&#232;re interpellation, l&#226;cha imm&#233;diatement sa tige. La pointe de fer roula &#224; ses pieds sur le trottoir. Sa vitesse d&#8217;ex&#233;cution venait de lui sauver la vie. &#192; condition de ne pas faire un geste de plus, lui vivrait.</p><p style="text-align: justify;">Le comte Jean Salustre de Marasson voulut sans doute se rejouer un &#233;pisode des croisades auxquelles les plus anciens de ses anc&#234;tres avaient particip&#233;. Il plongea la main derri&#232;re son dos pour sortir son arme. Il n&#8217;eut m&#234;me pas le temps de la pointer en direction des trois silhouettes en uniforme qui s&#8217;avan&#231;aient vers lui.</p><p style="text-align: justify;">Le brigadier Corbas - champion de France de tir instinctif - visa l&#8217;&#233;paule de l&#8217;individu arm&#233; d&#8217;un pistolet. R&#233;sultat : il lui logea une balle en pleine bouche. Le projectile fit sauter deux canines, un bon bout du cr&#226;ne et gicler le sang bleu de l&#8217;aristocrate tout autour de sa t&#234;te. Le brigadier Corbas, &#233;tait rapide, tr&#232;s rapide m&#234;me, mais pas du tout pr&#233;cis.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ce que lui reprochaient tous ses moniteurs.</p><p style="text-align: justify;">En guise de tomber de rideau, la pluie se mit &#224; d&#233;gringoler. &#192; seaux.</p><p style="text-align: justify;">En moins de trente secondes - le temps de passer les pinces au gros bal&#232;ze et de l&#8217;embarquer dans la voiture -, la flotte qui d&#233;valait sur les trottoirs en pente entra&#238;na le sang et les d&#233;bris du cr&#226;ne de Gueule de ca&#239;man dans le caniveau.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui est de l&#8217;incendie de la librairie, ces trombes d&#8217;eau furent une vraie b&#233;n&#233;diction. De l&#8217;aveu m&#234;me du grad&#233; qui dirigeait les op&#233;rations, cet orage v&#233;ritablement tropical aida consid&#233;rablement le travail de ses hommes.</p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire de</a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes"> Librairie des Pentes</a></em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 9]]></title><description><![CDATA[L'engrenage]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-9</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-9</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 06 Aug 2026 23:02:25 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire de </a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des Pentes</a></em></p><p style="text-align: justify;">Il faisait une chaleur &#224; crever dans le salon bleu. Mamita, qui ne supportait pas les courants d&#8217;air, exigeait hiver comme &#233;t&#233; que toutes les fen&#234;tres restassent herm&#233;tiquement closes. Elle se tenait droite sur son fauteuil sans m&#234;me que son dos n&#8217;effleur&#226;t le dossier, carbonisant Richard du regard, en l&#8217;&#233;coutant s&#8217;expliquer.</p><p style="text-align: justify;">- Il s&#8217;agit de mon oncle. Antoine Ba&#239;ls. Il poss&#232;de une librairie &#224; la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">- Votre oncle? Vous avez un oncle? Un libraire? Mais d&#8217;o&#249; sort-il celui-l&#224; ? Comment se fait-il ? Herv&#233;, j&#8217;entends que tu m&#8217;expliques ce que ceci signifie. Tr&#232;s exactement.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; semblait encore plus triste qu&#8217;&#224; l&#8217;accoutum&#233;e. Pour une personne qui, d&#8217;ordinaire, ne brillait ni par sa clart&#233;, ni par son sens de la narration il &#233;tait g&#226;t&#233;. Il est vrai que ce n&#8217;&#233;tait pas simple, m&#234;me pour un bon orateur, d&#8217;expliquer &#224; Mamita de quoi tout &#231;a retournait. Pourtant il fallait bien. D&#8217;abord justifier (en version expurg&#233;e) le fait que, depuis plus de vingt ans, Richard allait rejoindre son oncle Antoine pour se poivrer le nez dans les bouges d&#8217;un arrondissement ouvrier de la ville. Ensuite, faire comprendre &#224; cette bigote, pratiquante comme une hostie, ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; le mois pr&#233;c&#233;dent. Raconter comment, &#224; deux heures du matin, alors que Richard et son oncle &#233;taient ivres, ils &#233;taient tomb&#233;s sur deux gaillards qui tabassaient et violentaient une jeune femme dans une traboule de cet arrondissement mal fam&#233;. Ajouter &#224; cela que ces deux hommes, Richard les avait reconnus. Il s&#8217;agissait, fallait-il l&#8217;avouer, de deux de ses gardes du corps ! Ni plus ni moins.</p><p style="text-align: justify;">Pour terminer, son fils a&#238;n&#233; dut expliquer &#224; Mamita qu&#8217;Antoine Ba&#239;ls, le susdit oncle de Richard, avait pris fait et cause pour la jeune femme viol&#233;e apr&#232;s avoir re&#231;u ses confidences.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est tr&#232;s bien ! C&#8217;est tr&#232;s bien. Mais c&#8217;est son affaire. Pas la n&#244;tre. Viens-en au fait Herv&#233;. En quoi cette histoire nous concerne-t-elle ?</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; conclut qu&#8217;en cons&#233;quence, le libraire voulait que la v&#233;rit&#233; &#233;clate, que la justice suive son cours et que les coupables soient sanctionn&#233;s. Pas moins.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est la raison pour laquelle il exigeait qu&#8217;Herv&#233; d&#233;nonce ce viol au cours d&#8217;une conf&#233;rence de presse.</p><p style="text-align: justify;">Tout &#231;a, bout &#224; bout, faisait un joli paquet &#224; avaler d&#8217;un coup pour la Mamita mit&#233;e. Mais comme &#224; son habitude la douairi&#232;re resta sto&#239;que et impassible. Pas un muscle de son masque proto-mortuaire ne bougea. Seuls les yeux, petits, noirs et per&#231;ants comme des aiguilles, pivot&#232;rent sur leur axe pour consulter les membres &#224; part enti&#232;re de la Famille.</p><p style="text-align: justify;">- L&#8217;un de vous deux a-t-il une solution &#224; proposer ?</p><p style="text-align: justify;">Personne ne souffla mot.</p><p style="text-align: justify;">Des id&#233;es, ils en avaient tous ou presque. Mais aucune n&#8217;&#233;tait pr&#233;sentable.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; Fabre-Morini, lui, n&#8217;avait pas d&#8217;id&#233;e, mais seulement des envies. La premi&#232;re de toutes : retrouver son chez lui, son fauteuil, son chien et ses livres. M&#234;me Bertile lui manquait. Sa femme, une grosse endive d&#8217;origine hollandaise qui d&#233;testait Lyon. Sa Bertile qu&#8217;il ne sortait jamais. Autant parce qu&#8217;elle n&#8217;y tenait pas plus que &#231;a, que parce que &#231;a arrangeait tout le monde. Surtout la Famille. Herv&#233;, son envie c&#8217;&#233;tait que d&#233;sormais, on lui foute la paix. Qu&#8217;on ne lui parle plus de ces &#233;lections et surtout, qu&#8217;on l&#8217;oublie pour les prochaines, jusqu&#8217;&#224; la fin du si&#232;cle.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile, depuis qu&#8217;elle avait rencontr&#233; Antoine, poss&#233;dait sa propre petite id&#233;e. Mais elle n&#8217;allait pas leur dire que, pour que le libraire renonce &#224; cette conf&#233;rence de presse, elle &#233;tait pr&#234;te &#224; offrir son corps en sacrifice. Autant de fois que cela serait n&#233;cessaire.</p><p style="text-align: justify;">Quant &#224; Richard, m&#234;me si on lui avait demand&#233; son id&#233;e, il l&#8217;aurait gard&#233;e pour lui... Cela tournait &#224; l&#8217;id&#233;e fixe et lui causait &#233;norm&#233;ment de soucis. Il lui fallait faire en sorte qu&#8217;il continue &#224; &#234;tre le seul &#224; savoir ce qu&#8217;il n&#8217;avait jamais racont&#233; &#224; personne au sujet du viol de l&#8217;Espagnole. Un secret qu&#8217;il se jurait d&#8217;emporter jusque dans la tombe. Dans seulement quarante &#224; cinquante ans... et plus si possibilit&#233;s. Surtout pas avant.</p><p style="text-align: justify;">Pour vivre jusque-l&#224;, il &#233;tait pr&#234;t &#224; tout. M&#234;me s&#8217;il savait d&#8217;avance que dans les jours &#224; venir, cela n&#8217;aurait rien d&#8217;&#233;vident.</p><p style="text-align: justify;">Mamita releva encore un peu plus son menton &#224; fanon avant de conclure. En bonne pratiquante, elle privil&#233;gia imm&#233;diatement l&#8217;amour du prochain et l&#8217;&#233;quit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Cette affaire ne nous int&#233;resse pas. En ce qui concerne cette... fille, nous savons tous qu&#8217;une femme honn&#234;te n&#8217;aurait pas surv&#233;cu &#224; un tel outrage. Notre famille n&#8217;a donc rien &#224; voir avec ces horreurs. Ce libraire et cette personne ne doivent en aucune fa&#231;on emp&#234;cher l&#8217;&#233;lection d&#8217;Herv&#233;. Il n&#8217;est pas question de c&#233;der au chantage de ce... monsieur. Je vais t&#233;l&#233;phoner &#224; votre fr&#232;re &#201;douard, qui se chargera de r&#233;gler les d&#233;tails. Il saura faire en sorte que rien de d&#233;sagr&#233;able ne se produise.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; se leva pour se diriger vers le t&#233;l&#233;phone. L&#8217;id&#233;e de passer le b&#226;ton merdeux &#224; son cadet le r&#233;jouissait &#233;norm&#233;ment. Il faut dire que, depuis leur petite enfance, les deux fr&#232;res s&#8217;aimaient infiniment.</p><p style="text-align: justify;">La douairi&#232;re le fusilla du regard.</p><p style="text-align: justify;">- Que fais-tu ?</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;allais pr&#233;venir &#201;douard, Mamita !</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;y penses pas ? Il est dix heures pass&#233;es. Ton fr&#232;re dort &#224; cette heure et tu le sais ! Cette affaire n&#8217;est pas assez importante pour qu&#8217;il soit d&#233;rang&#233;. Je lui t&#233;l&#233;phonerai moi-m&#234;me. Demain matin, d&#232;s huit heures.</p><p style="text-align: justify;">Il y avait un sacr&#233; bout de temps que la douairi&#232;re attendait ce moment. Elle se leva tr&#232;s vite pour foncer droit sur le fauteuil o&#249; sa fille &#233;tait encore assise, pour l&#8217;obliger &#224; lever la t&#234;te et la clouer sur son si&#232;ge de ses petits yeux m&#233;chants :</p><p style="text-align: justify;">- Il est clair que cette m&#233;salliance devait un jour produire ses effets n&#233;fastes. En voici la preuve, Madame l&#8217;ent&#234;t&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Elle s&#8217;adressa au mari indigne sans m&#234;me tourner la t&#234;te dans sa direction.</p><p style="text-align: justify;">- Puisse Notre Seigneur vous assister, Richard. &#192; l&#8217;avenir et jusqu&#8217;&#224; nouvel ordre, je vous demanderai de ne plus vous pr&#233;senter devant moi. Que Dieu vous pardonne et vous tienne en sa sainte garde. Je vous b&#233;nis, mes chers enfants. Je vous souhaite une bonne nuit.</p><p style="text-align: justify;">Tous se lev&#232;rent dans un m&#234;me mouvement parfaitement synchronis&#233; pour lui souhaiter une bonne et douce nuit.</p><p style="text-align: justify;">- Bonne nuit, Mamita. Dieu vous garde.</p><p style="text-align: justify;">Une derni&#232;re fois, la vieille femme jeta un regard circulaire sur tout son petit monde avant de quitter la pi&#232;ce.</p><p style="text-align: justify;">Aucune des personnes pr&#233;sentes n&#8217;osa se rasseoir ni reprendre une quelconque conversation - m&#234;me &#224; voix basse -, tant que Mamita n&#8217;e&#251;t quitt&#233; le grand salon bleu.</p><p style="text-align: justify;">Trente m&#232;tres de marbre, de soieries rares et de tableaux de ma&#238;tres. Une des pi&#232;ces de son pied-&#224;-terre de la rue Auguste-Comte o&#249; elle r&#233;sidait quand, de sa propri&#233;t&#233; des bords de Sa&#244;ne, elle descendait &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Pendant tout ce temps, Richard en profita pour esp&#233;rer que Dieu, s&#8217;il &#233;tait aussi bon qu&#8217;on le disait, pr&#238;t la vieille bique en sa sainte garde. Le plus t&#244;t possible et d&#233;finitivement.</p><p style="text-align: justify;">Du fin fond de Villeurbanne, o&#249; s&#8217;&#233;tait tenu le meeting, il lui avait fallu pratiquement une heure pour rejoindre la Croix-Rousse. Apr&#232;s ce qui venait de se passer, pas question, bien s&#251;r, qu&#8217;on lui fasse profiter du confort d&#8217;une des voitures officielles. De toute fa&#231;on, il n&#8217;aurait pas accept&#233; de se faire transporter par ces foies jaunes. Antoine dut se taper un bon bout de balade &#224; pied avant d&#8217;avoir la chance de h&#233;ler un taxi en maraude sur le cours &#201;mile-Zola.</p><p style="text-align: justify;">Cette marche forc&#233;e lui donna le temps de r&#233;fl&#233;chir &#224; plusieurs choses. D&#8217;abord &#224; l&#8217;affaire et &#224; ses suites. De ce c&#244;t&#233;-l&#224; il ne lui restait plus qu&#8217;&#224; attendre et voir venir. Ensuite, &#224; ce qu&#8217;il allait raconter &#224; Pilar.</p><p style="text-align: justify;">Pilar qui lui &#233;tait tomb&#233;e dessus comme une pluie d&#8217;hivernage sur le sable du d&#233;sert. Qui prenait de plus en plus de place dans ses pens&#233;es et dans sa vie. Plus qu&#8217;il ne le voulait. Mais moins qu&#8217;il n&#8217;en avait r&#233;ellement envie. Il se sentait mis&#233;rable et tout embarrass&#233; devant cette fille. &#192; cause d&#8217;elle, il avait peur. Peur que jaillissent des choses enfouies au plus profond de lui-m&#234;me. Depuis quelques jours, tout remontait vers la surface. Malgr&#233; lui, il sentait bien qu&#8217;il recommen&#231;ait &#224; vivre.</p><p style="text-align: justify;">Il venait juste de pousser la porte de l&#8217;appartement au-dessus de la boutique, qu&#8217;il voulut tourner les talons. Pour s&#8217;enfuir, &#224; l&#8217;autre bout de la ville. Ou m&#234;me encore plus loin. Tout &#231;a parce qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait fait un film.</p><p style="text-align: justify;">Il avait cru qu&#8217;elle serait l&#224;, &#224; l&#8217;attendre, dans son salon.</p><p style="text-align: justify;">Il repoussa les bouquins qui encombraient le divan et s&#8217;installa pour r&#233;fl&#233;chir &#224; la suite des &#233;v&#233;nements.</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;un moment, il prit pr&#233;texte qu&#8217;il avait faim et soif pour sortir. Mais &#231;a ne lui disait rien d&#8217;aller boire un coup chez &#201;tienne ou casser une graine chez M&#232;ge.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est comme &#231;a qu&#8217;il se retrouva en bas, du c&#244;t&#233; de la place des Terreaux. Il tra&#238;na un bon quart d&#8217;heure &#224; l&#8217;angle de la rue des Puits-Gaillot. Incapable de se souvenir ou de deviner le num&#233;ro de l&#8217;immeuble o&#249; Pilar avait lou&#233; une chambre.</p><p style="text-align: justify;">Au bout de peu de temps il se sentit mis&#233;rable, vieux et con. Et si en sortant d&#8217;un de ces immeubles, elle le trouvait l&#224; ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il allait lui dire ? Et si elle n&#8217;&#233;tait pas seule ? Une fille comme &#231;a avait certainement un mec. Apr&#232;s tout qu&#8217;est-ce qu&#8217;il savait d&#8217;elle ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il connaissait de sa vie ?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a lui rappelait sa jeunesse, d&#8217;attendre devant ces portes. Quand, tout gone, de douze &#224; quinze ans, il pouvait passer des heures, m&#234;me plusieurs journ&#233;es de suite &#224; suivre une fille aper&#231;ue par hasard dans la ville. M&#234;me de loin, sans lui avoir jamais parl&#233;, il &#233;tait capable d&#8217;en tomber amoureux. Il passait des apr&#232;s-midi enti&#232;res &#224; guetter et pister la belle comme un animal peureux. Toujours de loin, pour ne se donner aucune chance. Pas une fois, ou presque, ses belles inconnues ne lui avaient fait l&#8217;aum&#244;ne d&#8217;un sourire. Tout au plus un regard, moqueur ou suspicieux. Aucune ne sembla jamais deviner l&#8217;existence de ce grand costaud timide, plant&#233; comme un ben&#234;t sur le trottoir d&#8217;en face. Pour passer le temps, il se faisait du cin&#233;ma, comme on disait &#224; l&#8217;&#233;poque. Il variait souvent les genres : aventure, policier, espionnage, romance m&#234;me. Mais chaque fois avec triomphe &#224; la fin et toujours en cin&#233;rama, couleurs De Luxe et Technicolor.</p><p style="text-align: justify;">Quand il sortait de son film, il retrouvait la r&#233;alit&#233;, le m&#234;me court-m&#233;trage, sans sc&#233;nario, en noir et blanc : retour sans gloire jusqu&#8217;&#224; l&#8217;appartement de la rue Burdeau, juste en face de l&#8217;amphith&#233;&#226;tre des Trois Gaules.</p><p style="text-align: justify;">La seule personne &#224; qui il avait confi&#233; ses doutes et ses chagrins, c&#8217;&#233;tait Nicole. Chaque fin de semaine il prenait le bus place Bellecour pour aller passer le week-end &#224; Brignais, o&#249; sa s&#339;ur a&#238;n&#233;e &#233;tait directrice d&#8217;une &#233;cole publique. Elle vivait dans ce petit village, &#224; une vingtaine de kilom&#232;tres de Lyon, avec un artiste peintre et leur fils Richard. Philippe Lassagne &#233;tait son compagnon - et non pas son mari. Ce qui, &#224; l&#8217;&#233;poque, faisait de Nicole Ba&#239;ls un objet de scandale dans la fonction publique.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est en fr&#233;quentant le couple qu&#8217;Antoine avait d&#233;couvert les textes qui avaient forg&#233; chez lui une conscience politique. Conscience qu&#8217;il avait affich&#233;e, sans aucune g&#234;ne, pendant trente ann&#233;es de militantisme, dans sa vie priv&#233;e aussi bien que professionnelle.</p><p style="text-align: justify;">Comme beaucoup d&#8217;autres, jeunes et moins jeunes, vers la fin des ann&#233;es soixante, il crut raisonnable d&#8217;attendre le Grand Soir.</p><p style="text-align: justify;">Cette dilection pour l&#8217;attente - du moment qu&#8217;elle &#233;tait vaine, sinon &#231;a ne comptait pas - il la tenait de sa m&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Huguette Ba&#239;ls, couturi&#232;re &#224; fa&#231;on en appartement, avait toujours eu vocation d&#8217;attendre : le retour de son p&#232;re gaz&#233; &#224; Ypres et mort lorsqu&#8217;elle avait cinq ans. De vingt-cinq &#224; vingt-sept ans, le retour de captivit&#233; de son mari, prisonnier de guerre, oubli&#233; par les alli&#233;s dans une mine, au fin fond de la Sil&#233;sie. Le terme d&#8217;une grossesse difficile &#224; presque trente ans pour la naissance d&#8217;Antoine, en quarante-neuf. Le retour du m&#234;me mari, engag&#233; volontaire dans la coloniale avec le grade de sergent-chef, disparu en op&#233;ration en cinquante-sept, dans les Aur&#232;s, et jamais retrouv&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Dans les ann&#233;es qui suivirent, Huguette Ba&#239;ls, veuve de guerre, porta son deuil comme d&#8217;autres portent des d&#233;corations. D&#233;sormais, elle n&#8217;eut plus qu&#8217;&#224; attendre le retour de son fils de l&#8217;&#233;cole, du lyc&#233;e, de son centre d&#8217;apprentissage, de son service militaire et de ses escapades chez sa s&#339;ur, tous ses week-ends et ses jours de cong&#233;. Attendre et ne rien dire, sans quasiment jamais ouvrir la bouche. En poussant seulement de grands soupirs.</p><p style="text-align: justify;">Quand Antoine pensait &#224; sa m&#232;re, il pouvait prendre n&#8217;importe quelle journ&#233;e au hasard. Pendant les dix-sept ans o&#249; il avait v&#233;cu avec elle, c&#8217;&#233;tait invariablement le m&#234;me emploi du temps. Le matin elle recevait sa client&#232;le. L&#8217;apr&#232;s-midi, elle la passait &#224; couper, monter et essayer son ouvrage sur le mannequin de toile bise.</p><p style="text-align: justify;">&#192; partir de cinq heures jusqu&#8217;&#224; la &#171; soupe &#187;, vers sept heures, elle ajustait toutes sortes de tissus sur toutes sortes de bonnes femmes. Le soir, le nez coll&#233; sur sa Singer &#233;lectrique elle refaisait, en presque plus beau, la copie des robes s&#233;lectionn&#233;es sur catalogue de luxe, que les dames du voisinage n&#8217;avaient pas les moyens de s&#8217;acheter dans les magasins du centre-ville. Tout &#231;a pour pas grand-chose et jusqu&#8217;&#224; ses cinquante-quatre ans. L&#224;, pour la seule fois de sa vie, elle n&#8217;avait pas attendu. Un cancer foudroyant lui avait rong&#233; l&#8217;int&#233;rieur du foie et des poumons en seulement quelques semaines.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, Huguette Ba&#239;ls, en compagnie de Nicole et de son ami Philippe Lassagne, attendait qu&#8217;Antoine passe, de loin en loin, leur faire une courte visite dans le petit cimeti&#232;re de campagne de Vernoux. Un joli village d&#8217;Ard&#232;che, o&#249; elle avait attendu ses vingt ans pour aller vivre l&#8217;aventure dans une grande ville.</p><p style="text-align: justify;">Pour remonter vers la rue Pouteau, il s&#8217;offrit trois arr&#234;ts d&#233;gustation. Les deux premiers, dans des troquets qu&#8217;il ne fr&#233;quentait jamais. Il s&#8217;en foutait pas mal de l&#8217;endroit et de l&#8217;ambiance. Tout ce qu&#8217;il voulait, c&#8217;&#233;tait du solide, pour s&#8217;en coller un bon coup derri&#232;re les &#233;tiquettes. En sortant de chez M&#232;ge - le troisi&#232;me arr&#234;t buvette - il avait le casque qui commen&#231;ait &#224; bouillir.</p><p style="text-align: justify;">Il ne se sentit m&#234;me pas rentrer chez lui, ni se d&#233;shabiller, ni se coucher, ni s&#8217;endormir. Il ne sentait rien d&#8217;autre qu&#8217;une immense solitude. Comme jamais de sa vie.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard n&#8217;aimait pas l&#8217;impr&#233;vu. &#199;a le rendait m&#233;chant de devoir se lever aussi t&#244;t. 9 heures du matin n&#8217;avaient pas encore sonn&#233; au clocher de la basilique d&#8217;Ainay. Les autres jours, &#224; cette heure-l&#224;, il avait tout juste fait son pipi, parcouru la presse &#233;conomique et financi&#232;re et commenc&#233; de prendre son petit d&#233;jeuner. Trois choses qui lui &#233;taient indispensables pour commencer une bonne journ&#233;e. Journ&#233;e qui se finirait, par un petit pipi, une courte pri&#232;re et un quart de Lexomil. Pour huit &#224; neuf heures de bon et profond sommeil.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avocat d&#8217;affaires prit tout son temps pour &#233;tudier l&#8217;extr&#233;mit&#233; de chacun des ongles de sa main gauche. Rien, pas m&#234;me une petite peau &#224; se mettre sous la dent. Il les rongeait jusqu&#8217;&#224; l&#8217;os.</p><p style="text-align: justify;">- Antoine Ba&#239;ls. Tu as quelque chose sur lui... ?</p><p style="text-align: justify;">- Librairie porno sur les pentes de la Croix-Rousse. Ancien ouvrier chimiste. Anarchiste, ancien syndicaliste, proche de la Ligue Communiste R&#233;volutionnaire. Ancien pas mal de choses dans les mouvements d&#8217;extr&#234;me gauche... J&#8217;ai rencontr&#233; Hayari hier soir.</p><p style="text-align: justify;">- Hayari? Le commissaire, pourvoyeur de chair fra&#238;che et dresseur de chiens pour soir&#233;es &#171; sp&#233;ciales &#187; ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui ! Il conna&#238;t et surveille Ba&#239;ls depuis plusieurs ann&#233;es. Il n&#8217;a fait aucune difficult&#233; pour me raconter tout ce qu&#8217;il savait au sujet de cette histoire. C&#8217;est la fille qui est venue le trouver dans sa librairie. Elle l&#8217;a baratin&#233;. Depuis, elle travaille pour lui. Hayari affirme que Ba&#239;ls et l&#8217;Espagnole ne sont pas amants pour autant.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard Fabre-Morini fron&#231;a le nez pour &#233;voquer le personnage.</p><p style="text-align: justify;">- Tu crois qu&#8217;on peut avoir confiance en ce type-l&#224; ? Il est vrai que depuis pas mal de temps vous &#234;tes ce qu&#8217;on peut appeler des amis, n&#8217;est-il pas ?</p><p style="text-align: justify;">Le comte Jean Salustre de Marasson (qui, d&#232;s sa pubert&#233;, avait &#233;t&#233; surnomm&#233; &#171; Gueule de ca&#239;man &#187; par ses condisciples du coll&#232;ge des Maristes de Fourvi&#232;re), trouva l&#8217;occasion trop belle pour rendre un chien de sa chienne &#224; ce roturier qui se donnait de grands airs.</p><p style="text-align: justify;">- Hayari pratique le libraire depuis des ann&#233;es. Il est convaincu que ce zouave est d&#233;cid&#233; &#224; aller jusqu&#8217;au bout. Ba&#239;ls n&#8217;h&#233;sitera pas &#224; faire pression sur son neveu. Et qu&#8217;on le veuille ou non, Richard Lassagne fait partie de ta Famille. &#192; ce titre le libraire peut vous causer &#233;norm&#233;ment de torts.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne m&#8217;apprends rien, figure-toi !</p><p style="text-align: justify;">Exasp&#233;r&#233;, &#201;douard secoua un peu trop fort la cuill&#232;re au-dessus de sa tasse de th&#233;. Une goutte ronde et ambr&#233;e vint s&#8217;&#233;craser sur la manche de son pyjama et imbiber la soie grise. De rage, il plongea sa main droite au plus profond de la touffeur de Rose Fitzgerald III blottie sur ses genoux, entre son ventre et le plateau d&#8217;argent du petit d&#233;jeuner. Bien quelle f&#251;t - comme tous ceux de sa race - r&#233;sistante &#224; la douleur, la chatte <em>Ragdoll</em>, championne du monde, bondit droit devant elle. Dix m&#232;tres plus loin, au coin de la chemin&#233;e de marbre, allong&#233;e sur son coussin de soie damass&#233;e, elle entreprit de l&#233;cher la zone endolorie sous son pelage.</p><p style="text-align: justify;">- Les deux hommes qui ont viol&#233; cette fille, tu les contr&#244;les ?</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson marqua un temps avant de r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Oui, oui ou oui, non ?</p><p style="text-align: justify;">- Je n&#8217;ai jamais eu aucun probl&#232;me avec eux jusque- l&#224;. Bien s&#251;r, ce sont des marginaux...</p><p style="text-align: justify;">- Des voyous, veux-tu dire. Comme tous ceux que tu fr&#233;quentes avec Hayari, dans ces <em>soir&#233;es</em>, o&#249; apr&#232;s vous &#234;tre livr&#233; &#224; ces c&#233;r&#233;monies immondes, vous forniquez avec des cr&#233;atures ?</p><p style="text-align: justify;">- On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et des enfants de ch&#339;ur. Ces &#171; c&#233;r&#233;monies immondes &#187;, comme tu les nommes, nous permettent de recruter des hommes forts et d&#233;termin&#233;s. De vrais guerriers pour des combats futurs o&#249; il nous faudra vaincre la pourriture s&#233;mite et cosmopolite !</p><p style="text-align: justify;">- Garde tes formules toutes faites pour tes troupes de choc. Explique-moi comment les choses se sont pass&#233;es. Tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment...</p><p style="text-align: justify;">- Il y a un mois environ. Boqueron s&#8217;est plaint au sujet des colleurs des autres candidats, qui ne lui laissaient pas assez de place. Ceux d&#8217;Athoun en l&#8217;occurrence. Je lui ai envoy&#233; ces deux types.</p><p style="text-align: justify;">- Comment se fait-il que Richard soit tomb&#233; sur eux ?</p><p style="text-align: justify;">- Par hasard. Une ou deux fois par mois, ton beau-fr&#232;re va retrouver son oncle. Ils font g&#233;n&#233;ralement la tourn&#233;e des bars &#224; vin de la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">- Je sais, je sais... &#199;a fait vingt ans que &#231;a dure, depuis qu&#8217;il fr&#233;quente ma s&#339;ur. J&#8217;ai fait suivre Richard une ou deux fois. Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Cette nuit-l&#224;, vers deux heures, en raccompagnant son oncle, Richard est tomb&#233; sur eux... pendant qu&#8217;ils s&#8217;expliquaient avec une fille.</p><p style="text-align: justify;">- Ils s&#8217;expliquaient ou ils la violaient ?</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson haussa les &#233;paules.</p><p style="text-align: justify;">- Officiellement un viol... C&#8217;est la version de la police.</p><p style="text-align: justify;">- Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Comme &#224; son habitude, le vieux &#233;tait fin saoul. Richard le raccompagnait jusqu&#8217;&#224; sa librairie. Il a entendu la fille qui criait dans une traboule. Il est all&#233; voir. D&#232;s qu&#8217;ils l&#8217;ont aper&#231;u, les deux types se sont enfuis. Mais ton beau-fr&#232;re a eu le temps d&#8217;en reconna&#238;tre un. Il s&#8217;agissait d&#8217;un des hommes envoy&#233;s en renfort pour soutenir l&#8217;&#233;quipe de Boqueron.</p><p style="text-align: justify;">- Bravo ! Qui est-ce ?</p><p style="text-align: justify;">- Bruno Bouchet.</p><p style="text-align: justify;">- Comment se fait-il que Richard l&#8217;ait reconnu ?</p><p style="text-align: justify;">- Richard avait accompagn&#233; Herv&#233; le soir du meeting &#224; la Bourse du travail. Bouchet et son copain avaient &#233;t&#233; recrut&#233;s pour assurer la protection rapproch&#233;e des orateurs. Il me fallait des hommes capables et exp&#233;riment&#233;s. Les trotskistes nous avaient menac&#233;s de venir tout casser.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est toi qui avais choisi et contact&#233; ces deux z&#232;bres ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui... Mais...</p><p style="text-align: justify;">- Oui ou non?</p><p style="text-align: justify;">- Ce sont des ind&#233;pendants. Je ne les emploie que de temps &#224; autres. Pour des affaires o&#249; nous ne devons pas prendre le risque de nous faire rep&#233;rer.</p><p style="text-align: justify;">- Est-ce le m&#234;me soir o&#249; toi et ma s&#339;ur, en avez profit&#233; pour faire vos salet&#233;s ensemble ? Tu es incorrigible, Jean... Pourtant, tu sais parfaitement o&#249; ces choses- l&#224; te m&#232;neront un jour !</p><p style="text-align: justify;">Cette fois encore le comte Salustre de Marasson fut d&#233;sar&#231;onn&#233; par l&#8217;attaque aussi brutale qu&#8217;inattendue de l&#8217;avocat. Son premier r&#233;flexe fut tout d&#8217;abord de d&#233;mentir.</p><p style="text-align: justify;">- Qui t&#8217;a dit une chose pareille ?</p><p style="text-align: justify;">- Ne nie pas. Ma s&#339;ur m&#8217;a tout racont&#233;. Non seulement elle aime se d&#233;baucher, mais ensuite, pour que son plaisir soit tout &#224; fait complet, elle adore me raconter ses turpitudes. Laissons... Cela n&#8217;est pas &#224; l&#8217;ordre du jour. Pour le moment. Leur pedigree &#224; tes deux zouaves ?</p><p style="text-align: justify;">Gueule de ca&#239;man bl&#234;mit, sachant qu&#8217;il ne perdait rien pour attendre. Un jour ou l&#8217;autre, &#201;douard lui pr&#233;senterait l&#8217;addition. Avec les int&#233;r&#234;ts. Toujours tr&#232;s &#233;lev&#233;s et incontournables. C&#8217;&#233;tait comme &#231;a que cela fonctionnait entre les deux amis, depuis l&#8217;&#233;poque du coll&#232;ge des Maristes.</p><p style="text-align: justify;">- Des hommes violents et d&#233;termin&#233;s. Interdits de stade et chass&#233;s de leur club de supporters de football. Bruno Bouchet a fait plusieurs s&#233;jours en prison. Pour vol avec violence, cambriolages. Il a pass&#233; deux ann&#233;es au Canada, dans une prison f&#233;d&#233;rale, pour trafic de coca&#239;ne et d&#8217;ecstasy. Il est le responsable r&#233;gional d&#8217;un club de Hell&#8217;s Angels.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard cessa de m&#226;chouiller son toast &#224; la marmelade d&#8217;orange am&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- De quoi?</p><p style="text-align: justify;">- Un club de motards.</p><p style="text-align: justify;">- Pourquoi as-tu choisi ces deux-l&#224; pour cette mission ?</p><p style="text-align: justify;">- Bruno Bouchet conna&#238;t bien les pentes de la Croix-Rousse... Je crois qu&#8217;il y est n&#233; et qu&#8217;il a un s&#233;rieux contentieux &#224; r&#233;gler avec ceux d&#8217;en face.</p><p style="text-align: justify;">- Au point de violer une des militantes d&#8217;Athoun ?</p><p style="text-align: justify;">- Cette salope faisait partie de l&#8217;&#233;quipe qui venait de distribuer des tracts dans les bo&#238;tes aux lettres.</p><p style="text-align: justify;">- Cet argument me para&#238;t un peu mince comme strat&#233;gie de d&#233;fense devant un tribunal.</p><p style="text-align: justify;">- Elle ou une autre... C&#8217;est le hasard qui a voulu qu&#8217;en fin de soir&#233;e, ils tombent sur cette fille, d&#8217;abord... puis, sur Richard ensuite. C&#8217;est un accident.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;un coup pr&#233;cis, l&#8217;avocat d&#233;capita la coquille de son &#339;uf-coque-trois-minutes.</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Une incroyable connerie. Il faut r&#233;parer.</p><p style="text-align: justify;">- Ton beau-fr&#232;re a tent&#233; de n&#233;gocier avec la fille. Cette petite putain l&#8217;a envoy&#233; balader.</p><p style="text-align: justify;">- En ce qui concerne Richard, le contraire m&#8217;e&#251;t &#233;tonn&#233;. Il faut s&#8217;y prendre autrement. Il faut que cette fille disparaisse.</p><p style="text-align: justify;">- Tu veux dire?...</p><p style="text-align: justify;">- Non ! C&#8217;est trop risqu&#233;. D&#232;s &#224; pr&#233;sent, avec ce qui vient de se passer au meeting de Villeurbanne, la presse r&#233;gionale va s&#8217;int&#233;resser peu ou prou &#224; cette histoire. M&#234;me si nous et nos amis pouvons influencer quelques-unes des r&#233;dactions en Rh&#244;ne-Alpes, nous ne pouvons pas, h&#233;las, pr&#233;tendre pouvoir contr&#244;ler tous les m&#233;dias.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard Fabre-Morini s&#8217;essuya longuement et tr&#232;s proprement la bouche avec la serviette de coton immacul&#233;e. Il repoussa le plateau d&#8217;argent &#224; l&#8217;autre extr&#233;mit&#233; de la table de jeu.</p><p style="text-align: justify;">Il voulait retrouver sous sa main la douceur du pelage pour r&#233;fl&#233;chir. Il tourna la t&#234;te, sourit en direction de la chatte <em>Ragdoll</em>.</p><p style="text-align: justify;">- Viens ma Rose,viens mon amour !</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avocat e&#251;t beau lui faire des mines, lui agiter ses bouts de doigts ronds et roses comme des saucisses &#224; cocktail. Pas folle la b&#234;te. Elle faisait semblant de ne pas le voir.</p><p style="text-align: justify;">- Il faut simplement que cette fille quitte Lyon. D&#8217;une mani&#232;re ou d&#8217;une autre.</p><p style="text-align: justify;">Sans d&#233;tourner la t&#234;te, Fabre-Morini continuait son man&#232;ge pour attirer la chatte jusqu&#8217;&#224; lui.</p><p style="text-align: justify;">Jean Salustre de Marasson d&#233;signa d&#8217;un geste vague, de l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la fen&#234;tre &#224; la fran&#231;aise, un point, quelque part, au centre de la ville.</p><p style="text-align: justify;">- En planquant quelques sachets dans sa chambre, on pourrait faire en sorte qu&#8217;elle tombe pour usage et vente de drogue. Il te suffirait de pr&#233;venir discr&#232;tement tes amis...</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard ne souriait pas le moins du monde en s&#8217;adressant &#224; Gueule de ca&#239;man.</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Je te r&#233;p&#232;te que cette fille doit tout simplement quitter Lyon. Le plus vite possible et vivante ! J&#8217;insiste sur ce point.</p><p style="text-align: justify;">Le superbe animal finit par se relever. Pas &#224; pas, sans cesser de fixer le visage souriant et affable que lui offrait son ma&#238;tre, la chatte s&#8217;avan&#231;ait lentement jusqu&#8217;&#224; lui. Lorsqu&#8217;elle fut &#224; sa port&#233;e, l&#8217;avocat inclina brusquement le buste pour la plaquer contre un des pieds de son fauteuil. D&#8217;un revers brutal et rapide, il ramena le petit f&#233;lin jusqu&#8217;&#224; sa poitrine pour le serrer tr&#232;s fort contre lui.</p><p style="text-align: justify;">- Il est indispensable que nous soyons tranquilles, au moins pendant la dur&#233;e des &#233;lections.</p><p style="text-align: justify;">Sous le coup de la douleur la <em>Ragdoll</em> dressa brusquement sa jolie t&#234;te vers Fabre-Morini, ouvrant la gueule pour lui montrer ses crocs. Mais cette fois, toute tentative d&#8217;&#233;vasion &#233;tait vaine. Pour lui signifier que c&#8217;&#233;tait lui le ma&#238;tre, Fabre-Morini planta ses doigts courts dans le pelage &#233;pais. Encore plus fort que la premi&#232;re fois. L&#224; o&#249; elle avait d&#233;j&#224; mal. En feulant, l&#8217;animal s&#8217;allongea sur les cuisses de l&#8217;avocat. Douloureuse et dompt&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">- La mani&#232;re, les moyens et les hommes pour parvenir &#224; ce r&#233;sultat m&#8217;importent peu. Je ne veux m&#234;me pas les conna&#238;tre. Je n&#8217;ai rien &#224; voir avec &#231;a. C&#8217;est de ta responsabilit&#233;, pleine et enti&#232;re. Tu as compris, j&#8217;esp&#232;re ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui, mais...</p><p style="text-align: justify;">Pour le rassurer, l&#8217;avocat d&#233;visagea longuement son copain Gueule de ca&#239;man, avec un sourire semblable &#224; celui qu&#8217;il avait adress&#233; &#224; son chat pour l&#8217;attirer jusqu&#8217;&#224; lui.</p><p style="text-align: justify;">- Jean ! Retrouver le cadavre de cette fille, ne serait-ce m&#234;me que dans quelques mois, serait dangereux et pourrait nous mettre dans une situation incontr&#244;lable. Il n&#8217;est pas question de prendre le risque d&#8217;une annulation de l&#8217;&#233;lection de mon fr&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;aristo, plus prudent et plus averti que la <em>Ragdoll</em> n&#8217;avait pas l&#8217;air, mais pas du tout, de partager cette tranquille assurance.</p><p style="text-align: justify;">- Et le libraire?</p><p style="text-align: justify;">- L&#8217;oncle de Richard ? Tu viens de me dire qu&#8217;il n&#8217;avait rien vu. Sans cette fille, Ba&#239;ls n&#8217;a aucun moyen de prouver quoi que ce soit.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est sans doute vrai. Mais si, malgr&#233; tout, il organise une conf&#233;rence de presse, il peut faire pression sur son neveu et le contraindre &#224; t&#233;moigner. Dans ce cas-l&#224;, l&#8217;enqu&#234;te pourrait repartir et la presse se retrouverait avec du grain &#224; moudre.</p><p style="text-align: justify;">- Je verrai Richard aujourd&#8217;hui m&#234;me. Il ne parlera pas. Si cette fille dispara&#238;t rapidement du paysage lyonnais, comme je te le demande, l&#8217;enqu&#234;te ne pourra aller plus loin.</p><p style="text-align: justify;">Le monar-chic soupira un grand coup. Sachant par avance qu&#8217;il &#233;tait inutile de discuter avec son bon ami &#201;douard.</p><p style="text-align: justify;">- Puisque tu l&#8217;affirmes...</p><p style="text-align: justify;">- Je r&#233;p&#232;te. Ne fais rien en ce qui concerne Ba&#239;ls... Rien pour le moment en tout cas.. Tu ne t&#8217;occupes que de la fille. Toutes affaires cessantes.</p><p style="text-align: justify;">- Comme tu veux !</p><p style="text-align: justify;">Il se demanda tout d&#8217;abord pourquoi il n&#8217;entendait rien. Pas un bruit en bas, dans la boutique. Pas une rumeur &#224; l&#8217;ext&#233;rieur, comme les autres jours. Antoine se retourna sur le ventre pour ramper sur les draps froiss&#233;s. Il se retrouva face au cadran noir de son r&#233;veil &#233;lectrique. 9:45. Il s&#8217;approcha encore plus pr&#232;s, &#224; seulement quelques centim&#232;tres du bo&#238;tier en plastique blanc, <em>made in Korea</em>. Chaque ann&#233;e, il avait de plus en plus de mal &#224; lire les trois petites lettres lumineuses dans le coin sup&#233;rieur droit : <em>sun</em>. &#199;a voulait dire qu&#8217;on &#233;tait dimanche. Imm&#233;diatement il pensa qu&#8217;il ne la verrait pas de toute la journ&#233;e. De la nuit non plus.</p><p style="text-align: justify;">Presque aussit&#244;t apr&#232;s, il pensa &#224; des trucs qui d&#8217;habitude ne l&#8217;occupaient pas tant que &#231;a... Moins on s&#8217;en sert, moins... Moins quoi? Aujourd&#8217;hui c&#8217;&#233;tait carr&#233;ment, plut&#244;t plus.</p><p style="text-align: justify;">Il se dit que, puisqu&#8217;il avait le temps, et pour faire passer &#231;a comme le reste, il allait se laver. En grand. Imm&#233;diatement apr&#232;s, il se souvint que ce serait pour une autre fois. Il n&#8217;avait toujours pas remont&#233; l&#8217;&#233;vacuation de la baignoire.</p><p style="text-align: justify;">Il enfila ses v&#234;tements de la veille - et pour certains, des autres jours. Demain lundi, il ferait venir Maxime qui venait de terminer un stage de plomberie avant de regagner les rangs de l&#8217;ANPE. Pour cent balles ou un peu plus, il lui bricolerait certainement un truc. Un syst&#232;me qui permettrait &#224; Pilar de pouvoir se servir de sa baignoire. Comme &#231;a, lui aussi pourrait se laver. Ce qui devenait n&#233;cessaire, pour ne pas dire urgent.</p><p style="text-align: justify;">Dans la cuisine, pour son petit d&#233;jeuner, il h&#233;sitait entre un saint-marcellin en pommade, pain rassis et c&#244;tes-du-rh&#244;ne ou un bol de Nescaf&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Il n&#8217;eut pas &#224; trancher.</p><p style="text-align: justify;">En bas, le bruit de la clef qui farfouillait dans la serrure de la porte d&#8217;entr&#233;e l&#8217;&#233;lectrifia d&#8217;un grand coup de 220 tout le long du dos.</p><p style="text-align: justify;">Son pas vif claquait d&#233;j&#224; sur la premi&#232;re marche en fonte de l&#8217;escalier en colima&#231;on qui menait &#224; l&#8217;&#233;tage. Sans savoir pourquoi il faisait &#231;a, Antoine plongea sous la table de la cuisine pour empoigner la poubelle, oubli&#233;e l&#224; depuis toujours. D&#8217;un revers, il y balan&#231;a en vrac : le pain, le fromage et la bo&#238;te de Nescaf&#233;. Par principe il n&#8217;&#233;pargna que la bouteille de vin. Ce qui fait que lorsque Pilar s&#8217;avan&#231;a vers lui il tenait d&#8217;une main le litron et de l&#8217;autre la poubelle.</p><p style="text-align: justify;">- Je rangeais...</p><p style="text-align: justify;">Elle lui sourit.</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a va?</p><p style="text-align: justify;">- Oui, &#231;a va!</p><p style="text-align: justify;">- Je suis venue voir si tu voulais aller au cin&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">- Voir quoi, comme film ?</p><p style="text-align: justify;">- <em>Ata me</em>. &#199;a veut dire &#171; Attache-moi &#187;. Tu ne l&#8217;as pas vu ? C&#8217;est tr&#232;s bien. C&#8217;est une vieille <em>pelicula</em> de Pedro Almodovar.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est un metteur en sc&#232;ne espagnol ?</p><p style="text-align: justify;">- Bien s&#251;r. Tu le connais pas ?</p><p style="text-align: justify;">- Non pas bien...</p><p style="text-align: justify;">Antoine se souvenait, dans une autre existence, d&#8217;avoir vu <em>Mourir &#224; Madrid</em> et un ou deux films de Bunuel. Parce qu&#8217;&#224; une &#233;poque de sa vie, il avait cru &#224; la n&#233;cessit&#233; d&#8217;avoir de la culture et une conscience politique. Aujourd&#8217;hui et depuis pas mal d&#8217;ann&#233;es, le cin&#233;, la t&#233;l&#233;, comme d&#8217;une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale l&#8217;actualit&#233; l&#8217;int&#233;ressaient vraiment peu. Un bon polar de temps &#224; autres que lui filait son copain Jacky. Almodovar, c&#8217;&#233;tait comme la Saab. Un nom qui, pour Antoine, &#233;voquait l&#8217;&#233;lectrom&#233;nager. Une marque de th&#233;i&#232;re &#233;lectrique.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est o&#249; ?</p><p style="text-align: justify;">- Au CNP de la rue Saint-Polycarpe ?</p><p style="text-align: justify;">- Ben, oui... pourquoi pas. On va aller manger un morceau d&#8217;abord.</p><p style="text-align: justify;">Depuis le d&#233;but de l&#8217;apr&#232;s-midi, la ville mijotait dans un jus de chaleur moite qui pesait de plus en plus sur ses habitants.</p><p style="text-align: justify;">Il fallut plusieurs heures avant que Salustre de Marasson puisse localiser Bruno Bouchet. Qu&#8217;il le contacte, et lui donne rendez-vous : Le Soho, un bar de nuit, de la rue Saint-Jean. &#192; trois heures de l&#8217;apr&#232;s-midi.</p><p style="text-align: justify;">La fa&#231;ade de l&#8217;&#233;tablissement avait une vue directe sur l&#8217;entr&#233;e de la sourici&#232;re de l&#8217;ancien palais de justice. Ce qui ne pouvait pas manquer de lui rappeler des choses. Pas pr&#233;cis&#233;ment agr&#233;ables. Pas plus agr&#233;ables que cette entrevue avec Bruno. Pas agr&#233;able, mais absolument indispensable. Elle pourrait lui &#233;viter un jour d&#8217;avoir &#224; franchir l&#8217;entr&#233;e des Artistes du nouveau palais de justice, de l&#8217;autre cot&#233; du Rh&#244;ne.</p><p style="text-align: justify;">Mais pour &#231;a, il avait int&#233;r&#234;t &#224; man&#339;uvrer au plus juste et ne pas commettre la plus petite erreur.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet l&#8217;attendait au bar. Le verre &#224; la main. Vodka ou gin, quels que soient l&#8217;endroit et l&#8217;heure. Le dessus du cr&#226;ne rond, rose et d&#233;garni, encadr&#233; d&#8217;une couronne de cheveux mi-longs, ch&#226;tains clairs, gras, tress&#233;s &#224; la cafre. En petites nattes serr&#233;es. &#201;t&#233; comme hiver, le dessus du cr&#226;ne chauve, le front, les joues, les oreilles m&#234;me, tout l&#8217;&#233;piderme &#233;tait rouge, grumeleux, boursoufl&#233; et recouvert d&#8217;un film de sueur luisante. Sous le blouson de motard d&#233;m&#233;nageur - taille XXL -, deux ronds humides marquaient le cuir des aisselles jusqu&#8217;&#224; la taille. Au-dessus de la large &#233;chancrure du tee-shirt, les pectoraux, turgescents, larges et roses comme une paire de fesses, luisaient eux aussi de la m&#234;me transpiration grasse. Serrer la main &#224; Bruno Bouchet c&#8217;&#233;tait comme serrer un morceau de bois brut entour&#233; d&#8217;un paquet d&#8217;algues chaudes et gluantes.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson entra&#238;na le colosse vers la table la plus &#233;loign&#233;e de la porte, au plus profond de la p&#233;nombre protectrice de la grande salle. La temp&#233;rature, sans &#234;tre fra&#238;che, y &#233;tait presque supportable, en comparaison de la chaleur qui r&#233;gnait en terrasse. &#192; l&#8217;&#233;cart des oreilles des autres clients, du patron et de deux employ&#233;s qui, sans arr&#234;t pendant ces heures chaudes, faisaient la navette entre le bar et l&#8217;ext&#233;rieur.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne risques rien. Tout au plus quelques mois. Un an au maximum. Tu toucheras... deux cents mille francs. Cent mille avant d&#8217;aller te constituer prisonnier. Le reste, apr&#232;s. Quand tout sera fini !</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me si les st&#233;ro&#239;des, les anabolisants et la coca&#239;ne lui bouffaient de plus en plus les neurones, Bruno Bouchet n&#8217;&#233;tait pas un imb&#233;cile. En tout cas, pas au point de ne pas comprendre ce que l&#8217;aristo d&#233;sirait lui faire endosser.</p><p style="text-align: justify;">- Quand tout sera fini ? Dans dix ans ? &#199;a me fera pas loin de trente-cinq berges &#231;a !</p><p style="text-align: justify;">- Mais non ! Tu auras un avocat, pay&#233; par mes amis... Le meilleur. Et nous ne te laisserons pas tomber pendant ta d&#233;tention.</p><p style="text-align: justify;">- Et mon casier ? C&#8217;est tes potes qui vont le blanchir ?</p><p style="text-align: justify;">- Je leur en parlerai...</p><p style="text-align: justify;">- Tu me racontes des conneries, Jeannot ! Un casier comme le mien, ce qu&#8217;il y a dessus, &#231;a ne s&#8217;efface pas comme sur une ardoise magique.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet fit claquer le cul de son verre vide sur le plateau de bois du gu&#233;ridon. Le patron leva la t&#234;te et, aussit&#244;t, fit un signe &#224; son serveur. On avait l&#8217;air de bien le conna&#238;tre le motard et savoir qu&#8217;il n&#8217;aimait pas attendre, ni qu&#8217;on l&#8217;emmerde.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson tenta encore une fois de le faire r&#233;fl&#233;chir.</p><p style="text-align: justify;">- Mes amis peuvent beaucoup. Tu le sais tr&#232;s bien. Souviens-toi, de ton histoire de poudre.</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a se compare pas ! Tu veux que j&#8217;aille raconter aux keufs que c&#8217;est moi et un mec que je ne connaissais m&#234;me pas qui avons viol&#233; la fille ? T&#8217;es ouf ou quoi ? Personne sait rien. Personne nous a vus. Pourquoi j&#8217;irais faire une connerie pareille ?</p><p style="text-align: justify;">- II y avait un t&#233;moin dans la traboule.</p><p style="text-align: justify;">- Un t&#233;moin ? Tu te fous de moi !</p><p style="text-align: justify;">- Absolument pas.</p><p style="text-align: justify;">- Si c&#8217;est vrai qu&#8217;il y a eu un t&#233;moin, pourquoi j&#8217;irais tout leur raconter, aux poulets ? Pourquoi ? S&#8217;ils savent tout ? Pourquoi ils sont pas venus nous serrer, alors ?</p><p style="text-align: justify;">- La police ne sait rien ! Pour l&#8217;instant.</p><p style="text-align: justify;">Les neurones enrhum&#233;s de Bruno Bouchet se remirent brusquement &#224; fonctionner. Son cerveau r&#233;alisa soudain l&#8217;importance de ce que Salustre de Marasson venait de dire. Les racines des tifs qui lui restaient sur le devant du cr&#226;ne vinrent rejoindre la ligne &#233;paisse de ses sourcils. Dans le m&#234;me temps, sa battoire droite se posa, mine de rien, sur la table. Gueule de ca&#239;man ne la remarqua pas. Il fixait les gros yeux ronds inject&#233;s de sang, sans rien voir d&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">- Qui c&#8217;est ce mec ?</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a ne servirait &#224; rien que tu saches son nom. Il n&#8217;y a strictement rien &#224; faire de ce c&#244;t&#233;-l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">La grosse main laissa une empreinte humide sur la table quand elle d&#233;colla brusquement pour empoigner la cravate fleurdelis&#233;e et le devant de la chemise en popeline bleu p&#226;le de l&#8217;aristo.</p><p style="text-align: justify;">- Dis-moi qui c&#8217;est, Jeannot ? D&#233;conne pas avec &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Autant parce qu&#8217;il estimait qu&#8217;il en avait assez fait, que pour sauver ce qui pouvait encore l&#8217;&#234;tre de sa tenue, Gueule de ca&#239;man l&#226;cha le morceau sans plus r&#233;sister.</p><p style="text-align: justify;">- Je te fais confiance ?</p><p style="text-align: justify;">- Vas-y, magne !</p><p style="text-align: justify;">- Ne le r&#233;p&#232;te &#224; personne ! C&#8217;est Richard Lassagne. Le beau-fr&#232;re de Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">De surprise, le colosse rel&#226;cha sa prise de cravate.</p><p style="text-align: justify;">- Richard? Le mari de la petite salope que tu t&#8217;es embourb&#233;e au meeting de la Bourse ? La s&#339;ur de Fabre-Morini ? C&#8217;&#233;tait lui le mec qui nous a gaul&#233;s dans la traboule, pendant qu&#8217;on se niquait la petite ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il foutait l&#224;, ce con ?</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet renversa sa chaise en arri&#232;re pour pouvoir rire tout son so&#251;l. Ce qui provoqua comme un appel d&#8217;air dans la salle du bistro.</p><p style="text-align: justify;">- Mais, alors, on risque rien ? Bordel, c&#8217;est tout de m&#234;me pas ce cocu qui va aller voir les keufs pour leur raconter ce qu&#8217;il a vu, merde ?</p><p style="text-align: justify;">Jean Salustre de Marasson baissa les yeux sur le chiffon humide qui pendait entre les revers de son blaser. Il n&#8217;eut pas le courage de protester. Il se contenta d&#8217;un hochement de t&#234;te.</p><p style="text-align: justify;">- Si. Il est oblig&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Vrai ? Tu d&#233;connes ?</p><p style="text-align: justify;">Pour que le culturiste comprenne qu&#8217;il ne plaisantait pas, Gueule de ca&#239;man lui fit un r&#233;sum&#233; de ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; depuis ce fameux soir dans une des traboules des pentes.</p><p style="text-align: justify;">Tr&#232;s vite, Bruno Bouchet perdit rapidement son sourire de grand niais. La main droite du motard laissa &#224; nouveau une longue trace humide de transpiration grasse quand il balaya le plateau de bois d&#8217;un revers rapide.</p><p style="text-align: justify;">- Faut nettoyer, Jeannot. Y&#8217;a que &#231;a &#224; faire.</p><p style="text-align: justify;">Gueule de ca&#239;man fit semblant de n&#8217;avoir pas compris. Il sut que tout allait se jouer l&#224;. Dans l&#8217;instant. Son avenir et sa vie. Pas moins.</p><p style="text-align: justify;">- De quoi parles-tu ?</p><p style="text-align: justify;">- Faut que &#231;a ressemble &#224; un accident...</p><p style="text-align: justify;">- Tu veux supprimer qui? La fille? Mes amis ne veulent pas qu&#8217;on y touche. Il faut simplement qu&#8217;elle reparte en Espagne.</p><p style="text-align: justify;">- Elle, on verra. Si &#231;a se trouve, suffira de lui foutre la trouille. Si elle d&#233;gage vite fait et qu&#8217;elle retourne dans son bled, &#231;a sera bon pour elle.</p><p style="text-align: justify;">- Le libraire ? L&#8217;oncle de Richard ?</p><p style="text-align: justify;">- Lui ? &#199;a sera m&#234;me pas la peine. Si la fille dispara&#238;t et si Richard n&#8217;est plus l&#224; pour raconter ce qu&#8217;il a vu, il peut d&#233;goiser tout ce qu&#8217;il veut. Il pourra rien prouver.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson sentit un petit frisson lui parcourir l&#8217;&#233;chine. Il se pencha en avant pour murmurer le nom de l&#8217;&#233;crivain &#224; l&#8217;oreille du colosse.</p><p style="text-align: justify;">- Richard ? Tu veux supprimer Richard Lassagne ?</p><p style="text-align: justify;">Les deux gobilles rondes, inject&#233;es de sang, brillaient d&#8217;un &#233;clat m&#233;chant.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Evidently my dear</em>. R&#233;fl&#233;chis ! Si le cocu se met &#224; table, nous, on est dans la merde. Complet ! Y&#8217;a rien d&#8217;autre &#224; faire.</p><p style="text-align: justify;">- Richard ne sait rien. Tout au moins en ce qui concerne C&#233;cile et moi. De toute fa&#231;on, il ne dira rien. &#201;douard Fabre-Morini doit le rencontrer. Ce soir, &#224; dix heures, chez lui, &#224; Ainay. &#201;douard a l&#8217;habitude de ce genre de situation. Il va sans doute tout arranger avec son beau-fr&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;es s&#251;r de &#231;a, toi?</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson fit semblant d&#8217;h&#233;siter, juste une seconde de trop, avant de r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">-...Bien entendu.</p><p style="text-align: justify;">- Tu vois ! T&#8217;en es m&#234;me pas s&#251;r. Moi, depuis le d&#233;but qu&#8217;on a travaill&#233; pour Fabre-Morini, je le sens pas le beauf, C&#8217;est un l&#226;che ce mec. Au premier coup de saton dans les miches, il leur racontera tout ce qu&#8217;il sait, aux keufs.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson se dit que c&#8217;&#233;tait l&#224; et maintenant, qu&#8217;il fallait la jouer fine et l&#233;g&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- Si Richard est assassin&#233;, les flics enqu&#234;teront. Il est certain qu&#8217;ils ne tarderont pas &#224; savoir ce qui s&#8217;est pass&#233; entre C&#233;cile et moi. De l&#224; &#224; en d&#233;duire le reste... &#231;a pourrait nous valoir des emmerdements tr&#232;s s&#233;rieux.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pour &#231;a que je viens de te dire que &#231;a doit ressembler &#224; un accident.</p><p style="text-align: justify;">- N&#8217;emp&#234;che que si je n&#8217;ai pas un bon alibi...</p><p style="text-align: justify;">Les gros yeux s&#8217;&#233;carquill&#232;rent encore un peu plus quand Bruno Bouchet vint coller son visage tremp&#233; de sueur &#224; moins d&#8217;un centim&#232;tre de celui de l&#8217;aristo.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as peur de quoi, ma chatte ? De te mettre &#224; table, si les flics te bousculent ? T&#8217;as tout de m&#234;me pas oubli&#233; que t&#8217;&#233;tais pas le dernier de nous deux &#224; lui faire sa f&#234;te &#224; la salope dans la traboule ? Tu te souviens plus ?... T&#8217;arrivais plus &#224; t&#8217;en d&#233;coller, tellement t&#8217;aimais &#231;a. C&#8217;est &#224; cause de &#231;a que Richard t&#8217;est tomb&#233; dessus. Pas vrai ? &#199;a, tu me l&#8217;as pas dit le soir o&#249; &#231;a s&#8217;est pass&#233;, hein, petit cachottier ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;aristo chic n&#8217;eut pas le temps de se rejeter en arri&#232;re. La langue large, chaude et gluante du motard jaillit brusquement entre les dents jaunes et &#233;paisses pour s&#8217;&#233;craser sur son menton et remonter jusqu&#8217;&#224; ses l&#232;vres.</p><p style="text-align: justify;">Salustre de Marasson n&#8217;h&#233;sita pas &#224; sacrifier sa pochette de soie armori&#233;e pour effacer, plus que la salive, l&#8217;odeur f&#233;tide que d&#233;gageait l&#8217;haleine du culturiste.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;aimais &#231;a hein ? Lui bourrer sa chatte &#224; l&#8217;Espagnole. &#192; mon avis, &#231;a devait te travailler dur depuis un bout de temps. T&#8217;en faire une comme &#231;a, dans la rue, &#224; la sauvage. Je parie que c&#8217;&#233;tait encore meilleur qu&#8217;avec la femme &#224; Richard ? Pourtant celle-l&#224;, &#231;a a l&#8217;air d&#8217;une vraie salope. Pas vrai ?</p><p style="text-align: justify;">&#192; cet instant, l&#8217;homme &#224; la peau de reptile se dit que tout &#233;tait perdu, sans parler de l&#8217;honneur. Par ce viol, il se retrouvait prisonnier. Livr&#233; pieds et poings li&#233;s aux humeurs et au bon vouloir du colosse complice.</p><p style="text-align: justify;">Il fut d&#8217;autant plus surpris quand Bruno Bouchet lui fit un large sourire, avant d&#8217;&#233;clater de rire.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as raison. Pour que &#231;a passe facile, faut pas que tu sois dans le secteur. Faut que tu te fabriques un alibi b&#233;ton...</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet se rejeta une nouvelle fois en arri&#232;re de son si&#232;ge pour prendre une large inspiration qui fit rouler ses pectoraux monstrueux.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as qu&#8217;&#224; aller baiser la grosse &#224; Richard dans un h&#244;tel. Mais l&#224;, faut pas faire &#231;a &#224; la sauvette, dans un Formule 1. Non ! Faudra que tu fasses &#231;a en ville, dans un machin &#224; plein d&#8217;&#233;toiles. Genre La Tour Rose. Faut vous faire remarquer un max.</p><p style="text-align: justify;">Soulag&#233;, au-del&#224; de tout espoir, Salustre de Marasson ne chercha plus &#224; finasser &#224; propos de l&#8217;&#233;limination de Richard Lassagne.</p><p style="text-align: justify;">- Dans quel d&#233;lai, veux-tu... op&#233;rer, pour Richard ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est que &#231;a peut pas attendre, ma chatte. Si je trouve les mecs qui me faut, ce soir. Sinon demain... Apr&#232;s-demain au plus tard. Mais toi, &#224; partir de maintenant, faut que tu sois clair pour les keufs. Comme tu peux tout de m&#234;me pas faire &#231;a avec la femme de ton pote, tu t&#8217;en prends une autre. Tu auras qu&#8217;&#224; aller au reste et apr&#232;s aller boire des coups en bo&#238;te. Faudra que t&#8217;ailles dans des endroits o&#249; il y aura au moins dix blaireaux qui pourront jurer que t&#8217;as pass&#233; la soir&#233;e avec eux.</p><p style="text-align: justify;">- Tu vas op&#233;rer comment ? Tu as d&#233;j&#224; fait ce genre de &#171; nettoyage &#187; ?</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet r&#233;unit deux doigts humides de sa main droite pour les frotter l&#8217;un contre l&#8217;autre devant le visage de Salustre de Marasson.</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a, ma caille, c&#8217;est pas tes oignons. Pour que j&#8217;op&#232;re, comme tu dis, je suis comme les chirurgiens, moi. Je travaille pas &#224; cr&#233;dit. Faut de la braise. Un sacr&#233; paquet. T&#8217;en as ?</p><p style="text-align: justify;">De la poche droite de sa veste, Gueule de ca&#239;man sortit une grosse enveloppe. Il se for&#231;a &#224; prendre tout son temps pour ne pas que Bruno Bouchet puisse se rendre compte &#224; quel point il se sentait lib&#233;r&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Les yeux ronds du culturiste s&#8217;&#233;carquill&#232;rent encore un peu plus.</p><p style="text-align: justify;">- Y&#8217;a combien ?</p><p style="text-align: justify;">- Cinquante mille.</p><p style="text-align: justify;">On en &#233;tait aux euros, et les francs nouveaux n&#8217;existaient que depuis 1958. Il &#233;tait normal que certains ne s&#8217;y soient pas encore habitu&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a fait combien... en anciens ?</p><p style="text-align: justify;">- Cinq millions de centimes.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;aurais dit cinq plaques, j&#8217;aurais compris tout de suite. Comme tout le monde !</p><p style="text-align: justify;">- Cinq maintenant.</p><p style="text-align: justify;">Gueule de ca&#239;man sortit la deuxi&#232;me enveloppe de sa poche droite.</p><p style="text-align: justify;">- Cinq, quand tout sera termin&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Bruno Bouchet avait toujours &#233;t&#233; un gagne-petit. Cette fois, il pensa &#234;tre un gros malin lorsqu&#8217;il r&#233;alisa qu&#8217;il pouvait, sans risque, obtenir plus que ce qu&#8217;il esp&#233;rait.</p><p style="text-align: justify;">- Pour un &#171; nettoyage &#187; il me faut... le double !</p><p style="text-align: justify;">Salustre fit semblant d&#8217;h&#233;siter. Oh ! &#192; peine. Une toute petite seconde seulement. Avant de glisser la seconde enveloppe en direction du culturiste. Bruno Bouchet, les yeux brillants et &#233;carquill&#233;s, la fit dispara&#238;tre, comme la premi&#232;re, dans les poches de son blouson de cuir.</p><p style="text-align: justify;">Gueule de ca&#239;man &#233;tait d&#8217;autant plus satisfait que cet argent ne repr&#233;sentait que le premier tiers de la somme totale qu&#8217;il avait obtenue d&#8217;&#201;douard. Elle &#233;tait destin&#233;e, dans sa plus grosse partie, &#224; d&#233;sint&#233;resser l&#8217;Espagnole et l&#8217;&#233;loigner le plus rapidement possible de la ville. Le reste de la somme devait servir &#224; payer les services de plusieurs gros bras qui devraient, le cas &#233;ch&#233;ant, secouer suffisamment fort le libraire pour lui faire entendre raison. Le persuader qu&#8217;&#224; Lyon le silence et la discr&#233;tion &#233;taient des vertus cardinales que tous se devaient de respecter.</p><p style="text-align: justify;">Heureux l&#8217;aristocrate ? Ce n&#8217;&#233;tait rien de le dire. Il allait se retrouver blanc comme neige, avec un boni de deux cents mille francs. Net d&#8217;imp&#244;ts. Sans compter ce que son ami &#201;douard lui verserait ensuite &#224; titre personnel.</p><p style="text-align: justify;">Compte tenu de son train de vie et de ses dettes end&#233;miques, pour quelque temps, cette op&#233;ration servait bien ses affaires.</p><p style="text-align: justify;">- D&#8217;accord ! C&#8217;est cher, mais je te fais confiance.</p><p style="text-align: justify;">- Tu peux ma caille ! Tu seras pas d&#233;&#231;u du r&#233;sultat. En plus, si je dois me faire la fille, je te compterai pas de suppl&#233;ment. &#199;a sera en prime. Maintenant tu me files les adresses et tu me racontes ce que tu sais sur Richard. O&#249; il cr&#232;che et tout le bordel. Apr&#232;s on fera pareil avec la pute espagnole.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;ext&#233;rieur du Soho la chaleur, monstrueuse, faisait bouillir la ville sous son couvercle de pollution.</p><p style="text-align: justify;"><span>Chemin faisant en rejoignant le parking o&#249; il avait gar&#233; sa voiture, l&#8217;homme &#224; la peau de reptile s&#8217;interrogea pour savoir si c&#8217;&#233;tait l&#8217;id&#233;e d&#8217;avoir gagner autant d&#8217;argent en si peu de temps ou de tuer un homme qui semblait r&#233;jouir &#224; ce point Bruno Bouchet.</span></p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes"><span>Retour au sommaire de </span></a><em><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes"><span>Librairie des Pentes</span></a></em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 8]]></title><description><![CDATA[Les hommes du silence]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-8</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-8</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Fri, 31 Jul 2026 08:02:14 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p><a href="https://www.litteratudeonline.fr/publish/post/199799439">Lien vers le sommaire de Librairie des Pente</a>s</p><p>Richard se sentait cern&#233; de toutes parts. D&#8217;un c&#244;t&#233;, il savait que, depuis longtemps, il aurait d&#251; informer la Famille de ce qui risquait de se passer. Il avait essay&#233;. Vraiment. Au moins une fois, avec C&#233;cile. Mais comme elle lui battait froid depuis sa derni&#232;re vir&#233;e sur les pentes avec Antoine, elle pr&#233;texta une urgence pour ne pas avoir &#224; l&#8217;&#233;couter.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s, il n&#8217;eut plus ni le temps ni le courage.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; dans le vestibule de l&#8217;immeuble de la rue des Puits-Gaillot avec la jeune femme espagnole lui faisait l&#8217;effet d&#8217;&#234;tre assis sur une bombe &#224; retardement. Un jour ou l&#8217;autre, cette histoire allait exploser au grand jour et les &#233;clabousser. Tous. Pour autant, il ne parvenait pas &#224; prendre son t&#233;l&#233;phone ni &#224; informer Herv&#233; du d&#233;sastre imminent.</p><p style="text-align: justify;">Ce n&#8217;&#233;tait plus qu&#8217;une question d&#8217;heures - ou d&#8217;un jour ou deux, au maximum -, avant qu&#8217;il n&#8217;entende parler de son oncle. Il &#233;tait &#233;vident qu&#8217;Antoine r&#233;agirait forc&#233;ment au r&#233;cit que la fille ne manquerait pas de lui faire. Antoine r&#233;agissait toujours mais, tr&#232;s souvent, &#224; l&#8217;inverse de ce dont on le croyait capable.</p><p style="text-align: justify;">Richard se retrouvait dans une position aussi confortable que celle du pendu en &#233;quilibre sur un escabeau bancal. Il savait pertinemment que la moindre des confidences qu&#8217;il pourrait faire sur ce qu&#8217;il avait r&#233;ellement vu dans la traboule pourrait lui &#234;tre fatale. C&#8217;est toute la Famille, unie dans un m&#234;me effort qui, sans la moindre h&#233;sitation, pousserait l&#8217;escabeau pour le faire basculer. Sans remords ni &#233;tats d&#8217;&#226;me.</p><p style="text-align: justify;">Richard, comme tous les autres membres de la Famille, &#224; un titre ou &#224; un autre, s&#8217;&#233;tait investi dans cette future &#233;lection. C&#8217;est pour oublier son stress - alors que de toute sa vie il ne s&#8217;&#233;tait jamais reconnu dans la politique d&#8217;un parti - qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait port&#233; de lui-m&#234;me volontaire. &#199;a lui avait valu de se taper toute la r&#233;daction des discours de campagne et de r&#233;pondre au courrier des chers &#233;lecteurs de son beau-fr&#232;re. Un vrai bonheur.</p><p style="text-align: justify;">Si un ethnologue s&#8217;&#233;tait pench&#233; sur la Famille, il aurait tout d&#8217;abord constat&#233; qu&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini, d&#233;sign&#233; comme le m&#226;le dominant de la harde, n&#8217;en avait, en r&#233;alit&#233;, que le titre et l&#8217;apparence. C&#8217;est seulement en &#233;tudiant de tr&#232;s pr&#232;s les moeurs secr&#232;tes des Fabre- Morini qu&#8217;il aurait fini par d&#233;couvrir qu&#8217;en fait, le chef de meute, le plus tordu de tous, c&#8217;&#233;tait le cadet, &#201;douard.</p><p style="text-align: justify;">&#201;douard Fabre-Morini, 35 ans, c&#233;libataire, catholique pratiquant, &#233;tait connu comme l&#8217;un des plus influents et surtout des plus retors avocats d&#8217;affaires de la r&#233;gion. Le plus secret aussi. Sa carri&#232;re se r&#233;sumait &#224; un seul client : la Famille. Il g&#233;rait ses affaires &#224; Lyon, en Europe, mais aussi depuis que la bourse affichait des records historiques, un peu partout dans le monde.</p><p style="text-align: justify;">&#192; Lyon, beaucoup de gens parlaient de la fortune de la Famille. Quelques-uns contribuaient &#224; la faire fructifier. Hormis &#201;douard et le cercle restreint de ses proches, personne n&#8217;avait une id&#233;e pr&#233;cise de son ampleur ni du chiffre quelle repr&#233;sentait.</p><p style="text-align: justify;">En fait, aucun ethnologue n&#8217;aurait jamais pu s&#8217;approcher d&#8217;assez pr&#232;s pour &#233;tudier les m&#339;urs de la Famille. Ainsi, personne ne pouvait savoir qu&#8217;en vue de l&#8217;&#233;lection de son fr&#232;re a&#238;n&#233;, &#201;douard avait tout organis&#233; et tout n&#233;goci&#233;. Tout. Le licite, comme l&#8217;illicite.</p><p style="text-align: justify;">Pour le licite, il avait r&#233;uni les membres de la S.L.A.C.C. (Soci&#233;t&#233; Lyonnaise des Amis des Chats de Concours), dans son superbe h&#244;tel particulier d&#8217;Ainay. L&#8217;essentiel de cette amicale &#233;tait compos&#233; de gens tr&#232;s bien qui avaient tous la particularit&#233; d&#8217;appartenir au m&#234;me monde et d&#8217;&#234;tre bourr&#233;s de fric.</p><p style="text-align: justify;">Au cours de cette r&#233;union mensuelle, Herv&#233; avait pr&#233;sent&#233;, en quelques mots, le programme de l&#8217;a&#238;n&#233; des Fabre-Morini qui, pour l&#8217;occasion, l&#8217;accompagnait. Ensemble, ils firent des merveilles.</p><p style="text-align: justify;">En moins d&#8217;une heure, l&#8217;avocat et le futur repr&#233;sentant - d&#8217;une certaine cat&#233;gorie - du peuple, ramass&#232;rent plus d&#8217;un million de francs.</p><p style="text-align: justify;">En tant que tr&#233;sorier responsable, &#201;douard endossa tous les ch&#232;ques. Il les versa dans leur totalit&#233; sur le compte de campagne de son fr&#232;re. L&#8217;avocat &#233;tait bien trop fut&#233; pour agir autrement. Il savait qu&#8217;en cas de contr&#244;le, la plus petite fraude pouvait leur valoir une invalidation. Et comme il &#233;tait tout &#224; fait envisageable qu&#8217;Herv&#233; obt&#238;nt un maroquin dans un prochain gouvernement, il n&#8217;&#233;tait pas question, pour un pauvre petit million, de prendre le moindre risque. Un poste de ministre ou m&#234;me de secr&#233;taire d&#8217;&#201;tat pourrait rapporter &#224; la Famille entre un et plusieurs milliards. De francs fran&#231;ais ou d&#8217;euros, suivant les cas.</p><p style="text-align: justify;">Pour l&#8217;illicite, il avait pris contact avec Jean Salustre de Marasson.</p><p style="text-align: justify;">Ils se fr&#233;quentaient depuis leurs &#233;tudes chez les maristes. L&#8217;avocat &#233;tait s&#251;r de la discr&#233;tion du comte. Pas tant parce qu&#8217;ils s&#8217;aimaient ou qu&#8217;il le payait royalement lorsqu&#8217;il avait besoin de ses services. Mais bien plus &#224; cause des casseroles que trimballait derri&#232;re lui l&#8217;aimable nobliau. &#201;douard en tenait fermement l&#8217;extr&#233;mit&#233; des ficelles et un seul geste de sa part e&#251;t suffit pour envoyer son condisciple et ami en prison une bonne vingtaine d&#8217;ann&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Afin de contribuer au succ&#232;s de son fr&#232;re a&#238;n&#233;, toujours &#233;gale &#224; elle-m&#234;me, C&#233;cile avait fait semblant. Un th&#233; par-ci, un cocktail par-l&#224;, un ou deux d&#238;ners en ville lui avaient permis de donner le change et de passer entre les gouttes. Pour ne pas avoir &#224; en faire plus, elle se trouva l&#8217;excuse de devoir faire face aux difficult&#233;s scolaires de Marc-Alexandre. Leur gar&#231;on, m&#234;me si Richard l&#8217;avait souvent regrett&#233;, &#233;tait un Fabre-Morini. Un vrai. Il devait vraiment s&#8217;y plaire dans ce cours priv&#233; et envisager de refaire une cinqui&#232;me C, pour la deuxi&#232;me ann&#233;e cons&#233;cutive.</p><p style="text-align: justify;">Bien entendu Mamita n&#8217;&#233;tait pas en reste. Pr&#233;sidente d&#8217;honneur du Tr&#232;s-Saint-Fardeau, elle n&#8217;avait jamais envisag&#233; pouvoir &#234;tre un reste de quoi que ce soit. Le T.S.F., fondation caritative apostolique et romaine, tenait ses assises dans un couvent &#224; mi-pente de la colline de Fourvi&#232;re, en totale symbiose avec les int&#233;gristes lyonnais.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, madame la pr&#233;sidente s&#8217;&#233;tait surpass&#233;e. Au point d&#8217;envisager de faire imprimer &#171; Herv&#233; Fabre-Morini, votre d&#233;put&#233; &#187; sur les carr&#233;s de gaze st&#233;rile qui servaient &#224; panser les plaies des pauvres et des indigents.</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me si elle n&#8217;&#233;tait pas r&#233;alisable, l&#8217;id&#233;e &#233;tait bonne, puisque apr&#232;s plusieurs ann&#233;es de mondialisation les pauvres poussaient encore tr&#232;s dru dans la r&#233;gion. &#171; Y&#8217;en a de partout &#187;, comme on dit si bien &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Le soutien spontan&#233; de Richard &#224; la cause de son beau-fr&#232;re lui valut une nouvelle consid&#233;ration de la part de la Famille. Du candidat lui-m&#234;me et, chose beaucoup plus inattendue, de Mamita. La douairi&#232;re alla jusqu&#8217;&#224; lui t&#233;l&#233;phoner pour le f&#233;liciter de la qualit&#233; de ses textes. Ainsi, gr&#226;ce &#224; l&#8217;accueil fait &#224; son travail, Richard se sentit tout aussi l&#226;che, mais un peu moins coupable.</p><p style="text-align: justify;">Vers six heures, Antoine d&#233;barqua du taxi devant l&#8217;h&#244;tel particulier du boulevard des Belges. En mati&#232;re d&#8217;attitude, il ne savait pas encore comment il allait se comporter devant C&#233;cile et Richard. Justicier ou d&#233;m&#233;nageur ?</p><p style="text-align: justify;">La t&#234;te d&#8217;ahuri du valet de chambre qui lui ouvrit la porte, et le d&#233;corum ostentatoire du hall d&#8217;entr&#233;e, lui donn&#232;rent le ton.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire devait rendre une quarantaine de kilos (et pas que du gras) au pingouin en gilet ray&#233; jaune bouton d&#8217;or et noir. Il p&#233;ta un bon coup avant de gentiment repousser en arri&#232;re l&#8217;oiseau des &#238;les, histoire de faire en sorte que l&#8217;odeur reste &#224; l&#8217;ext&#233;rieur.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a aurait pu commencer mieux. Mais ce n&#8217;&#233;tait pourtant qu&#8217;un d&#233;but.</p><p style="text-align: justify;">Les meubles en bois pr&#233;cieux et la soie broch&#233;e tendue sur tous les murs semblaient &#234;tre les seuls mat&#233;riaux manifestement dignes d&#8217;encadrer les tableaux de ma&#238;tre qu&#8217;on pouvait admirer dans chaque pi&#232;ce de l&#8217;h&#244;tel particulier des Lassagne.</p><p style="text-align: justify;">Antoine remarqua la p&#226;leur du visage de la jeune femme en entrant dans la pi&#232;ce. Elle portait un tailleur en soie gr&#232;ge qui lui allait &#224; ravir. Tr&#232;s droite, l&#8217;extr&#233;mit&#233; de ses doigts vernis de rose pos&#233;e sur un gu&#233;ridon fragile, C&#233;cile prenait la pose.</p><p style="text-align: justify;">Elle parvint &#224; lui sourire. Le sourire qu&#8217;elle r&#233;servait aux intrus sans &#233;ducation qui s&#8217;introduisaient chez elle sans y avoir &#233;t&#233; invit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Ses grands bras enserrant fermement ses &#233;paules, Antoine baisa d&#8217;entr&#233;e la jeune bourgeoise. Deux sur chaque joue. Quatre en tout, comme on fait chez les gens du commun. Le valet de chambre, &#224; les voir s&#8217;enlacer de cette fa&#231;on se demanda si Madame ne perdait pas subitement la t&#234;te. C&#8217;est bien connu, les plus snobs, dans ces grandes maisons bourgeoises, sont souvent les domestiques.</p><p style="text-align: justify;">Pendant qu&#8217;il rel&#226;chait son &#233;treinte, Antoine fit un signe du pouce par-dessus son &#233;paule.</p><p style="text-align: justify;">- Depuis que je l&#8217;ai un peu bouscul&#233; pour entrer au ch&#226;teau, ton valet de pompe me l&#226;che plus. C&#8217;est &#224; croire qu&#8217;il ne parle pas fran&#231;ais. &#199;a fait trois fois que je lui dis que je fais partie de la Famille.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile rougit quand, par-dessus l&#8217;&#233;paule d&#8217;Antoine, elle s&#8217;adressa &#224; Louis, pour lui demander de les laisser seuls.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se retourna vers le domestique.</p><p style="text-align: justify;">- Louis ! Tu nous mets trois mousses, bien fra&#238;ches, avec des cacahu&#232;tes. On a &#224; parler avec ma ni&#232;ce et mon neveu. Comme &#231;a va nous prendre du temps, on risque d&#8217;avoir soif.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile attendit que le valet de chambre e&#251;t quitt&#233; la pi&#232;ce pour faire face &#224; l&#8217;oncle de Richard. Cette fois elle eut <em>vraiment</em> du mal &#224; lui sourire. Mais son excellente &#233;ducation lui permit tout de m&#234;me de se contenir.</p><p style="text-align: justify;">-D&#233;sol&#233; mais Richard est absent. Il ne rentrera que tr&#232;s tard dans la nuit. Mais, je vous en prie, asseyez-vous, oncle Antoine.</p><p style="text-align: justify;">Oncle Antoine se laissa tomber de toute sa hauteur et de tout son poids sur les coussins damass&#233;s d&#8217;un fauteuil d&#8217;&#233;poque Louis XV. Un si&#232;ge qui n&#8217;avait pas eu &#224; supporter un tel outrage depuis la R&#233;volution fran&#231;aise.</p><p style="text-align: justify;">- Il faut qu&#8217;on parle lui et moi. O&#249; il est ?</p><p style="text-align: justify;">La jeune et belle bourgeoise &#233;tait une sensuelle impulsive. Elle fut plus &#233;mue quelle ne voulait se l&#8217;avouer en respirant l&#8217;odeur forte qui &#233;manait du corps d&#8217;Antoine, un m&#233;lange puissant de sueur, d&#8217;alcool, de poussi&#232;re et de cigarette brune. Une fragrance troublante qui restait enfouie entre les plis de son corsage de soie. Troubl&#233;e, mais pas au point d&#8217;en devenir stupide et de s&#8217;imaginer qu&#8217;elle pouvait gagner du temps et finasser avec cet homme-l&#224;. Il lui suffisait de d&#233;visager le libraire pour comprendre. Elle sut que d&#8217;une mani&#232;re ou d&#8217;une autre, il finirait par lui faire dire ce qu&#8217;il voulait savoir.</p><p style="text-align: justify;">- Richard est &#224; Villeurbanne. Il participe &#224; un meeting avec mon fr&#232;re Herv&#233; et plusieurs hauts responsables de notre mouvement politique. Je m&#8217;appr&#234;tais &#224; aller les rejoindre.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile n&#8217;avait pas termin&#233; sa phrase. Inutile de poursuivre. Il en fallait bien plus que cette pi&#232;tre &#233;chappatoire pour dissuader l&#8217;oncle Antoine de retrouver son neveu dans les plus brefs d&#233;lais.</p><p style="text-align: justify;">- On va y aller ensemble.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai peur que cela soit impossible. Il s&#8217;agit d&#8217;une r&#233;union priv&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est un meeting ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Alors, te fous pas de moi. Un meeting c&#8217;est public, par d&#233;finition. C&#8217;est pas que &#231;a m&#8217;amuse d&#8217;aller avec toi, ni m&#234;me que &#231;a me manque d&#8217;aller &#233;couter leurs conneries. Surtout &#224; ceux-l&#224;. Mais faut que je vois Richard tout de suite, c&#8217;est important.</p><p style="text-align: justify;">- Je suis sinc&#232;rement d&#233;sol&#233;e oncle Antoine, mais vous n&#8217;aurez aucun moyen d&#8217;approcher votre neveu. Ne faisant pas partie du comit&#233; de soutien, l&#8217;acc&#232;s &#224; la tribune vous sera interdit. Je parlerai de votre visite &#224; Richard, d&#232;s la fin de la r&#233;union. Il vous t&#233;l&#233;phonera... Sans doute pourra-t-il passer vous voir &#224; votre librairie. D&#232;s demain, par exemple ?</p><p style="text-align: justify;">- Si je me suis d&#233;plac&#233; jusqu&#8217;ici, c&#8217;est pas pour lui t&#233;l&#233;phoner. Je viens de te le dire : &#231;a ne peut pas attendre, On y va?</p><p style="text-align: justify;">En m&#234;me temps qu&#8217;il se relevait brutalement, il y eut un petit craquement sec. Antoine eut l&#8217;air &#233;tonn&#233; quand il se rendit compte qu&#8217;il tenait un des accoudoirs de la berg&#232;re dans sa main droite.</p><p style="text-align: justify;">- Merde ! C&#8217;est pas du solide ton truc. Dis &#224; ton loufiat de me faire passer un tube de colle. Je vais t&#8217;arranger &#231;a vite fait pendant que tu te pr&#233;pares pour y aller.</p><p style="text-align: justify;">Un cabriolet &#171; &#224; la Reine &#187; de 1730, rabout&#233; &#224; la colle forte !</p><p style="text-align: justify;">Cette fois C&#233;cile dut puiser tout au fond de ses r&#233;serves de biens&#233;ance pour se contenir devant l&#8217;iconoclaste. Cet ours mal l&#233;ch&#233; n&#8217;avait-il pas bris&#233; intentionnellement l&#8217;accoudoir de la fragile berg&#232;re. Ne s&#8217;agissait-il pas d&#8217;une menace ? Une d&#233;monstration de force pour lui confirmer qu&#8217;il n&#8217;admettrait pas qu&#8217;elle se moqu&#226;t de lui ?</p><p style="text-align: justify;">- Laissez mon oncle. Ce si&#232;ge &#233;tait en mauvais &#233;tat. Nous le confierons &#224; l&#8217;&#233;b&#233;niste.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;attitude de ce rustre, aux allures d&#8217;homme des bois, avait fini par la troubler d&#233;finitivement. C&#233;cile n&#8217;ajouta rien quand elle sortit de la pi&#232;ce en baissant les yeux. Ni Antoine, ni personne d&#8217;autre, n&#8217;aurait pu imaginer qu&#8217;&#224; cet instant, s&#8217;il lui avait propos&#233; la botte, la petite bourgeoise souriante et bien &#233;lev&#233;e n&#8217;e&#251;t sans doute pas dit non.</p><p style="text-align: justify;">Pour descendre dans le garage, deux &#233;tages plus bas, elle lui f&#238;t prendre l&#8217;ascenseur. Antoine eut l&#8217;impression d&#233;sagr&#233;able de voyager dans un coffre &#224; bijoux.</p><p style="text-align: justify;">Parmi les trois fus&#233;es qui rutilaient de toutes leurs carrosseries sous les n&#233;ons du garage souterrain, C&#233;cile choisit le cabriolet. Tout noir, y compris les vitres fum&#233;es. Il ne manquait que la cocarde tricolore pour en faire un v&#233;hicule officiel.</p><p style="text-align: justify;">Saab. Avant de s&#8217;installer &#224; l&#8217;int&#233;rieur, Antoine aurait jur&#233; qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une marque d&#8217;aspirateur. Confortable et puissante, mais surtout autrement plus souple et silencieuse que tout ce qu&#8217;il connaissait jusque-l&#224; en mati&#232;re d&#8217;automobile.</p><p style="text-align: justify;">Jambes hautes, jupe courte rabattue sur des bas cristallins qui bruissaient doucement chaque fois que ses cuisses s&#8217;agitaient pour appuyer sur les p&#233;dales, C&#233;cile conduisait efficace et rapide. Le premier kilom&#232;tre - en pleine ville - fut parcouru en moins de trois minutes. Du bout de ses doigts impeccablement manucur&#233;s, la jeune bourgeoise effleurait le tableau de bord de sa main droite o&#249; resplendissait un diamant rond de la taille d&#8217;un petit pois.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, dans ce vaisseau spatial de luxe, se sentait bien, d&#233;tendu, confortable. Coll&#233; au fond des coussins de cuir de la couleur et de l&#8217;onctuosit&#233; du beurre en motte, il r&#233;fl&#233;chissait. Riche, m&#234;me si &#231;a n&#8217;avait rien &#224; voir avec la fortune des Fabre-Morini, il l&#8217;&#233;tait sans doute un peu lui aussi. Notamment avec ce qu&#8217;il avait d&#233;pos&#233; sur plusieurs comptes &#224; la banque de Gen&#232;ve, en vingt ans de n&#233;goce. Sans compter ce que sa librairie allait lui rapporter pendant encore quelques ann&#233;es. Il lui fallait songer &#224; profiter un peu plus de la vie et, pour ce faire, am&#233;nager son avenir. Il commen&#231;a &#224; penser &#224; des choses agr&#233;ables qu&#8217;il consid&#233;rait, jusque-l&#224;, comme futiles.</p><p style="text-align: justify;">Embouteillage au bout du cours &#201;mile-Zola. Occlusion totale.</p><p style="text-align: justify;">Un semi-remorque en pleine man&#339;uvre bloquait leur file sur une bonne centaine de m&#232;tres. Impossible de tenter quoi que ce soit, sans risquer la catastrophe, C&#233;cile, en arrivant sur le bouchon, braqua simplement &#224; gauche, pratiquement sans ralentir, pour s&#8217;engager sans complexe &#224; contresens.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne d&#233;via pas une seule fois de sa trajectoire pour &#233;viter les v&#233;hicules phares clignotants, klaxons bloqu&#233;s et poings dress&#233;s qui arrivaient en face.</p><p style="text-align: justify;">De toute fa&#231;on, l&#8217;ouverture du <em>Pr&#233;lude &#224; l&#8217;apr&#232;s-midi</em> <em>d&#8217;un faune</em> couvrait les bruits venus de l&#8217;ext&#233;rieur. La Saab avait certainement &#233;t&#233; fabriqu&#233;e expr&#232;s pour &#231;a. Rester, en toutes circonstances, totalement &#233;tanche aux pr&#233;occupations du reste de l&#8217;humanit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Pas un automobiliste, pas un camionneur, pas un p&#233;kin n&#8217;eut l&#8217;id&#233;e ou l&#8217;envie de faire face au cabriolet de luxe pour le forcer &#224; s&#8217;arr&#234;ter. Pas un, sauf un malheureux flic, fig&#233; au centre de la chauss&#233;e. Mais celui-l&#224; dut faire un sacr&#233; bond en arri&#232;re pour &#233;viter que la Saab ne l&#8217;aspire comme une miette, pour le rejeter un peu plus loin.</p><p style="text-align: justify;">En retrouvant le macadam d&#233;gag&#233; dans le bon sens, C&#233;cile, sans m&#234;me tourner la t&#234;te, ni jeter un coup d&#8217;&#339;il dans son r&#233;tro, acc&#233;l&#233;ra encore plus franchement. Elle sourit pour s&#8217;adresser &#224; Antoine.</p><p style="text-align: justify;">- Je sais. C&#8217;est tr&#232;s mal. Mais nous avions d&#233;j&#224; pris &#233;norm&#233;ment de retard.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, qui pourtant n&#8217;avait jamais &#233;t&#233; un ardent d&#233;fenseur du code de la route, ne put s&#8217;emp&#234;cher de s&#8217;&#233;tonner &#224; haute voix.</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;as pas peur que le flic ou un des automobilistes qui t&#8217;arrivaient en face, n&#8217;aient relev&#233; le num&#233;ro de ta plaque ?</p><p style="text-align: justify;">- Dans quinze jours mon fr&#232;re Herv&#233; sera d&#233;put&#233; de Lyon... En attendant mieux.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;es bien s&#251;re de &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile sourit. &#199;a l&#8217;amusait vraiment une interrogation pareille.</p><p style="text-align: justify;">- Certaine.</p><p style="text-align: justify;">Elle n&#8217;ajouta rien d&#8217;autre. Mais c&#8217;&#233;tait bien suffisant. Le pire c&#8217;est qu&#8217;Antoine savait qu&#8217;elle avait raison, C&#233;cile Lassagne, n&#233;e Fabre-Morini de la colline de Fourvi&#232;re et du VIe arrondissement r&#233;unis. Depuis les empereurs romains, c&#8217;&#233;tait toujours les m&#234;mes qui avaient eu le pouvoir et la toute-puissance &#224; Lyon. Ce n&#8217;&#233;tait pas encore pour ce si&#232;cle que les choses risquaient de changer.</p><p style="text-align: justify;">La Saab, pour le reste du trajet, Antoine s&#8217;y sentit moins bien et bien peu &#224; sa place.</p><p style="text-align: justify;">&#192; Villeurbanne, le coup&#233; au nom d&#8217;aspirateur s&#8217;immobilisa sur le terre-plein gazonn&#233; d&#8217;un stade, devant un chapiteau de toile &#224; bandes bleue et blanche. &#192; l&#8217;int&#233;rieur on entendait la voix amplifi&#233;e de l&#8217;orateur, ponctu&#233;e par les salves d&#8217;applaudissements.</p><p style="text-align: justify;">Au moment o&#249; Antoine ouvrait sa porti&#232;re, C&#233;cile posa la pointe d&#8217;un ongle laqu&#233; de rose ambr&#233; sur le genou gauche du libraire. Elle lui souriait encore plus que tout &#224; l&#8217;heure, dans son salon.</p><p style="text-align: justify;">- Oncle Antoine, je sais que vous tenez express&#233;ment &#224; rencontrer Richard. Mais, promettez-moi que tout se passera le plus discr&#232;tement possible.</p><p style="text-align: justify;">Antoine arbora un sourire banane qui lui fendait le visage d&#8217;une oreille &#224; l&#8217;autre. Il prit la main de sa ni&#232;ce par le poignet pour le rel&#226;cher au-dessus de sa jupe.</p><p style="text-align: justify;">- Te biles pas cocotte, pour moi, la Famille c&#8217;est sacr&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Quand il vit ceux qui les attendaient &#224; l&#8217;entr&#233;e de l&#8217;immense tente, le libraire fit le tour de la Saab pour empoigner le bras de C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui lui semblait la meilleure mani&#232;re de passer le premier contr&#244;le sans probl&#232;me.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, la belle blonde, pourtant si bien &#233;lev&#233;e, perdit un instant son aimable contenance, avant de retrouver son masque de belle conne innocente.</p><p style="text-align: justify;">- Vous me faites mal, mon oncle.</p><p style="text-align: justify;">Il faillit franchement &#233;clater de rire devant autant d&#8217;hypocrisie.</p><p style="text-align: justify;">Les l&#232;vres de la jeune femme se pinc&#232;rent une nouvelle fois pendant une fraction de seconde.</p><p style="text-align: justify;">- L&#226;chez-moi, s&#8217;il vous pla&#238;t !</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, Antoine put lire dans les jolis yeux de la blonde toute la rage et la haine froide qu&#8217;elle dissimulait &#224; son &#233;gard, au fond d&#8217;elle-m&#234;me. Un sacr&#233; gros paquet, qui ne datait sans doute pas d&#8217;aujourd&#8217;hui.</p><p style="text-align: justify;">Il lui sourit &#224; son tour en appuyant encore un peu plus sa clef de bras.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;es aussi fragile que l&#8217;accoudoir de ta berg&#232;re. Faut pas bouger mignonne. Comme &#231;a t&#8217;auras pas mal.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire l&#8217;avait suppos&#233;, C&#233;cile &#233;tait connue. Au point que le responsable de la s&#233;curit&#233; ext&#233;rieure, &#224; la nuque d&#8217;halt&#233;rophile, sourit &#224; la dame. Il crachota un message bref et incompr&#233;hensible dans son talkie, avant de se tourner pour faire signe aux trois bal&#232;zes en veste bleu marine et pantalon gris qui effectuaient l&#8217;&#233;cr&#233;mage &#224; l&#8217;entr&#233;e des barri&#232;res de s&#233;curit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Quand C&#233;cile et Antoine arriv&#232;rent devant l&#8217;entr&#233;e du chapiteau, les trois cerb&#232;res s&#8217;&#233;cart&#232;rent d&#8217;un seul bloc en roulant des m&#233;caniques. Ils parvinrent m&#234;me &#224; desserrer suffisamment la m&#226;choire pour se fendre d&#8217;une grimace carnassi&#232;re sur le passage de la jeune femme.</p><p style="text-align: justify;">Sans mordre ni aboyer.</p><p style="text-align: justify;">Si &#224; l&#8217;ext&#233;rieur il faisait d&#233;j&#224; chaud, l&#8217;int&#233;rieur atteignait des temp&#233;ratures de four &#224; pizza. Avec l&#8217;odeur en prime : charcuterie, d&#233;odorant &#224; la lavande, sueur...</p><p style="text-align: justify;">Et celle, plus inattendue, des m&#233;dicaments. Ce qui se comprenait aussit&#244;t apr&#232;s avoir rep&#233;r&#233; &#224; quoi s&#8217;employait la demi-douzaine de secouristes, en dossards blancs &#224; croix rouge.</p><p style="text-align: justify;">Ces jeunes gens d&#233;vou&#233;s, civi&#232;res ou bonbonnes &#224; oxyg&#232;ne au poing, cavalaient &#224; toute allure dans la p&#233;nombre des trav&#233;es du chapiteau.</p><p style="text-align: justify;">Ils devaient &#234;tre un bon millier.</p><p style="text-align: justify;">Rien que des p&#233;p&#233;s et des m&#233;m&#233;s, bien propres et bien gentils, assis sur des chaises ou dans leur fauteuil roulant, tous align&#233;s en arc de cercle, face &#224; la tribune. Rouges comme des p&#233;tards de 14 juillet.</p><p style="text-align: justify;">Face au parterre de ces vieux fan&#233;s, le grand maigre triste en costume et n&#339;ud papillon gris avait l&#8217;air aussi &#224; l&#8217;aise que l&#8217;amant d&#8217;une primipare &#224; un quart d&#8217;heure de l&#8217;arriv&#233;e de ses tripl&#233;s ill&#233;gitimes.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est qui?</p><p style="text-align: justify;">- Mon fr&#232;re ! Herv&#233; Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne comprenait pas. Comment un orateur aussi insignifiant pouvait-il rassembler autant de supporters ?</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est en progressant dans une all&#233;e lat&#233;rale vers la tribune qu&#8217;il comprit pourquoi et comment Fabre-Morini et ses copains auraient pu continuer comme &#231;a pendant des heures enti&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">Les types qui s&#8217;&#233;taient occup&#233; du marketing de ce meeting &#233;taient de v&#233;ritables petits g&#233;nies. Ils avaient un truc infaillible pour faire passer leur programme. Tous les petits vieux et petites vieilles l&#8217;avaient pos&#233; sur leurs genoux.</p><p style="text-align: justify;">Le panier repas &#233;tait en v&#233;ritable osier tress&#233;. Plus tard, ceux qui seraient encore vivants apr&#232;s les &#233;lections pourraient s&#8217;en faire une belle corbeille &#224; m&#233;dicaments.</p><p style="text-align: justify;">En ap&#233;ritif, tous avaient droit &#224; une mignonnette de guignolet. Pour l&#8217;entr&#233;e, sous la serviette en papier et l&#8217;&#233;tui de couverts en plastique, on trouvait une galantine de p&#226;t&#233; de marcassin en gel&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">En plat de r&#233;sistance (qui portait bien son nom, vu la qualit&#233; de la viande), une belle tranche de veau froid avec feuille de laitue et &#339;uf mayo incorpor&#233;. C&#8217;est elle qui faisait le plus de d&#233;g&#226;ts, &#224; cause des dentiers et des d&#233;buts d&#8217;&#233;touffement.</p><p style="text-align: justify;">Le quart de camembert en emballage alu et son petit pain rond passaient d&#233;j&#224; plus facilement et finissaient de caler les plus affam&#233;s. Pour le dessert, c&#8217;&#233;tait une g&#233;noise &#224; la cr&#232;me. Le tout arros&#233; par un demi de c&#244;tes-du-rh&#244;ne.</p><p style="text-align: justify;">Le meilleur &#233;tait au fond du panier : la liqueur au chocolat sous le programme illustr&#233; avec une photo de Fabre-Morini d&#233;dicac&#233;e :</p><p style="text-align: justify;"><em>J&#8217;aime les vieux !</em></p><p style="text-align: justify;">Mamita avait propos&#233; d&#8217;y agrafer directement le bulletin de vote du candidat. On lui avait expliqu&#233; que &#231;a ne se faisait pas. Pas encore. Mais que de toute fa&#231;on, &#231;a ne changerait rien. Les petits vieux, parce qu&#8217;ils &#233;taient vieux et tr&#232;s fatigu&#233;s et qu&#8217;ils avaient une mauvaise vue, le jour du vote on s&#8217;en occuperait. On les aiderait jusque devant l&#8217;isoloir, en triant pour eux les bulletins, pour qu&#8217;ils ne se trompent pas et qu&#8217;ils votent bien.</p><p style="text-align: justify;">Avec des arguments comme ceux-l&#224;, les pensionnaires des maisons de retraite du secteur auraient &#233;t&#233; volontaires pour assister tous les jours, <em>ad libitum</em>, &#224; la lecture de tous les articles de la constitution de la V<span>e </span>R&#233;publique en suisse allemand.</p><p style="text-align: justify;">En arrivant devant la tribune tout se passa si vite qu&#8217;Antoine eut &#224; peine le temps de rep&#233;rer Richard. Sur l&#8217;estrade, assis avec les huiles, derri&#232;re la table des officiels.</p><p style="text-align: justify;">Ils n&#8217;avaient pas fait plus de trois m&#232;tres lorsque trois jeunes gens en bombers kaki et rangers de para vinrent faire barrage. L&#8217;un d&#8217;eux (qui avait d&#251; reconna&#238;tre C&#233;cile) sourit et souleva une partie de la b&#226;che &#224; rayures pour leur d&#233;signer une ouverture sur le c&#244;t&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine d&#233;cida d&#8217;attendre un moment plus opportun pour rejoindre Richard.</p><p style="text-align: justify;">De l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la toile, c&#8217;&#233;tait tout autre chose. Chez ces gens-l&#224;, on appliquait le fameux principe qui consiste &#224; ne pas m&#233;langer les serviettes avec les torchons. Et l&#224; on &#233;tait incontestablement du c&#244;t&#233; du beau linge.</p><p style="text-align: justify;">Par contraste, avec la touffeur du chapiteau de toile, la brise fra&#238;che du syst&#232;me de ventilation par air puls&#233; f&#238;t involontairement frissonner Antoine. Vraiment tr&#232;s chic l&#8217;espace VIP. Si&#232;ges de cuir, plantes vertes et &#233;clairages indirects. Un buffet pour deux cents personnes. Les tables sur lesquelles les plateaux avaient &#233;t&#233; dispos&#233;s occupaient toute la largeur de la tente.</p><p style="text-align: justify;">Le salon &#233;tait pratiquement d&#233;sert.</p><p style="text-align: justify;">Derri&#232;re les bouquets de fleurs bleues, blanches et rouges, les deux h&#244;tesses eurent juste le temps de se d&#233;coller des gorilles &#224; cr&#226;ne ras, qui leur r&#233;chauffaient les roploplos &#224; pleines mains sous leurs chemisiers tricolores. Elles se rajustaient encore l&#8217;uniforme quand elles s&#8217;avanc&#232;rent vers C&#233;cile et Antoine avec de grands sourires ballots.</p><p style="text-align: justify;">Les deux perruches bleu de France leur tendirent avec un bel ensemble un dossier de presse en couleur, sur papier glac&#233;. Elles n&#8217;auraient pas d&#251;. D&#8217;abord parce qu&#8217;Antoine n&#8217;en avait vraiment rien &#224; faire du programme de Fabre-Morini. Ensuite parce que C&#233;cile, ce genre de comportement - en public - ne lui plaisait pas du tout.</p><p style="text-align: justify;">La jeune bourgeoise fusilla du regard les deux impudentes avant de tourner les talons sans m&#234;me leur adresser la parole.</p><p style="text-align: justify;">Puisque &#231;a d&#233;marrait si fort, Antoine se dit qu&#8217;il ne fallait pas g&#226;cher l&#8217;ambiance. Il d&#233;cida donc d&#8217;assurer &#224; son tour, et sur-le-champ, une partie du spectacle.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;abord ils allaient boire un coup.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as pas une p&#8217;tite soif ma ni&#232;ce ? Si on s&#8217;en payait une coupette &#224; la sant&#233; de tes copains ?</p><p style="text-align: justify;">Il n&#8217;attendit pas que la jeune femme r&#233;ponde pour l&#226;cher son bras et foncer en direction du buffet.</p><p style="text-align: justify;">Il ne se doutait m&#234;me pas que &#231;a puisse exister. Un seau &#224; champagne en argent aussi grand et profond qu&#8217;une lessiveuse ! Rempli de glace et de bouteilles.</p><p style="text-align: justify;">Bon prince, Antoine d&#233;cida d&#8217;en ramener une seule, avec deux verres pour en faire profiter C&#233;cile. Les joyeux drilles peloteurs, qui ne l&#8217;avaient pas l&#226;ch&#233; du regard depuis son arriv&#233;e fonc&#232;rent sur lui comme deux missiles de croisi&#232;re sur un destroyer anglais pendant la guerre des Malouines. Antoine, sa bouteille bien en main, se tourna d&#8217;abord vers un gar&#231;on qui, de l&#8217;autre cot&#233; de la table, se pr&#233;cipitait un peu tard pour r&#233;cup&#233;rer sa bouteille.</p><p style="text-align: justify;">- Bougez pas, les gars. Je me sers tout seul !</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;instant o&#249; le premier cr&#226;ne ras&#233; tendait le bras pour l&#8217;empoigner, le libraire pivota et fit un pas en avant. Un peu vite et sans regarder. Sans le faire expr&#232;s bien s&#251;r ! Le goulot de la bouteille vint percuter les dents de devant du gros bras. Une de chute. L&#8217;incisive droite. La seule dent qui f&#251;t encore vraiment &#224; lui ! Pas de chance tout de m&#234;me ! D&#8217;autant que, dans le mouvement, les deux fl&#251;tes de cristal qu&#8217;Antoine tenait dans l&#8217;autre main se bris&#232;rent sur la pommette gauche du second vigile venu l&#8217;alpaguer par la droite.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;horreur ! Avec tout ce sang qui coulait partout on se serait cru dans un film <em>gore</em>. Vex&#233;s et pas contents, les deux gros bras regroupaient leurs forces pour reprendre tout &#224; z&#233;ro, quand un ordre venu de l&#8217;entr&#233;e du salon les figea sur place.</p><p style="text-align: justify;">- Franck et &#201;ric, sortez d&#8217;ici.</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me de loin &#231;a se remarquait tout de suite. L&#8217;homme en blaser bleu marine et cravate fleurdelis&#233;e avait la peau du visage aussi gr&#234;l&#233;e que la surface de la mer de la Tranquillit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Une gueule comme celle-l&#224;, m&#234;me vingt-cinq ans apr&#232;s, on ne pouvait pas l&#8217;avoir oubli&#233;e. Il ne connaissait pas son nom mais il l&#8217;avait parfaitement reconnu : un ancien des commandos &#233;tudiants de l&#8217;extr&#234;me droite la plus radicale. &#192; l&#8217;&#233;poque, chaque fois que les extr&#234;mes se touchaient - anars contre fachos - Antoine et ses compagnons s&#8217;&#233;taient retrouv&#233;s face &#224; cette engeance, arm&#233;s d&#8217;un gourdin ou d&#8217;une barre de fer.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui &#233;tait de la discipline, le nazillon n&#8217;&#233;tait pas le genre &#224; admettre qu&#8217;on p&#251;t discuter ses ordres. Fifi qui se tenait le pif et Riri qui s&#8217;&#233;pongeait la pommette, pli&#232;rent bagage sans dire un mot, pour repasser du c&#244;t&#233; chapiteau.</p><p style="text-align: justify;">Dans le coin oppos&#233; du salon, C&#233;cile, raide comme un piquet, n&#8217;avait pas assez de ses deux grands yeux ronds pour d&#233;visager Antoine qui revenait tout tranquillement vers elle. &#199;a n&#8217;aurait pas &#233;t&#233; pire si le libraire, en s&#8217;asseyant, avait eu la braguette ouverte et sa z&#233;zette pendante entre les jambes.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;homme reptile &#224; blaser et cravate monarque chic la jouait tr&#232;s classe. Ce type &#233;tait encore plus impressionnant quand il souriait que quand il devait faire la gueule. Il vint se planter tout contre C&#233;cile pour se casser en deux. En plein dans l&#8217;axe de son d&#233;collet&#233;, remarqua le libraire. Simplement pour lui baiser le bout des doigts. Le baisemain de l&#8217;iguane sembla faire un r&#233;el effet &#224; la jeune femme. Au point qu&#8217;Antoine se posa la question de savoir si, en priv&#233;, ces deux-l&#224; ne s&#8217;autorisaient pas &#224; s&#8217;en baiser un peu plus.</p><p style="text-align: justify;">- Bonsoir, C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">- Bonsoir, Jean.</p><p style="text-align: justify;">En tournant la t&#234;te vers le libraire, elle h&#233;sitait vraiment, la belle bourgeoise. Au point de ne plus parvenir &#224; sourire. Dommage ! Antoine d&#233;cida donc de lui-m&#234;me de tendre la main pour s&#8217;emparer de celle du l&#233;zard, qui tra&#238;nait pr&#232;s du sein droit de la jeune C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">- Salut ! Et merci pour le coup de gueule. Heureusement que vous les tenez ferme vos pit-bulls. Encore un peu et ils allaient me bouffer le bas du pantalon. Vous pensez pas que c&#8217;est la race qui veut &#231;a ? Je n&#8217;arrive pas &#224; comprendre pourquoi, d&#232;s qu&#8217;ils les aper&#231;oivent, ils se pr&#233;cipitent toujours sur des gens comme moi.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se tourna vers C&#233;cile avec le sourire le plus con qu&#8217;il &#233;tait capable de produire.</p><p style="text-align: justify;">- Ben, qu&#8217;est-ce que t&#8217;attends pour nous pr&#233;senter, cocotte ?</p><p style="text-align: justify;">L&#224;, il ne pouvait pas se tromper. C&#233;cile &#233;tait furieuse et ne cherchait m&#234;me plus &#224; faire semblant. Antoine trouva cette situation vraiment tr&#232;s agr&#233;able.</p><p style="text-align: justify;">- Jean Salustre de Marasson, un ami de la famille. Jean est charg&#233; d&#8217;assurer la s&#233;curit&#233; de mon fr&#232;re Herv&#233; pendant sa campagne.</p><p style="text-align: justify;">Elle baissa les yeux pour s&#8217;excuser par avance aupr&#232;s du sang bleu.</p><p style="text-align: justify;">- Antoine Ba&#239;ls, l&#8217;oncle de Richard.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile, d&#233;j&#224; peu fi&#232;re de devoir pr&#233;senter le libraire &#224; son ami, redoutait le pire. Elle comprit que ses craintes &#233;taient fond&#233;es lorsque Antoine leva la main pour l&#8217;interrompre et s&#8217;adresser directement au ci-devant.</p><p style="text-align: justify;">- Salustre de Marasson ? On ne se serait pas d&#233;j&#224; rencontr&#233; des fois ? Moi c&#8217;est Antoine Ba&#239;ls, prolo de la Croix-Rousse ! En quelque sorte, vous et moi, on est tous les deux de la haute ? Mais j&#8217;y pense, les pentes, &#231;a doit vous dire quelque chose, non ? Vous et vos p&#8217;tits jeunes, vous n&#8217;auriez pas &#233;t&#233; y faire une vir&#233;e, il y a environ un mois ? C&#8217;est &#231;a ou je me trompe ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;homme reptile ne fit aucun effort pour dissimuler son hostilit&#233;. Sa moue hautaine et son attitude compass&#233;e firent comprendre au libraire qu&#8217;il n&#8217;appr&#233;ciait ni la forme ni le fond de sa question. Et le regard glacial qu&#8217;il lui lan&#231;a, pour aussi bref qu&#8217;il p&#251;t &#234;tre, l&#8217;assura qu&#8217;il venait de faire mouche.</p><p style="text-align: justify;">Antoine n&#8217;eut malheureusement pas le loisir d&#8217;aller plus loin dans la provoc. Juste &#224; cet instant, c&#244;t&#233; chapiteau, il y eut une clameur et des applaudissements en salve. L&#8217;aristocratique gr&#234;l&#233; porta un doigt &#224; l&#8217;oreillette coinc&#233;e dans son oreille gauche. Il crachota un ordre dans le micro-cravate accroch&#233; au revers droit de sa belle veste bleue sombre, s&#8217;inclina rapidement sur le <em>Wonderbra</em> de sa jeune amie et prit cong&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Excusez-moi, C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">Sans un regard pour Antoine, l&#8217;homme serpent fit demi-tour pour s&#8217;&#233;clipser vers la sortie du salon.</p><p style="text-align: justify;">- Vraiment tr&#232;s classe le dragon de Comodo !</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile se retourna vers le libraire pour le fusiller du regard.</p><p style="text-align: justify;">- Oncle Antoine, pour quelle raison vous conduisez-vous ainsi ? Je vous demande de cesser vos provocations et de ne plus importuner nos amis. Vous rendez-vous compte du tort que vous faites &#224; Richard et par cons&#233;quent &#224; Herv&#233;, et &#224; la r&#233;putation de ma Famille ?</p><p style="text-align: justify;">Ce fut une bonne chose pour C&#233;cile que le tonton ne puisse prendre le temps de lui r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">Une petite foule d&#8217;hommes politiques et de journalistes firent leur entr&#233;e au m&#234;me instant dans le salon. Antoine, sans plus s&#8217;occuper de la jeune femme, se leva, bras tendus vers le ciel, pour courir droit devant.</p><p style="text-align: justify;">Le triste Herv&#233; Fabre-Morini en eut comme un hoquet de frayeur quand il aper&#231;ut le fou furieux qui bondissait dans sa direction.</p><p style="text-align: justify;">Par chance, il &#233;tait entour&#233; par deux gardes du corps qui intervinrent aussit&#244;t. Les deux gorilles bondirent dans un m&#234;me &#233;lan pour s&#8217;interposer et faire rempart de leur poitrine de braves. Ces deux-l&#224; &#233;taient bien meilleurs et beaucoup plus aguerris que les deux pr&#233;c&#233;dents. Sans doute de vrais pros, engag&#233;s pour la circonstance. Le premier bloqua Antoine. Les cent kilos bon poids du libraire ne pes&#232;rent pas lourd. Il se sentit soulev&#233; de terre et plaqu&#233; contre un panneau d&#8217;affichage. Maintenu immobile par le premier, le second gorille entreprit de faire une br&#232;ve mais rapide inspection de son mat&#233;riel &#224; travers la toile de son pantalon.</p><p style="text-align: justify;">Antoine n&#8217;attendit pas qu&#8217;il termine sa v&#233;rification. Il releva brusquement la jambe droite pour lui balancer un coup de genou en tra&#238;tre, en m&#234;me temps qu&#8217;il se mettait &#224; meugler comme un veau en manque d&#8217;affection.</p><p style="text-align: justify;">- Richard ! Je suis venu voir Richard Lassagne !</p><p style="text-align: justify;">Il y eut un mouvement de flottement dans le petit groupe qui venait d&#8217;entrer. Plusieurs, parmi les gros bonnets qui s&#8217;avan&#231;aient dans le salon, s&#8217;&#233;parpill&#232;rent, giclant dans tous les coins du salon.</p><p style="text-align: justify;">Richard se retrouva contraint de s&#8217;avancer jusqu&#8217;au premier rang. P&#226;le comme la mort. De loin, avant m&#234;me de l&#8217;avoir aper&#231;u, l&#8217;&#233;crivain avait parfaitement reconnu la voix et devin&#233; qui pouvait l&#8217;interpeller de la sorte.</p><p style="text-align: justify;">- Richard ? Merde &#224; la fin ! Dis-leur ! Dis &#224; ces gens qui je suis!</p><p style="text-align: justify;">De blanc sale, le visage de Richard passa directement au rouge pivoine. Il jeta un regard de chien battu en direction de Fabre-Morini, avant de murmurer juste assez fort pour que les deux gorilles s&#8217;immobilisent.</p><p style="text-align: justify;">- Laissez-le. C&#8217;est mon oncle.</p><p style="text-align: justify;">L&#224; encore, &#231;a aurait pu passer. Les personnalit&#233;s politiques et les journalistes qui observaient la sc&#232;ne auraient pu se figurer qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une m&#233;prise, d&#8217;un incident mineur. Cela pouvait arriver quelquefois. Mais il aurait fallu qu&#8217;Antoine s&#8217;abst&#238;nt et cess&#226;t de donner le meilleur de lui-m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la seconde o&#249; les gorilles rel&#226;chaient leur immobilisation, il fon&#231;a une nouvelle fois, droit devant, pour une seconde tentative.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; Fabre-Morini en ouvrit la bouche de surprise.</p><p style="text-align: justify;">Les deux gardes du corps, pris de court et ne sachant plus du tout o&#249; ils en &#233;taient, commirent l&#8217;erreur d&#8217;attendre pour voir.</p><p style="text-align: justify;">Bras au ciel, souriant d&#8217;une oreille &#224; l&#8217;autre, Antoine avait vraiment l&#8217;air d&#8217;un con qui vient de rencontrer l&#8217;objet de sa connerie.</p><p style="text-align: justify;">- Herrrrv&#233; Fabre-Moriniiiiii ! Richard pr&#233;sente- moi !... Monsieur Fabre, j&#8217;&#233;tais dans la salle. Richard, viens-tu ici, &#224; la fin ?</p><p style="text-align: justify;">Richard finit par se d&#233;cider &#224; franchir les trois kilom&#232;tres qui les s&#233;paraient. Il retrouva sa couleur lavabo. De plus pr&#232;s, Antoine se demanda m&#234;me si son neveu n&#8217;allait pas vomir sur ses beaux souliers tout brillants.</p><p style="text-align: justify;">- Allons Richard, pr&#233;sente-nous ! Tu m&#8217;as si souvent parl&#233; de ton beau-fr&#232;re...</p><p style="text-align: justify;">Fabre-Morini voulut contourner Antoine et passer au large. Le libraire fit simplement un pas de c&#244;t&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Le candidat &#224; la d&#233;putation ne put faire autrement que lui tomber dans les bras. Antoine en profita pour le d&#233;frimer bien en face. Cette fois le libraire ne souriait plus.</p><p style="text-align: justify;">- Je suis venu vous le dire de vive voix. Bravo ! Bravo, pour votre campagne. Figurez-vous que m&#234;me &#224; la Croix-Rousse, on en a entendu parler.</p><p style="text-align: justify;">&#192; cet instant, le futur d&#233;put&#233; commen&#231;a &#224; avoir vraiment peur. Il se sentit en danger face &#224; cet inconnu qui vocif&#233;rait comme un vilain diable. Livide, totalement paniqu&#233;, ne sachant plus quoi faire, il jeta un regard &#233;perdu en direction de ses gardes et trouva en derni&#232;re extr&#233;mit&#233; la force de lever le bras pour leur demander d&#8217;intervenir.</p><p style="text-align: justify;">Comprenant qu&#8217;il fallait faire vite les deux gorilles charg&#232;rent dans le tas pour rejoindre au plus vite leur cible. Il y eut des cris et des vocif&#233;rations quand le paquet d&#8217;officiels qui entourait Fabre-Morini retourna se r&#233;pandre p&#234;le-m&#234;le dans le salon.</p><p style="text-align: justify;">Ce coup-l&#224;, Antoine ne se laissa pas surprendre. Le libraire empoigna le candidat triste par les revers de sa veste, pour le faire pivoter et s&#8217;en servir comme bouclier entre lui et les deux patriots.</p><p style="text-align: justify;">- Arr&#234;tez ! Richard Lassagne vient de vous le dire : je suis de la Famille !</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il esp&#233;rait finit enfin par arriver.</p><p style="text-align: justify;">Les journalistes qui suivaient les officiels depuis leur entr&#233;e dans le salon commenc&#232;rent par tendre l&#8217;oreille, puis leur magn&#233;tophone. Les photographes et les deux cameramen braqu&#232;rent &#224; leur tour leurs objectifs pour immortaliser la sc&#232;ne.</p><p style="text-align: justify;">&#192; partir de l&#224;, c&#8217;&#233;tait gagn&#233; pour Antoine.</p><p style="text-align: justify;">M&#234;me si les minutes suivantes allaient &#234;tre forc&#233;ment d&#233;sagr&#233;ables.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait &#233;vident que les deux malabars - vex&#233;s de s&#8217;&#234;tre fait avoir par un clodo - avaient bien l&#8217;intention de lui faire payer ces quelques minutes de panique.</p><p style="text-align: justify;">Pour ne rien arranger, Salustre de Marasson et quelques-uns de ses vigiles venaient de rejoindre le salon VIP et fon&#231;aient &#224; leur tour dans sa direction, pour participer &#224; la cur&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Dans la m&#234;l&#233;e, Antoine r&#233;ussit &#224; ne pas l&#226;cher les revers de la veste d&#8217;alpaga de Fabre-Morini. Certes, le v&#234;tement souffrit beaucoup, mais gr&#226;ce &#224; l&#8217;excellente qualit&#233; de ses triples coutures, le d&#233;put&#233; et son fan enthousiaste rest&#232;rent ensemble, toujours coll&#233;s l&#8217;un &#224; l&#8217;autre. Les deux gardes du corps, et trois des cr&#226;nes ras&#233;s - qui tenaient tout particuli&#232;rement &#224; participer &#224; la f&#234;te - les propuls&#232;rent dans la r&#233;serve en un seul lot, derri&#232;re les tables du buffet.</p><p style="text-align: justify;">L&#224;, &#224; l&#8217;abri des yeux et des oreilles de ceux que cette affaire ne concernait pas, l&#8217;homme reptile attendit que ses gorilles pr&#233;sentent leurs compliments &#224; l&#8217;invit&#233; avant de donner l&#8217;ordre de ranger la bo&#238;te &#224; gifles. Cette fois, en moins d&#8217;une minute de pugilat, Antoine en prit infiniment plus qu&#8217;il ne put en distribuer.</p><p style="text-align: justify;">Pour la premi&#232;re fois de sa vie, le candidat aplasique dans son costume anthracite, &#233;tait sur le point de totalement p&#233;ter les plombs. Il en bavait d&#8217;indignation. Ignorant Antoine, il f&#238;t un grand geste rageur, plein d&#8217;autorit&#233;, en direction de Richard, &#224; l&#8217;instant o&#249; l&#8217;&#233;crivain pointait son nez &#224; l&#8217;entr&#233;e de la r&#233;serve.</p><p style="text-align: justify;">- Richard que signifie ??? Ce... monsieur est-il, oui ou non, r&#233;ellement votre oncle ?</p><p style="text-align: justify;">Richard Lassagne dut avaler un grand coup avant de pouvoir simplement s&#8217;avancer de quelques pas en direction de Fabre-Morini. Il baissa carr&#233;ment la t&#234;te pour murmurer, rouge de confusion, &#224; l&#8217;attention de son beau-fr&#232;re :</p><p style="text-align: justify;">- Il serait pr&#233;f&#233;rable que tout le monde sorte.</p><p style="text-align: justify;">- Mais enfin Richard, r&#233;pondez-moi ? Ce monsieur...</p><p style="text-align: justify;">- Oui ! C&#8217;est mon oncle.</p><p style="text-align: justify;">Avouer en public avoir contract&#233; une maladie honteuse, &#231;a n&#8217;aurait pas &#233;t&#233; pire ni plus douloureux pour le neveu d&#8217;Antoine.</p><p style="text-align: justify;">Bien qu&#8217;il f&#251;t surveill&#233; comme le lait sur le feu par l&#8217;ensemble des vigiles, Antoine parvint &#224; trouver l&#8217;ouverture pour se rapprocher du futur d&#233;put&#233;, qui se retourna brusquement vers lui, sans pouvoir retenir un sursaut de frayeur.</p><p style="text-align: justify;">- Vous, vous n&#8217;allez pas encore ?....</p><p style="text-align: justify;">Antoine lui tapota le revers d&#233;cousu de sa veste pour le rassurer.</p><p style="text-align: justify;">- Ici et maintenant, vous ne risquez plus rien. Ce que je veux c&#8217;est que nous parlions : vous, Richard et moi. Mais si toutefois vous avez encore peur de moi, sachez, cher ami, que &#231;a ne me d&#233;rangerait nullement que vos pingouins restent l&#224; ! Ce que j&#8217;ai &#224; vous dire concerne au moins deux d&#8217;entre eux.</p><p style="text-align: justify;">Fabre-Morini se demandait o&#249; ce type voulait vraiment en venir.</p><p style="text-align: justify;">- Mais de quoi voulez-vous me parler, nom de Dieu ? Ne fallait-il pas qu&#8217;il soit dr&#244;lement en rogne, le futur d&#233;put&#233;, pour jurer aussi grossi&#232;rement le nom du Tr&#232;s- Haut.</p><p style="text-align: justify;">Richard s&#8217;approcha tout pr&#232;s de son beau-fr&#232;re pour lui murmurer quelques mots &#224; l&#8217;oreille.</p><p style="text-align: justify;">Le candidat passa du blanc lavabo au ton sur ton, du m&#234;me gris muraille que sa veste d&#8217;alpaga.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, lui, s&#8217;effor&#231;ait de ne pas perdre de vue Salustre de Marasson. &#192; l&#8217;autre extr&#233;mit&#233; du petit local, l&#8217;homme reptile ne le l&#226;chait pas de ses yeux aux reflets jaunes. Sans chercher &#224; dissimuler toute la consid&#233;ration qu&#8217;il lui portait. Les petites t&#234;tes blondes et rases qui s&#8217;&#233;taient regroup&#233;es autour de lui redevenaient nerveuses et n&#8217;attendaient qu&#8217;un ordre de leur chef pour savater Antoine &#224; coups de boots.</p><p style="text-align: justify;">Au tout dernier moment Herv&#233; Fabre-Morini se d&#233;cida enfin &#224; demander &#224; l&#8217;homme reptile de contr&#244;ler ses troupes et de les laisser.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s qu&#8217;ils se retrouv&#232;rent seuls, pour donner plus de clart&#233; au dialogue, Antoine d&#233;cida d&#8217;attaquer bille en t&#234;te, en commen&#231;ant par son neveu.</p><p style="text-align: justify;">- Toi bien s&#251;r, depuis qu&#8217;on s&#8217;est vu, courageux comme je te connais, tu ne lui as rien racont&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">Richard avait les yeux remplis de haine quand il leva la t&#234;te d&#8217;abord vers Antoine, puis, comme an&#233;anti, vers Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">- Herv&#233;, j&#8217;avais cru... Je n&#8217;ai pas voulu...</p><p style="text-align: justify;">Cette fois Antoine f&#238;t un effort violent pour ne pas balancer une gifle &#224; son neveu.</p><p style="text-align: justify;">Fabre-Morini crut malin de jouer l&#8217;&#233;tonn&#233; et d&#8217;ignorer le libraire pour ne s&#8217;adresser qu&#8217;&#224; son beau-fr&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- Il m&#8217;avait pourtant sembl&#233; que nous nous &#233;tions mis d&#8217;accord, il y a quelques semaines, au sujet de ce monsieur ? Expliquez-vous, Richard.</p><p style="text-align: justify;">Antoine repoussa brutalement son neveu sur le c&#244;t&#233; pour se planter face au futur d&#233;put&#233;.</p><p style="text-align: justify;">- Moi d&#8217;abord ! &#201;coutez-moi et bouclez-la, tous les deux. C&#8217;est apr&#232;s qu&#8217;il faudra causer... On va commencer par le d&#233;but.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a lui prit trois bonnes minutes pour raconter, en d&#233;tails, ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; sur les pentes de la Croix- Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Pas une fois ni Herv&#233; Fabre-Morini ni Richard Lassagne n&#8217;eurent ne serait-ce que l&#8217;id&#233;e ou l&#8217;envie de l&#8217;interrompre.</p><p style="text-align: justify;">Pendant qu&#8217;il expliquait, Antoine rep&#233;ra l&#8217;homme reptile qui passait de temps &#224; autre sa sale t&#234;te de l&#233;zard g&#233;ant pour jeter un &#339;il.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est lorsqu&#8217;il retourn&#232;rent dans le salon VIP, curieusement d&#233;sert, qu&#8217;Antoine remarqua l&#8217;absence de C&#233;cile. Il &#233;tait pr&#234;t &#224; parier que la fine mouche avait choisi de prendre le large, ayant d&#233;j&#224; compris que l&#8217;&#233;lection du grand fr&#232;re risquait d&#233;sormais de tourner en eau de boudin.</p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/publish/post/199799439">Lien vers le sommaire de Librairie des Pente</a>s</p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 7]]></title><description><![CDATA[Rue Pouteau]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-7</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-7</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 23 Jul 2026 23:02:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>&#199;a la grattait de partout. Surtout l&#224; o&#249; le jeans trop petit (elle n&#8217;avait rien trouv&#233; d&#8217;autre qui puisse convenir comme v&#234;tement de travail) la comprimait jusqu&#8217;&#224; l&#8217;irritation. Elle d&#233;valait la pente en s&#8217;effor&#231;ant de souffler par les narines, bien &#224; fond. Pour se d&#233;barrasser de cette impression d&#8217;avoir des boules de coton coinc&#233;es jusqu&#8217;au fond de la gorge. Petite, un m&#233;decin scolaire lui avait trouv&#233; les bronches faibles et d&#233;j&#224; encombr&#233;es. Il avait recommand&#233; &#224; ses parents de lui &#233;viter la poussi&#232;re de la ville et de lui offrir, le plus souvent possible, de longs s&#233;jours &#224; la montagne. Son p&#232;re travaillait comme contrema&#238;tre dans une cimenterie de la banlieue de Murcia qui dressait ses chemin&#233;es g&#233;antes &#224; m&#234;me pas un kilom&#232;tre de leur cit&#233; H.L.M. Nourrir une famille de neuf personnes, avec sa paye et les m&#233;nages que sa femme faisait au noir chez les bourgeois du centre-ville, c&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; un exploit. Pilar avait donc continu&#233; de respirer l&#8217;air de la banlieue de Murcia pendant toute sa scolarit&#233; et m&#234;me au-del&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s ce stage dans la librairie d&#8217;Antoine, elle n&#8217;aurait plus rien &#224; craindre de la silicose. De retour &#224; Murcia, elle pourrait toujours s&#8217;inscrire sur la liste d&#8217;attente et trouver du boulot &#224; la cimenterie qui - mondialisation oblige - n&#8217;embauchait plus et tournait au ralenti.</p><p style="text-align: justify;">Quelquefois, quand elle &#233;tait en forme - comme ce soir-l&#224; justement -, Pilar aimait bien se raconter des histoires dr&#244;les. Sans le laisser vraiment para&#238;tre, cette fille &#233;tait une petite marrante. Pas du tout une petite prudente. C&#8217;est pour &#231;a que, pas une fois, tout au long de la descente vers la place des Terreaux, elle ne pr&#234;ta attention &#224; ce qui se passait derri&#232;re elle. Elle &#233;tait tellement plong&#233;e dans son &#233;pisode, retour &#224; la case d&#233;part, quelle ne se rendit pas compte qu&#8217;on la suivait depuis sa sortie de la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Comme presque toutes celles des immeubles de la presqu&#8217;&#238;le de Lyon, la porte d&#8217;entr&#233;e en ch&#234;ne massif &#233;tait grande, lourde et difficile &#224; ouvrir. La jeune femme s&#8217;arc-bouta en poussant de toutes ses forces.</p><p style="text-align: justify;">Elle venait d&#8217;entrouvrir le lourd battant pour se glisser &#224; l&#8217;int&#233;rieur lorsqu&#8217;il surgit derri&#232;re elle. D&#8217;une pouss&#233;e &#224; hauteur des &#233;paules, il la catapulta &#224; l&#8217;int&#233;rieur du hall d&#8217;entr&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">La charge fut si violente que la jeune femme partit valdinguer trois bons m&#232;tres plus loin. La pointe de son menton passa &#224; &#231;a de l&#8217;angle de pierre de la premi&#232;re marche de l&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">Son intention &#233;tait simplement de p&#233;n&#233;trer en m&#234;me temps qu&#8217;elle &#224; l&#8217;int&#233;rieur de l&#8217;immeuble. C&#8217;est la peur qu&#8217;elle lui &#233;chappe qui l&#8217;avait fait la propulser aussi violemment dans le vestibule.</p><p style="text-align: justify;">Avant m&#234;me de se retourner, elle sut qu&#8217;elle avait &#224; faire &#224; l&#8217;homme de la traboule. En se refermant derri&#232;re lui, la porte de bois massif claqua comme un coup de feu qui se r&#233;percuta en tournoyant dans toute la cage d&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">Ils &#233;taient seuls dans l&#8217;entr&#233;e crasseuse et sombre du viel immeuble.</p><p style="text-align: justify;">Lorsqu&#8217;il fit un pas vers elle, son visage passa de l&#8217;ombre &#224; la lumi&#232;re. Il &#233;tait tellement nerveux et affol&#233; par ce qu&#8217;il entreprenait qu&#8217;il ne parvenait qu&#8217;&#224; ouvrir la bouche, incapable d&#8217;articuler un seul mot.</p><p style="text-align: justify;">Pilar prit appui des deux mains sur le pavement de pierre grise. Sans m&#234;me prendre le temps de se relever, les fesses raclant le sol de pierre glac&#233;e, elle recula en crabe pour contourner les poubelles et s&#8217;en faire un abri. Elle se rendit compte trop tard qu&#8217;elle &#233;tait coinc&#233;e derri&#232;re la mont&#233;e d&#8217;escalier, sans aucune possibilit&#233; de fuite.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme savait qu&#8217;il &#233;tait inutile de hurler au secours. Lyon est une ville &#233;conome, o&#249; les immeubles de la vieille ville ont toujours ignor&#233; les services d&#8217;un concierge.</p><p style="text-align: justify;">- Surtout ne criez pas ! &#201;coutez-moi ! Je ne vous veux aucun mal.</p><p style="text-align: justify;">Lentement, sans le quitter des yeux, Pilar se redressa lorsqu&#8217;elle se rendit compte que l&#8217;homme qui lui faisait face &#233;tait encore plus paniqu&#233; qu&#8217;elle. Attis&#233;e par la peur, sa haine enflamma l&#8217;int&#233;rieur de son cr&#226;ne douloureux. Elle se redressa et fit un premier pas en avant, le cou tendu, le visage crisp&#233; par la fureur. Hors d&#8217;elle-m&#234;me. Au point d&#8217;oublier que, dans cette histoire, l&#8217;assaillant, c&#8217;&#233;tait l&#8217;homme qui se trouvait face &#224; elle.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Fuera</em> ! Va-t&#8217;en!</p><p style="text-align: justify;">- Mademoiselle, &#233;coutez-moi ! Vous ne me connaissez pas...</p><p style="text-align: justify;">- Si je te connais, <em>hijo de puta</em>...</p><p style="text-align: justify;">Pilar se figea brusquement. Elle leva la main et fit un pas en arri&#232;re quand Richard plongea sa main &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa veste. Un geste de cin&#233;ma. Un geste de tueur &#224; gages. Un geste ridicule qui, depuis que les films policiers existent, ne fait plus peur &#224; personne. Surtout quand on est assis, un verre &#224; la main, cal&#233; dans les coussins du fauteuil de son salon, et que &#231;a se passe &#224; la t&#233;l&#233;. Parce que l&#224;, dans ce vestibule obscur, sale et d&#233;sert, Pilar &#233;prouva une trouille terrible. Elle eut tellement peur qu&#8217;elle mit plusieurs secondes &#224; se rendre compte que Richard ne pointait, droit sur elle, qu&#8217;une grosse enveloppe de papier blanc.</p><p style="text-align: justify;">- Tenez ! C&#8217;est pour vous.</p><p style="text-align: justify;">Pilar regarda l&#8217;homme, l&#8217;enveloppe, et encore une fois le visage de l&#8217;homme. Sans comprendre.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pour vous ! Je reconnais que j&#8217;ai mal agi. Je comprends que vous m&#8217;en vouliez ! Tenez ! Je ne vous demande qu&#8217;une chose en &#233;change.</p><p style="text-align: justify;">Sans faire un pas de plus, le bras tendu au maximum, Richard agita l&#8217;enveloppe &#224; la hauteur du visage de la jeune femme, pour quelle la prenne.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne vous demande qu&#8217;une seule chose. Repartir chez vous, en Espagne ou tout au moins de ne plus retourner travailler &#224; la librairie. Tenez, prenez &#231;a, c&#8217;est une indemnit&#233;... C&#8217;est pour vous! Il faut que vous partiez. Partez vite ! J&#8217;ai peur pour vous... et pour moi aussi. Rentrez chez vous.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;ait &#224; comprendre. Pas tout, mais suffisamment pour que &#231;a l&#8217;&#233;c&#339;ure. Une odeur de l&#226;chet&#233;. Ce grand type au visage mou puait la couardise par tous les pores de sa peau de cochon rose trop bien nourri.</p><p style="text-align: justify;">Sans doute pour la convaincre et l&#8217;inciter &#224; prendre ce qu&#8217;il lui tendait, Richard porta la main gauche vers sa main droite. Il ouvrit le rabat pour &#233;carter l&#8217;enveloppe. Pilar aper&#231;ut une belle liasse de billets de cinq cents francs.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pour vous. Pour que vous retourniez en Espagne. Vous n&#8217;&#234;tes pas en s&#233;curit&#233; &#224; Lyon. Ici, pour vous, c&#8217;est dangereux. Vous comprenez ce que je dis ? Partez. Avec cet argent vous pourrez m&#234;me...</p><p style="text-align: justify;">La suite il la prit en plein visage, avec l&#8217;enveloppe et la liasse de billets qui explosa tout autour de lui quand Pilar balan&#231;a son poing sur la main tendue vers elle. Par r&#233;flexe, Richard s&#8217;accroupit pour ramasser le plus gros du tas. Il se releva tr&#232;s vite pour tendre une nouvelle fois une poign&#233;e de billets en direction de Pilar.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme ne dit rien. Sans le quitter des yeux, elle esquiva simplement le minable. Presque indiff&#233;rente, m&#234;me moins en col&#232;re que si elle avait &#233;vit&#233; une &#233;norme merde o&#249; elle e&#251;t failli marcher. Avant qu&#8217;il n&#8217;e&#251;t r&#233;agi, elle avait d&#233;j&#224; ouvert la porte de l&#8217;immeuble. Richard resta prostr&#233;, sa poign&#233;e de billets inutiles &#224; la main, devant l&#8217;escalier vide.</p><p style="text-align: justify;">Celui qui appr&#233;cia, un peu plus tard, ce fut Nourdine, le livreur de Pizzappel. En cherchant le nom d&#8217;un client sur les bo&#238;tes, il rep&#233;ra deux coupures, pos&#233;es bien en vue sur le couvercle de la poubelle verte. Celle qui sert aux Lyonnais &#224; recycler leurs vieux papiers.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a tenait plus du lifting que du gros m&#233;nage. La crasse, c&#8217;est comme les mauvaises habitudes, plus on s&#8217;en accommode plus il est difficile de s&#8217;en d&#233;barrasser. Plut&#244;t que de se reprendre une nouvelle cuite, Antoine s&#8217;&#233;tait persuad&#233; qu&#8217;il valait mieux tenter de faire un petit m&#233;nage. Histoire de rendre plus agr&#233;able (et moins g&#234;nant pour lui) le prochain passage de Pilar dans la salle de bains.</p><p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il se doutait bien que cette manie de se laver deux fois par jour ne quitterait pas de sit&#244;t l&#8217;Espagnole.</p><p style="text-align: justify;">Plus il frottait, moins &#231;a venait. &#192; croire que le fond et les bords de la baignoire n&#8217;avaient jamais &#233;t&#233; de la m&#234;me couleur. Un coup de D&#233;captout, un coup d&#8217;&#233;ponge, c&#8217;est blanc et &#231;a brille. Tu parles ! C&#8217;est pourtant ce que lui promettait le mode d&#8217;emploi du produit miracle : &#171; L&#8217;efficacit&#233; industrielle au service de vos sanitaires. &#187; Il avait achet&#233; cette saloperie chez Manchon, le marchand de couleurs de la rue Burdeau. Il lui avait jur&#233; qu&#8217;il n&#8217;y avait pas mieux dans le genre. D&#233;sesp&#233;rant ! Il avait beau s&#8217;acharner &#224; s&#8217;en faire mal aux bras, m&#234;me avec une brosse sp&#233;ciale gros travaux, rien ne venait.</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;une demi-heure, &#233;c&#339;ur&#233;, les reins en capilotade, il en vint &#224; se rabattre sur le probl&#232;me de l&#8217;&#233;vacuation de ladite baignoire.</p><p style="text-align: justify;">Am&#233;liorer la vitesse d&#8217;&#233;coulement des eaux du bain, c&#8217;&#233;tait ce qu&#8217;il avait envisag&#233;, il y avait d&#233;j&#224; vingt ans, quand il l&#8217;avait utilis&#233;e la premi&#232;re fois. Il lui avait fallu attendre une bonne heure avant que le grand r&#233;cipient de fonte &#233;maill&#233;e ne se vid&#226;t compl&#232;tement.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, il utilisait son &#233;vier pour le quotidien et les bains de vapeur des hammams du bas des pentes, pour les occasions exceptionnelles.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale le d&#233;montage n&#8217;est jamais le plus difficile en mati&#232;re de tuyauterie. C&#8217;est l&#8217;enfilage et le remontage qui posent souvent probl&#232;me. C&#8217;&#233;tait justement le cas. Pli&#233; en deux, coinc&#233; entre le lavabo et la foutue baignoire, Antoine s&#8217;acharnait sur le siphon glissant et tra&#238;tre comme une savonnette. Ce n&#8217;est qu&#8217;au bout de plusieurs minutes qu&#8217;il per&#231;ut les coups r&#233;p&#233;t&#233;s sur la porte vitr&#233;e, en bas de la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fallut encore se battre un bon moment avec la cr&#233;mone de la fen&#234;tre du salon (elle n&#8217;avait pas &#233;t&#233; ouverte depuis l&#8217;arriv&#233;e des chars Leclerc en 44 &#224; la Croix- Rousse) pour rep&#233;rer, &#224; trente m&#232;tres de l&#224;, la casquette Ricard, le pull vert &#233;pinard et le jeans en d&#233;calcomanie qui s&#8217;&#233;loignaient dans la pente.</p><p style="text-align: justify;">Lui qui avait horreur par-dessus tout de se donner en spectacle, se mit &#224; hurler son nom.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se retourna et l&#8217;aper&#231;ut &#224; sa fen&#234;tre, juste avant de franchir l&#8217;angle de la rue Pouteau et des Tables-Claudiennes.</p><p style="text-align: justify;">Antoine entra&#238;na la jeune femme sur le plateau. De sa part, deux fois dans la m&#234;me journ&#233;e, ce n&#8217;&#233;tait pas par go&#251;t, simplement par prudence. Un choix d&#233;lib&#233;r&#233;.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;abord parce que la grimpette par les escaliers prenait tellement le souffle que &#231;a leur &#233;vitait de se parler et &#231;a lui donnait un peu de temps pour r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qu&#8217;elle venait de bri&#232;vement lui raconter.</p><p style="text-align: justify;">Ensuite parce que les troquets au sommet du plateau &#233;taient trop hauts en altitude pour la client&#232;le de soiffards et autres pue-de-la-gueule qu&#8217;il c&#244;toyait habituellement sur les pentes, chez &#201;tienne, Abdel, M&#232;ge ou au caf&#233; des Tables.</p><p style="text-align: justify;">&#192; cette heure-l&#224; de la soir&#233;e, le Chanteclerc se donnait des airs de bar am&#233;ricain, avec &#233;clairages discrets et musique jazzy.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;int&#233;rieur, il faisait plus chaud que sur la terrasse.</p><p style="text-align: justify;">On y &#233;tait donc forc&#233;ment plus au calme. Antoine et Pilar s&#8217;install&#232;rent, c&#244;te &#224; c&#244;te, sur la moleskine verte d&#8217;une table ronde en faux marbre. Autant &#234;tre bien et prendre ses aises, quand on sait qu&#8217;on va passer un long moment assis.</p><p style="text-align: justify;">Au d&#233;but, l&#8217;&#233;motion, la chaleur et la grimpette leur avaient donn&#233; soif. Ils commenc&#232;rent par alterner une mousse - brass&#233;e maison - avec, pour accompagner, un pur malt d&#8217;&#201;cosse. Maintenant qu&#8217;ils n&#8217;avaient plus soif, ils n&#8217;alternaient plus. Rien qu&#8217;un malt, l&#8217;un derri&#232;re l&#8217;autre. Il fallait &#231;a pour calmer Pilar, qui craquait &#224; l&#8217;id&#233;e de savoir qu&#8217;elle allait se projeter en boucle plusieurs s&#233;ances de nuits blanches, grand &#233;cran, dans les semaines &#224; venir.</p><p style="text-align: justify;">- Il a dit : &#171; Il faut que tu partes en Espagne. C&#8217;est dangereux ici pour toi... Vous n&#8217;&#234;tes pas en s&#233;curit&#233;. &#187; C&#8217;est &#231;a qu&#8217;il m&#8217;a dit.</p><p style="text-align: justify;">Calmer Antoine, ce n&#8217;&#233;tait pas possible. Rien, ni l&#8217;alcool ni le reste ne pouvaient y parvenir. Cela faisait au moins trois fois qu&#8217;il se retenait d&#8217;aller t&#233;l&#233;phoner &#224; Richard (pour la premi&#232;re fois de sa vie il regrettait l&#8217;utilit&#233; d&#8217;un t&#233;l&#233;phone portable), pour qu&#8217;il vienne les rejoindre sur-le-champ.</p><p style="text-align: justify;">Pilar, incapable d&#8217;affronter la pr&#233;sence du neveu d&#8217;Antoine, le convainquit d&#8217;attendre.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire avait pourtant une bonne raison d&#8217;appeler Richard. Il voulait lui poser la bonne question.</p><p style="text-align: justify;">Parce qu&#8217;il venait de comprendre.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; dans la traboule ne concernait pas seulement son neveu.</p><p style="text-align: justify;">&#192; jeun, et m&#234;me quand il n&#8217;&#233;tait plus tr&#232;s frais, Antoine n&#8217;avait pas pour habitude de se laisser aller &#224; la confidence. Son genre, c&#8217;&#233;tait ne rien expliquer du tout et envoyer pa&#238;tre tous ceux qui pouvaient &#234;tre trop curieux.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, pourtant, il trouva normal de r&#233;v&#233;ler non seulement tout ce qu&#8217;il savait &#224; la jeune femme, mais surtout, ce qu&#8217;il venait de d&#233;couvrir.</p><p style="text-align: justify;">- Richard a aper&#231;u deux types dans la traboule. Deux types qui t&#8217;ont agress&#233;e. Je suis certain qu&#8217;il dit la v&#233;rit&#233;. &#192; partir de l&#224;, si tu retournais en Espagne &#231;a arrangerait tout le monde. Et bien entendu, l&#8217;affaire se tasserait toute seule... Tu me suis?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">- Richard t&#8217;a propos&#233; du fric pour retourner en Espagne ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Il t&#8217;a propos&#233; ce fric parce qu&#8217;il a peur.</p><p style="text-align: justify;">- Il m&#8217;a dit &#231;a. Mais de quoi il a peur ?</p><p style="text-align: justify;">- De savoir qu&#8217;on se conna&#238;t et que tu bosses pour moi... Mais pas seulement. Par-dessus tout, il a peur qu&#8217;un jour ou l&#8217;autre, en discutant avec toi, je finisse par deviner ce qu&#8217;il ne m&#8217;a pas dit.</p><p style="text-align: justify;">- Quoi?</p><p style="text-align: justify;">- Si Richard a la trouille c&#8217;est parce que les deux types qui t&#8217;ont attaqu&#233;e dans la traboule, il les a reconnus. Il sait qui ils sont !</p><p style="text-align: justify;">Tout d&#8217;abord Pilar p&#226;lit mais, tr&#232;s vite, elle retrouva toute sa hargne. Elle se jeta en avant pour fusiller le libraire droit dans les yeux.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est qui ces salauds ? Toi, hombre, tu les connais aussi ?</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;emballes pas comme &#231;a. Non ! Je ne les connais pas. Mais j&#8217;ai une id&#233;e de qui &#231;a pourrait &#234;tre.</p><p style="text-align: justify;">Sans cesser de le d&#233;visager. Pilar s&#233;cha son verre cul sec. Elle attendait la suite.</p><p style="text-align: justify;">- Tu m&#8217;as bien dit que, pendant deux jours, toi et tes copains, vous aviez distribu&#233; des tracts et coll&#233; des affiches ? reprit Antoine.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Si </em>! J&#8217;ai distribu&#233; des tracts, dans les bo&#238;tes aux lettres seulement. C&#8217;est les hommes qui les collaient, les affiches.</p><p style="text-align: justify;">- Pour qui ?</p><p style="text-align: justify;">- Athoun. Lui c&#8217;est le d&#233;put&#233; de la opposition. Celui de la droite, &#224; la Croix-Rousse, c&#8217;est Boqueron. Je me souviens de leur nom &#224; ces deux-l&#224;, parce qu&#8217;en espagnol c&#8217;est des noms de poisson. <em>At&#251;n</em>, &#231;a veut dire &#171; le thon &#187;. L&#8217;autre, <em>boqueron</em>, c&#8217;est &#171; l&#8217;anchois &#187;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine &#233;tait tellement occup&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir que &#231;a ne le fit m&#234;me pas sourire. Pourtant, &#224; bien y regarder, sur ses photos, Athoun ressemblait r&#233;ellement &#224; un poisson plat, de type s&#233;lacien cartilagineux. Boqueron, lui, avait quelque chose du salmonid&#233;. L&#8217;&#339;il rond, sans expression, l&#8217;&#233;caille grise et brillante, la m&#226;choire carnassi&#232;re, toujours ouverte, &#224; l&#8217;aff&#251;t des proies faciles et na&#239;ves.</p><p style="text-align: justify;">- Herv&#233; Fabre-Morini, tu as entendu parler de lui ?</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est toi qui m&#8217;en as parl&#233;. C&#8217;est le fr&#232;re de sa femme &#224; ton neveu Richard.</p><p style="text-align: justify;">- Le quoi ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar fit une grimace et eut un geste de la main qui trahissait son impatience.</p><p style="text-align: justify;">- Le beau-fr&#232;re &#224; ton neveu. C&#8217;est comme &#231;a qu&#8217;on dit en fran&#231;ais ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui.</p><p style="text-align: justify;">- Mais lui il se pr&#233;sente pas &#224; la Croix-Rousse ?</p><p style="text-align: justify;">- Non. Lui se pr&#233;sente dans le sixi&#232;me. Forc&#233;ment, un arrondissement comme celui-l&#224; lui va beaucoup mieux au teint.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire se d&#233;p&#234;cha d&#8217;avaler son scotch pour ne pas perdre le rythme. M&#234;me un malt de cette qualit&#233; ne lui fut d&#8217;aucun secours. Pourtant, il en &#233;tait certain, il tenait le bon bout. Mais c&#8217;&#233;tait encore trop flou, trop hypoth&#233;tique. Il pensa &#224; Hayari. Il lui t&#233;l&#233;phonerait d&#232;s le lendemain matin pour voir o&#249; il en &#233;tait. Il expliqua &#224; Pilar ce qu&#8217;il attendait du commissaire &#224; la retraite.</p><p style="text-align: justify;">Histoire de passer &#224; autre chose, ils d&#233;cid&#232;rent de s&#8217;offrir une choucroute royale, au Riesling. Avec de la bi&#232;re et une bouteille d&#8217;Oban, de 15 ans d&#8217;&#226;ge. Non pas parce qu&#8217;ils avaient faim ou soif, mais parce qu&#8217;ils en avaient plus que marre de cette histoire pourrie qui, pourtant, ne faisait que commencer.</p><p style="text-align: justify;">En descendant la rue Jean-Baptiste-Say, le vent, qui pourtant &#233;tait quasi nul, les rabattait sans arr&#234;t d&#8217;un c&#244;t&#233; &#224; l&#8217;autre du trottoir. Plusieurs fois Pilar vint heurter Antoine. Chaque fois le libraire sentait le petit corps aux muscles tendus et fermes se coller contre lui, le temps de quelques pas.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a le d&#233;s&#233;quilibrait encore plus, cette proximit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Quand ils parvinrent en haut des escaliers de la rue Pouteau, elle freina des quatre fers.</p><p style="text-align: justify;">- Je peux pas, <em>hombre</em> ! Si je descends seule, je me tue !</p><p style="text-align: justify;">Pilar tendit les deux bras vers lui. Comme si elle voulait l&#8217;&#233;treindre.</p><p style="text-align: justify;">- Prends-moi dans tes bras ! Porte-moi. Je peux pas descendre toute seule.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne fit pas un geste.</p><p style="text-align: justify;">Ce n&#8217;&#233;tait pas seulement le whisky.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#339;il fixe, il attendait la suite, ne sachant plus tr&#232;s bien o&#249; il en &#233;tait avec cette fille.</p><p style="text-align: justify;">- Merde ! C&#8217;est tous les deux qu&#8217;on va se tuer, si je te porte jusqu&#8217;en bas de ces escaliers. Figure-toi que moi non plus j&#8217;suis plus en &#233;tat !</p><p style="text-align: justify;">Elle voulut encore s&#8217;approcher plus pr&#232;s, pour s&#8217;accrocher &#224; lui.</p><p style="text-align: justify;">- Tu me portes. Sinon je bouge pas de l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, pour prouver qu&#8217;il &#233;tait trop saoul, se laissa simplement tomber sur place - sans viser- &#224; l&#8217;instant o&#249; elle allait l&#8217;atteindre et le cramponner. Coup de bol. Les deux fesses du libraire atterrirent pile sur la premi&#232;re marche des escaliers, face &#224; la pente.</p><p style="text-align: justify;">Pilar retrouva non sans peine une partie de son &#233;quilibre. Elle ne renon&#231;ait pas. Elle s&#8217;approcha par derri&#232;re pour lui choper la tignasse et s&#8217;en servir de point d&#8217;appui.</p><p style="text-align: justify;">- <em>Vaya con Dios</em> !</p><p style="text-align: justify;">Quand il vit qu&#8217;elle levait la jambe pour attaquer la descente des marches, Antoine prit peur. C&#8217;est pour lui barrer le passage que son bras droit vint s&#8217;enrouler autour de la taille de la jeune femme. Son geste n&#8217;avait pas d&#8217;autre but que de l&#8217;emp&#234;cher de d&#233;barouler les quelque deux cents marches cul par-dessus t&#234;te. N&#8217;emp&#234;che que Pilar l&#226;cha ses cheveux pour se saisir de son bras et se laisser tomber - beaucoup plus l&#233;g&#232;rement - tout contre le libraire.</p><p style="text-align: justify;">Trop pr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Au point qu&#8217;elle vint poser sa nuque sur la saillie de sa rotule gauche. Antoine ne bougeait plus. M&#234;me quand, cinq minutes plus tard, il ne sentit plus sa jambe, totalement ankylos&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Au milieu de cette nuit chaude, sans qu&#8217;il e&#251;t besoin de rien lui demander, Pilar lui raconta son histoire.</p><p style="text-align: justify;">&#192; Murcia, deux ans plus t&#244;t, malgr&#233; sa fid&#233;lit&#233; incorrigible &#224; l&#8217;ordre, &#224; la Phalange et au g&#233;n&#233;ralissime Francisco Franco y Bahamonde, son p&#232;re avait &#233;t&#233; licenci&#233; &#233;conomique de la cimenterie, apr&#232;s trente ans de bons et loyaux services, avec une m&#233;daille en plaqu&#233; or et une retraite minable. &#192; la maison, la famille &#233;tait pass&#233;e sous le seuil de la pauvret&#233;. La mis&#232;re attendait sans impatience, de l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la porte.</p><p style="text-align: justify;">La pr&#233;sence quotidienne au foyer du contrema&#238;tre n&#8217;avait pas arrang&#233; les rapports avec Pilar. Un soir de gros orage politique, elle avait d&#233;finitivement rompu avec son g&#233;niteur. &#171; On ne choisit pas sa famille, ni l&#8217;endroit o&#249; on na&#238;t... &#187;, comme chantait si bien l&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">En Espagne, &#224; Murcia, m&#234;me avec un dipl&#244;me de commerce et la pratique courante du fran&#231;ais, elle ne trouvait que des boulots temporaires, sous-pay&#233;s et au noir. Pour ce qui &#233;tait des aides ou des indemnit&#233;s ch&#244;mage, c&#8217;&#233;tait moins que peu de chose. Pas de quoi vivre en tout cas. C&#8217;est pour &#231;a sans doute qu&#8217;elle avait fini par croire aux promesses d&#8217;un touriste lyonnais qui passait ses vacances dans la r&#233;gion. Le Fran&#231;ais ne s&#8217;&#233;tait pas content&#233; de l&#8217;envoyer en l&#8217;air, il lui avait promis le paradis : un boulot ! Mais pour &#231;a, bien entendu, il fallait qu&#8217;elle se d&#233;cide &#224; quitter son bled pour venir le rejoindre &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">En se doutant bien quelle prenait quelques risques, un matin - il y a exactement huit mois -, elle avait emprunt&#233; le prix du billet de train &#224; sa m&#232;re et elle avait t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; son copain lyonnais, pour lui dire qu&#8217;elle arriverait &#224; Perrache vers vingt-deux heures.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;embl&#233;e, il lui annon&#231;a que &#231;a tombait mal. Ce jour-l&#224; justement, un surcro&#238;t de travail l&#8217;emp&#234;cherait d&#8217;aller l&#8217;accueillir &#224; la gare. Il avait fallu quelle insiste pour qu&#8217;il finisse par accepter de la retrouver dans un caf&#233; de la place Carnot, vers vingt-trois heures.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s des effusions rapides, qu&#8217;elle avait imagin&#233;es plus tendres, il l&#8217;avait entra&#238;n&#233;e dans une brasserie minable, &#224; deux pas de l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">En entr&#233;e, d&#232;s la salade mixte, il lui annon&#231;a qu&#8217;il vivait chez sa m&#232;re. Il lui fallut d&#8217;abord avaler son tartare et ses frites pour qu&#8217;il trouve le courage de lui annoncer la couleur. &#192; part un soir de temps en temps, comme ce soir par exemple, ils ne pourraient pas beaucoup se voir. Il ne pouvait s&#8217;agir que de &#171; rencontres occasionnelles &#187;. Ce fut le terme exact qu&#8217;il employa. Elle s&#8217;en souvenait encore. Le plus souvent, ce serait chez un copain &#224; lui ou &#224; la rigueur, &#224; l&#8217;h&#244;tel.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s la mousse au chocolat dans son pot de carton, elle savait parfaitement &#224; quoi s&#8217;en tenir pour le boulot comme pour le reste.</p><p style="text-align: justify;">Au caf&#233;, il sortit sa calculette pour partager l&#8217;addition. Elle en profita pour le chauffer &#224; mort sous la table. Quand il commen&#231;a &#224; se bouffer la cravate, elle lui demanda d&#8217;ouvrir en grand sa braguette et de lui laisser le temps d&#8217;aller enlever sa petite culotte dans les toilettes, pour pouvoir passer &#224; la suite.</p><p style="text-align: justify;">Un quart d&#8217;heure plus tard, elle se retrouvait place Bellecour, sans argent ou presque, seule, au d&#233;but de l&#8217;hiver, dans une ville o&#249; elle ne connaissait qu&#8217;un salaud.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s avoir d&#233;pens&#233; la presque totalit&#233; de ce qui lui restait dans un h&#244;tel &#171; Formule 1&#187; de la banlieue industrielle, le lendemain matin de son arriv&#233;e, elle commen&#231;a par bosser chez McDo.</p><p style="text-align: justify;">Les petits boulots ? Elle les avait tous faits ou du moins tous essay&#233;s. Pour se loger, apr&#232;s les squats, elle avait fini par trouver une chambre. Elle la louait - fa&#231;on de parler - &#224; un juif espagnol qui bossait dans la confection, rue des Puits-Gaillot. Une chambre avec lavabo, mais sans fen&#234;tre, au fond de l&#8217;atelier. Elle ne pouvait pas s&#8217;endormir avant minuit, &#224; cause du bruit des machines. Mais au moins &#231;a ne l&#8217;obligeait pas &#224; trouver chaque soir un endroit ou quelqu&#8217;un, pour coucher. Ronaldo faisait semblant d&#8217;oublier de lui demander plusieurs loyers en retard. Pour le reste, elle &#233;tait tranquille, il pr&#233;f&#233;rait les hommes.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s les gratuits et les prospectus, des copains lui avaient propos&#233; de distribuer des tracts pour Athoun, le candidat de la gauche plurielle &#224; la Croix-Rousse qui, d&#8217;apr&#232;s eux, avait cette fois de bonnes chances. Elle, elle s&#8217;en foutait de la politique. Elle avait pris sa dose bien avant d&#8217;arriver en France. Ce qu&#8217;elle voulait c&#8217;&#233;tait que la <em>buena suerte</em> lui soit favorable pour qu&#8217;elle puisse enfin gagner de quoi s&#8217;en sortir. Elle commen&#231;ait &#224; y croire, &#224; la chance, en rentrant chez elle ce soir-l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Depuis... elle s&#8217;&#233;tait laiss&#233;e glisser. Tant&#244;t avec l&#8217;envie de retourner en Espagne. Tant&#244;t avec l&#8217;envie furieuse et meurtri&#232;re de retrouver ses agresseurs et de se venger. Quelquefois, m&#234;me, d&#8217;en finir et de se foutre en l&#8217;air.</p><p style="text-align: justify;">Aussit&#244;t apr&#232;s que Pilar s&#8217;&#233;tait tue, la fatigue lui tomba sur les &#233;paules. Tout ce dont Antoine avait envie maintenant, c&#8217;&#233;tait d&#8217;aller se coucher. Pourtant ils rest&#232;rent encore un long moment sans bouger, &#224; regarder devant eux la ville qui, elle, dormait depuis longtemps.</p><p style="text-align: justify;">Il faillit perdre l&#8217;&#233;quilibre et chuter en avant quand il se releva. Sa jambe ankylos&#233;e, totalement insensible, ne le portait plus. Il dut se cramponner ferme &#224; la rampe de fer et attendre que le sang se remette &#224; circuler normalement pour permettre &#224; son mollet de le porter jusqu&#8217;en bas des escaliers.</p><p style="text-align: justify;">Sans compter que, dans son dos, Pilar s&#8217;accrochait des deux mains au col de son parka. Pesant de tout le poids de sa poitrine contre ses omoplates.</p><p style="text-align: justify;">Devant la porte de la librairie, alors qu&#8217;il lui tendait la main, elle lui dit qu&#8217;elle voulait monter.</p><p style="text-align: justify;">Il refusa tout net. Mais il se sentit tout con quand elle lui dit que c&#8217;&#233;tait simplement parce qu&#8217;elle avait un besoin urgent de faire pipi.</p><p style="text-align: justify;">Quand elle ressortit de la salle de bains, Pilar le trouva allong&#233; de tout son long, en travers du divan. Les yeux ferm&#233;s. Elle se doutait qu&#8217;Antoine ne dormait pas, m&#234;me s&#8217;il faisait bien semblant.</p><p style="text-align: justify;">Elle le laissa sur place, sans s&#8217;approcher, ni lui parler.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tendit l&#8217;oreille, pour &#234;tre s&#251;r qu&#8217;elle avait bien l&#8217;intention de ne pas s&#8217;arr&#234;ter. Lorsqu&#8217;il ne per&#231;ut plus aucun bruit, il pensa qu&#8217;elle &#233;tait sortie par la porte pali&#232;re, au fond de l&#8217;appartement.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait trop crev&#233; pour aller v&#233;rifier si elle avait bien referm&#233; derri&#232;re elle. Il s&#8217;endormit pour de bon dans les secondes qui suivirent. Avec une envie de pisser qui le d&#233;rangea pendant toute la deuxi&#232;me partie de la nuit.</p><p style="text-align: justify;">Vers deux heures de l&#8217;apr&#232;s-midi il &#233;mergea d&#8217;un sommeil agit&#233;. La langue aussi r&#234;che qu&#8217;une r&#226;pe &#224; fromage, les reins cass&#233;s par les ressorts avachis du divan. Mais le plus douloureux c&#8217;&#233;tait la vessie : sur le point d&#8217;&#233;clater.</p><p style="text-align: justify;">En passant devant la porte ouverte de sa chambre, la surprise le cloua sur place. Son lit &#233;tait fait. Les draps rabattus impeccablement, la courtepointe tendue et bien en place. L&#8217;Espagnole avait dormi l&#224;. Dans son lit ! Son matelas, en vingt ans, il ne l&#8217;avait partag&#233; avec personne. Cette intimit&#233; hors de propos lui fournissait un excellent pr&#233;texte pour se foutre en col&#232;re. En quelques jours, cette fille avait pris une trop grande place dans sa vie. M&#234;me s&#8217;il avait conscience que cette place c&#8217;&#233;tait lui, plus qu&#8217;elle, qui la lui avait faite.</p><p style="text-align: justify;">Il allait changer &#231;a, tr&#232;s vite. Avant que les emmerdes ne se mettent &#224; pleuvoir.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fallut courir pour rejoindre &#224; temps la cuvette qui se trouvait au fond de la salle de bains.</p><p style="text-align: justify;">Du living, on percevait tout ce qui se passait &#224; l&#8217;&#233;tage en dessous, dans la librairie. Il l&#8217;entendit qui discutait avec quelqu&#8217;un en bas. Une voix de femme. Il eut beau faire vite pour se passer de l&#8217;eau froide sur le visage et se rincer la bouche au robinet de la cuisine. Le temps qu&#8217;il descende, Pilar avait d&#233;j&#224; termin&#233; sa vente, la cliente avait disparu.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole lui sourit quand elle le vit appara&#238;tre en bas de l&#8217;escalier.</p><p style="text-align: justify;">- Bonjour patron !</p><p style="text-align: justify;">Elle avait quitt&#233; ses v&#234;tements de clown pour passer une robe noire, simple, pas neuve, mais irr&#233;prochable, comme tous les v&#234;tements qu&#8217;elle portait.</p><p style="text-align: justify;">Il avait horreur des gens et particuli&#232;rement des jeunes qui se v&#234;taient de noir des pieds &#224; la t&#234;te. Il trouvait &#231;a sinistre et ridicule. Ce matin justement, il d&#233;testait &#231;a, plus encore que les autres jours.</p><p style="text-align: justify;">Pilar lui sourit une nouvelle fois.</p><p style="text-align: justify;">- Quand je me suis r&#233;veill&#233;e je suis all&#233;e chez moi. Pour me laver et me changer aussi. J&#8217;ai ouvert la boutique &#224; neuf heures.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit semblant de ne pas avoir entendu ou de s&#8217;en foutre. Sous l&#8217;acuit&#233; du regard de Pilar, le libraire se sentit une nouvelle fois, gras, sale et vieux. Forc&#233;ment, &#231;a ne pouvait pas contribuer &#224; lui passer sa rogne. Mais il n&#8217;osa pas pour autant lui demander pour quelle raison et de quel droit elle s&#8217;&#233;tait permis de coucher dans son lit.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;tait pr&#233;f&#233;rable d&#8217;attendre un moment plus propice et de tout lui sortir d&#8217;un coup.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;&#233;tait qui, la cliente ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar n&#8217;eut pas l&#8217;air de se formaliser du sale regard en coin que lui adressait son patron.</p><p style="text-align: justify;">- Une de vos &#171; ma&#238;tresses &#187;, sans doute, patron. Elle a pris un catalogue de bondage. Il n&#8217;y avait pas le prix. Elle m&#8217;a propos&#233; cinq cents, je lui ai fait &#224; huit.</p><p style="text-align: justify;">- Huit cents?</p><p style="text-align: justify;">Pilar craignit sinc&#232;rement d&#8217;avoir fait une connerie.</p><p style="text-align: justify;">- Ce n&#8217;&#233;tait pas assez, patron ?</p><p style="text-align: justify;">Le libraire prit pr&#233;texte qu&#8217;elle le traitait de &#171; patron &#187; pour se mettre en col&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- M&#8217;appelle pas comme &#231;a, merde ! Mon nom c&#8217;est Antoine... Le <em>Bondex</em> &#224; huit cents, &#231;a va... C&#8217;est bien, m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">Aux innocents les mains pleines. Un canard comme celui-l&#224; se vendait dans les deux cents chez les bouquinistes, sur les quais de la P&#234;cherie en bords de Sa&#244;ne. Et encore, uniquement aux touristes.</p><p style="text-align: justify;">Pilar alla consulter la feuille d&#8217;un cahier &#224; spirale o&#249; elle avait inscrit toutes les ventes de la matin&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">- Ce matin, un vieux, il m&#8217;a fait un ch&#232;que pour un bouquin illustr&#233;. Ceux qui sont dans la vitrine ferm&#233;e &#224; clef. Il voulait celui de Peter Fendi. Il y avait une fiche, avec le prix &#233;crit dessus : cinq mille. C&#8217;est &#231;a ? Il m&#8217;a dit qu&#8217;il venait souvent ici. Ils payent des prix comme &#231;a vos clients, pour... &#231;a?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a avait l&#8217;air de l&#8217;&#233;tonner, l&#8217;Espagnole, que le cul puisse &#234;tre vendu encore plus cher dans la boutique d&#8217;Antoine que sur les trottoirs des rues chaudes du centre-ville.</p><p style="text-align: justify;">De quoi je me m&#234;le ? Antoine haussa les &#233;paules.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est tout ?</p><p style="text-align: justify;">- Les autres, c&#8217;est des livres qui &#233;taient dans les bacs &#224; cent francs. C&#8217;est des jeunes qui les ont achet&#233;s. J&#8217;en ai vendu une dizaine. J&#8217;ai commenc&#233; &#224; &#233;crire dans ce cahier la liste des livres que j&#8217;ai trouv&#233;s dans la r&#233;serve. Je vais recommencer tout &#224; l&#8217;heure pour mettre tout bien propre. Il reste plus beaucoup de travail pour le nettoyage. Apr&#232;s je mettrai les livres en place, comme vous m&#8217;avez dit. Vous &#234;tes d&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">- Oui ! &#199;a ira.</p><p style="text-align: justify;">- Bon, ben, c&#8217;est tout... Ah ! Non. Le facteur a livr&#233; deux colis. Il a demand&#233; o&#249; vous &#233;tiez. Il avait pas l&#8217;air content. Aussi j&#8217;ai rempli le bordereau et pr&#233;par&#233; les ch&#232;ques pour que tu les portes &#224; la banque.</p><p style="text-align: justify;">Antoine prit possession de la grosse enveloppe et fit un signe en d&#233;signant la porte.</p><p style="text-align: justify;">- Je vais y passer. Apr&#232;s j&#8217;irai boire quelque chose. J&#8217;en ai besoin... &#192; cause d&#8217;hier et tout ce qui se passe... Si tu veux venir, tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; boucler. Juste pour un moment.</p><p style="text-align: justify;">- On va rater des ventes. C&#8217;est mieux que je reste. Non ?</p><p style="text-align: justify;">Le libraire ne dit mot. Mais il se sentit vex&#233; que la jeune femme refuse son invitation. M&#234;me si c&#8217;&#233;tait &#224; contrec&#339;ur qu&#8217;il l&#8217;avait faite.</p><p style="text-align: justify;">Sans se retourner, il se dirigea vers la porte.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as raison. Reste. Si je ne rentre pas avant 7 heures, tu fermeras la boutique et tu garderas les clefs. On se verra demain. Salut.</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne r&#233;pondit rien.</p><p style="text-align: justify;">Si Antoine s&#8217;&#233;tait retourn&#233;, il aurait pu voir son visage de pr&#232;s et il aurait sans doute encore plus regrett&#233; de lui avoir fait la gueule et r&#233;pondu de cette fa&#231;on.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s la banque, quand il arriva au caf&#233; des Tables-Claudiennes, Hayari &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224;, assis seul &#224; une table. On pouvait &#234;tre certain qu&#8217;en attendant Antoine - d&#233;formation professionnelle - il avait pris le temps d&#8217;observer et d&#8217;analyser le comportement de chaque consommateur pr&#233;sent dans la salle. Pas un faci&#232;s, pas un d&#233;tail, pas une bribe de conversation ne devaient lui avoir &#233;chapp&#233;. Antoine savait &#224; quoi s&#8217;en tenir avec cette crapule &#224; la r&#233;putation officielle de bon flic et d&#8217;honn&#234;te citoyen. Sa vie publique autant que sa vie priv&#233;e, Hayari les avait pass&#233;es &#224; coller un &#339;il panoramique et une oreille pivotante au cul des gens. Pour les espionner et pouvoir mieux les coincer quand &#231;a pouvait le servir, lui ou ses ma&#238;tres.</p><p style="text-align: justify;">Bien entendu, quand Antoine avait rachet&#233; la librairie, le commissaire Hayari avait &#233;t&#233; un des premiers &#224; lui rendre visite. Pour voir et &#233;ventuellement trouver un truc pas clair qui lui permette d&#8217;avoir plus ou moins barre sur le nouveau libraire. Comme il l&#8217;avait fait une vingtaine d&#8217;ann&#233;es auparavant avec l&#8217;ancien propri&#233;taire. Mais l&#224;, le flicard &#233;tait tomb&#233; sur un os. Balance, Antoine c&#8217;&#233;tait seulement son signe astral, pas sa vocation. Hayari &#233;tait une ordure, mais pas un imb&#233;cile. Il avait tout de suite compris &#224; qui il avait &#224; faire et qu&#8217;il lui serait bien plus b&#233;n&#233;fique de la jouer &#171; bon copain &#187; avec un quidam de cette esp&#232;ce.</p><p style="text-align: justify;">Depuis un an qu&#8217;il &#233;tait &#224; la retraite, l&#8217;ex-flic n&#8217;&#233;tait plus qu&#8217;un client. Un amateur aux go&#251;ts tr&#232;s s&#251;rs dans sa sp&#233;cialit&#233;. Ainsi, d&#232;s qu&#8217;Antoine prit place en face de lui pour l&#8217;informer qu&#8217;il allait mettre en vente une merveille du genre, ses petits yeux gris vert luisirent imm&#233;diatement de convoitise.</p><p style="text-align: justify;">- Un premier tirage des <em>Onze mille verges</em>, illustr&#233; de vingt-deux lithographies originales pas piqu&#233;es des hannetons, sign&#233;es Picasso. Le peintre, lui-m&#234;me, a cass&#233; les pierres apr&#232;s le tirage du premier mille. Aujourd&#8217;hui c&#8217;est un bouquin qui va chercher dans les deux cent &#224; deux cent cinquante mille, au bas mot.</p><p style="text-align: justify;">Hayari ? Bien s&#251;r qu&#8217;il aurait bien aim&#233; pouvoir se l&#8217;offrir! Mais, penses-tu, avec sa petite retraite de fonctionnaire, ce n&#8217;&#233;tait m&#234;me pas envisageable !</p><p style="text-align: justify;">Quand il ne supporta plus les simagr&#233;es et les pleurnicheries bidon de l&#8217;ex-flic, Antoine trancha dans le vif.</p><p style="text-align: justify;">- &#201;coute-moi Simon. Parlons de ce qui m&#8217;int&#233;resse. L&#8217;Espagnole m&#8217;a racont&#233; que, chaque fois qu&#8217;elle &#233;tait all&#233;e voir tes copains du commissariat de la place Sathonay, ils l&#8217;avaient envoy&#233;e faire l&#8217;avion. Comme s&#8217;ils n&#8217;avaient pas l&#8217;air de vouloir se bouger les fesses ou que &#231;a ne les int&#233;ressait pas le moins du monde ?</p><p style="text-align: justify;">- Ne crois pas &#231;a, Antoine. Cette affaire est remont&#233;e du commissariat central du premier arrondissement jusqu&#8217;&#224; l&#8217;h&#244;tel de police de la rue Berliet. C&#8217;est pass&#233; de la P.J. jusqu&#8217;aux R.G. Bien s&#251;r, pas officiellement. Mais du viol de cette fille on en a parl&#233;, &#231;a tu peux me croire.</p><p style="text-align: justify;">- Si <em>on</em> en a parl&#233;, pour quelle raison on n&#8217;en parle plus ? Pourquoi ?</p><p style="text-align: justify;">- Il y a eu un &#171; blanc &#187; des R.G. qui a circul&#233;... Para&#238;t-il !</p><p style="text-align: justify;">- Un &#171;blanc&#187;?</p><p style="text-align: justify;">- Une note dactylographi&#233;e, sans en-t&#234;te et sans signature, r&#233;dig&#233;e par un inspecteur, destin&#233;e uniquement &#224; sa hi&#233;rarchie. Pour information confidentielle et restreinte.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il dit ce &#171; blanc &#187; ?</p><p style="text-align: justify;">- Je ne sais pas.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne l&#8217;as pas lu?</p><p style="text-align: justify;">-...Non!</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce qui se dit sur l&#8217;affaire chez tes coll&#232;gues ?</p><p style="text-align: justify;">- Officiellement, on laisse filer, en attendant que &#231;a passe.</p><p style="text-align: justify;">- Les &#233;lections, par exemple ?</p><p style="text-align: justify;">- &#199;a se pourrait bien.</p><p style="text-align: justify;">- Et sur l&#8217;enqu&#234;te ? Tu sais des choses ?</p><p style="text-align: justify;">- Des petites choses.</p><p style="text-align: justify;">- Dis ? Faut te travailler &#224; coup de bottin sur la tronche pour que tu te mettes &#224; table, aujourd&#8217;hui ?</p><p style="text-align: justify;">- Les coups j&#8217;aime bien les donner, mais pas les recevoir. Oublie pas qui je suis, Antoine.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire faillit se marrer. Hayari devait trop regarder la t&#233;l&#233; depuis qu&#8217;il &#233;tait &#224; la retraite. Avec son faci&#232;s de faux t&#233;moin, son bide qui passait par-dessus la ceinture, sa moumoute en cheveux chinois pour planquer ses derniers crins, il devait se prendre pour un flic honn&#234;te, un vrai dur, genre commissaire &#171; vu &#224; la t&#233;l&#233; &#187;. En plus vieux, mais tout aussi faux dur.</p><p style="text-align: justify;">- Si tu m&#8217;aides vraiment et si tu me files tous tes tuyaux, on pourra s&#8217;arranger sur l&#8217;Apollinaire. Tu pourras me le payer &#224; croume. Sur plusieurs ann&#233;es m&#234;me... Mais donnant donnant. Tu racontes tout, tout de suite. Allez, vas-y !</p><p style="text-align: justify;">Dans l&#8217;instant Hayari retrouva son air de vieille pute &#224; la coule.</p><p style="text-align: justify;">- Je ne devrais pas te le dire, &#231;a. En fait, le &#171; blanc &#187; des R.G. j&#8217;ai pu le parcourir rapidement. Il indiquait que sur ses fringues, &#224; la fille, en plus du foutre, on a trouv&#233; des traces de colle blanche...</p><p style="text-align: justify;">Instinctivement Antoine tourna la t&#234;te pour d&#233;visager par la grande vitre, juste en face du bistro, les affiches, d&#233;j&#224; lac&#233;r&#233;es, mais encore brillantes de colle du candidat de la droite unie.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;expression de surprise et de rage qui contracta les muscles de ses maxillaires n&#8217;&#233;chappa pas &#224; Hayari.</p><p style="text-align: justify;">- T&#8217;as tout compris.</p><p style="text-align: justify;">- Non pas tout. Pas encore. Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Cette nuit-l&#224;, comme par hasard, les &#233;quipes de collage de Boqueron auraient re&#231;u du renfort. Plusieurs &#233;quipes de gros bras, venues d&#8217;autres circonscriptions.</p><p style="text-align: justify;">- Comme qui?</p><p style="text-align: justify;">- Personne n&#8217;a l&#8217;air de savoir. Attention, sur ce coup, moi, je ne t&#8217;ai rien dit, d&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;ex-flic se pencha pour reluquer le libraire par en dessous. Il lui fit un sourire qui se voulait complice en d&#233;couvrant ses dents jaunes.</p><p style="text-align: justify;">- Je me doute que tu ne vas pas me le dire, mais &#231;a m&#8217;intrigue tout de m&#234;me. Pour quelle raison t&#8217;int&#233;resses-tu &#224; cette histoire ? Imagine, je dis bien imagine, que &#231;a d&#233;bouche sur une enqu&#234;te avec tous les faux bruits, les fuites, les indiscr&#233;tions. Avec, en finale, les journalistes qui viennent fourrer leur nez dans cette affaire ? Qu&#8217;est-ce que tu y gagnerais ? Et ton neveu Richard ? Et ses liens directs avec Herv&#233; Fabre-Morini et la Famille, &#231;a ne risquerait pas de les foutre dans une situation disons... embarrassante ?</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;expression but&#233;e et pas commode d&#8217;Antoine, l&#8217;ex-flic comprit qu&#8217;il pouvait directement passer &#224; autre chose.</p><p style="text-align: justify;">- J&#8217;ai pas besoin de tes commentaires, Hayari. T&#226;che d&#8217;en savoir plus. C&#8217;est tout ce que je te demande. T&#8217;as autre chose ?</p><p style="text-align: justify;">- Non ! Rien pour le moment. Alors pour l&#8217;Apollinaire... Mais o&#249; tu vas...?</p><p style="text-align: justify;">Sans se retourner, ni r&#233;pondre, le libraire alla poser le prix des deux caf&#233;s sur le zinc. &#192; l&#8217;instant de refermer la porte du rade derri&#232;re lui, il eut le temps d&#8217;apercevoir l&#8217;expression d&#8217;incr&#233;dulit&#233; de l&#8217;ex-flic, tout d&#233;confit, assis au fond de la salle, qui venait de comprendre qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait fait blouser.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire souriait encore en d&#233;chiffrant la duplication du candidat &#224; la d&#233;putation qui s&#8217;&#233;tirait le long de la palissade, sur plus de trente m&#232;tres. Maintenant, il se sentait beaucoup mieux, et presque plus du tout de mauvaise humeur.</p><p style="text-align: justify;">Juch&#233;e au sommet de l&#8217;escabeau, l&#8217;Espagnole avait r&#233;cup&#233;r&#233; ses fringues de clown et sa couleur gris&#226;tre.</p><p style="text-align: justify;">Tout d&#8217;abord il crut qu&#8217;elle le charriait ou qu&#8217;elle faisait semblant.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne l&#8217;&#233;coutait qu&#8217;&#224; peine. Comme si ce qu&#8217;il lui racontait ne la concernait pas. Il se posa m&#234;me la question de savoir si, pour r&#233;gler &#231;a elle-m&#234;me et en douce, elle ne lui jouait pas la com&#233;die ?</p><p style="text-align: justify;">En fait, Pilar ne bluffait pas le moins du monde.</p><p style="text-align: justify;">- Tu n&#8217;as pas envie qu&#8217;ils aillent en taule ?</p><p style="text-align: justify;">- Si. Mais c&#8217;est pas s&#251;r qu&#8217;on puisse les attraper.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne te rends pas compte ou alors tu le fais expr&#232;s ? Si ces deux types font partie du service d&#8217;ordre de Fabre-Morini, non seulement c&#8217;est possible de savoir qui ils sont... mais on va pouvoir les coincer. Tu n&#8217;as plus envie de te venger de ces salauds ?</p><p style="text-align: justify;">- Faudrait qu&#8217;on les trouve et qu&#8217;ils avouent. Faudrait aussi que le juge, il me croie moi et qu&#8217;il les croie pas... eux ! Tu sais Antoine, cette histoire, je ne veux pas vivre encore avec pendant des ann&#233;es. Je veux faire autre chose que de remuer cette merde tous les jours.</p><p style="text-align: justify;">- Qu&#8217;est-ce que tu d&#233;connes ? Tu te souviens plus ou quoi ? Quand t&#8217;es venue me trouver ici la semaine derni&#232;re, crois-moi, tu n&#8217;avais pas l&#8217;air de vouloir laisser tomber. T&#8217;avais la rage, ma fille !</p><p style="text-align: justify;">- Maintenant &#231;a va, je ne veux pas plus.</p><p style="text-align: justify;">- Tu ne veux plus te venger ?</p><p style="text-align: justify;">Mal &#224; l&#8217;aise, Antoine ne put faire autrement que de profiter d&#8217;un gros plan des fesses de son employ&#233;e pendant qu&#8217;elle descendait de l&#8217;escabeau. La jeune femme se retourna pour lui balancer un de ses regards qu&#8217;il connaissait bien.</p><p style="text-align: justify;">- Je voulais <em>avant</em>, oui ! Je pensais qu&#8217;&#224; &#231;a, me venger. Tellement m&#234;me, que quand je suis sortie de l&#8217;h&#244;pital j&#8217;ai achet&#233; un couteau. Un <em>cuchillo</em> que les hommes ils prennent quand ils vont &#224; la chasse. Dans la nuit, je suis sortie pour tuer un <em>hombre</em>. N&#8217;importe quel homme. Le premier qui passerait &#224; c&#244;t&#233; de moi et qui me regarderait. Le lendemain matin, quand je suis rentr&#233;e dans ma chambre, j&#8217;ai cru que j&#8217;&#233;tais folle. <em>Loca</em> ! Et &#231;a je veux plus que &#231;a arrive. Maintenant que je te connais, j&#8217;ai parl&#233; avec toi. Je sais des choses... Sur ton neveu... et surtout sur toi... &#199;a me suffit maintenant. Tu comprends, Antoine ?</p><p style="text-align: justify;">- Non.</p><p style="text-align: justify;">Avant de lui r&#233;pondre, Pilar remonta sur son escabeau. Ce n&#8217;est que lorsqu&#8217;elle fut au-dessus de lui, qu&#8217;elle se retourna &#224; nouveau pour lui faire un grand sourire triste. Dans l&#8217;ombre, avec son visage terni par la poussi&#232;re, il remarqua l&#8217;int&#233;rieur de sa bouche toute rose et l&#8217;&#233;clat de ses dents blanches. Il &#233;prouva un dr&#244;le de choc. Pour le chasser, il ne trouva rien d&#8217;autre que de se refoutre en col&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">- Moi, ces salauds, je ne vais pas les laisser croire qu&#8217;ils peuvent faire n&#8217;importe quoi. Qu&#8217;ils ne risquent rien, du moment qu&#8217;ils sont dans le camp des fortiches ?</p><p style="text-align: justify;">Alors qu&#8217;il tournait les talons, Pilar sauta de la petite &#233;chelle pour s&#8217;&#233;lancer vers lui. Elle ne souriait plus et ce qu&#8217;Antoine apercevait dans les yeux de la jeune femme lui donna, plus encore, envie de foutre le camp &#224; toutes jambes. Il esquissa un geste pour la repousser quand elle tendit la main vers lui.</p><p style="text-align: justify;">- Attends Antoine ! C&#8217;est pas toi que ces hommes ils ont viol&#233;. C&#8217;est moi. Toi, tu m&#8217;as aid&#233;e. Beaucoup et m&#234;me bien. &#199;a, &#231;a suffit pour moi.</p><p style="text-align: justify;">Plus il la regardait, moins il en menait large. Il ne trouva rien de mieux que de se retourner pour foncer vers la porte.</p><p style="text-align: justify;">Pilar le retint carr&#233;ment par la manche de son parka.</p><p style="text-align: justify;">- Et ton neveu?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a, par contre, qu&#8217;elle lui parle de Richard, &#231;a lui facilitait les choses. Il retrouva instantan&#233;ment assez de hargne pour lui faire face.</p><p style="text-align: justify;">- Mon neveu ? T&#8217;en penses quoi, toi, de ce type ?</p><p style="text-align: justify;">Soit la jeune espagnole ne comprenait pas le sens de la question qu&#8217;il venait de lui poser, soit elle ne savait pas quoi lui r&#233;pondre. De toute fa&#231;on, Antoine ne lui laissa pas le temps de r&#233;fl&#233;chir. Il fit un grand geste pour d&#233;signer la boutique.</p><p style="text-align: justify;">- Hier, tu m&#8217;as demand&#233; pourquoi je vendais des bouquins de cul. Je vais te le dire maintenant. C&#8217;&#233;tait l&#8217;ann&#233;e de la seconde partie du bac. Richard avait toujours &#233;t&#233; un bon &#233;l&#232;ve. Je ne me faisais pas vraiment de bile pour la suite. De son avenir, on en avait discut&#233; une fois ou deux. Pour moi, c&#8217;&#233;tait comme si c&#8217;&#233;tait fait. Deux ans d&#8217;&#233;tudes dans une &#233;cole de commerce de la r&#233;gion, pour obtenir un dipl&#244;me quelconque. Apr&#232;s l&#8217;Am&#233;rique, un an ou deux, pour faire l&#8217;appoint. Apr&#232;s, il &#233;tait par&#233;. Il pouvait &#234;tre prof! Rentrer dans une bo&#238;te de commerce international et bien gagner sa vie, si &#231;a pouvait lui faire plaisir et surtout s&#8217;il en avait envie ! Tout ce que je demandais c&#8217;est qu&#8217;au bout de tout &#231;a, il puisse &#234;tre heureux.</p><p style="text-align: justify;">Un soir, son professeur de fran&#231;ais est venu me voir. Chez nous, aux Clochettes, pas loin des usines, l&#224; o&#249; on habitait &#224; l&#8217;&#233;poque. Il m&#8217;a montr&#233; des cahiers que Richard lui avait fait lire. D&#8217;apr&#232;s ce prof, c&#8217;&#233;tait un crime que Richard ne puisse pas entreprendre des &#233;tudes sup&#233;rieures de lettres. Quand il est reparti, j&#8217;ai discut&#233; avec le gone. D&#233;j&#224;, &#224; cette &#233;poque, c&#8217;&#233;tait pas facile de savoir ce qu&#8217;il avait dans le cr&#226;ne. Ou alors c&#8217;est moi qui n&#8217;ai jamais su m&#8217;y prendre avec lui. Pourtant cette fois-l&#224;, il m&#8217;a avou&#233; que pour lui, &#233;crire c&#8217;&#233;tait comme respirer. Un besoin. Une v&#233;ritable passion. Il n&#8217;avait envie de rien d&#8217;autre. &#199;a m&#8217;a surpris bien s&#251;r, mais tu peux pas savoir comme &#231;a m&#8217;a fait plaisir.</p><p style="text-align: justify;">Aussit&#244;t, j&#8217;ai cherch&#233; un moyen. Il n&#8217;y en avait pas trente-six. C&#8217;&#233;tait en tout cas pas avec une paye d&#8217;ouvrier chimiste que j&#8217;allais pouvoir lui payer des &#233;tudes &#224; la fac et tout ce qui va avec.</p><p style="text-align: justify;">Cette librairie, j&#8217;en avais entendu parler par un copain de l&#8217;usine, un parent du libraire. Son oncle cherchait &#224; vendre, pour prendre sa retraite. Je suis venu le voir, ici &#224; la boutique, un samedi. On a pass&#233; la soir&#233;e ensemble, &#224; boire des coups. On a bien sympathis&#233;. On s&#8217;est mis d&#8217;accord sur un mode de reprise int&#233;ressant pour lui et pour moi. Une sorte de viager. Une rente annuelle si tu pr&#233;f&#232;res. Tu comprends ?</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme n&#8217;avait aucune id&#233;e de ce que pouvait &#234;tre un viager, mais ce n&#8217;&#233;tait pas pour elle ce qui importait.</p><p style="text-align: justify;">- Oui! Continue.</p><p style="text-align: justify;">- Mais il me fallait du fric pour lui payer un premier versement. En rentrant chez moi tard dans la nuit, le dimanche soir, j&#8217;ai compris ce qu&#8217;il me restait &#224; faire. C&#8217;est &#224; partir de l&#224; que j&#8217;ai tout fait pour me faire virer de mon boulot. Au d&#233;but, mes copains, les gars de mon &#233;quipe ont voulu m&#8217;aider. Ils ne comprenaient pas, ils se demandaient ce qui m&#8217;arrivait d&#8217;un coup. Je n&#8217;ai jamais rien dit &#224; personne. &#192; la fin je suis arriv&#233; &#224; ce que je voulais. Je me suis fait lourder, avec la plus grosse indemnit&#233; de licenciement possible.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a, plus mes petites &#233;conomies, j&#8217;allais pouvoir payer ses dix plaques au libraire. Mais la facture &#233;tait lourde. En &#224; peine trois mois, je m&#8217;&#233;tais f&#226;ch&#233; avec tout le monde. J&#8217;avais perdu mes amis, au boulot comme ailleurs. Et surtout, j&#8217;avais foutu en l&#8217;air le cr&#233;dit que j&#8217;avais acquis en vingt ans de lutte syndicale aupr&#232;s de tous les camarades de l&#8217;usine. Ma dignit&#233;, il ne me restait plus qu&#8217;&#224; m&#8217;asseoir dessus.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est comme &#231;a que Richard a entrepris des &#233;tudes en fac, ici, &#224; Lyon. Puis &#224; Paris, o&#249; il a pu faire tout ce qui &#233;tait n&#233;cessaire pour que &#231;a marche. &#199;a co&#251;tait bonbon son merdier litt&#233;raire. Mais ce n&#8217;&#233;tait pas un probl&#232;me. La librairie marchait assez pour &#231;a et moi je n&#8217;ai jamais eu de gros besoins. Il est parti en Am&#233;rique. Deux ans. Les U.S.A., &#231;a co&#251;tait cher aussi, mais les bouquins de cul, m&#234;me si &#231;a me plaisait moyennement comme commerce, &#231;a me rapportait de plus en plus. C&#8217;est au bout de deux ans que j&#8217;ai r&#233;alis&#233;. J&#8217;&#233;tais assis sur quelque chose qui ressemblait &#224; une mine d&#8217;or. Un gros tas de pognon. En m&#234;me pas trois ans j&#8217;avais fini de payer l&#8217;ancien propri&#233;taire.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard est rentr&#233; en France, il a trouv&#233; un &#233;diteur pour lui publier son premier bouquin. Le succ&#232;s est venu tout de suite. Couvert de prix et de lauriers le gamin. Avec &#231;a, forc&#233;ment, il s&#8217;est fait des copains dans la haute. Des parisiens qui avaient du fric et de l&#8217;influence.</p><p style="text-align: justify;">Le bouquin lui a rapport&#233; un peu de ronds, mais il lui en fallait bien plus pour pouvoir fr&#233;quenter ces gens-l&#224;. J&#8217;ai fait de gros ch&#232;ques, tous les mois.</p><p style="text-align: justify;">Quand il passait me voir je voyais bien qu&#8217;il se sentait g&#234;n&#233;. C&#8217;est lui, chaque fois, qui parlait du fric. II me jurait que dans les ann&#233;es &#224; venir, il me rembourserait avec ses droits d&#8217;auteur... Je lui r&#233;p&#233;tais de ne pas s&#8217;en faire. Je te jure que c&#8217;est vrai ! Pour moi, il ne me devait rien. Son talent et le succ&#232;s de ses deux premiers bouquins me remboursaient d&#233;j&#224; au centuple.</p><p style="text-align: justify;">Mais &#224; mener cette vie-l&#224;, le gone s&#8217;est pris la grosse t&#234;te. Plus rien n&#8217;&#233;tait assez bon pour lui. Surtout pas moi. &#199;a ne me faisait rien. Moi j&#8217;&#233;tais fier de lui. Il allait faire d&#8217;autres bouquins. Il allait forc&#233;ment se souvenir d&#8217;o&#249; il venait.</p><p style="text-align: justify;">- Il venait plus te voir ?</p><p style="text-align: justify;">- Je viens de te dire que &#231;a m&#8217;&#233;tait &#233;gal... Tu vois Pilar, ce n&#8217;est pas qu&#8217;il ait choisi entre les Fabre-Morini et moi. C&#8217;est sa vie, pas la mienne, et je trouve &#231;a normal. Par contre, ce qui me fait vraiment mal, c&#8217;est de voir que pour vivre avec eux, il a accept&#233; d&#8217;&#233;crire la seule litt&#233;rature que ces gens-l&#224; tol&#232;rent.</p><p style="text-align: justify;">- C&#8217;est pas important. Laisse tomber, Antoine. Tu me l&#8217;as d&#233;j&#224; racont&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Pour ne pas se laisser aller &#224; ce qu&#8217;il avait envie de faire, Antoine tourna les talons. Il courut presque pour traverser la librairie. Sans se retourner, bien s&#251;r.</p><p style="text-align: justify;">Pilar le rappela juste avant qu&#8217;il ne referme la porte.</p><p style="text-align: justify;">- Antoine? O&#249; tu vas? On s&#8217;en fout de tout &#231;a. Reviens !</p><p style="text-align: justify;">Il r&#233;pondit simplement &#224; l&#8217;interrogation. Le reste, il f&#238;t semblant de ne pas l&#8217;avoir entendu.</p><p style="text-align: justify;"><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au Sommaire de </a><em><strong><a href="https://www.litteratudeonline.fr/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des Pentes</a></strong></em></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 6 - Le député en devenir ]]></title><description><![CDATA[Quand Richard poussa la porte vers huit heures moins dix, Antoine &#233;tait derri&#232;re sa caisse, en train de relever la recette de la journ&#233;e.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-6-le-depute-en-devenir</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-6-le-depute-en-devenir</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 16 Jul 2026 23:01:07 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Quand Richard poussa la porte vers huit heures moins dix, Antoine &#233;tait derri&#232;re sa caisse, en train de relever la recette de la journ&#233;e. Comme &#224; son habitude, le libraire ne leva pas les yeux et ne fit pas un signe en direction de son neveu pour l&#8217;accueillir. Il s&#8217;appliqua simplement &#224; trier et compter les esp&#232;ces, qu&#8217;il glissa en liasses de mille dans une des poches de son parka gris. Les ch&#232;ques, il les entassait dans une bo&#238;te en carton, d&#233;j&#224; presque pleine &#224; ras bord, qu&#8217;il balan&#231;a sous la caisse.</p><p style="text-align: justify;">Il avait l&#8217;air heureux en s&#8217;avan&#231;ant vers Richard. Il souriait. En guise de bienvenue il lui balan&#231;a une grande claque sur l&#8217;&#233;paule.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne se m&#233;fiait pas. Comme son oncle ne l&#8217;invita pas &#224; le suivre &#224; l&#8217;entresol pour entamer la premi&#232;re bouteille de la soir&#233;e, il ne s&#8217;inqui&#233;ta de rien. Au contraire, &#231;a l&#8217;arrangeait plut&#244;t.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne reste pas ! C&#233;cile m&#8217;attend ! &#199;a fait pratiquement quatre jours que nous ne nous sommes pas vus.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard &#233;voquait ses obligations envers sa femme ou plus g&#233;n&#233;ralement la Famille, Antoine n&#8217;h&#233;sitait pas &#224; devenir vulgaire. Pas grossier. Non. Franchement vulgaire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Normal ! M&#234;me chez les bourges, quand le berlingot gratte Madame, faut pas la faire attendre. Apr&#232;s tout, avec ces bonnes femmes de la haute, faut pas avoir de pr&#233;jug&#233;s. Pour ce qui est du cul elles sont bien comme toutes les autres et m&#234;me quelquefois pires ! Pas vrai ?</p><p style="text-align: justify;">Po&#232;te &#224; ses heures le tonton. Richard &#233;tait habitu&#233; &#224; ces remarques plus que graveleuses. &#199;a ne le d&#233;stabilisait plus depuis longtemps. En l&#8217;occurrence &#231;a lui fit simplement hausser les &#233;paules et secouer la t&#234;te, pour montrer qu&#8217;il n&#8217;approuvait pas, sans plus.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, lui, souriait toujours.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne devineras jamais !</p><p style="text-align: justify;">Comme c&#8217;&#233;tait dit avec un grand sourire, Richard se contenta d&#8217;attendre, sur ses gardes &#8212; parce que, depuis pas mal d&#8217;ann&#233;es, il n&#8217;&#233;tait jamais totalement &#224; l&#8217;aise avec son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quoi donc ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je vais prendre quelqu&#8217;un avec moi.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne saisit pas ce qu&#8217;Antoine venait de dire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu veux dire que&#8230; tu ne vas plus vivre seul ?</p><p style="text-align: justify;">Ce fut au tour d&#8217;Antoine de ne plus comprendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu d&#233;connes ? Je te parle de la librairie. Je vais prendre quelqu&#8217;un, ici, pour bosser avec moi.</p><p style="text-align: justify;">Une petite lampe s&#8217;alluma quelque part dans le cerveau du romancier. Pas encore un signal de danger, juste une petite lampe t&#233;moin. Le plus &#233;tonnant n&#8217;&#233;tait pas qu&#8217;Antoine se d&#233;cid&#226;t &#224; prendre un employ&#233;. Le plus surprenant &#233;tait que le libraire envisage&#226;t de m&#234;ler une personne &#233;trang&#232;re &#224; ses affaires. &#199;a ne lui ressemblait vraiment pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est de &#231;a que tu voulais me parler l&#8217;autre soir, quand tu m&#8217;as appel&#233; &#224; l&#8217;h&#244;tel ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu veux lui faire faire ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tout ! D&#8217;abord ranger. Tu as vu comment &#231;a s&#8217;entasse dans la r&#233;serve. Et en haut ? Il faut tout sortir, trier, classer, tout mettre en rayon. &#199;a lui prendra d&#233;j&#224; pas mal de temps.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu l&#8217;as engag&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui ! Hier soir.</p><p style="text-align: justify;">La lampe t&#233;moin s&#8217;&#233;teignit dans le cr&#226;ne de Richard, et les muscles dans son dos retrouv&#232;rent un semblant de souplesse. Il se laissa m&#234;me aller &#224; donner un avis sur les qualit&#233;s que devait poss&#233;der ce futur collaborateur.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si tu veux le mettre &#224; la vente, vu ta client&#232;le, tu as int&#233;r&#234;t &#224; ce qu&#8217;il connaisse parfaitement ses classiques en mati&#232;re de bouquins de cul.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit la moue et hocha la t&#234;te.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Au d&#233;but je n&#8217;y connaissais rien moi non plus. Je m&#8217;y suis mis et j&#8217;ai appris&#8230; Ce qui est bien avec cette fille, c&#8217;est qu&#8217;elle n&#8217;est pas exigeante. Et puis, je serai l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">La lampe se ralluma imm&#233;diatement. Orange am&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu as engag&#233; une femme. Pour ce boulot ? Ici ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ouais ! Une Espagnole. Elle souhaite pouvoir am&#233;liorer son fran&#231;ais&#8230; Et une librairie, pour &#231;a, c&#8217;est parfait ! Ce qui ne g&#226;che rien, c&#8217;est qu&#8217;elle est assez jolie fille. Un peu maigre, mais bien roul&#233;e. &#199;a devrait plaire &#224; la client&#232;le, &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">La lampe passa au rouge clignotant, avec en plus, une sir&#232;ne qui s&#8217;&#233;tait mise &#224; hurler &#224; plein volume sous le cr&#226;ne de l&#8217;&#233;crivain. Son oncle le menait en bateau. Depuis le d&#233;but ! Depuis qu&#8217;il lui avait t&#233;l&#233;phon&#233; en pleine nuit &#224; Paris. Richard n&#8217;eut pas la sagesse de se taire pour attendre la suite.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu la connais ? Elle est du quartier ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! Je ne l&#8217;avais m&#234;me jamais vue auparavant.</p><p style="text-align: justify;">Richard crut qu&#8217;il pouvait &#224; ce moment-l&#224;, mine de rien, poser la seule question qui lui importait.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle me conna&#238;t ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine prit le temps de s&#8217;esclaffer. Presque sinc&#232;re. Seuls ses yeux ne riaient pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle ? Elle ne connaissait m&#234;me pas ton nom, avant que je lui dise que tu &#233;crivais. Elle n&#8217;a jamais lu un seul de tes bouquins. Remarque bien, c&#8217;est normal ! La r&#233;putation de plus de 90 % des &#233;crivains fran&#231;ais d&#233;passe rarement le c&#233;nacle des &#233;missions litt&#233;raires de la t&#233;l&#233;. Pass&#233; six mois, si vous n&#8217;&#234;tes pas parus en poche, pour vous lire, faut aller chercher vos bouquins dans le bac des soldeurs. Ou dans les ventes de livres au kilo&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu d&#233;connes ! Tu ne vas tout de m&#234;me pas engager cette fille ?</p><p style="text-align: justify;">La vague de panique qui d&#233;composait le visage de Richard et le clouait sur place n&#8217;&#233;chappa pas &#224; Antoine. Il d&#233;cida de mettre un terme &#224; sa cruelle plaisanterie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Elle ne connaissait pas ton nom, mais elle se souvient encore parfaitement du visage de l&#8217;homme qui &#233;tait pench&#233; sur elle, dans la traboule&#8230; Et qui lui caressait les seins. Avant ou apr&#232;s le viol.</p><p style="text-align: justify;">Le silence qui suivit fut aussi &#233;pais que le mur qu&#8217;un ma&#231;on habile et bien &#233;quip&#233; aurait eu le temps de monter entre les deux hommes. Ce mur aurait eu, tout au moins, l&#8217;avantage d&#8217;emp&#234;cher Antoine de bondir sur Richard.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#339;il mauvais, il l&#8217;empoigna par le col de son veston d&#8217;&#233;t&#233;, sans se soucier des faux plis et de la panique qu&#8217;il lisait dans les yeux de l&#8217;&#233;crivain.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne me dis pas que tu ne comprends pas, Richard. Que tu n&#8217;y es pour rien ou qu&#8217;il ne s&#8217;est rien pass&#233; dans cette traboule, il y a quatre semaines. Je ne t&#8217;accuse pas. Je veux ta version. Je veux savoir ce qui s&#8217;est pass&#233;, c&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">Quand Antoine l&#226;cha le v&#234;tement de son neveu, Richard baissa les yeux pour fixer un point situ&#233; sur le parquet poussi&#233;reux de bois gris. Quelque part entre le bas du pantalon de toile grise et les chaussures de marche que portait son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne sais plus o&#249; j&#8217;en suis. Depuis cette nuit-l&#224;, je ne peux plus rien faire. Je n&#8217;arrive plus &#224; &#233;crire, ne serait-ce qu&#8217;une ligne. J&#8217;ai laiss&#233; tomber mes corrections &#224; Paris.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je me fous de tes bouquins, de ce que tu &#233;cris et de tes &#233;tats d&#8217;&#226;me. Je veux savoir ce qui est arriv&#233;. C&#8217;est grave ce qui s&#8217;est pass&#233; dans cette traboule. Alors maintenant, tu racontes.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard leva les yeux, Antoine put voir qu&#8217;&#224; cet instant pr&#233;cis, son neveu le ha&#239;ssait.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne te souviens de rien, bien entendu ? Tu ne te souviens m&#234;me pas que, ce soir-l&#224;, au bout du monde, tu &#233;tais compl&#232;tement p&#233;t&#233;, d&#233;chir&#233; et que tu as foutu le bordel dans la bo&#238;te ?... Comme chaque fois ou presque d&#8217;ailleurs !</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne r&#233;pondit pas, mais son regard se durcit encore un peu plus. Un instant Richard craignit qu&#8217;une seconde fois il ne fon&#231;&#226;t sur lui pour l&#8217;alpaguer par le col de son beau veston. L&#8217;&#233;crivain avait toujours eu une peur panique de la violence physique. Par l&#226;chet&#233; pure, il embraya pour ne pas avoir &#224; affronter plus longtemps la col&#232;re de son oncle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il &#233;tait trois heures, peut-&#234;tre un peu plus. On venait de se faire &#233;jecter par le g&#233;rant&#8230; tu ne te souviens pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non. Continue !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En passant dans la rue Donn&#233;e, tu t&#8217;es assis sur le trottoir. Plus moyen de te bouger. Tu voulais qu&#8217;on retourne boire un dernier verre ailleurs. Tu ne te souviens de rien ? Il y a eu un cri, derri&#232;re nous. Tu as d&#251; l&#8217;entendre&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je l&#8217;ai entendu.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et alors ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ? Tu t&#8217;es lev&#233; et tu as fonc&#233; vers l&#8217;entr&#233;e de la traboule. Mais tu &#233;tais tellement saoul que tu as tr&#233;buch&#233;. Tu es tomb&#233; juste &#224; l&#8217;entr&#233;e du passage. J&#8217;&#233;tais derri&#232;re toi. J&#8217;&#233;tais en train de te relever. Je n&#8217;ai fait qu&#8217;entr&#8217;apercevoir deux types. &#192; une dizaine de m&#232;tres de l&#8217;endroit o&#249; tu te trouvais. Deux silhouettes qui foutaient le camp, en courant, vers l&#8217;autre extr&#233;mit&#233;. On n&#8217;y voyait pas grand-chose. Elle, c&#8217;est seulement apr&#232;s t&#8217;avoir remis debout que je l&#8217;ai entendue g&#233;mir. De l&#8217;endroit o&#249; nous nous trouvions, je ne la voyais pas. Il a fallu que je franchisse une vingtaine de m&#232;tres dans le noir pour pratiquement buter contre ses jambes. Elle &#233;tait allong&#233;e sur le sol, au milieu de l&#8217;all&#233;e. Dans l&#8217;obscurit&#233; totale. J&#8217;ai h&#233;sit&#233;&#8230; Puis, je suis revenu vers toi. Tu t&#8217;&#233;tais assis sur la chauss&#233;e. Tu ne voulais plus bouger. Je t&#8217;ai tir&#233; jusqu&#8217;au trottoir&#8230; Apr&#232;s je suis retourn&#233; dans la traboule. La fille &#233;tait toujours &#233;vanouie. En t&#226;tonnant, je me suis rendu compte que son chemisier et son soutien-gorge &#233;taient d&#233;chir&#233;s. La jupe &#233;tait relev&#233;e jusqu&#8217;au ventre. Il n&#8217;&#233;tait pas n&#233;cessaire d&#8217;&#234;tre flic ou m&#233;decin pour se rendre compte qu&#8217;elle venait de se faire violer par ces deux types. Je lui ai remis ses fringues en place. &#192; cet instant&#8230; Mais, tu ne te souviens pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non, je ne me souviens de rien ! Mais continue, bordel !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu t&#8217;es mis &#224; gueuler, tu m&#8217;as appel&#233;. J&#8217;ai cru que les deux types &#233;taient pass&#233;s par-derri&#232;re, qu&#8217;ils s&#8217;attaquaient &#224; toi. Juste &#224; ce moment-l&#224;, la fille commen&#231;ait &#224; reprendre conscience. Je l&#8217;ai l&#226;ch&#233;e et j&#8217;ai fonc&#233; vers l&#8217;extr&#233;mit&#233; de la traboule.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je parie que deux minutes apr&#232;s, quand tu y es retourn&#233;, la fille avait disparu ? C&#8217;est pas &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu vois que tu te souviens !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne te fous pas de moi, Richard. Tu mens !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je n&#8217;ai pas viol&#233; cette fille !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne te dis pas que tu as viol&#233; cette fille. &#199;a, je sais depuis longtemps que tu en es incapable.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne m&#8217;as jamais cru capable de grand-chose.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; De &#231;a, on en reparlera une autre fois ! Par contre, je te crois capable de mentir. De ne pas &#234;tre assez courageux pour me dire ce qui s&#8217;est r&#233;ellement pass&#233; au fond de cette traboule. Je veux savoir. Et crois-moi gamin, je le saurai.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais je t&#8217;ai dit&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! Tu me dis toute la v&#233;rit&#233; ! Maintenant !</p><p style="text-align: justify;">Richard baissa les yeux pour examiner une nouvelle fois le bout des godasses fatigu&#233;es de son oncle. Cela dut lui donner du courage. Ou tout au moins, lui faire prendre conscience qu&#8217;il n&#8217;avait plus le choix. Il prit une grande inspiration avant de reprendre son histoire, l&#224; o&#249; il l&#8217;avait bidonn&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu n&#8217;as pas cri&#233;&#8230; En fait, si ! Tu gueulais tout le temps. Je t&#8217;ai laiss&#233; assis sur le trottoir pour revenir vers la fille et m&#8217;occuper d&#8217;elle. J&#8217;ai commenc&#233; par la tirer vers la rue Donn&#233;e. En sortant de l&#8217;obscurit&#233;, j&#8217;ai vu son visage. L&#8217;&#339;il tum&#233;fi&#233;, la l&#232;vre ouverte, du sang partout, ses habits d&#233;chir&#233;s. Elle g&#233;missait faiblement, mais elle &#233;tait toujours dans les pommes&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai eu peur ! J&#8217;ai paniqu&#233; &#224; l&#8217;id&#233;e que quelqu&#8217;un puisse passer et nous surprendre, l&#224;, tous les trois&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La suite !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai rebrouss&#233; chemin. J&#8217;ai voulu ramener la fille l&#224; o&#249; je l&#8217;avais trouv&#233;e. Dans l&#8217;obscurit&#233;, arriv&#233; au milieu de la traboule, je me suis souvenu que, de l&#8217;autre c&#244;t&#233;, un escalier permettait de rejoindre la rue Burdeau. &#192; cette heure-l&#224; et &#224; cet endroit, je savais qu&#8217;elle &#233;tait peu fr&#233;quent&#233;e. J&#8217;ai charg&#233; la fille sur mes &#233;paules pour grimper le plus vite possible les escaliers. Dans la rue Burdeau, il y avait une Citro&#235;n gar&#233;e juste devant l&#8217;entr&#233;e du passage. Une des fen&#234;tres &#233;tait mal ferm&#233;e. J&#8217;ai ouvert la porte et j&#8217;ai install&#233; la fille sur la banquette arri&#232;re&#8230; Il y avait un plaid. Je l&#8217;ai recouverte avec.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tr&#232;s sympa de ta part. Et apr&#232;s ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s, je suis revenu sur mes pas. Pour aller te retrouver dans la rue Donn&#233;e. Je me suis assur&#233; que personne n&#8217;avait vu ce qui venait de se passer. Toi, tu cuvais ton vin, assis sur le trottoir, et tu semblais te foutre totalement de ce qui venait d&#8217;arriver. Je t&#8217;ai ramen&#233; jusqu&#8217;ici, &#224; l&#8217;appartement. Je t&#8217;ai couch&#233; et je suis rentr&#233; chez moi.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est tout ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En chemin nous sommes pass&#233;s devant une cabine. J&#8217;ai t&#233;l&#233;phon&#233; aux pompiers pour les pr&#233;venir qu&#8217;il y avait une femme bless&#233;e, dans une voiture gar&#233;e rue Burdeau. Je n&#8217;ai pas voulu me servir de mon portable. Voil&#224;. C&#8217;est tout.</p><p style="text-align: justify;">Cette fois, ce fut Antoine qui prit son temps avant de lever la t&#234;te pour d&#233;visager Richard. Il &#233;tait certain que son neveu venait de lui raconter tr&#232;s exactement ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; dans la traboule de la rue Donn&#233;e. &#199;a le soulageait, mais &#231;a n&#8217;att&#233;nuait en rien la hargne et la col&#232;re qui bouillonnaient &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa poitrine. Bien au contraire.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui n&#8217;arrangea rien, ce fut lorsque Richard voulut se justifier.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Antoine. Sinc&#232;rement ? Tu me vois, me pointer avec toi et cette fille, au commissariat, &#224; quatre heures du matin ? Tu me vois, avec toi, dans l&#8217;&#233;tat o&#249; tu te trouvais, leur raconter comment et dans quelles circonstances nous l&#8217;avions trouv&#233;e ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi pas ? De quoi pouvais-tu avoir peur ? Qu&#8217;ils nous accusent d&#8217;&#234;tre ses agresseurs ? Qu&#8217;ils nous accusent de l&#8217;avoir viol&#233;e ou quoi d&#8217;autre ?</p><p style="text-align: justify;">Richard ne releva pas l&#8217;allusion pourtant directe. Il continuait &#224; se trouver des excuses et des justifications.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Figure-toi qu&#8217;en ce qui me concerne, j&#8217;ai d&#8217;abord pens&#233; aux cons&#233;quences que cette histoire pouvait avoir sur la campagne &#233;lectorale de mon beau-fr&#232;re. La presse, l&#8217;opposition et ses amis auraient forc&#233;ment &#233;t&#233; au courant &#224; un moment ou &#224; un autre&#8230; Tu imagines la suite ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Moi, tu vois, j&#8217;aurais pr&#233;f&#233;r&#233; imaginer que tu penses d&#8217;abord &#224; secourir cette fille. Avant de songer &#224; toi et aux Fabre-Morini.</p><p style="text-align: justify;">Antoine eut une sorte de gloussement de crapaud triste.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Bien que tu ne sois pas un bourge de naissance, dis-toi que maintenant, tu en as toutes les qualit&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">Richard voulut encore faire front et se justifier une nouvelle fois.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai bonne conscience. Ce n&#8217;est pas moi qui ai viol&#233; cette fille ! Compte tenu des circonstances, j&#8217;ai fait ce qu&#8217;il fallait faire, quoi que tu puisses en penser.</p><p style="text-align: justify;">Antoine jusqu&#8217;&#224; cet instant avait esp&#233;r&#233; que Richard finirait par comprendre, qu&#8217;il changerait de ton, de d&#233;fense et d&#8217;arguments.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne t&#8217;es pas pos&#233; la question de savoir comment elle pouvait supporter ce qui lui est arriv&#233;. Tu n&#8217;as pas pens&#233;, dans ta petite t&#234;te, qu&#8217;elle pouvait tr&#232;s mal le vivre ?</p><p style="text-align: justify;">Richard, qui d&#8217;habitude &#233;tait pourtant plus prudent, crut pouvoir lui jouer la grande sc&#232;ne du III. Celle qui se joue juste avant le tomber du rideau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; En ce qui concerne cette fille, ni toi ni moi ne savons r&#233;ellement comment les choses se sont pass&#233;es. Que faisait-elle l&#224;, dans cette traboule, &#224; trois heures du matin ?... Non, je n&#8217;ai pas d&#8217;abord pens&#233; &#224; elle&#8230; Et puis quoi ? Que me reproches-tu &#224; la fin ? Comme d&#8217;habitude, sans doute ? De t&#8217;avoir d&#233;&#231;u ? D&#8217;avoir sacrifi&#233; ma carri&#232;re d&#8217;&#233;crivain pour &#233;pouser C&#233;cile Fabre-Morini ? D&#8217;avoir trahi tes id&#233;es de justice sociale et de solidarit&#233;, peut-&#234;tre ?</p><p style="text-align: justify;">En vingt-cinq ans, Antoine n&#8217;avait jamais lev&#233; la main sur Richard, &#224; cet instant il fut tent&#233; de le faire. Quelque chose de laid et de path&#233;tique dans l&#8217;expression du visage de son neveu l&#8217;en dissuada. De toute fa&#231;on, il &#233;tait trop tard. &#199;a ne le soulagerait m&#234;me pas de lui casser la gueule.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ferme-la. C&#8217;est suffisant comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Comme tous les faibles, quand il se sentait accul&#233;, il n&#8217;y avait plus moyen d&#8217;arr&#234;ter Richard. Antoine le laissa parler. Sachant par avance que ce qu&#8217;il allait dire finirait de tout g&#226;cher entre eux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Une bonne fois pour toutes, Antoine, sache que tes id&#233;es n&#8217;ont jamais &#233;t&#233; les miennes. Tu aurais aim&#233; avoir un neveu qui, comme toi, &#233;pouse la cause de tous les paum&#233;s, des <em>loosers</em>, des&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit un pas en avant. Plus pour faire comprendre &#224; son neveu de se taire que pour le menacer. Richard fit imm&#233;diatement deux pas en arri&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Antoine hocha la t&#234;te en soupirant par les narines.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je viens de te dire de la fermer. Tu m&#8217;emmerdes maintenant ! Tu m&#8217;emmerdes s&#233;rieusement. Pour te plaire et continuer &#224; nous voir, il faudrait que je me mette, moi, &#224; te ressembler&#8230; Tu as raison. Je me suis gour&#233;. Depuis un bon moment en ce qui te concerne. J&#8217;aurais aim&#233; que tu sois diff&#233;rent&#8230; Mais ce n&#8217;est plus envisageable. C&#8217;est vrai que chaque fois que tu dois choisir entre ta conscience et la Famille, tu fais toujours le m&#234;me choix. Je suis un vrai con de ne pas avoir admis &#231;a depuis toutes ces ann&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se dirigea vers la porte de la librairie. Il l&#8217;ouvrit en grand, avant de se retourner vers Richard et d&#8217;attendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; T&#8217;&#233;tais press&#233; tout &#224; l&#8217;heure ? Alors, vas-y !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne veux pas qu&#8217;on passe chez M&#232;ge ? Je peux t&#233;l&#233;phoner &#224; C&#233;cile pour qu&#8217;elle m&#8217;attende ?</p><p style="text-align: justify;">Richard avait dit &#231;a sur le m&#234;me ton que lorsqu&#8217;il &#233;tait gamin. Lorsqu&#8217;il se rendait compte qu&#8217;il venait de faire de la peine &#224; son oncle. Il essaya m&#234;me de se persuader qu&#8217;il ne s&#8217;agissait de rien d&#8217;autre que d&#8217;une engueulade, comme il en avait d&#233;j&#224; eu &#224; subir maintes et maintes fois de la part de ce caract&#233;riel au grand c&#339;ur. &#192; propos de tout et de n&#8217;importe quoi. M&#234;me si l&#224;&#8230; Bon ! C&#8217;&#233;tait un peu plus grave&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne r&#233;pondit pas. Parce qu&#8217;il n&#8217;y avait plus rien &#224; dire.</p><p style="text-align: justify;">Richard finit par comprendre que, cette fois, c&#8217;&#233;tait autre chose que d&#8217;habitude. Il traversa la boutique, le buste raide, le visage d&#233;compos&#233; par la surprise et l&#8217;&#233;motion. Pass&#233; la porte de la librairie, il se retourna, esp&#233;rant encore.</p><p style="text-align: justify;">Antoine le laissa s&#8217;&#233;loigner jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;il rejoigne sa voiture.</p><p style="text-align: justify;">Quand Richard eut ouvert la porte de sa Clio, et se retourna pour jeter un coup d&#8217;&#339;il en direction de la librairie, son oncle avait d&#233;j&#224; referm&#233; la porte, boucl&#233; la serrure, et disparu au fond de la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Jusqu&#8217;&#224; ce jour, Richard avait occup&#233; une place &#233;norme dans la vie d&#8217;Antoine. La premi&#232;re, la seule qui importait. Au point d&#8217;en avoir oubli&#233; la sienne. &#192; cette place il n&#8217;y avait plus aujourd&#8217;hui qu&#8217;un grand trou. Un vide que Richard ne parviendrait jamais plus &#224; remplir, quoi qu&#8217;il f&#238;t et quoi qu&#8217;il p&#251;t se passer.</p><p style="text-align: justify;">Pour f&#234;ter &#231;a, en retournant vers sa caisse, Antoine balan&#231;a un grand coup de pied dans la face avant d&#8217;un des pr&#233;sentoirs.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire boitait, du pied droit et de l&#8217;&#226;me, en remontant l&#8217;escalier &#224; vis de son appartement. Il allait se saouler la gueule, tout seul, jusqu&#8217;au coma. Si toutefois il pouvait y parvenir.</p><p style="text-align: justify;">Vers neuf heures, crev&#233; par une nuit trop courte, naus&#233;euse et agit&#233;e, Antoine, la gueule en bois et l&#8217;humeur &#224; l&#8217;homicide volontaire, se r&#233;solut &#224; aller ouvrir la porte de la librairie.</p><p style="text-align: justify;">Il l&#8217;avait compl&#232;tement oubli&#233;e. Plant&#233;e au milieu du trottoir, un petit sac en raphia &#224; la main, elle l&#8217;attendait de l&#8217;autre c&#244;t&#233; de la vitre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Bonjour, patron !</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne lui souriait pas, mais, comme la premi&#232;re fois, elle le regardait droit dans les yeux. C&#244;t&#233; pr&#233;sentation, l&#8217;Espagnole avait fait fort. Antoine se posa m&#234;me la question de savoir si elle n&#8217;avait pas voulu se d&#233;guiser? Peut-&#234;tre pour qu&#8217;il se souvienne parfaitement du premier jour o&#249; elle &#233;tait venue bosser chez lui ?</p><p style="text-align: justify;">Une vraie casquette Ricard enfonc&#233;e jusqu&#8217;aux oreilles, la visi&#232;re en plastique sur la nuque. Le pull vert fluo, trop grand, elle avait d&#251; se le tricoter avec un reste d&#8217;&#233;pinards en branches. Le plus &#233;tonnant c&#8217;&#233;tait le jeans. Effrang&#233; comme une serpilli&#232;re et d&#233;chir&#233; au-dessus des rotules. Le tissu bleu d&#233;lav&#233; la serrait au point qu&#8217;il parvenait &#224; faire croire que cette fausse maigre &#233;tait une vraie grosse. Vers le bas, il manquait bien une vingtaine de centim&#232;tres &#224; chaque jambe pour atteindre les baskets rouges aux lacets jaune vif. Tout &#231;a donnait &#224; la jeune femme la d&#233;marche sautillante d&#8217;un basketteur de la <em>Dream Team</em>.</p><p style="text-align: justify;">Quand elle passa la porte, Antoine ne put faire autrement que de s&#8217;apercevoir que le jeans moulait comme un enduit au pl&#226;tre deux fesses, petites, rondes et ondulantes. Superbes ! Toujours c&#244;t&#233; pile, les deux fentes sous les poches lui souriaient sur une dizaine de centim&#232;tres chacune. Antoine ne put faire autrement que de constater : la fille portait un slip en coton, de couleur orange.</p><p style="text-align: justify;">Il lui fit faire rapidement le tour du propri&#233;taire, puis il la laissa seule devant la porte de la r&#233;serve en lui expliquant ce qu&#8217;il attendait d&#8217;elle. En vingt ans d&#8217;exercice, il n&#8217;avait jamais eu le courage de s&#8217;attaquer &#224; cette pi&#232;ce sombre, sans air, &#233;clair&#233;e par un seul n&#233;on clignotant.</p><p style="text-align: justify;">De haut en bas, les empilages d&#233;bordaient de livres et de vieilles paperasses. D&#232;s qu&#8217;il la vit s&#8217;emparer de l&#8217;escabeau pour se lancer &#224; l&#8217;assaut du fatras, Antoine put constater que Pilar pigeait vite et qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait pas l&#224; pour faire de la figuration.</p><p style="text-align: justify;">Vers midi, l&#8217;Espagnole &#233;tait presque parvenue &#224; atteindre le fond de la petite pi&#232;ce. Non sans mal. La casquette Ricard, le visage, le pull fluo, le jeans et les baskets rouges aux lacets jaunes avaient pris la m&#234;me couleur grise. Celle de la poussi&#232;re multid&#233;cennale qui recouvrait les rayonnages.</p><p style="text-align: justify;">Sous les pav&#233;s, la plage. Parmi les trouvailles que l&#8217;Espagnole venait d&#8217;installer sur une &#233;tag&#232;re frott&#233;e au pr&#233;alable &#224; la Javel presque pure, le libraire eut la bonne surprise de d&#233;couvrir deux perles rares : <em>Tableau des M&#339;urs du temps</em> et <em>le Sofa</em>, de Cr&#233;billon fils. Deux ouvrages en parfait &#233;tat qui, sans doute, dormaient l&#224; depuis plusieurs dizaines d&#8217;ann&#233;es. &#199;a le mit dans une humeur g&#233;n&#233;reuse et d&#233;pensi&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Pilar refusa tout d&#8217;abord de le suivre au restaurant, pour discuter du mode de classement &#224; envisager. Finalement elle accepta, lorsqu&#8217;il lui apprit qu&#8217;il avait vu son neveu la veille au soir et qu&#8217;ils s&#8217;&#233;taient expliqu&#233;.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; contrec&#339;ur qu&#8217;il dut la conduire jusqu&#8217;au premier &#233;tage.</p><p style="text-align: justify;">Pour la premi&#232;re fois depuis qu&#8217;il habitait le deux pi&#232;ces au-dessus de la boutique, Antoine se sentit quelque peu g&#234;n&#233;. M&#234;me s&#8217;il ne dit pas un mot pour se justifier, il ressentit comme une sorte de mal-&#234;tre. Il en appr&#233;cia d&#8217;autant plus l&#8217;attitude de Pilar. La jeune femme ne laissa rien para&#238;tre de ce quelle pouvait penser du bordel qui r&#233;gnait dans tout l&#8217;appartement.</p><p style="text-align: justify;">Lorsqu&#8217;elle ressortit du r&#233;duit qui servait &#224; Antoine de salle de bains, la jeune femme &#233;tait &#224; nouveau fra&#238;che, et impeccable. Sauf ses frusques bien s&#251;r ! Le libraire regretta presque leur couleur d&#8217;origine.</p><p style="text-align: justify;">En descendant l&#8217;escalier, il se fit la r&#233;flexion que si on voulait bien ne pas tenir compte de son accoutrement, on pouvait la trouver presque jolie, l&#8217;Espagnole.</p><p style="text-align: justify;">En sortant de la boutique, Pilar sourit en levant les yeux vers le ciel bleu Gitane. Antoine, lui, pensa que c&#8217;&#233;tait le moment d&#8217;en profiter pour changer ses habitudes. Il l&#8217;entra&#238;na jusque sur le plateau. Une sacr&#233;e grimpette ap&#233;ritive. Elle d&#233;butait par les escaliers de la rue Pouteau, sur plus de deux cents marches, avant de remonter la rue des Pierres-Plant&#233;es qui escaladait le flanc de la colline jusqu&#8217;au boulevard de la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Sur le plateau, la jeune et joyeuse population locale avait envahi les tables des terrasses de la Soie et du Chanteclerc pour se dorer la couenne au soleil, place des Tapis.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la terrasse de la Soie, Pilar ne toucha pas &#224; une seule de ses frites ni un seul de ses deux godiveaux avant qu&#8217;Antoine ne s&#8217;y colle. Avant de se lancer, le libraire prit le temps de s&#8217;envoyer un verre de c&#244;tes et d&#8217;avaler un gros morceau de pain avec l&#8217;entame de sa saucisse de couenne.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne l&#8217;interrompit qu&#8217;une fois, quand il lui parla des deux agresseurs.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors ils &#233;taient deux ? Deux types qui sont courus de l&#8217;autre c&#244;t&#233; du passage quand ton neveu il &#233;tait tomb&#233; sur eux ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est ce qu&#8217;il m&#8217;a racont&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je sais qu&#8217;un homme il m&#8217;a frapp&#233; par derri&#232;re&#8230; Apr&#232;s&#8230; Je me souviens de son visage, le m&#234;me que celui que j&#8217;ai vu, avec toi, l&#8217;autre soir, avant de m&#8217;envanouir. C&#8217;&#233;tait ton neveu : Richard. Tu sais Antoine, &#231;a, je le jurerai m&#234;me devant le tribunal.</p><p style="text-align: justify;">Antoine, qu&#8217;on lui parle de justice, de flics et de proc&#232;s, &#231;a le mettait toujours mal &#224; l&#8217;aise.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu veux aller jusqu&#8217;o&#249; dans cette histoire-l&#224; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je veux savoir d&#8217;abord ! Apr&#232;s on verra.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; D&#8217;apr&#232;s Richard, quand il t&#8217;a trouv&#233;e au milieu de la traboule de la rue Donn&#233;e, tu &#233;tais &#233;vanouie. Il m&#8217;a affirm&#233; que tu &#233;tais toujours inconsciente quand il t&#8217;a transport&#233;e jusque dans la bagnole, rue Burdeau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors<em>, madr&#233; de Dios</em>, comment je l&#8217;ai connu dans le bistro de ton copain M&#232;ge, l&#8217;autre soir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand il t&#8217;a port&#233; secours, tu es peut-&#234;tre sortie un instant du coaltar ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Du quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; De ton &#233;vanouissement.</p><p style="text-align: justify;">Antoine s&#8217;en voulut de devoir encore plaider pour Richard. Mais c&#8217;&#233;tait plus fort que lui. Apr&#232;s, peut-&#234;tre, avec le temps, &#231;a deviendrait plus simple de pouvoir envisager les choses et la vie autrement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si tu as repris tes esprits &#224; l&#8217;instant o&#249; il &#233;tait pench&#233; sur toi&#8230; &#199;a n&#8217;explique pas tout bien entendu. Mais &#231;a pourrait au moins expliquer que tu te sois souvenue de son visage, par la suite. Tu ne crois pas que ce soit possible ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar pencha le nez dans son assiette, sans s&#8217;inqui&#233;ter de la graisse qui commen&#231;ait &#224; recouvrir d&#8217;un film blanc terne le dessus de ses saucisses. Quand elle leva les yeux vers Antoine, elle le regardait &#224; nouveau bien en face.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si ! C&#8217;est possible.</p><p style="text-align: justify;">En m&#234;me temps qu&#8217;il s&#8217;&#233;touffait avec un fagot de frites br&#251;lantes qu&#8217;il venait d&#8217;enfourner trop vite, Antoine fit un signe en direction de la serveuse d&#233;bord&#233;e. Qu&#8217;elle apporte, vite fait, un second pot de c&#244;tes.</p><p style="text-align: justify;">Sans doute le libraire aurait-il eu bien plus de mal &#224; avaler, s&#8217;il s&#8217;&#233;tait aper&#231;u que Pilar n&#8217;&#233;tait pas plus persuad&#233;e que &#231;a du bien-fond&#233; de son hypoth&#232;se et, surtout, de l&#8217;innocence de son neveu.</p><p style="text-align: justify;">En attendant le caf&#233; et pour parler d&#8217;autre chose, Pilar demanda &#224; Antoine si le fait qu&#8217;une femme lui propose de passer le voir dans sa librairie ne l&#8217;avait pas &#233;tonn&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu sais, en vingt ans, j&#8217;ai tout eu et tout vu et dans tous les genres dans mon arri&#232;re-boutique. &#199;a ne m&#8217;a ni inqui&#233;t&#233; ni surpris. Par contre, ce que je n&#8217;avais pas imagin&#233;, c&#8217;est que ce rendez-vous n&#8217;avait rien &#224; voir avec la vente de bouquins de cul.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne te doutais de rien ? &#199;a ne t&#8217;a pas &#233;tonn&#233; non plus que je connaisse ton nom ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand tu as insist&#233; pour savoir si j&#8217;&#233;tais bien Monsieur Ba&#239;ls, j&#8217;ai pens&#233; que j&#8217;avais affaire &#224; une sp&#233;cialiste, venu d&#8217;Espagne. J&#8217;en connais une. Une fille de Barcelone qui cherche de temps &#224; autre &#224; se procurer une raret&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;a &#224; sourire. Antoine eut imm&#233;diatement envie de la voir rire. De la sentir, sinon heureuse, tout au moins d&#233;tendue et rassur&#233;e. Il en rajouta une couche.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La plupart des bonnes femmes&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Des femmes ! <em>Porqu&#233;</em>, bonnes femmes ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Seules ou accompagn&#233;es, la plupart des femmes qui entrent dans ma librairie font semblant de s&#8217;&#233;tonner de ce qui s&#8217;y vend. Il m&#8217;est arriv&#233; d&#8217;en virer&#8230; de les mettre &#224; la porte. Des mal bais&#233;es, des hypocrites, qui se foutent en rogne et trouvent scandaleux qu&#8217;on imprime et qu&#8217;on vende des horreurs pareilles.</p><p style="text-align: justify;">Pilar commen&#231;a &#224; rire, Antoine se sentit tout b&#234;tement heureux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quelques-unes profitent d&#8217;&#234;tre l&#224; pour prendre des airs de grandes salopes quand les clients les regardent. Les plus na&#239;ves s&#8217;&#233;tonnent de d&#233;couvrir que ce qu&#8217;elles pratiquent seules, &#224; deux ou en groupe, existe d&#233;j&#224; et depuis bien longtemps.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne couches pas avec elles, quelquefois ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Jamais ! Il m&#8217;arrive tout au plus de sympathiser avec quelques bonnes clientes. Des habitu&#233;es. Mais rien d&#8217;autre ! &#199;a ne va jamais plus loin que &#231;a ne doit aller. C&#8217;est la meilleure garantie de bon fonctionnement du commerce de chacun.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se mit &#224; rire si fort que, devant eux, un couple de jeunes homos se retourna pour leur sourire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et les autres ? Raconte !...</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il y a les ma&#238;tresses, les dures de dures. Les sp&#233;cialistes de la bottine, des hauts talons, du fouet et de la cravache. Elles se prennent trop au s&#233;rieux. Celles-l&#224;, quand ce ne sont pas des professionnelles qui font semblant, ce sont de vraies tordues. Elles aiment souvent faire mal. C&#8217;est une mani&#232;re de se venger de ce que leur font subir leur mari, leur mac ou leurs amants.</p><p style="text-align: justify;">Pour que la jeune femme comprenne et continue de rire, Antoine leva la main et mima le coup de cravache, en cinglant l&#8217;air devant lui. Pilar se marrait de plus belle et il trouva que &#231;a lui allait vraiment tr&#232;s bien.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il y a les plus chiantes aussi, les intellos, les &#233;crivaines. Celles qui donnent des cours &#224; la fac, les chercheuses qui &#233;tudient le cul pour se remplir la t&#234;te. Elles viennent seules ou &#224; deux, faire leur march&#233;. Elles font tout pour te donner l&#8217;impression qu&#8217;elles s&#8217;emmerdent &#224; feuilleter les bouquins de cul. Celles-l&#224; discutent toujours la qualit&#233; et le prix, sans bien souvent rien y conna&#238;tre. Mais je peux te jurer un truc : toutes, les jeunes, les vieilles, les vraies et les fausses salopes, les intellos et les connasses, toutes se font des sensations, toutes se donnent des airs et se racontent des histoires.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et moi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quoi, toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a le choqua Antoine, que Pilar p&#251;t croire qu&#8217;il l&#8217;assimilait &#224; toutes ces p&#233;tasses. Mais ce qu&#8217;il ne lui avoua pas, c&#8217;est que de toute sa carri&#232;re de libraire il n&#8217;avait encore jamais vu une femme p&#233;n&#233;trer d&#8217;une fa&#231;on aussi simple et naturelle dans sa boutique.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Toi ? D&#232;s que tu es entr&#233;e, j&#8217;ai compris que tu n&#8217;&#233;tais pas venue pour m&#8217;acheter un bouquin. J&#8217;ai compris que tu faisais partie d&#8217;un genre assez rare, pas facile &#224; identifier.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s les caf&#233;s, Pilar lui demanda pour quelle raison un type comme lui vendait ce genre de livres.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se d&#233;roba. Il lui promit de lui raconter la suite un autre jour. Pour l&#8217;instant, il &#233;tait largement l&#8217;heure de retourner &#224; la librairie. Pilar souriait toujours quand ils quitt&#232;rent le resto pour rejoindre les ombres fra&#238;ches de la rue des Pierres-Plant&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;apr&#232;s-midi de ce premier jour, Pilar et Antoine ne firent que se croiser. Quand, entre deux clients, le libraire passait en coup de vent dans la r&#233;serve, il pouvait constater, ravi, que la jeune femme &#233;tait &#224; nouveau perch&#233;e au sommet de l&#8217;escabeau. Arm&#233;e de chiffons, de brosses, de Javel et surtout d&#8217;une grosse dose de courage, elle avait retrouv&#233; son enthousiasme besogneux.</p><p style="text-align: justify;">En fin de journ&#233;e, le libraire eut &#224; nouveau deux autres bonnes raisons d&#8217;&#234;tre satisfait. Parcourant les couvertures des piles d&#8217;ouvrages que Pilar venait d&#8217;exhumer de leur linceul de poussi&#232;re, il constata qu&#8217;il &#233;tait l&#8217;heureux propri&#233;taire de deux v&#233;ritables raret&#233;s : une aventure de <em>Gwendoline</em>, en &#233;dition anglaise et <em>la Fille simple</em>, le grand classique illustr&#233; de la litt&#233;rature &#233;rotique chinoise. Entre ce que Pilar allait lui co&#251;ter en fin de mois, et ce que ces bouquins lui rapporteraient &#224; la vente, il venait de faire, en une seule journ&#233;e, une excellente affaire.</p><p style="text-align: justify;">Antoine n osa pas lui proposer de d&#238;ner avec lui quand, vers sept heures, il vint retrouver la jeune femme, poudr&#233;e &#224; nouveau en gris de la t&#234;te aux pieds, pour la faire redescendre de son escabeau.</p><p style="text-align: justify;">Il se dit qu&#8217;elle devait certainement avoir d&#8217;autres projets et d&#8217;autres gens que lui avec qui passer la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Au premier, pendant qu&#8217;elle se lavait dans la salle de bains, le libraire rep&#233;ra le sac en raphia pos&#233; sur une pile de bouquins. &#192; l&#8217;int&#233;rieur, il aper&#231;ut le sandwich de gros pain, emball&#233; dans une feuille d&#8217;aluminium. Il trouva normal de glisser un billet de deux cents francs &#224; c&#244;t&#233; du casse-cro&#251;te.</p><p style="text-align: justify;">Pour ne pas s&#8217;entendre dire non, il redescendit dans la boutique.</p><p style="text-align: justify;">Il ne leva pas les yeux, trop occup&#233; &#224; v&#233;rifier le contenu de sa caisse, quand Pilar vint lui tendre la main.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#192; demain, patron ?</p><p style="text-align: justify;">Il lui r&#233;pondit comme n&#8217;importe quel patron devait, selon lui, s&#8217;adresser &#224; ses employ&#233;s. M&#234;me quand on n&#8217;en avait qu&#8217;un seul.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est &#231;a. &#192; demain, Pilar. Neuf heures. Bonne soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se sentit vieux et triste quand la jeune femme franchit la porte pour s&#8217;&#233;loigner &#224; pas vifs et sautillant. Il s&#8217;en voulait, mais il ne put s&#8217;emp&#234;cher de venir mater &#224; travers le carreau ; comme seul &#224; son avis pouvait le faire un vieux saligaud de son &#226;ge. Il resta l&#224;, jusqu&#8217;&#224; ce que disparaissent les baskets rouges, le jeans bleu d&#233;lav&#233; peint sur fesses, le pull &#233;pinard, puis en dernier, la casquette Ricard, &#224; l&#8217;extr&#233;mit&#233; de la rue Pouteau.</p><h4 style="text-align: center;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a> du feuilleton</h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 5 - Les chemins de traverse]]></title><description><![CDATA[Trois jours apr&#232;s, elle t&#233;l&#233;phona &#224; la boutique du libraire.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-5-les-chemins-de-traverse</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-5-les-chemins-de-traverse</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 09 Jul 2026 23:02:06 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Trois jours apr&#232;s, elle t&#233;l&#233;phona &#224; la boutique du libraire. D&#8217;embl&#233;e elle insista pour savoir si c&#8217;&#233;tait bien &#224; <em>Monsieur</em> Ba&#239;ls qu&#8217;elle avait &#224; faire. Elle lui demanda si elle pouvait le rencontrer le jour m&#234;me. Ne voulant prendre aucun risque, Antoine refusa tout net de la recevoir, comme elle le sugg&#233;rait, apr&#232;s la fermeture.</p><p style="text-align: justify;">Le libraire vendait du porno comme d&#8217;autres vendent du pinard ou des armes, sans &#234;tre obligatoirement alcolos ou meurtriers. Il ne s&#8217;&#233;tait jamais senti concern&#233; autrement que professionnellement par son fonds de commerce. Il n&#8217;en &#233;tait pas amateur.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui est des femmes et ses rapports avec elles, il se m&#233;fiait et n&#8217;aimait pas qu&#8217;on lui force ni la main ni la braguette. Il aimait choisir, quand il voulait, o&#249; il voulait.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a n&#8217;arrivait pas si souvent, pour qu&#8217;en plus il s&#8217;emmerde.</p><p style="text-align: justify;">&#192; huit heures moins cinq, d&#232;s qu&#8217;elle passa la porte et s&#8217;avan&#231;a dans la boutique, il sut que c&#8217;&#233;tait elle. &#192; son regard, &#224; sa fa&#231;on de fixer les choses et les hommes qui se trouvaient l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">Pas coinc&#233;e, ni agressive. Simplement fi&#232;re et naturelle. Ce qui lui donna envie d&#8217;aller vers elle et de lui faire signe de s&#8217;approcher de la caisse.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; On ferme. C&#8217;est l&#8217;heure.</p><p style="text-align: justify;">Il fit un signe rapide de la main en direction de la jeune femme. Pour lui faire comprendre que cette invitation &#224; aller voir ailleurs ne la concernait pas.</p><p style="text-align: justify;">Ils attendirent, sans se parler, que le dernier client f&#251;t sorti de la boutique. En attendant, elle jeta un coup d&#8217;&#339;il sur les couvertures des ouvrages. Elle feuilletait m&#233;caniquement les bouquins pornos et les revues coquines sans para&#238;tre s&#8217;int&#233;resser en aucune fa&#231;on &#224; leur contenu.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fit le tour du comptoir pour aller refermer la porte d&#8217;entr&#233;e. Il ne boucla pas la serrure, mais retourna simplement du bon c&#244;t&#233; la petite pancarte en Cellulo&#239;d Ouvert/Ferm&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Ils &#233;chang&#232;rent leur premier regard pendant qu&#8217;il revenait vers elle. M&#234;me si elle venait d&#8217;obtenir un rendez-vous en particulier, elle n&#8217;avait pas l&#8217;air de lui en &#234;tre reconnaissante pour autant.</p><p style="text-align: justify;">La jeune femme ne souriait pas. Elle le fixait simplement, droit dans les yeux. &#199;a n&#8217;avait rien d&#8217;&#233;quivoque. C&#8217;&#233;tait sans agressivit&#233;, mais sans aucune amabilit&#233; de circonstance non plus.</p><p style="text-align: justify;">Elle devait avoir dans les trente, trente-cinq ans, v&#234;tue tr&#232;s simplement, d&#8217;un jeans et d&#8217;un T-shirt bon march&#233;. L&#8217;ensemble n&#8217;&#233;tait pas neuf, mais impeccable, sans une t&#226;che et repass&#233; de frais. Assez jolie, un peu maigre, les traits du visage anguleux. Une bouche large et presque trop grande barrait le bas du visage qui se terminait par un menton en triangle aigu. Ses cheveux ch&#226;tain clair, tirant sur le roux, &#233;taient coiff&#233;s court. Avec une frange sur le front qui descendait au ras de grands yeux gris ou verts ou marron, Antoine ne remarquait plus ces d&#233;tails-l&#224; chez une femme depuis longtemps.</p><p style="text-align: justify;">Cette fille n&#8217;&#233;tait pas dans sa boutique pour le rencontrer ni pour acheter ou vendre quoi que ce soit. Comme pour lui donner raison, elle ne perdit pas de temps en formules inutiles.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous me reconnaissez ?</p><p style="text-align: justify;">&#192; cause de l&#8217;accent espagnol sans doute, Antoine pensa &#224; cette tr&#232;s ancienne pub pour la Carte bleue. &#192; l&#8217;&#233;poque c&#8217;&#233;tait un couturier italien qui posait la m&#234;me question aux t&#233;l&#233;spectateurs. Le couturier souriait. Pas la fille.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non. Faudrait ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole mit un peu de temps &#224; r&#233;pondre. Sans doute parce qu&#8217;elle cherchait ses mots en fran&#231;ais. Les mots seulement, pas ce qu&#8217;elle voulait lui dire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je suis la fille qui &#233;tait endormie par terre dans le bistro, la semaine derni&#232;re. &#199;a, vous vous souvenez ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine mit deux &#224; trois secondes &#224; comprendre ce qu&#8217;elle voulait dire par <em>endormie</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pas vraiment ! Je n&#8217;&#233;tais pas en &#233;tat, ce soir-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et ton copain ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Celui qui est parti avec toi du bistro. Il se souvient pas, lui ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a, je n&#8217;en sais rien. Faudrait lui demander. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Vous voulez quoi exactement ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je veux savoir.</p><p style="text-align: justify;">Maintenant, elle commen&#231;ait &#224; le gonfler s&#233;rieusement, la <em>se&#8134;orita</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Savoir quoi, si on peut savoir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si c&#8217;est ton ami et vous qui m&#8217;ont viol&#233;e il y a trois semaines dans un <em>pasaje</em>. La fille pronon&#231;ait <em>passar&#233;</em>, avec la <em>jota</em> espagnole.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a lui &#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; d&#8217;en recevoir dans sa boutique. Une dingue ! Une lectrice trop imaginative qui se mettait &#224; confondre ses lectures avec la r&#233;alit&#233;. Antoine voulut la prendre par une aile pour la reconduire d&#8217;autorit&#233; vers la sortie.</p><p style="text-align: justify;">La fille devait &#234;tre sur ses gardes. Sans doute une habitu&#233;e des courses de toros. Elle pivota simplement du buste pour &#233;viter qu&#8217;il l&#8217;empoigne.</p><p style="text-align: justify;">En reculant de deux pas en arri&#232;re. Ses yeux lan&#231;aient des banderilles empoisonn&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tenta de calmer le jeu.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; On ne va pas se faire une corrida. Vous sortez ! Vous foutez le camp d&#8217;ici, sans faire d&#8217;histoires. D&#8217;accord ?</p><p style="text-align: justify;">Elle fit un pas vers lui, pour le d&#233;fier. Le prochain coup elle allait sortir la cape pour entamer la mise &#224; mort !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu me donnes l&#8217;adresse de l&#8217;autre et comme &#231;a je fous le camp tout de suite.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que vous racontez ? D&#8217;abord, qui vous a viol&#233;e ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Lui et&#8230; vous, peut-&#234;tre !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ni lui ni moi ne vous connaissons, mademoiselle ! Je ne vous ai jamais vue, avant aujourd&#8217;hui !</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu me prends pour une folle ? Alors, pourquoi l&#8217;autre soir, toi et ton copain, vous &#234;tes partis comme &#231;a, vite, du bistro de la rue des Fantasques ?</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;&#233;tait vrai. Vrai que cette fille ne donnait pas l&#8217;impression d&#8217;&#234;tre cingl&#233;e. Vrai aussi qu&#8217;Antoine s&#8217;&#233;tait toujours demand&#233; pourquoi, le soir o&#249; ils avaient pass&#233; du bon temps chez M&#232;ge, Richard l&#8217;avait pratiquement pouss&#233; de force hors du bistro. Il &#233;tait bourr&#233;, d&#8217;accord ! Mais pas plus que d&#8217;habitude. En tout cas, pas au point qu&#8217;il ne puisse se rendre compte que quelque chose clochait. Au point de ne pas voir que ce soir-l&#224;, quelque chose ou quelqu&#8217;un foutait une trouille pas possible &#224; son neveu. Comme Antoine n&#8217;avait pas pour habitude d&#8217;interroger ceux qui ne voulaient rien dire, il avait finalement laiss&#233; tomber. Mais il n&#8217;avait pas oubli&#233;, et cette fille venait confirmer ce que d&#233;sormais, il craignait d&#8217;entendre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si vous m&#8217;expliquiez de quoi &#231;a retourne, toute cette histoire ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Espagnole mit quelques secondes &#224; comprendre le sens de la proposition du libraire. Avant de commencer, elle prit une large inspiration qui fit saillir sa poitrine.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s qu&#8217;il eut mat&#233; ses petits seins aux pointes tendues &#224; travers le T-shirt, Antoine se sentit tout g&#234;n&#233;, comme un gone pris en faute.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; L&#8217;autre&#8230; votre ami. Je l&#8217;ai reconnu l&#8217;autre soir quand je me suis endormie dans le bistro.</p><p style="text-align: justify;">Ah ! Ce n&#8217;&#233;tait que &#231;a ! En fait ce myst&#232;re n&#8217;en &#233;tait pas un.</p><p style="text-align: justify;">Ce petit cachottier de Richard avait, sans nul doute, couchaill&#233; avec cette fille. Une partie de jambes en l&#8217;air occasionnelle, peut-&#234;tre sans cons&#233;quence pour le neveu, mais dont l&#8217;Espagnole, en revanche, semblait faire tout un drame.</p><p style="text-align: justify;">En ce qui concernait les femmes, Antoine en &#233;tait rest&#233; aux clich&#233;s. Pour ce qui &#233;tait des Espagnoles, il en &#233;tait rest&#233; &#224; Franco, vingt-cinq ans en arri&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous connaissez Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ? C&#8217;est le nom de ton copain ? Celui qui &#233;tait avec vous au bistro ?</p><p style="text-align: justify;">Elle le gonflait d&#233;j&#224;, cette histoire. Elle ne le concernait pas. Il n&#8217;y &#233;tait pour rien. Et il ne pigeait pas la moiti&#233; du baragouin de cette Espagnole, qui passait du vous au tu au milieu de ses phrases mal construites.</p><p style="text-align: justify;">Antoine en voulait &#224; Richard de ne pas lui avoir dit ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; entre lui et cette fille. Parce qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait forc&#233;ment pass&#233; quelque chose. Mais quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Enfin merde, si vous ne connaissez pas Richard, expliquez-moi comment il a fait pour vous violer ?</p><p style="text-align: justify;">La fille comprit qu&#8217;elle s&#8217;y prenait mal. Elle devina que le libraire commen&#231;ait &#224; en avoir marre et surtout ne la croyait pas. Ses yeux se remplirent de larmes. Les traits durs et fig&#233;s du masque de lutteuse se mirent &#224; fondre. Antoine entr&#8217;aper&#231;ut alors, l&#8217;espace d&#8217;une fraction de seconde, le visage d&#8217;une jeune femme seule et d&#233;sesp&#233;r&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il m&#8217;a viol&#233;e. Je te jure.</p><p style="text-align: justify;">Antoine soupira un grand coup et lui demanda d&#8217;attendre un petit moment. Au fond du magasin, il d&#233;barrassa plusieurs piles de bouquins qui encombraient deux chaises pliantes. Il lui fit signe d&#8217;approcher et de s&#8217;asseoir. Ils prirent place de part et d&#8217;autre d&#8217;une petite table qui servait de pr&#233;sentoir aux bandes dessin&#233;es cochonnes. Ni l&#8217;un ni l&#8217;autre n&#8217;eut l&#8217;id&#233;e de refermer les B.D. de cul, de les d&#233;placer, o&#249; d&#8217;aller les poser sur une table voisine.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce sont des copains et des copines qui habitent dans mon immeuble. C&#8217;est avec eux que j&#8217;&#233;tais quand on est entr&#233;s dans le bistro de la rue des Fantasques. Ils m&#8217;avaient dit de venir avec eux. C&#8217;&#233;tait pour distribuer des tracts pour les &#233;lections. &#199;a allait me payer mon loyer et me sortir de la <em>mierda</em>, <em>gracias</em> <em>a Dios</em>. Un peu seulement. Pendant deux nuits on a rempli les bo&#238;tes &#224; lettres dans des rues. Les hommes, ils faisaient le collage des affiches. On a bien rigol&#233; et personne il nous a emmerd&#233;s. Le deuxi&#232;me nuit, Serge, le responsable du parti, il est pass&#233; pour nous donner notre argent. Comme j&#8217;&#233;tais la seule fille c&#233;libataire, Serge il m&#8217;a propos&#233; de me ramener avec sa voiture. J&#8217;ai dit non. J&#8217;ai dit que j&#8217;allais marcher pour rentrer chez moi, en bas des pentes, &#224; c&#244;t&#233; de la place des Terreaux. C&#8217;&#233;tait pas loin.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu te souviens de la date exacte ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine aussi s&#8217;y mettait au voututoiement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le 3 du mois de mai&#8230; La m&#234;me date que porte le nom du tableau de Francisco Goya.</p><p style="text-align: justify;">Antoine connaissait ce tableau. Il repr&#233;sentait l&#8217;ex&#233;cution de nuit de partisans espagnols par des soldats de Napol&#233;on. Naturellement, il se demanda si c&#8217;&#233;tait le moyen que la fille avait trouv&#233; pour se souvenir de la date ou bien sa fa&#231;on de faire de l&#8217;humour noir ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait quel jour ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; <em>Sabado</em>&#8230; Le samedi.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a fait presque un mois&#8230; Faudra que je v&#233;rifie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu veux v&#233;rifier ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Rien ! Continuez.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;&#233;tais contente pour l&#8217;argent qu&#8217;il m&#8217;avait donn&#233; Serge. Il devait me suivre depuis longtemps. Il a attendu que je passe dans le tunnel d&#8217;un immeuble&#8230; Je me rappelle jamais du mot en fran&#231;ais.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Une traboule ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui ! Un traboule. C&#8217;&#233;tait dans le noir. Il m&#8217;a frapp&#233; dans le dos et derri&#232;re la t&#234;te. Je suis tomb&#233;e et je me suis endormie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#201;vanouie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, envanouie.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait Richard ? Vous l&#8217;avez reconnu ? Vous &#234;tes s&#251;re de &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Votre pote Serge. Ce n&#8217;est pas lui qui vous aurait suivie, des fois ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non ! C&#8217;&#233;tait pas lui. C&#8217;&#233;tait l&#8217;autre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Comment savez-vous que c&#8217;est Richard qui vous a attaqu&#233;e dans la traboule ? Vous n&#8217;avez pas pu le reconna&#238;tre, puisque vous dites qu&#8217;on n&#8217;y voyait rien ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je l&#8217;ai vu&#8230; apr&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand je me suis r&#233;veill&#233;e&#8230; Comment on dit ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quand vous &#234;tes revenue &#224; vous ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il me tirait par les &#233;paules. Il m&#8217;amenait dehors. C&#8217;est l&#224;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; L&#224; quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est l&#224; que je l&#8217;ai connu. Il me regardait. Il avait pos&#233; sa main. Il me caressait <em>el pecho</em>&#8230; les nichons !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;&#233;tait Richard ? Vous &#234;tes certaine de &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne connais pas Richard. J&#8217;ai reconnu le type dans le bistro, l&#8217;autre jour. Il &#233;tait avec toi. C&#8217;est lui ! C&#8217;est lui qui m&#8217;a fait &#231;a&#8230; Et peut-&#234;tre que toi tu &#233;tais avec lui.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne releva pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et apr&#232;s ? Si c&#8217;&#233;tait Richard, qu&#8217;est-ce qu&#8217;il vous a fait ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il vous a dit ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s je me suis encore envanouie&#8230; Apr&#232;s je me suis r&#233;veill&#233;e dans le lit, &#224; l&#8217;h&#244;pital. C&#8217;est les pompiers qu&#8217;ils me sont trouv&#233;s. Celui qu&#8217;il m&#8217;avait fait &#231;a&#8230; Ton copain, Richard, il avait t&#233;l&#233;phon&#233;, pour les pr&#233;venir.</p><p style="text-align: justify;">Aucune image, pas le moindre souvenir pr&#233;cis de ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233; en sortant de chez M&#232;ge&#8230; Si ce n&#8217;&#233;tait la voix de Richard quelque part dans sa t&#234;te, qui l&#8217;interrogeait : &#171; <em>Antoine, tu te souviens de l&#8217;autre fois ?</em> &#187;</p><p style="text-align: justify;">Quand elle se tut, il se sentit mal &#224; l&#8217;aise, emprunt&#233;. Il n&#8217;avait pas envie qu&#8217;elle lui raconte la suite de son histoire dans la boutique. Il s&#8217;effor&#231;a de para&#238;tre naturel pour lui proposer d&#8217;aller prendre un pot quelque part sur les pentes. L&#8217;Espagnole h&#233;sita un bon moment avant de finir par accepter.</p><p style="text-align: justify;">Avant de quitter la librairie, il lui demanda de l&#8217;attendre un instant. Dans sa r&#233;serve, il alla fouiller un tiroir o&#249; il rangeait son agenda. Il y notait scrupuleusement tous les num&#233;ros de t&#233;l&#233;phone de ses clients et tous ses rendez-vous.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la date du 3 mai, en bas de page, il n&#8217;y avait qu&#8217;un seul nom. Il l&#8217;avait entour&#233;e au feutre rouge : Richard.</p><p style="text-align: justify;">Il h&#233;sita &#224; appeler son neveu. Puis il d&#233;cida d&#8217;attendre pour en savoir un peu plus. M&#234;me si c&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; bien assez comme &#231;a.</p><p style="text-align: justify;">Ce n&#8217;est qu&#8217;au bout de la seconde partie de la rue Pouteau qu&#8217;Antoine lui demanda comment elle s&#8217;appelait. Elle ne lui donna que son pr&#233;nom : Pilar.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Vous je le sais. C&#8217;est Antoine Ba&#239;ls. C&#8217;est &#224; toi la Librairie des pentes. Vous &#234;tes connu ici. Le patron du bistro de la rue des Fantasques c&#8217;est un bon ami &#224; vous&#8230; Il n&#8217;a pas voulu me dire comment tu t&#8217;appelais quand je lui ai demand&#233;. C&#8217;est un client qui me l&#8217;a dit.</p><p style="text-align: justify;">Antoine imaginait la sc&#232;ne entre M&#232;ge et Pilar.</p><p style="text-align: justify;">En descendant les marches de la mont&#233;e Capponi, Antoine lui dit qu&#8217;il la croyait. Il ne doutait pas de l&#8217;authenticit&#233; de son r&#233;cit. Mais il l&#8217;assura que pour autant, Richard ne pouvait &#234;tre le salaud qui l&#8217;avait viol&#233;e dans la traboule.</p><p style="text-align: justify;">Pilar se figea sur place, puis recula pour se planter au milieu des escaliers, dans la perspective des immeubles aux fa&#231;ades cradingues. Elle avait retrouv&#233; son regard dur de lutteuse. En contre-jour, dans le soleil couchant, ses cheveux s&#8217;embras&#232;rent d&#8217;un seul coup. Cabr&#233;e par la col&#232;re, elle le fixait droit dans les yeux.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi tu dis &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine sentit &#224; l&#8217;int&#233;rieur de sa poitrine une vieille porte ferm&#233;e depuis longtemps qui tentait de s&#8217;ouvrir. Ce d&#233;but d&#8217;&#233;motion ne lui laissa pas le temps d&#8217;aller plus loin. Pour convaincre la fille de ce qu&#8217;il allait dire, il leva la voix, la bouche mauvaise, le regard dur.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Parce que Richard je le connais comme si je l&#8217;avais fait. C&#8217;est mon neveu. Tu comprends ?... Le fils de ma s&#339;ur. Depuis la mort de ses parents, ce gone, je l&#8217;ai eu avec moi, tous les jours, pendant dix ans. Il est incapable de faire une chose pareille. Je te le dis. C&#8217;est tout !</p><p style="text-align: justify;">Au bout d&#8217;un moment, ils finirent par se remettre en marche. Ils tourn&#232;rent &#224; gauche pour remonter sur quelques m&#232;tres la rue des Tables-Claudiennes. Sans se dire un mot. Quand il tourna la t&#234;te vers elle, les yeux de la fille lui balanc&#232;rent, &#224; bout portant, une nouvelle flamb&#233;e de rage incendiaire en plein visage.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tout &#224; l&#8217;heure, je t&#8217;ai vu. Tu as regard&#233; dans ton carnet. Tu regardais quoi ?</p><p style="text-align: justify;">Pour savoir qu&#8217;il avait consult&#233; son agenda, elle avait d&#251; se planquer quelque part dans la boutique pour l&#8217;espionner.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se donna le temps de tourner le coin de la rue Jordan avant de lui r&#233;pondre. Inutile de se foutre en col&#232;re et d&#8217;en faire tout un plat. Apr&#232;s tout, si &#231;a pouvait arranger le coup &#224; Richard, autant que &#231;a se passe bien et lui dire carr&#233;ment la v&#233;rit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le 3 mai, Richard et moi on &#233;tait tous les deux ensemble. Ici, sur les pentes. C&#8217;est vrai, on est all&#233; faire la f&#234;te, d&#8217;abord avec des potes, puis tous les deux. On a tra&#238;n&#233; dans plusieurs bars. Toute la nuit. On a pas mal bu, surtout moi. Mais nous sommes rest&#233;s ensemble tout le temps. Pas une fois, pas un seul moment, Richard ne s&#8217;est retrouv&#233; seul. &#192; part pour aller pisser, donc pas suffisamment longtemps pour faire &#231;a&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pourquoi alors, l&#8217;autre jour, ton neveu dans le bistro de M&#232;ge, il est parti si vite avec toi, quand je suis entr&#233;e moi avec mes copains ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je te l&#8217;ai d&#233;j&#224; dit. J&#8217;&#233;tais rond, saoul, p&#233;t&#233; ! Il a voulu me ramener !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; J&#8217;ai compris &#231;a !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Sans doute aussi qu&#8217;il n&#8217;a pas voulu que je vous emmerde, toi et tes copains. C&#8217;est d&#233;j&#224; arriv&#233; avec d&#8217;autres, d&#8217;autres soirs&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pour &#231;a ? <em>Solamente</em> ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine leva les &#233;paules et &#233;carquilla les yeux pour faire comprendre &#224; l&#8217;Espagnole qu&#8217;il n&#8217;avait pas compris le dernier mot.</p><p style="text-align: justify;">Elle s&#8217;appliqua pour prononcer lentement : <em>soleument</em> &#231;a ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, seulement &#231;a ! En ce moment, il a ses raisons, pour que tout se passe bien quand on sort tous les deux sur les pentes.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Quelle raison c&#8217;est ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a je n&#8217;ai pas envie de te le dire. C&#8217;est pour une bonne raison.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Si c&#8217;est pas lui&#8230; Et pas toi avec lui, alors pourquoi moi je le reconnais ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine n&#8217;aurait pas d&#251; sourire, quand il crut avoir trouv&#233; la r&#233;ponse &#224; toutes ses interrogations.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est un autre qui t&#8217;a saut&#233;e dans la traboule. Richard a d&#251; arriver apr&#232;s&#8230; Si &#231;a se trouve, en intervenant, il a fait fuir ton agresseur et&#8230; il t&#8217;a peut-&#234;tre sauv&#233; la vie ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ah ! Oui ? Et alors, si c&#8217;est un bon citoyen, pourquoi il m&#8217;a pas emmen&#233;e au commissariat ? Pourquoi les flics, il leur a t&#233;l&#233;phon&#233; seulement ? Pourquoi quand ils sont venus, j&#8217;&#233;tais dans une voiture, l&#224;, en bas, dans la rue Burdeau ? Hein ! <em>Porqu&#233;, hombre</em> ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Parce que je viens de te le dire : Richard a ses raisons pour ne pas se faire rep&#233;rer sur les pentes de la Croix- Rousse en ce moment.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Non, c&#8217;est pas &#231;a ! Il avait peur ton neveu ! Et toi ? Pourquoi toi tu te souviens de rien ? &#201;coute-moi, <em>hombre</em>. &#201;coute : je l&#8217;ai vu Richard. Il &#233;tait pench&#233; sur moi. Je sens encore, tous les jours, ses mains qui sont pos&#233;es sur moi. Je l&#8217;invente pas ! Comment tu l&#8217;expliques &#231;a, <em>hombre</em> ?</p><p style="text-align: justify;">Antoine comprit trop tard ce qui allait se passer, l&#224;, au milieu de cette place encombr&#233;e de bagnoles. Mais il n&#8217;avait plus le choix. Tenter de calmer la fille ou faire semblant d&#8217;abonder dans son sens, &#231;a risquait m&#234;me d&#8217;&#234;tre pire. Antoine tendit la main pour attraper le bras de Pilar. Elle ne fit pas un geste pour se d&#233;rober. Il se mit &#224; serrer sans se rendre compte qu&#8217;il devait lui faire mal.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne l&#8217;explique pas ! Je te dis simplement que ce n&#8217;est pas Richard qui t&#8217;a viol&#233;e dans la traboule. Pig&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#199;a n&#8217;&#233;tonna m&#234;me pas Antoine quand la fille se mit &#224; hurler. Sans se soucier de rien. Surtout pas de lui, ni des gens qui s&#8217;arr&#234;taient, &#224; pied, en bagnole ou qui ouvraient leur fen&#234;tre pour ne pas louper un meurtre en direct, sur la place Chardonnet.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu es qui toi, pour me dire que ton Richard c&#8217;est pas lui qu&#8217;il m&#8217;a viol&#233;e ? Tu as vu ce que tu vends dans ta librairie ? Tu as vu les gens qu&#8217;ils viennent acheter tes livres ? Tu es qui, toi, pour me dire que je suis folle et que je raconte des mensonges ? Mon ventre il a re&#231;u un homme qui m&#8217;a pourri dans l&#8217;int&#233;rieur et toi tu dis, non. Tu dis, c&#8217;est pas vrai. C&#8217;est personne ! <em>Hijo de puta</em> !</p><p style="text-align: justify;">Ce qui la fit taire, c&#8217;est le spasme qui la plia en deux et lui fit cracher, en un seul jet, un long flot de bile sur le trottoir. Antoine se pr&#233;cipita pour la retenir par les &#233;paules. Il en prit plein ses godasses, mais il put ainsi l&#8217;emp&#234;cher de se laisser choir au milieu de la flaque verd&#226;tre.</p><p style="text-align: justify;">Il la trouva extr&#234;mement l&#233;g&#232;re entre ses bras quand il la souleva pour la porter jusque sur le capot d&#8217;une des voitures qui encombraient la petite place miteuse. Il lui laissa le temps de reprendre son souffle avant de la soutenir par les &#233;paules pour la tracter en direction du premier rade.</p><p style="text-align: justify;">Chez &#201;tienne, quand ils pass&#232;rent la porte, tout le monde se tut. Le patron et ses habitu&#233;s connaissaient Antoine et son foutu caract&#232;re. De le voir, comme &#231;a, en train de porter cette fille &#224; moiti&#233; morte, ni le patron ni aucun des assoiff&#233;s agripp&#233;s au zinc ne s&#8217;aventur&#232;rent &#224; lui souhaiter ne serait-ce que le bonjour.</p><p style="text-align: justify;">Antoine fila droit devant, pour transporter l&#8217;Espagnole jusqu&#8217;&#224; une banquette de moleskine, dans l&#8217;arri&#232;re-salle sombre et d&#233;serte. De l&#224;, il gueula pour qu&#8217;&#201;tienne lui apporte, fissa, une carafe d&#8217;eau glac&#233;e, un torchon propre et une bouteille de Vichy.</p><p style="text-align: justify;">Servir de l&#8217;eau, rien que de l&#8217;eau, m&#234;me min&#233;rale &#224; Antoine, c&#8217;est que &#231;a devait &#234;tre vachement grave. Le bistrotier se pr&#233;cipita. Par pr&#233;caution et conscience professionnelle, il ajouta &#224; la commande du libraire deux verres et une fillette de c&#244;tes-du-rh&#244;ne.</p><p style="text-align: justify;">Tass&#233;e sur elle-m&#234;me dans l&#8217;angle de la banquette en faux cuir, Pilar finit par lever la t&#234;te. Antoine se rendit compte que c&#8217;&#233;tait bon. Toute la haine et la combativit&#233; que la fille portait en elle venaient de la quitter ; remplac&#233;es par un immense et total d&#233;sespoir.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce sont les pompiers qui t&#8217;ont trouv&#233;e dans la traboule ? Quand tu &#233;tais &#224; l&#8217;h&#244;pital, est-ce que les flics sont venus te poser des questions ? Ils font une enqu&#234;te ? Qu&#8217;est-ce que &#231;a donne ?</p><p style="text-align: justify;">Pilar poussa une sorte de petit rire qui grin&#231;ait comme un sanglot au fond de sa gorge.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les flics ? C&#8217;est pareil en France comme en Espagne. Quand une fille elle est viol&#233;e, ils cherchent &#224; savoir si c&#8217;est pas sa faute &#224; elle. Si elle a pas pris du plaisir quand &#231;a lui est arriv&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La morale antim&#226;le, Antoine trouvait &#231;a consternant. Il estimait d&#8217;une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale que ce sujet ne le concernait pas le moins du monde.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ils font une enqu&#234;te, oui ou non ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Oui ! Mais &#224; part de me dire de rentrer en Espagne et me faire chier pourquoi j&#8217;ai pas de travail r&#233;gulier ici, ils avancent pas. Ils ne savent rien. Ils n&#8217;ont rien trouv&#233;, ils m&#8217;ont dit &#231;a &#224; chaque fois.</p><p style="text-align: justify;">Il faisait presque nuit lorsqu&#8217;ils quitt&#232;rent le bistro d&#8217;&#201;tienne. Sur le trottoir Antoine appr&#233;cia que, d&#8217;embl&#233;e, et sans faire de chichi, Pilar accepte son invitation d&#8217;aller ensemble manger un morceau. Il lui sugg&#233;ra le plat du jour du Brin de zinc.</p><p style="text-align: justify;">Il n&#8217;osa pas proposer les tripes &#224; la tomate de son copain M&#232;ge.</p><p style="text-align: justify;">Comme si la chose &#233;tait sans importance, l&#8217;Espagnole lui avoua qu&#8217;elle crevait de faim, n&#8217;ayant rien pu avaler depuis plusieurs jours.</p><p style="text-align: justify;">Chemin faisant, pour se donner bonne conscience, le libraire se dit qu&#8217;il avait eu raison d&#8217;inviter la fille. N&#8217;&#233;tait-ce que pour comprendre ce qui s&#8217;&#233;tait r&#233;ellement pass&#233; dans la nuit du 3 mai.</p><p style="text-align: justify;">Profitant du moindre espace vertical, les portraits luisants de colle fra&#238;che des candidats aux &#233;lections les accompagn&#232;rent par rafales de cinq ou six affiches, jusqu&#8217;au seuil du Brin de zinc. &#192; moins de quinze jours du scrutin, pas un mur, pas une palissade, pas m&#234;me un poteau du quartier n&#8217;avait &#233;chapp&#233; aux colleurs d&#8217;affiches, &#224; leur rage de convaincre les cons, vaincus d&#8217;avance.</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il y avait de bien avec Mireille, la patronne du Brin de zinc, c&#8217;est qu&#8217;elle savait quand il fallait en rajouter dans l&#8217;accueil et les effusions. Elle les installa dans un coin discret, &#233;loign&#233; le plus possible de ses autres clients.</p><p style="text-align: justify;">Ce soir-l&#224; c&#8217;&#233;tait pot-au-feu. Pilar en avala pour quatre. De tout, aussi bien du paleron que de la macreuse et des l&#233;gumes. Deux fois. Sans pratiquement ouvrir la bouche et faire autre chose que manger ou boire. &#199;a tombait bien parce que Antoine avait besoin de r&#233;fl&#233;chir &#224; tout ce qui venait de lui atterrir sur le coin de la gueule en moins de trois heures.</p><p style="text-align: justify;">En sortant du bouchon, sur le trottoir, en m&#234;me temps qu&#8217;elle lui tendait la main, l&#8217;Espagnole fixa Antoine droit dans les yeux. Le m&#234;me regard que lorsqu&#8217;elle &#233;tait entr&#233;e dans la boutique. Elle n&#8217;alla tout de m&#234;me pas jusqu&#8217;&#224; le remercier.</p><p style="text-align: justify;">Antoine y pensait d&#233;j&#224;. Mais il laissa Pilar redescendre seule vers les Terreaux. Il n&#8217;osa pas.</p><p style="text-align: justify;">Vers une heure du matin, en rentrant de chez M&#232;ge, Antoine passa par la librairie pour donner un coup de fil. Pendant qu&#8217;il ouvrait la porte, une camionnette de location, gar&#233;e sur le trottoir, fit hurler son moteur comme pour le d&#233;part d&#8217;une course de c&#244;te.</p><p style="text-align: justify;">La devanture de la blanchisserie d&#8217;en face, en d&#233;p&#244;t de bilan, venait de changer d&#8217;opinion pour la quatri&#232;me fois de la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avantage du portable, c&#8217;est qu&#8217;on est s&#251;r de ne tomber que sur son propri&#233;taire. En l&#8217;occurrence : Richard. Pour le reste, Antoine se foutait de l&#8217;heure et de l&#8217;endroit o&#249; son neveu pouvait bien se trouver.</p><p style="text-align: justify;">Il le r&#233;veilla. Richard &#233;tait &#224; Paris, &#224; l&#8217;h&#244;tel, en pleine correction d&#8217;&#233;preuves de son prochain roman.</p><p style="text-align: justify;">Parano ou pas, d&#232;s le d&#233;but de la conversation, Antoine crut percevoir comme une g&#234;ne dans la voix de son neveu. Richard semblait m&#233;fiant, sur le qui-vive, et mal &#224; l&#8217;aise. Le libraire d&#233;cida de la jouer hypocrite, de ne surtout pas l&#8217;alerter. Il lui t&#233;l&#233;phonait simplement parce qu&#8217;il voulait le voir pour lui parler d&#8217;un truc. De quoi ? Un truc pas important, mais qui m&#233;ritait tout de m&#234;me qu&#8217;ils en discutent ensemble. Plus tard, mais le plus t&#244;t possible tout de m&#234;me !</p><p style="text-align: justify;">&#192; la fa&#231;on dont Richard lui r&#233;pondit (sans para&#238;tre surpris d&#8217;&#234;tre d&#233;rang&#233; en pleine nuit, pour rien de pr&#233;cis ni d&#8217;important), Antoine devina qu&#8217;il le croyait fin saoul.</p><p style="text-align: justify;">Richard avait l&#8217;air calme. Il ne semblait plus du tout inquiet quand il promit de faire un saut. D&#232;s qu&#8217;il rentrerait &#224; Lyon ! Dans trois jours, pas plus. Promis jur&#233; !</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s avoir raccroch&#233;, Antoine s&#8217;en voulut de ne pas avoir donn&#233; la vraie raison de son coup de fil. Ni de lui avoir demand&#233; de rentrer illico, par le premier T.G.V.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain matin, avant m&#234;me d&#8217;aller ouvrir la porte de sa boutique, le libraire t&#233;l&#233;phona &#224; Hayari. Il lui proposa de venir le midi pendant son heure de fermeture pour lui faire admirer un <em>Gamiani</em>, &#233;dition 1833, illustr&#233; par Daragn&#232;s. Une perle noire, pour un amateur du genre.</p><p style="text-align: justify;">Dans leur villa de Fontaines-sur-Sa&#244;ne, avec sa femme et ses deux filles, Hayari &#233;levait des dobermans pour la vigueur de leur race. Des bichons aussi, ceux-l&#224; pour la douceur de leur langue.</p><p style="text-align: justify;">Hayari n&#8217;&#233;tait pas seulement un ami des b&#234;tes, c&#8217;&#233;tait aussi un ancien commissaire &#224; la retraite de la B.R.B. Quand il se pointa dans la boutique d&#8217;Antoine, il se doutait d&#233;j&#224; que cette invite n&#8217;&#233;tait pas sans contrepartie. Il ne fut donc pas surpris quand le libraire lui parla du viol d&#8217;une Espagnole, qui avait eu lieu sur les pentes, trois semaines plus t&#244;t. Dans l&#8217;instant, l&#8217;ex-flic comprit que, pour Antoine Ba&#239;ls, cette affaire &#233;tait importante. Le libraire n&#8217;avait pas pour habitude de proposer un <em>Gamiani</em> de cette valeur au prix du papier. Il promit de s&#8217;occuper discr&#232;tement de l&#8217;affaire et de savoir, tr&#232;s vite, de quoi elle retournait.</p><p style="text-align: justify;">Antoine attendit qu&#8217;elle t&#233;l&#233;phone. Elle ne le fit que le surlendemain. Le m&#234;me soir, vers huit heures, ils se retrouv&#232;rent devant un pot de cotes, chez &#201;tienne. Antoine remarqua plusieurs choses. Elle n&#8217;&#233;tait toujours pas maquill&#233;e et elle avait les yeux cern&#233;s. Elle portait une robe orange, simple, propre et jolie.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a devait bien faire vingt ans qu&#8217;il n&#8217;avait pas fait attention &#224; tous ces d&#233;tails en m&#234;me temps chez une femme.</p><p style="text-align: justify;">D&#8217;entr&#233;e, il lui dit qu&#8217;il cherchait quelqu&#8217;un, pour lui donner un coup de main &#224; la librairie. Si elle voulait, la place &#233;tait pour elle.</p><p style="text-align: justify;">Elle voulait. Elle ajouta aussit&#244;t que &#231;a lui permettrait de retourner chez elle, &#224; Murcia, sans avoir &#224; passer un nouvel hiver &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Il lui proposa de d&#238;ner ensemble. Vite fait, bien s&#251;r !</p><p style="text-align: justify;">Ils retourn&#232;rent au Brin de zinc. Ce soir-l&#224; c&#8217;&#233;tait b&#339;uf bourguignon. Pour accompagner le b&#339;uf en sauce, ils burent, &#224; parts &#233;gales, trois bouteilles de chablis.</p><p style="text-align: justify;">&#192; la fin du repas, apr&#232;s le fromage blanc au sucre, Antoine jugea n&#233;cessaire de raconter l&#8217;histoire de son neveu &#224; Pilar. Ne serait-ce que pour lui prouver qu&#8217;un gar&#231;on comme Richard &#233;tait incapable de viol. Comme de pas mal d&#8217;autres choses, d&#8217;ailleurs.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s ses &#233;tudes, quand il est revenu des &#201;tats-Unis, il a &#233;crit son premier roman. Son &#233;diteur, la critique et les cent cinquante mille premiers lecteurs &#233;taient tous du m&#234;me avis : c&#8217;&#233;tait un sacr&#233; bon livre. Qui en laissait esp&#233;rer d&#8217;autres, peut-&#234;tre meilleurs encore. Tu l&#8217;as lu peut-&#234;tre ? Richard Lassagne : <em>Le Septi&#232;me Cercle</em>.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard Lassagne ? Non ! Je connais pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Avec son second roman, <em>Monsieur Fraise est mort</em>, Richard confirma tout le bien qu&#8217;on pensait de son style et de sa fa&#231;on d&#8217;&#233;crire. Il avait commenc&#233; le troisi&#232;me quand il d&#233;cida de se marier avec C&#233;cile, la cadette de la Famille Fabre-Morini. Les Fabre-Morini c&#8217;est le dessus du dessus du gratin, &#224; Lyon.</p><p style="text-align: justify;">La bouche pleine, Pilar leva un &#339;il de son assiette.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Le gratin ? C&#8217;est quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les bourges, la haute. Les grands bourgeois lyonnais tr&#232;s riches, si tu pr&#233;f&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">Pilar replongea le nez dans son excellente &#238;le flottante.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Sa femme, &#224; ton neveu, c&#8217;est la fille du d&#233;put&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est sa s&#339;ur cadette ! Herv&#233; Fabre-Morini n&#8217;est pas encore d&#233;put&#233;. Pour &#231;a, il faudra tout de m&#234;me attendre les &#233;lections. M&#234;me si tout le monde le donne gagnant. Y compris ses adversaires.</p><p style="text-align: justify;">Pilar ne leva pas la t&#234;te pour l&#8217;interroger, mais au timbre de sa voix, Antoine rep&#233;ra aussit&#244;t le clignotant orange.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; C&#8217;est &#231;a que tu voulais pas me dire, l&#8217;autre jour ? C&#8217;est parce que le fr&#232;re de la femme de Richard, il se pr&#233;sente comme d&#233;put&#233; ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a, c&#8217;est la seconde raison seulement ! Richard avec la Famille sur le dos ne prendrait pas le risque de faire le con en pleine campagne &#233;lectorale de son beau-fr&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; La premi&#232;re raison, c&#8217;est quoi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je te l&#8217;ai d&#233;j&#224; donn&#233;e. Richard est incapable de violer une femme.</p><p style="text-align: justify;">Elle ne releva pas la t&#234;te pour lui poser la question suivante.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Et toi ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Moi, quoi ? Tu veux dire, moi, violer une femme ?</p><p style="text-align: justify;">Lui ? &#199;a lui paraissait incroyable et grotesque, que cette fille puisse lui poser une question pareille. Il aurait &#233;t&#233; ce qu&#8217;il n&#8217;&#233;tait pas, il l&#8217;aurait trouv&#233;e inconvenante et pour tout dire, totalement d&#233;plac&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les femmes, &#231;a n&#8217;a jamais &#233;t&#233; un probl&#232;me et surtout pas une pr&#233;occupation pour moi. Ni avant ni maintenant.</p><p style="text-align: justify;">Elle leva la t&#234;te pour faire un signe du menton en d&#233;signant le bord de la table devant lui.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a marche plus ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a marche bien assez pour pisser. C&#8217;est d&#233;j&#224; pas mal, et c&#8217;est tout ce que je lui demande. Pour le reste, si on t&#8217;en cause, tu diras que t&#8217;en sais rien !</p><p style="text-align: justify;">Avec le caf&#233; arros&#233;, pour relancer la conversation qui souffrait de longs silences, Antoine tenta de calmer le jeu et de la faire rire. Pour &#231;a, il lui brossa un tableau sur le vif, mais &#233;loquent, de la Famille. De la Mamita Fabre-Morini, ses rejetons, leur fortune, leur pouvoir et leurs ors. Antoine se sentit subitement tout con quand il s&#8217;aper&#231;ut que Pilar l&#8217;avait laiss&#233; parler, pour mieux le recentrer sur la seule chose qui l&#8217;int&#233;ressait, en recrachant un &#224; un les noyaux de ses cerises &#224; l&#8217;eau-de-vie. &#192; savoir, son neveu Richard Lassagne.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Qu&#8217;est-ce que tu vas faire ? Tu vas pas lui demander rien &#224; Richard ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je lui ai t&#233;l&#233;phon&#233; avant-hier soir. Il passera me voir demain, &#224; son retour de Paris.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Et s&#8217;il vient pas ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Il viendra. Il vient toujours.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais si il vient pas quand m&#234;me ?</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Alors c&#8217;est moi qui irai le trouver.</p><p style="text-align: justify;">Sur le trottoir, devant le Brin de zinc, Pilar lui serra la main et le remercia pour le repas. &#192; la voir h&#233;siter, il crut qu&#8217;il &#233;tait encore trop t&#244;t pour qu&#8217;elle veuille aller se coucher. Il lui proposa d&#8217;aller prendre un malt au Bout du monde, place Chardonnet.</p><p style="text-align: justify;">Elle refusa.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est au moment de se quitter et quand il s&#8217;y attendait le moins, qu&#8217;elle se jeta &#224; l&#8217;eau.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Pour le travail ? C&#8217;est vrai ? Vous cherchez quelqu&#8217;un pour la librairie ?</p><p style="text-align: justify;">Avant de l&#8217;engager ferme et d&#233;finitif, Antoine pensa qu&#8217;il fallait au pr&#233;alable attendre le r&#233;sultat de sa discussion avec Richard. Savoir de quoi tout &#231;a retournait exactement.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Apr&#232;s-demain, neuf heures. Si &#231;a t&#8217;int&#233;resse, tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; te pointer avec un gros courage et des v&#234;tements qui ne craignent pas la poussi&#232;re. Je paye le SMIC, pas plus ! Mais d&#233;clar&#233;&#8230; Avec, si tu veux, pour compenser, le repas de midi &#224; ma charge.</p><p style="text-align: justify;">Antoine regarda Pilar s&#8217;&#233;loigner dans la nuit et descendre les escaliers &#224; pas rapides pour rejoindre la rue des Tables-Claudiennes. Elle avait eu l&#8217;air contente des conditions. Elle avait tout de suite accept&#233;. Antoine se sentit g&#234;n&#233;, pas vraiment satisfait et surtout pas vraiment certain de ne pas avoir fait une &#233;norme connerie. Quand il rentra chez lui par la porte de la rue Pouteau, la blanchisserie d&#8217;en face venait de changer d&#8217;opinion politique pour la cinqui&#232;me fois&#8230; Et il n&#8217;&#233;tait pas encore minuit.</p><p>Antoine souhaita qu&#8217;au prochain passage les vitres et les panneaux de la boutique s&#8217;&#233;croulent et ensevelissent &#224; jamais la prochaine &#233;quipe de colleurs fous.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 4 - Pilar]]></title><description><![CDATA[On &#233;tait d&#233;but ao&#251;t &#8211; il &#233;tait presque huit heures du soir &#8211;, il faisait chaud et lourd partout dans la ville.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-4-pilar</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-4-pilar</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 02 Jul 2026 23:02:06 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>On &#233;tait d&#233;but ao&#251;t &#8211; il &#233;tait presque huit heures du soir &#8211;, il faisait chaud et lourd partout dans la ville. On attendait la fra&#238;cheur toute relative de la nuit pour commencer &#224; respirer, dormir ou tout simplement se remettre &#224; vivre, sans risquer l&#8217;embolie.</p><p style="text-align: justify;">Richard venait d&#8217;arriver. Il furetait au fond de la boutique, en attendant qu&#8217;Antoine vide ses derniers clients pour pouvoir boucler.</p><p style="text-align: justify;">Pr&#232;s de la caisse, un petit maigrelet, aux allures de danseur de tango, faisait face au libraire. Le gomin&#233; ne cessait de patiner sur place, en frottant d&#8217;une paume humide un menton en galoche avec, va savoir, le secret espoir de le faire raccourcir.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Me prends pas pour un con, mon petit Serge ! Ton Pierre Lou&#255;s, c&#8217;est une r&#233;impression d&#8217;apr&#232;s-guerre ! &#199;a ne vaut pas plus de deux cents balles !</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais m&#8217;sieur Antoine, j&#8217;vous jure que&#8230;</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ne jure pas gamin ! &#199;a &#233;nerve ! Viens par ici !</p><p style="text-align: justify;">Antoine alpagua fermement le Serge en question par l&#8217;&#233;paulette de son blouson de cuir pour l&#8217;entra&#238;ner dans les tr&#233;fonds plus discrets de sa r&#233;serve, o&#249; leur conversation se poursuivit <em>mezza voce</em> pendant un bon moment.</p><p style="text-align: justify;">Richard n&#8217;assumait pas les humeurs de son oncle. Bien qu&#8217;il s&#251;t qu&#8217;Antoine l&#8217;avait d&#233;j&#224; rep&#233;r&#233; d&#232;s son entr&#233;e dans la librairie, il pr&#233;f&#233;rait attendre dans son coin, en se fondant dans le d&#233;cor. D&#8217;un &#339;il, il observait le man&#232;ge de deux ou trois furtifs qui hantaient les rayons en se dissimulant le plus possible derri&#232;re les pr&#233;sentoirs. De l&#8217;autre, il se laissait distraire par les aventures illustr&#233;es d&#8217;un couple de libertins des ann&#233;es 30 en proie &#224; des troubles du d&#233;doublement de la personnalit&#233;. Un coup je te vois, un coup je ne te vois pas.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Font tous chier, ces cons-l&#224; !</p><p style="text-align: justify;">On y &#233;tait. Le loquet de la porte vitr&#233;e claqua deux fois dans sa g&#226;che, derri&#232;re le dos du danseur de tango malhonn&#234;te, avant qu&#8217;Antoine ne s&#8217;avance en direction de son neveu. Le poids de sa grosse paluche tomba sur l&#8217;&#233;paule de Richard. C&#8217;&#233;tait la seule et la plus chaleureuse mani&#232;re qu&#8217;il avait pour lui dire bonjour ou au revoir.</p><p style="text-align: justify;">Plus intime, Antoine ne connaissait pas ou ne savait pas faire.</p><p style="text-align: justify;">Sans rien dire, sans lui adresser la parole ni m&#234;me prendre la peine de se retourner pour savoir s&#8217;il le suivait, l&#8217;oncle grimpa l&#8217;escalier &#224; vis qui montait &#224; l&#8217;appartement du premier &#233;tage.</p><p style="text-align: justify;">La premi&#232;re gorg&#233;e &#233;tait fra&#238;che, agr&#233;able et fruit&#233;e. Richard remplit jusqu&#8217;au bord et pour la troisi&#232;me fois les deux verres, afin de terminer plus vite la bouteille de saint-joseph rouge des caves Blanchelaine ann&#233;e 92, une raret&#233; de derri&#232;re les fagots. La premi&#232;re bouteille de la soir&#233;e. Celle-l&#224;, ils la buvaient toujours tous les deux, seuls, dans cette pi&#232;ce qui ressemblait plus &#224; une r&#233;serve &#224; bouquins qu&#8217;&#224; un salon-salle &#224; manger.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Ce soir, si tu veux, on va chez M&#232;ge. C&#8217;est tripes.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Je ne veux pas rentrer tard. Herv&#233; doit passer me voir demain. Tr&#232;s t&#244;t. Je dois l&#8217;aider &#224; r&#233;diger un de ses discours de campagne.</p><p style="text-align: justify;">Antoine se marra tout en allumant un m&#233;got, rep&#233;r&#233; dans un des cendriers pleins qui tra&#238;naient un peu partout dans la pi&#232;ce. Il fumait peu et les m&#233;gots, il pr&#233;f&#233;rait &#231;a aux cigarettes enti&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Les tripes, c&#8217;est plus assez fin pour toi, maintenant ? Tu n&#8217;as qu&#8217;&#224; repartir de suite, si tu as peur de te faire engueuler.</p><p style="text-align: justify;">En disant &#231;a, le libraire n&#8217;&#233;tait pas en col&#232;re ni m&#234;me vex&#233;. Il s&#8217;en foutait des &#233;tats d&#8217;&#226;me de son neveu et il avait raison. C&#8217;&#233;tait chaque fois pareil, et surtout, &#231;a ne changeait en rien le d&#233;roulement de la soir&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; &#199;a n&#8217;a rien &#224; voir ! On va chez M&#232;ge et je rentre apr&#232;s. C&#8217;est tout. Ce que je ne veux pas c&#8217;est, comme la derni&#232;re fois, te ramener sur mon dos compl&#232;tement p&#233;t&#233;. J&#8217;en ai marre ! Toi, le lendemain, tu peux prendre tout le temps qui t&#8217;est n&#233;cessaire pour r&#233;cup&#233;rer. Tu peux m&#234;me ouvrir ou ne pas ouvrir ta boutique. C&#8217;est toi qui d&#233;cides de tes heures et m&#234;me de tes jours d&#8217;ouverture. Moi j&#8217;en ai chaque fois pour quarante-huit heures &#224; ne pas pouvoir &#233;crire une ligne. Sans parler du reste.</p><p style="text-align: justify;">Bien entendu, ils avaient fait ce qu&#8217;Antoine voulait qu&#8217;ils fissent. C&#8217;est la raison pour laquelle ils s&#8217;&#233;taient retrouv&#233;s chez M&#232;ge et que, peu apr&#232;s une heure du matin, ils &#233;taient tomb&#233;s sur elle.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tiens, bois !</p><p style="text-align: justify;">Antoine mit une dizaine de secondes &#224; ouvrir un &#339;il. Autant, pour tendre le bras et parvenir &#224; se saisir du poignet de son neveu. Il le tira jusqu&#8217;&#224; lui, pour que Richard approche la grande tasse de c&#233;ramique tout contre ses l&#232;vres. Le libraire souffla tr&#232;s fort &#8211; mais &#224; c&#244;t&#233; &#8211; avant d&#8217;avaler une gorg&#233;e du liquide noir, fort et br&#251;lant.</p><p style="text-align: justify;">Yeux clos, Antoine poussa un cri sourd, une sorte de grognement de rage en se br&#251;lant la langue. Narines dilat&#233;es, soufflant comme un b&#339;uf, il se laissa glisser sur les coussins avachis pour se blottir entre les tas de vieux livres fan&#233;s qui occupaient d&#233;j&#224; la place.</p><p style="text-align: justify;">Richard resta debout un long moment face &#224; son oncle, pour l&#8217;observer. Sans pour autant deviner s&#8217;il feignait ou dormait r&#233;ellement. Prudent, il attendit que le caf&#233; f&#251;t &#224; bonne temp&#233;rature pour avaler &#224; son tour une gorg&#233;e. Amer comme du fiel, le breuvage suffit &#224; lui tordre l&#8217;estomac. Il reposa la chope de gr&#232;s sur la table, entre deux piles de bouquins.</p><p style="text-align: justify;">En se retournant vers le divan o&#249; s&#8217;&#233;tait vautr&#233; son oncle, Richard &#233;prouva la d&#233;sagr&#233;able sensation que, dans la p&#233;nombre, Antoine l&#8217;observait &#224; travers la ligne sombre de ses cils &#224; peine entrouverts.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain se pencha tout contre le visage inexpressif pour scruter de tr&#232;s pr&#232;s les traits lourds et luisants de sueur grasse. Son oncle &#233;tait r&#233;ellement assoupi.</p><p style="text-align: justify;">Ce fut plus fort que lui. Il lui posa tout de m&#234;me la question qui lui br&#251;lait les l&#232;vres.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Antoine ?... Antoine, est-ce que tu te souviens de l&#8217;autre fois ?</p><p style="text-align: justify;">En une fraction de seconde, Richard crut voir la paupi&#232;re de l&#8217;&#339;il gauche du libraire s&#8217;entrouvrir et se refermer aussi vite. Non ! Fausse alerte ! Ce n&#8217;&#233;tait que la ligne humide ourlant le bas des cils qui palpitait par instant, en accrochant la lumi&#232;re de la lampe. Antoine cuvait et n&#8217;avait rien entendu. Dans l&#8217;&#233;tat o&#249; il se trouvait, il &#233;tait incapable d&#8217;avoir conscience de quoi que ce soit. A fortiori, de ce qui venait de se passer tout &#224; l&#8217;heure, chez M&#232;ge.</p><p style="text-align: justify;">Antoine ne devait pas, ne pouvait pas se souvenir de ce qui &#233;tait arriv&#233;, trois semaines auparavant, dans une des traboules de l&#8217;autre c&#244;t&#233; des pentes.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain s&#8217;assit face au quinquag&#233;naire endormi.</p><p style="text-align: justify;">Afin de desserrer l&#8217;&#233;tau autour de ses tempes douloureuses et faire que son c&#339;ur cess&#226;t de vouloir sortir de sa poitrine, il commen&#231;a, en son for int&#233;rieur, &#224; se raconter&#8230; pour, tr&#232;s vite, trouver des r&#233;ponses qui pourraient calmer sa panique.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne s&#8217;&#233;tait pas rendu compte &#224; quel moment il s&#8217;&#233;tait laiss&#233; glisser tout au fond du gros fauteuil de cuir d&#233;fonc&#233;. Quand il se r&#233;veilla, il avait la bouche tapiss&#233;e de carton et un mal de t&#234;te &#224; hurler.</p><p style="text-align: justify;">La lueur grise, qui sourdait &#224; travers les carreaux opaques, &#233;tait suffisante pour qu&#8217;il puisse admirer la gravure d&#8217;un bouquin ouvert devant lui, sur la table. Un homme au torse couvert de poils, les yeux exorbit&#233;s, plantait ses doigts crisp&#233;s dans les chairs molles d&#8217;une odalisque grassouillette qui ne semblait pas appr&#233;cier ce type d&#8217;homme, ni ce genre d&#8217;&#233;treinte. En fait l&#8217;homme assaillait la femme, bien plus qu&#8217;il ne lui faisait l&#8217;amour.</p><p style="text-align: justify;">Mal &#224; l&#8217;aise, Richard baissa la t&#234;te, pour consulter son bracelet-montre. Cinq heures vingt ! Il n&#8217;essaya m&#234;me pas d&#8217;imaginer l&#8217;accueil de C&#233;cile, boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s qu&#8217;il tourna la t&#234;te, l&#8217;&#233;crivain constata que le divan o&#249; Antoine dormait tout &#224; l&#8217;heure &#233;tait vide. La d&#233;charge d&#8217;adr&#233;naline le pr&#233;cipita d&#8217;un bond jusqu&#8217;&#224; la porte de la chambre.</p><p style="text-align: justify;">Sur le lit, bras en croix, gueule grande ouverte, Antoine dormait, encore tout habill&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Il ressortit par l&#8217;entr&#233;e de l&#8217;immeuble qui jouxtait la boutique. M&#234;me en se disant que &#231;a ne servait &#224; rien, Richard ne put s&#8217;emp&#234;cher, avant de sortir, de s&#8217;encoigner dans l&#8217;embrasure de la porte de l&#8217;immeuble. Le c&#339;ur battant, il se for&#231;a &#224; prendre le temps d&#8217;observer de chaque c&#244;t&#233; de la rue d&#233;serte.</p><p style="text-align: justify;">Ce qu&#8217;il lui fallait &#233;viter par-dessus tout c&#8217;&#233;tait les colleurs d&#8217;affiches. Plus encore ceux de son bord que ceux de l&#8217;opposition.</p><p style="text-align: justify;">Une des &#233;quipes de Boqueron avait d&#251; passer quelques minutes auparavant dans la rue Pouteau. La physionomie fig&#233;e et bien propre sur elle du candidat de la droite s&#8217;&#233;talait, dupliqu&#233;e sur dix m&#232;tres. La colle s&#8217;&#233;coulait encore en longues stalactites glaireuses, jusque sur le trottoir o&#249; elle s&#8217;&#233;talait en flaques visqueuses et glissantes comme du verglas.</p><p style="text-align: justify;">Il fallait qu&#8217;il se presse. En g&#233;n&#233;ral et par principe, les colleurs de Athoun ne suivaient pas loin derri&#232;re.</p><p>Richard s&#8217;&#233;lan&#231;a en courant comme un voleur &#224; la tire vers sa voiture gar&#233;e &#224; l&#8217;angle oppos&#233; de la place Colbert, sur un passage prot&#233;g&#233;. Il tremblait de fatigue et de peur quand il mit le moteur de la Clio en marche.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 3 - Celui qui n'avait pas coupé les ponts]]></title><description><![CDATA[C&#233;cile &#233;tait la seule des Fabre-Morini &#224; conna&#238;tre l&#8217;existence d&#8217;Antoine Ba&#239;ls et &#224; l&#8217;avoir officieusement rencontr&#233;.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-3-celui-qui-navait-pas-coupe</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-3-celui-qui-navait-pas-coupe</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Fri, 26 Jun 2026 08:26:00 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>C&#233;cile &#233;tait la seule des Fabre-Morini &#224; conna&#238;tre l&#8217;existence d&#8217;Antoine Ba&#239;ls et &#224; l&#8217;avoir officieusement rencontr&#233;.</p><p style="text-align: justify;">La premi&#232;re fois, c&#8217;&#233;tait avant leur mariage, juste apr&#232;s qu&#8217;elle avait d&#233;cid&#233; de parler &#224; la Famille.</p><p style="text-align: justify;">Prudent et ne voulant surtout rien g&#226;cher, Richard avait organis&#233; ce premier rendez-vous dans les meilleures conditions possibles. Il &#233;tait parvenu &#224; convaincre son oncle de quitter sa boutique pour monter sur le plateau &#8212; on dit monter sur, comme s&#8217;il s&#8217;agissait pour un habitant des pentes de grimper au sommet du Mont-Blanc.</p><p style="text-align: justify;">Le plateau est pourtant la partie la plus fr&#233;quentable de la Croix-Rousse. Il offre aux visiteurs l&#8217;image agr&#233;able et pimpante d&#8217;un simulacre de village, o&#249; les fa&#231;ades de petits immeubles modestes et les toits de tuiles roses &#233;talent au soleil leurs d&#233;grad&#233;s de pastel ocre. Antoine ne fr&#233;quentait pas ou presque pas cette partie de la colline. Il s&#8217;agissait donc d&#8217;un exploit pour le jeune romancier d&#8217;&#234;tre parvenu &#224; l&#8217;amener jusqu&#8217;&#224; la Soie, diminutif familier du Grand Caf&#233; de la Soierie ; une des derni&#232;res brasseries populaires o&#249; flottent, jusque sous les platanes de la terrasse, des effluves de vin, de bi&#232;re, de tabac froid, de saucisson &#224; l&#8217;ail et autres fragrances plus ind&#233;finissables et moins licites.</p><p style="text-align: justify;">Les deux amoureux avaient pris chacun un caf&#233;. Antoine, un pot de c&#244;tes avec une soucoupe de grattons pour faire passer. &#192; dix heures du matin, &#231;a faisait tout dr&#244;le &#224; C&#233;cile qui ne fr&#233;quentait que les salons de th&#233; de la presqu&#8217;&#238;le, &#224; l&#8217;ambiance plus cosy. Mais cela ne l&#8217;avait en rien emp&#234;ch&#233; de se comporter comme &#224; son habitude : elle avait souri &#224; Antoine, &#224; son presque fianc&#233;, &#224; la serveuse, comme d&#8217;ailleurs &#224; tous ceux qui passaient pr&#232;s de leur table. Elle &#233;tait parvenue &#224; ne pratiquement pas ouvrir la bouche, se contentant d&#8217;&#233;couter, avec l&#8217;air de trouver tout &#231;a passionnant. C&#8217;est de cette fa&#231;on qu&#8217;elle passait, partout et toujours, pour une fille charmante, discr&#232;te et bien &#233;lev&#233;e. Aupr&#232;s de presque tout le monde. Except&#233; de quelques-uns, comme Antoine Ba&#239;ls par exemple. Antoine qui, apr&#232;s lui avoir claqu&#233; deux bises &#224; la bonne franquette, s&#8217;&#233;tait mis &#224; discuter avec son neveu, sans plus s&#8217;occuper d&#8217;elle.</p><p style="text-align: justify;">Apparemment, lors de cette premi&#232;re rencontre, l&#8217;id&#233;e de poser une seule question &#224; l&#8217;oncle de son fianc&#233;, sur sa boutique ou sur le genre de bouquins qu&#8217;il pouvait vendre dans un quartier aussi mis&#233;rable, ne semblait pas avoir effleur&#233; C&#233;cile. &#199;a tombait bien. C&#8217;&#233;tait, &#224; cette &#233;poque d&#233;j&#224;, ce que Richard voulait &#233;viter &#224; tout prix.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, en presque vingt ans, Antoine et C&#233;cile ne s&#8217;&#233;taient revus qu&#8217;&#224; deux ou trois occasions. Presque par hasard, sans plus de plaisir, de curiosit&#233; ou simplement d&#8217;envie d&#8217;aller plus loin et de se conna&#238;tre mieux.</p><p style="text-align: justify;">Deux mois plus tard, C&#233;cile et Richard s&#8217;&#233;taient mari&#233;s. Il avait fait un temps superbe. La c&#233;r&#233;monie &#224; Saint-Martin-d&#8217;Ainay, le banquet de quatre cents couverts dans un des ch&#226;teaux du Beaujolais &#8211; qui appartenait &#224; la Famille &#8211;, tout s&#8217;&#233;tait admirablement bien pass&#233;, sans aucune fausse note. Antoine Ba&#239;ls, le seul membre encore vivant de la famille du mari&#233;, avait &#233;t&#233; tout b&#234;tement oubli&#233;.</p><p style="text-align: justify;">En dix-huit ans de cohabitation fort courtoise et &#224; l&#8217;amiable avec les autres membres de la Famille, Richard Lassagne avait beaucoup c&#233;d&#233;. Sur les apparences comme sur ses convictions profondes. C&#8217;&#233;tait, avant tout, par souci d&#8217;arrondir les angles et faciliter les rapports de sa femme et de ses deux enfants avec les Fabre-Morini. Lui avait toujours su rester &#224; sa place &#8212; la derni&#232;re dans l&#8217;ordre des pr&#233;s&#233;ances. Dot&#233; d&#8217;un caract&#232;re ductile, il s&#8217;imaginait &#234;tre parvenu &#224; se fondre dans le moule et singer le mode de vie de la Famille.</p><p style="text-align: justify;">Richard savait pourtant que, quoi qu&#8217;il f&#238;t, il ne serait jamais consid&#233;r&#233; autrement que comme un parvenu. Au mieux, une pi&#232;ce rapport&#233;e. Aucun des Fabre-Morini ne le lui avait jamais reproch&#233; de vive voix ; mais tous &#8211; y compris sa femme C&#233;cile, les soirs de grands frais &#8211; lui avaient fait sentir sa diff&#233;rence. Ses origines lui interdisaient de se croire un membre &#224; part enti&#232;re de la bourgeoisie install&#233;e et r&#233;gnante de la capitale rh&#244;nalpine.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est, sans doute, ce qui lui donnait la force et l&#8217;envie d&#8217;&#233;crire des romans. Histoire de se d&#233;fouler. Bouquins que quelques grands gourous de l&#8217;&#233;dition parisienne consid&#233;raient comme &#233;crits au vitriol. L&#224;-dessus, Richard ne se dupait pas lui-m&#234;me. Sa prose, ce n&#8217;&#233;tait rien d&#8217;autre qu&#8217;une goutte de vinaigre dans un grand flacon de Chanel N&#176; 5.</p><p style="text-align: justify;">Bien qu&#8217;il f&#251;t faible, Richard Lassagne n&#8217;avait pourtant jamais r&#233;pondu aux attentes fort nombreuses, muettes, mais suffisamment explicites, que lui avait adress&#233;es C&#233;cile. D&#232;s son entr&#233;e dans la Famille, il avait fait appel &#224; toutes ses r&#233;serves de courage et de pugnacit&#233; (qui n&#8217;&#233;taient pas &#233;normes) pour ne jamais c&#233;der sur un point : il n&#8217;avait pas voulu couper les ponts avec Antoine, son oncle, &#226;g&#233; de seulement douze ans de plus que lui.</p><p style="text-align: justify;">Deux mois auparavant, ce courage lui avait valu de recevoir la visite d&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini, dans leur h&#244;tel particulier du boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">Son beau-fr&#232;re n&#8217;avait pas l&#8217;air particuli&#232;rement joyeux en lui annon&#231;ant la nouvelle : l&#8217;ampleur et la gravit&#233; des chamboulements politiques dans la r&#233;gion &#233;branlaient dangereusement les positions acquises depuis toujours par la majorit&#233; r&#233;gnante. La vraie, la traditionnelle, celle qui dirigeait <em>r&#233;ellement</em> la ville, son essor et sa destin&#233;e depuis des si&#232;cles : cathos, francs-ma et affid&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">Compte tenu des affaires en cours, qui rendaient indisponibles la plupart des leaders de droite, il avait fallu battre le rappel et d&#233;nicher en toute h&#226;te des hommes neufs et insoup&#231;onnables. C&#8217;est ainsi que les amis d&#8217;Herv&#233; venaient de lui demander solennellement de s&#8217;engager. Apr&#232;s avoir pris l&#8217;avis de ses conseils, au premier rang desquels figuraient exclusivement Mamita et son fr&#232;re &#201;douard, l&#8217;a&#238;n&#233; des Fabre-Morini venait de prendre sa d&#233;cision : aux prochaines &#233;lections, qui auraient lieu dans trois mois, il se pr&#233;senterait au si&#232;ge de d&#233;put&#233; d&#8217;une des circonscriptions du Grand Lyon.</p><p style="text-align: justify;">Son territoire &#233;lectif avait &#233;t&#233; taill&#233; sur mesure par ses amis politiques. La totalit&#233; des observateurs, partisans ou adversaires, &#233;taient tous d&#8217;accord : la consultation populaire ne saurait &#234;tre qu&#8217;une formalit&#233; sans surprise. Une &#233;lection dans un fauteuil&#8230; de d&#233;put&#233;, en esp&#233;rant beaucoup mieux, d&#232;s le prochain changement de majorit&#233;. Quelques-unes des nombreuses relations de la Famille, &#224; Lyon et &#224; Paris, s&#8217;y employaient d&#8217;ores et d&#233;j&#224; tr&#232;s activement.</p><p style="text-align: justify;">Richard ne comprit pas tout de suite pour quelle raison son beau-fr&#232;re (qui d&#8217;habitude se souciait bien peu de son avis) venait lui annoncer, &#224; lui et chez lui, cette nouvelle.</p><p style="text-align: justify;">Politesse pour politesse, l&#8217;&#233;crivain ne manqua pas de lui poser quelques questions au sujet de cette future &#233;lection. Ce dont &#233;videmment il n&#8217;avait profond&#233;ment rien &#224; foutre.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233; fit semblant de prendre en consid&#233;ration les vagues suggestions que put lui faire son beau-fr&#232;re. Mais pour ce qu&#8217;il &#233;tait venu lui dire, il lui fallut une bonne demi-heure avant de parvenir &#224; se d&#233;cider.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Peut-on imaginer un maire de gauche &#224; Lyon ? Les derniers sondages des Renseignements g&#233;n&#233;raux donnent pourtant nos adversaires favoris. Nous ne pouvons pas nous croiser les bras et laisser faire. Il faut r&#233;agir. Mais croyez-moi, Richard, cette campagne sera f&#233;roce. La plus petite faiblesse, la moindre faille, seront imm&#233;diatement exploit&#233;es par nos adversaires et <em>m&#234;me</em> soyez-en s&#251;r, par certains candidats de notre propre camp ! En ces temps d&#8217;incertitudes et de confrontations, beaucoup sont contre nous. Rien ne nous sera &#233;pargn&#233;. Nous ne pouvons compter que sur nous-m&#234;mes. C&#8217;est la raison pour laquelle &#201;douard m&#8217;a sugg&#233;r&#233; de venir vous parler.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mais bien entendu, Herv&#233;. Si je puis faire quoi que ce soit. Je vous &#233;coute.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Merci Richard ! Eh bien voil&#224; : se pourrait-il que pendant la campagne, uniquement pendant cette p&#233;riode bien entendu, vous fassiez en sorte d&#8217;espacer et mieux encore, d&#8217;interrompre vos visites chez votre oncle&#8230; Antoine Ba&#239;ls ?</p><p style="text-align: justify;">Cette requ&#234;te avait de quoi surprendre l&#8217;&#233;crivain. Lui trouer le cul, comme aurait dit l&#8217;oncle qui poss&#233;dait dans ces cas-l&#224; un langage plus libre et beaucoup plus imag&#233;. En dix-huit ans, c&#8217;&#233;tait la premi&#232;re fois qu&#8217;Herv&#233; Fabre-Morini pronon&#231;ait le nom d&#8217;un homme qui, jusqu&#8217;ici, en apparence, n&#8217;avait jamais exist&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Richard fit semblant. Il admit. Laissant m&#234;me entendre qu&#8217;il comprenait.</p><p style="text-align: justify;">En fait, il n&#8217;appr&#233;ciait pas du tout la requ&#234;te de son beau-fr&#232;re. Mais alors pas du tout du tout&#8230; Une nouvelle fois, il se sentit profond&#233;ment humili&#233;. Que la Famille p&#251;t le traiter avec aussi peu de consid&#233;ration l&#8217;ulc&#233;rait au plus haut point. C&#233;cile, qui assistait &#224; l&#8217;entretien, fit semblant de ne se rendre compte de rien. Ce qui ne fit qu&#8217;accro&#238;tre la rage int&#233;rieure de Richard.</p><p style="text-align: justify;">&#192; l&#8217;issue de cette conversation, il jura de se venger &#224; la premi&#232;re occasion.</p><p style="text-align: justify;">Ses repr&#233;sailles, il put les exercer une semaine plus tard, quand Antoine l&#8217;appela sur son portable. D&#8217;embl&#233;e Richard proposa &#224; son oncle de lui rendre une petite visite, pour le soir m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;crivain pouvait &#234;tre l&#226;che et peu franc du collier dans pas mal de circonstances. Mais, en plus, quand il n&#8217;y avait aucun risque &#224; le faire, il aimait bien jouer des tours de salaud &#224; la Famille.</p><p style="text-align: justify;">De cette visite, Richard rentra &#224; l&#8217;aube, pas tr&#232;s frais, peu fier de lui et surtout avec la peur au ventre.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui s&#8217;&#233;tait pass&#233;, cette nuit-l&#224;, sur les pentes de la Croix-Rousse, il n&#8217;en parla &#224; personne.</p><p style="text-align: justify;">Deux semaines plus tard (soit plus de deux mois avant le scrutin), Antoine lui t&#233;l&#233;phona une nouvelle fois. Le libraire s&#8217;emmerdait ferme et souhaitait qu&#8217;ils passent une prochaine soir&#233;e ensemble.</p><p style="text-align: justify;">Pour refuser, Richard prit pr&#233;texte de l&#8217;urgence d&#8217;un travail qu&#8217;il devait remettre &#224; son &#233;diteur. Antoine insista. Comme d&#8217;habitude, sans tenir compte des bonnes ou mauvaises raisons de son neveu. Richard finit par c&#233;der, &#224; contrec&#339;ur. Il irait le rejoindre, le lendemain soir. Il se promit que ce serait la derni&#232;re fois avant ces foutues &#233;lections.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain, quelques heures avant d&#8217;aller retrouver son oncle, il parvint &#224; se persuader que rien n&#8217;arriverait. Il lui suffirait d&#8217;&#234;tre prudent.</p><p style="text-align: justify;">Quelles que fussent ses raisons et ses envies d&#8217;aller ou de ne pas aller lui rendre visite, Richard avait une v&#233;ritable obligation de ne pas laisser tomber son oncle Antoine. Trente ans auparavant, les parents de Richard s&#8217;&#233;taient tu&#233;s accidentellement au cours d&#8217;un bapt&#234;me de l&#8217;air, en h&#233;licopt&#232;re. Le lendemain des obs&#232;ques, Antoine Ba&#239;ls, le jeune fr&#232;re de sa m&#232;re (il venait d&#8217;avoir vingt-deux ans), vint chercher le gar&#231;onnet qui vivait chez sa grand-m&#232;re depuis le jour du drame. Sachant que sa m&#232;re &#233;tait dans l&#8217;incapacit&#233; physique et mat&#233;rielle de recueillir son petit-fils, il entama, le jour m&#234;me, des d&#233;marches officielles pour que la garde du jeune Richard lui f&#251;t confi&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;oncle n&#8217;acceptait pas que son neveu puisse &#234;tre class&#233; dans la cat&#233;gorie des orphelins. Il fit des pieds et des mains pour emp&#234;cher que Richard ne soit plac&#233; dans un foyer ou une famille d&#8217;accueil de la DDASS. Il se battit contre tous. &#192; cette &#233;poque &#8211; en 67 &#8211; Antoine Ba&#239;ls &#233;tait c&#233;libataire et travaillait dans une usine de produits chimiques de la p&#233;riph&#233;rie lyonnaise. En peu de temps, &#224; force de travail et de cours du soir, il put am&#233;liorer sa situation : de simple ouvrier il parvint au grade de chef d&#8217;&#233;quipe. Ayant atteint cette situation stable et mirobolante, Antoine pouvait ainsi pr&#233;tendre faire face aux obligations morales et financi&#232;res d&#8217;un tuteur l&#233;gal.</p><p style="text-align: justify;">Un rapport confidentiel de la direction du personnel de l&#8217;usine de produits chimiques de Saint-Fons, adress&#233; &#224; l&#8217;Administration, y contribua consid&#233;rablement. Il y &#233;tait &#233;crit que cette ambition subite d&#8217;un militant syndicaliste d&#8217;extr&#234;me gauche &#8211; qui jusque-l&#224;, en particulier, avait souvent pos&#233; probl&#232;me &#8211; &#233;tait une v&#233;ritable aubaine pour cette multinationale, comme pour la soci&#233;t&#233;, en g&#233;n&#233;ral. Ce plaidoyer secret et inattendu finit de persuader les institutions comp&#233;tentes. Elles admirent, au bout du compte, qu&#8217;elles pouvaient confier la garde du jeune Lassagne au susdit Antoine Ba&#239;ls.</p><p style="text-align: justify;">Pendant une dizaine d&#8217;ann&#233;es &#8211; mis &#224; part quelques visites chez sa grand-m&#232;re qui ne lui t&#233;moignait qu&#8217;un m&#233;diocre int&#233;r&#234;t &#8211; Antoine fut toute la famille de Richard. Gr&#226;ce &#224; son jeune oncle, le gone ne manqua de rien. M&#234;me pas d&#8217;affection. Bien que la mani&#232;re de la donner du tonton rest&#226;t tr&#232;s particuli&#232;re. Virile, br&#232;ve, pudique, autrement dit sans d&#233;monstrations excessives.</p><p style="text-align: justify;">Lors des premiers gros d&#233;graissages de la fin des ann&#233;es 80, Antoine Ba&#239;ls fut malgr&#233; tout vir&#233; de son usine. Mauvais esprit. Trop de politique, pas assez de &#171; culture d&#8217;entreprise &#187;.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; cette &#233;poque qu&#8217;il eut l&#8217;id&#233;e saugrenue d&#8217;investir ses indemnit&#233;s de licenciement dans l&#8217;achat d&#8217;une petite librairie. La Librairie des pentes, &#224; la Croix-Rousse.</p><p style="text-align: justify;">Ouvrier ou libraire, &#231;a n&#8217;&#233;tait pas le m&#234;me boulot. Lui qui n&#8217;avait jamais compt&#233;, il lui fallut apprendre &#224; g&#233;rer et pour ce faire &#224; tricher, naturellement. Ce &#224; quoi il s&#8217;&#233;tait toujours refus&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Antoine passa des nuits enti&#232;res &#224; lire, classer, analyser, comprendre et mettre en fiches ce qu&#8217;une client&#232;le aussi particuli&#232;re venait chercher dans son arri&#232;re-boutique. Les premiers jours, cern&#233; par la paperasse &#8211; particuli&#232;rement celle qu&#8217;il recevait et devait remplir, par retour, en plusieurs exemplaires pour l&#8217;Administration &#8211; il peina &#233;norm&#233;ment et pataugea pas mal. Ce fut la seule p&#233;riode pendant laquelle les plus malins et les plus connaisseurs de ses clients purent en profiter. En fait, quelques semaines suffirent &#224; transformer l&#8217;ancien membre de la LCR en commer&#231;ant bon teint.</p><p style="text-align: justify;">Du jour au lendemain, Antoine Ba&#239;ls coupa les ponts avec ses id&#233;es, le syndicalisme et la politique. Il ne revit plus un seul de ses amis et ne revint jamais dans son quartier des Clochettes.</p><p style="text-align: justify;">En apparence, rien ne semblait chez lui avoir chang&#233;. Le bonhomme semblait toujours le m&#234;me, besogneux, mal gratt&#233;, pas causant et, cette fois-ci, pr&#232;s de ses sous.</p><p style="text-align: justify;">La blessure &#233;tait profonde, lui seul en connaissait la b&#233;ance, m&#234;me si comme pour tout le reste il faisait semblant d&#8217;ignorer.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;argent ? D&#232;s la seconde ann&#233;e, il commen&#231;a &#224; en gagner beaucoup. Tr&#232;s vite, et &#224; son plus grand &#233;tonnement, presque trop. La vente des bouquins de cul, pendant toutes ces ann&#233;es, permit donc &#224; Antoine de faire face &#224; ses responsabilit&#233;s financi&#232;res vis-&#224;-vis de Richard, un adolescent sans histoire, qui devint tr&#232;s vite un jeune homme sans probl&#232;me.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ainsi que, quelques ann&#233;es plus tard, le libraire put encourager et financer le talent plein de promesses, mais encore en devenir, du jeune &#233;crivain. Antoine s&#8217;occupa toujours de son neveu, sans jamais faillir ni d&#233;roger. Jusqu&#8217;au jour o&#249; Richard lui pr&#233;senta C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s lors, leurs rapports &#233;volu&#232;rent. En raison sans doute de l&#8217;orientation que Richard donnait &#224; sa nouvelle vie et surtout &#224; la litt&#233;rature qu&#8217;il s&#8217;&#233;tait mis &#224; produire. Sans doute aussi lorsqu&#8217;il annon&#231;a &#224; son oncle qu&#8217;il avait l&#8217;intention d&#8217;&#233;pouser la petite derni&#232;re des Fabre &#8212; Morini.</p><p style="text-align: justify;">Un matin, Antoine n&#8217;ouvrit pas sa boutique. Par des chemins discrets, souvent emprunt&#233;s par d&#8217;autres, il fit le voyage jusqu&#8217;&#224; Gen&#232;ve, o&#249; il avait rendez-vous avec le sous-directeur d&#8217;une banque d&#8217;affaires.</p><p style="text-align: justify;">Le lendemain soir, chez M&#232;ge, apr&#232;s avoir &#233;clus&#233; leur premi&#232;re bouteille de sancerre en guise de cadeau de mariage, il confia sans c&#233;r&#233;monie le code de six chiffres &#224; Richard. Le montant de la provision, inscrit de la main m&#234;me du sous-directeur de la banque genevoise sur un simple et anonyme bout de papier, &#233;tait tout &#224; fait consid&#233;rable. Il permettrait au nouveau mari&#233; de faire bonne figure, pendant quelques ann&#233;es au moins, dans la soci&#233;t&#233; qu&#8217;il allait d&#233;sormais fr&#233;quenter.</p><p>La somme &#233;tait si importante que, pour pouvoir l&#8217;accepter, Richard Lassagne prit, ce soir-l&#224;, la plus grosse cuite de sa vie.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Rencontre avec Maryvonne Rippert]]></title><description><![CDATA[Le choix d'Ad&#233;lie]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-maryvonne-ripert</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-maryvonne-ripert</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Tue, 23 Jun 2026 10:24:04 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!94zs!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2f18a018-85e1-419f-9949-cb9a905c8805_520x780.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Maryvonne Rippert nous pr&#233;sente son nouveau livre : <em>Le choix d&#8217;Ad&#233;lie</em>.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!94zs!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2f18a018-85e1-419f-9949-cb9a905c8805_520x780.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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Elle revient sur le probl&#232;me insidieux de la censure, de la crise des libraires et de l&#8217;IA. Mais je vous laisse l&#8217;&#233;couter. Je suis d&#233;sol&#233; de la mauvaise prise de son pour ce qui me concerne (probl&#232;me de micro). C'est pas tr&#232;s professionnel monsieur Langlois - Promis j'ach&#232;te un super micro pour la prochaine interview. Heureusement que Maryvonne est parfaitement claire.</p><div id="youtube2-Fo4lECQ4Jrs" class="youtube-wrap" data-attrs="{&quot;videoId&quot;:&quot;Fo4lECQ4Jrs&quot;,&quot;startTime&quot;:null,&quot;endTime&quot;:null}" data-component-name="Youtube2ToDOM"><div class="youtube-inner"><iframe src="https://www.youtube-nocookie.com/embed/Fo4lECQ4Jrs?rel=0&amp;autoplay=0&amp;showinfo=0&amp;enablejsapi=0" frameborder="0" loading="lazy" gesture="media" allow="autoplay; fullscreen" allowautoplay="true" allowfullscreen="true" width="728" height="409"></iframe></div></div><p>Voir sur la page de Maryvonne Rippert chez <a href="https://www.editionsmilan.com/livres/intervenants/3885-maryvonne-rippert/">l&#8217;&#233;diteur Milan</a></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[La chienne de vie Avignon & Retour sur Concert-Dégustation à la Bastide Blanche]]></title><description><![CDATA[Avec Aladin Reibel et Marc Loy]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/retour-sur-concert-degustation-a</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/retour-sur-concert-degustation-a</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Mon, 22 Jun 2026 11:30:39 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!HfE9!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Feb219954-5c4e-49a5-bb71-43a3ced9f35c_798x950.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://drive.google.com/file/d/1IJNZs6OSUydLv3bsphrEUK_o0y6CMvjd/view?usp=sharing" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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J&#8217;aurai bient&#244;t l&#8217;occasion de rencontrer Aladin pour une interview.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg 424w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!d4Pq!,w_848,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F5ff05dd0-3c2e-44dc-9059-fe5317dbac4c_1280x758.jpeg 848w, 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pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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Voir la page <a href="https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/8098-la-chienne-de-ma-vie">festival off Avignon</a></p><p></p><p></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 2 - Les gens de la Famille]]></title><description><![CDATA[Richard avait choisi d&#8217;emprunter l&#8217;escalier des enfants, pour tenter de traverser par l&#8217;arri&#232;re les pi&#232;ces du rez-de-chauss&#233;e.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-2-les-gens-de-la-famille</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-2-les-gens-de-la-famille</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 18 Jun 2026 23:02:03 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Richard avait choisi d&#8217;emprunter l&#8217;escalier des enfants, pour tenter de traverser par l&#8217;arri&#232;re les pi&#232;ces du rez-de-chauss&#233;e. De l&#224;, il esp&#233;rait rejoindre le garage en sous-sol, sans trop risquer de se faire rep&#233;rer.</p><p style="text-align: justify;">Comme par un fait expr&#232;s &#8211; vraiment fait expr&#232;s &#8211;, C&#233;cile &#233;tait assise dans un des fauteuils de rotin du jardin d&#8217;hiver. Une revue &#224; la main, elle faisait &#224; peine semblant de lire.</p><p style="text-align: justify;">Il fallait bien la conna&#238;tre pour remarquer le l&#233;ger voile de reproche qui assombrissait le regard de ses beaux yeux noisette et la crispation &#8211; &#224; peine perceptible &#8211; du coin gauche de la bouche aux l&#232;vres pleines. La femme de Richard Lassagne, n&#233;e C&#233;cile Fabre-Morini, pratiquait la nuance comme un art. &#192; l&#8217;instar de tous les autres membres de la Famille. Un art de l&#8217;esquive et du para&#238;tre.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu y vas quand m&#234;me ? Tu prends la Clio ? Fais attention tout de m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Oui, oui ! J&#8217;y vais et je prends la Clio ! Ne m&#8217;attends pas, c&#8217;est pr&#233;f&#233;rable.</p><p style="text-align: justify;">&#8212;Tu sais bien, je ne dormirai pas&#8230;</p><p style="text-align: justify;">Richard aurait pr&#233;f&#233;r&#233; des cris, une vraie col&#232;re, une gueulante m&#234;me, &#224; la place de ce d&#233;bit retenu et terriblement hypocrite. Mais en &#233;pousant C&#233;cile, il avait &#233;pous&#233; la Famille avec, en prime, un mode de vie qui exigeait ce contr&#244;le de soi de tous les instants, en toutes circonstances. Cette fois, il avait eu l&#8217;audace et le courage inhabituels de continuer &#224; avancer droit sur la porte.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Tu ne m&#8217;embrasses pas ?</p><p style="text-align: justify;">Richard fit demi-tour pour foncer sur C&#233;cile et, sans lever les yeux, lui coller un baiser sur les l&#232;vres. &#199;a avait plus &#224; voir avec le compostage qu&#8217;avec l&#8217;&#233;treinte amoureuse. Sans bouger de son fauteuil, lorsque l&#8217;oreille de Richard passa tout pr&#232;s de sa lippe boudeuse, C&#233;cile ajouta simplement :</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Mamita aurait souhait&#233; que tu lui t&#233;l&#233;phones, d&#232;s ce soir. Elle veut &#234;tre fix&#233;e sur le choix du tableau qu&#8217;elle d&#233;sire nous offrir pour notre anniversaire de mariage. Lequel pr&#233;f&#232;res-tu ? Le petit C&#233;zanne ou le grand Utrillo ?</p><p style="text-align: justify;">Le coup de fil &#224; passer &#224; Mamita, juste avant qu&#8217;il s&#8217;en aille, c&#8217;&#233;tait un grand classique.</p><p style="text-align: justify;">Mamita, c&#8217;&#233;tait le petit nom charmant que ses enfants utilisaient entre eux, et en priv&#233;, pour s&#8217;adresser &#224; Madame leur m&#232;re.</p><p style="text-align: justify;">Quatre-vingts ans aux prochaines cerises, bon pied, bon &#339;il et crucifix en bandouli&#232;re, Mamita en avait bien peu &#224; faire du choix et des pr&#233;f&#233;rences de son beau-fils. Les couilles de la Famille, c&#8217;est elle qui les portait sous sa jupe depuis le premier jour de son mariage avec Louis Fabre-Morini &#8212; surnomm&#233;, &#224; juste titre, l&#8217;onctueux.</p><p style="text-align: justify;">Il avait juste eu le droit de lui faire trois enfants et de collectionner les l&#233;pidopt&#232;res rares, jusqu&#8217;&#224; sa mort. Son aptitude au consensus, il l&#8217;avait transmis &#224; ses deux fils. &#199;a tombait assez bien, parce que Mamita n&#8217;e&#251;t pas admis qu&#8217;on discut&#226;t dans les rangs.</p><p style="text-align: justify;">La seule qui pouvait pr&#233;tendre &#8211; quelquefois, et sous certaines conditions &#8211; &#224; pouvoir s&#8217;exprimer et faire valoir son point de vue, et m&#234;me le faire admettre, c&#8217;&#233;tait C&#233;cile.</p><p style="text-align: justify;">&#199;a datait du jour o&#249; elle avait annonc&#233; qu&#8217;elle voulait &#233;pouser Richard Lassagne. Ce jour-l&#224;, la Famille s&#8217;&#233;tait rendu compte que les couilles n&#8217;&#233;taient plus une exclusivit&#233; de Mamita.</p><p style="text-align: justify;">Cet &#233;pisode avait provoqu&#233; un v&#233;ritable s&#233;isme pendant plusieurs semaines chez les Fabre-Morini. Mais C&#233;cile, sans jamais lever la voix, sans m&#234;me se d&#233;partir de son sourire de jeune femme distingu&#233;e, n&#8217;avait pas c&#233;d&#233; d&#8217;un pouce.</p><p style="text-align: justify;">Depuis, Mamita avait fini par se persuader que sa petite derni&#232;re pouvait &#234;tre, quelquefois, une personne digne d&#8217;int&#233;r&#234;t. Un int&#233;r&#234;t qu&#8217;elle avait jusque-l&#224; exclusivement accord&#233; &#224; &#201;douard, le cadet des gar&#231;ons, son fif&#238;ls pr&#233;f&#233;r&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Herv&#233;, l&#8217;a&#238;n&#233; des Fabre-Morini s&#8217;&#233;tait, lui, toujours content&#233; des restes. C&#8217;&#233;tait peu, mais en toute chose il &#233;tait &#233;conome, autant pour lui que pour les autres, et ces reliquats de dilection suffisaient &#224; son bonheur.</p><p style="text-align: justify;">Tous ces mamours et cette tendresse ne concernaient pas, m&#234;me de tr&#232;s loin, les deux enfants Lassagne. Marc-Alexandre, quatorze ans et Marie-Sophie, douze ans, porteraient toute leur vie le handicap de leur nom.</p><p style="text-align: justify;">Quant &#224; Richard, le tol&#233;rer aux c&#244;t&#233;s de C&#233;cile &#233;tait le maximum que la douairi&#232;re p&#251;t faire &#224; son &#233;gard.</p><p style="text-align: justify;">Richard Lassagne, par sa naissance, n&#8217;appartenait pas &#224; la grande bourgeoisie lyonnaise. Pourtant, quand il avait &#233;pous&#233; C&#233;cile Fabre-Morini, il &#233;tait d&#233;j&#224; connu. Pas seulement &#224; Lyon. &#192; l&#8217;&#233;poque, dans les c&#233;nacles parisiens sp&#233;cialis&#233;s, on parlait de lui, de sa belle gueule, de son allure de grand mou agr&#233;able, autant que de son avenir d&#8217;&#233;crivain prometteur.</p><p style="text-align: justify;">Mamita n&#8217;avait cure du Prix du premier roman, qu&#8217;un jury de literrarques pontifiants avait attribu&#233; au jeune lyonnais, juste avant ses fian&#231;ailles avec C&#233;cile. Elle n&#8217;avait pas ouvert son bouquin et ne s&#8217;&#233;tait jamais cach&#233;e de ne l&#8217;avoir point lu. En mati&#232;re de roman, les seules lectures qui pouvaient l&#8217;int&#233;resser c&#8217;&#233;tait <em>J&#233;sus en son temps</em> de Daniel-Rops. Pour le reste, la page boursi&#232;re et le carnet mondain du Figaro, &#233;dition Rh&#244;ne-Alpes, la lecture minutieuse des bilans des soci&#233;t&#233;s qui lui appartenaient en tout ou en partie, suffisaient &#224; son besoin d&#8217;informations.</p><p style="text-align: justify;">Ce qui lui faisait, bon an mal an, pas mal de choses &#224; lire.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Choisis ! Moi, je trouve les deux tableaux tr&#232;s bien ! &#192; demain&#8230; Ou &#224; tout &#224; l&#8217;heure si tu ne dors pas, ma ch&#233;rie.</p><p style="text-align: justify;">&#192; force de se frotter &#224; la Famille, Richard pratiquait lui aussi la d&#233;fausse, non sans un certain talent.</p><p style="text-align: justify;">C&#233;cile n&#8217;insista plus et laissa filer son &#233;poux hors du jardin d&#8217;hiver. Simplement, pour marquer sa d&#233;sapprobation, elle plongea le nez dans le magazine qu&#8217;elle tenait sur ses genoux, sans rien r&#233;pondre.</p><p style="text-align: justify;">Ailleurs, chez les gens normaux, elle aurait s&#251;rement ajout&#233; : &#171; Tu fais chier, Richard ! N&#8217;y va pas, merde ! &#187; Un langage comme celui-l&#224;, C&#233;cile ne l&#8217;utilisait que dans l&#8217;intimit&#233; de leur chambre &#224; coucher, sous les draps, la bouche &#233;cras&#233;e contre son oreiller, juste avant l&#8217;orgasme. C&#8217;est sans doute pour &#231;a qu&#8217;apr&#232;s dix-huit ann&#233;es de mariage, Richard lui faisait l&#8217;amour plusieurs fois par semaine.</p><p style="text-align: justify;">Il s&#8217;en fallut de peu qu&#8217;il renon&#231;&#226;t.</p><p style="text-align: justify;">Quand il ressortit de la rampe du garage souterrain, Richard s&#8217;obligea &#224; ne pas tourner la t&#234;te. Il savait que C&#233;cile &#233;tait l&#224;, plant&#233;e derri&#232;re la baie vitr&#233;e du salon d&#8217;angle. Comme chaque fois dans ces circonstances, elle lui faisait de grands signes du bras, pour attirer son attention.</p><p style="text-align: justify;">Il savait que s&#8217;il s&#8217;arr&#234;tait maintenant, sur le bord du trottoir, il ne repartirait pas. Quelquefois, C&#233;cile &#233;tait capable de choses &#233;tonnantes pour parvenir &#224; ses fins. Elle les avait plusieurs fois employ&#233;es, et chaque fois elle avait r&#233;ussi.</p><p style="text-align: justify;">Il &#233;crasa l&#8217;acc&#233;l&#233;rateur d&#8217;un pied rageur en braquant &#224; droite, pour s&#8217;engager dans le flot de circulation du boulevard des Belges.</p><p style="text-align: justify;">Furieux de devoir se rendre contre son gr&#233; au rendez-vous que lui avait fix&#233; son oncle Antoine.</p><h4 style="text-align: justify;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire pour le chapitre suivant</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Chapitre 1 - La colline aux deux visages]]></title><description><![CDATA[Si le dromadaire n&#8217;a qu&#8217;une bosse, Lyon, comme le chameau, en a deux.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-1-la-colline-aux-deux-visages</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/chapitre-1-la-colline-aux-deux-visages</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 11 Jun 2026 23:02:35 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Si le dromadaire n&#8217;a qu&#8217;une bosse, Lyon, comme le chameau, en a deux. La premi&#232;re c&#8217;est Fourvi&#232;re, la colline qui prie. L&#8217;autre c&#8217;est la Croix-Rousse, la colline qui travaille.</p><p style="text-align: justify;">Depuis ses d&#233;m&#234;l&#233;s avec les arm&#233;es de la Convention, qui lui occirent plusieurs dizaines de milliers d&#8217;habitants en quelques semaines, Lyon se calfeutre et entretient sa haine de tout ce qui vient de la capitale.</p><p style="text-align: justify;">En voie de s&#233;dimentation, sa bourgeoisie marchande prosp&#232;re &#224; l&#8217;ombre des rues &#233;troites de la Presqu&#8217;&#238;le. Fig&#233;e dans ses principes, elle traite ses affaires dans des b&#226;tisses sans &#226;ge, aux fa&#231;ades souvent crasseuses, mais toujours anonymes.</p><p style="text-align: justify;">Des Terreaux &#224; Perrache, dans la plupart des immeubles, on entre par l&#8217;anus. D&#232;s l&#8217;entr&#233;e, une batterie de poubelles odorantes exhale les senteurs &#226;cres et puissantes des rebuts alimentaires des propri&#233;taires r&#233;partis dans les &#233;tages. Pas de concierge ni de gardien pour vous renseigner ou vous guider. La <em>vraie</em> fa&#231;ade, on ne la d&#233;couvre qu&#8217;apr&#232;s avoir travers&#233; un long couloir &#233;troit, mal &#233;clair&#233;, &#224; l&#8217;odeur de salp&#234;tre, qui d&#233;bouche dans la cour int&#233;rieure. L&#224;, des architectures admirables d&#8217;inspiration florentine, souvent bien entretenues, ensoleill&#233;es et pimpantes, r&#233;v&#232;lent au visiteur indiscret quelques-uns des charmes de la ville qui tout compte fait n&#8217;en manque pas.</p><p style="text-align: justify;">La place des Terreaux &#8211; des plus belles de Lyon &#8211; a &#233;t&#233; transform&#233;e &#224; grands frais en pataugeoire par l&#8217;in&#233;narrable Buren. L&#8217;artiste a eu la bonne id&#233;e de remplacer ses &#233;dicules de carreaux de c&#233;ramique (8,7 x 8,7) bicolore, par des pissettes &#224; jet variable, qui jaillissent &#224; intervalles irr&#233;guliers du dallage de pierres noires recouvrant l&#8217;esplanade. Un vrai parcours du combattant pour se rendre de l&#8217;h&#244;tel de ville &#224; la rue d&#8217;Alg&#233;rie sans risque d&#8217;inonder ses chaussures et le bas de son pantalon.</p><p style="text-align: justify;">Les Terreaux c&#8217;est la fronti&#232;re entre les nantis et les autres. C&#8217;est l&#224;, juste derri&#232;re ses fa&#231;ades &#233;l&#233;gantes, que commencent les pentes. Un lacis de passages et de ruelles aux parcours invraisemblables grimpe entre des immeubles pluricentenaires jusqu&#8217;au sommet du plateau. C&#8217;est &#224; l&#8217;ombre des traboules que la population laborieuse d&#8217;origine locale s&#8217;amalgame depuis toujours aux communaut&#233;s migrantes du pourtour de la M&#233;diterran&#233;e. On se c&#244;toie, on se tol&#232;re, on s&#8217;agglutine, on se bat, on s&#8217;entraide, on se m&#233;lange m&#234;me, en strates successives, par ordre d&#8217;arriv&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Le drame de cette ville, c&#8217;est qu&#8217;en deux mille ans d&#8217;existence, le cul coinc&#233; entre ces deux monticules, Lyon n&#8217;a jamais su choisir. Entre Rome et la Gaule. Entre le nord et le sud. Entre le Rh&#244;ne et la Sa&#244;ne. Entre le beau et le laid. Entre la sant&#233; naturelle d&#8217;une population vivace et des pics de pollution fr&#233;quents (une voie d&#8217;autoroute transperce de part en part le c&#339;ur m&#234;me de la ville).</p><p style="text-align: justify;">Lyon n&#8217;a jamais su choisir entre ses torchons et ses serviettes.</p><p style="text-align: justify;">C&#244;t&#233; serviettes, au fil des si&#232;cles, les Fabre-Morini avaient fourni, &#224; Rome en g&#233;n&#233;ral et &#224; la colline de Fourvi&#232;re en particulier, un lot cons&#233;quent d&#8217;archev&#234;ques. La cerise sur le g&#226;teux c&#8217;&#233;tait le cardinal Ernest Fabre-Morini. Mais celui-l&#224;, la Famille faisait tout pour le faire oublier. Il avait eu une carri&#232;re assez courte. Remerci&#233; en 1945, il avait &#233;t&#233; mis &#224; la retraite anticip&#233;e dans un couvent du haut Var, pour services rendus &#224; l&#8217;occupant. Depuis, sur le plan politique, la Famille avait mis de l&#8217;eau dans son vin de messe. Elle avait cess&#233; d&#8217;afficher trop ouvertement sa sympathie pour le Mar&#233;chal et donnait &#224; croire qu&#8217;elle &#233;voluait &#224; droite, tr&#232;s &#224; droite, mais dans le bon sens du courant de l&#8217;histoire. Sur le plan &#233;conomique et financier, abandonnant le tissage de la soie, &#224; l&#8217;origine de sa fortune, elle s&#8217;&#233;tait recentr&#233;e, avec succ&#232;s, sur un seul et m&#234;me secteur d&#8217;activit&#233; : les grosses affaires.</p><p style="text-align: justify;">C&#244;t&#233; torchon, les origines de la famille de Richard Lassagne &#233;taient beaucoup moins illustres. Elles se perdaient depuis trois ou quatre g&#233;n&#233;rations &#224; l&#8217;ombre des traboules de la Croix-Rousse. Dans ce r&#233;seau ind&#233;chiffrable de rues en pente, de venelles sombres et transversales. C&#8217;&#233;tait autre chose. Un autre monde. Pendant des si&#232;cles, la colline qui travaille avait produit de la sueur, de la main-d&#8217;&#339;uvre qualifi&#233;e et beaucoup de mis&#232;re, au point d&#8217;y avoir invent&#233; le drapeau noir. Chez eux, dans des ateliers sordides, par familles enti&#232;res, et pour pas grand-chose, plusieurs milliers d&#8217;ouvriers avaient trim&#233; comme des for&#231;ats sur leurs m&#233;tiers, &#224; tisser des pi&#232;ces de soie, revendues une fortune dans le monde entier par les soyeux du centre-ville. Aujourd&#8217;hui, tout &#231;a n&#8217;existait plus. Le tissage de la soie &#233;tait sous-trait&#233; &#224; l&#8217;autre extr&#233;mit&#233; de la plan&#232;te par de petites mains exotiques &#224; l&#8217;&#233;chine plus souple. &#192; Lyon, le dernier m&#233;tier ne fonctionnait que devant des touristes, et des classes de gamins chahuteurs qui venaient passer un moment avec leur prof au mus&#233;e des Canuts de la rue d&#8217;Isly pour voir fonctionner le bistanclaque.</p><p style="text-align: justify;">Les ateliers de canuts, un temps &#224; l&#8217;abandon, avaient &#233;t&#233; rachet&#233;s trois francs six sous quelques ann&#233;es plus t&#244;t par des promoteurs avis&#233;s. Une fois relook&#233;s en lofts ou en appartements, ils &#233;taient revendus &#8211; tr&#232;s cher &#8211; aux nouveaux cadres branch&#233;s et investisseurs parisiens qui recherchaient autre chose. Gr&#226;ce aux efforts d&#8217;une municipalit&#233; pragmatique et de promoteurs &#224; l&#8217;aff&#251;t de bons coups, les vieux, les pas riches, les carr&#233;ment pauvres, les putes et les petits trafiquants d&#8217;herbe perdaient chaque jour du terrain. En montant de la place des Terreaux, rue par rue, les pentes de la Croix-Rousse devenaient plus clean, plus pimpantes, plus s&#251;res. Une &#233;volution qui cadrait bien avec l&#8217;air du temps.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;air du temps, Antoine Ba&#239;ls le humait chaque matin en ouvrant la porte de sa librairie, rue Pouteau. Histoire de voir si le parfum du Num&#233;ro 5 de chez Machin n&#8217;avait pas remplac&#233; dans la nuit l&#8217;odeur famili&#232;re des eaux us&#233;es qui s&#8217;&#233;coulaient au fil des caniveaux en pente.</p><p style="text-align: justify;">Antoine tenait commerce dans un secteur qui n&#8217;avait pas encore eu l&#8217;heur de plaire aux investisseurs. &#192; premi&#232;re vue, la Librairie des pentes n&#8217;avait rien, ni par la taille ni par le look, pour ressembler &#224; une annexe de la biblioth&#232;que municipale de la Part-Dieu. Au bas d&#8217;une vol&#233;e de plusieurs dizaines de marches, qui constituaient le d&#233;but de la rue Pouteau, la boutique se situait &#224; quelques m&#232;tres de l&#8217;angle de la rue Diderot, au bas d&#8217;un petit immeuble d&#233;labr&#233; de deux &#233;tages. La fa&#231;ade l&#233;preuse de bois peint couleur bleu sale ou gris d&#233;lav&#233; ne jurait pas avec son voisinage imm&#233;diat. &#192; gauche, un petit cabanon de bric et de broc avec son terrain vague, abandonn&#233; depuis toujours. &#192; droite, un marchand de fripes, ferm&#233;, sans qu&#8217;on ait jamais su pourquoi, depuis le premier jour de son ouverture.</p><p style="text-align: justify;">Cette partie de la rue Pouteau, on ne faisait qu&#8217;y passer.</p><p style="text-align: justify;">Pour ce qui &#233;tait de la Librairie des pentes, les quelques badauds qui avaient la curiosit&#233; de jeter un &#339;il sur sa devanture n&#8217;y apercevaient qu&#8217;un empilage de couvertures d&#233;color&#233;es par la lumi&#232;re du jour, enguirland&#233;es de toiles d&#8217;araign&#233;e et de chiures de mouches. En fait, un excellent camouflage. &#192; Lyon cette librairie &#233;tait la mieux fournie en &#339;uvres &#233;rotiques ou bouquins carr&#233;ment pornos.</p><p>Antoine Ba&#239;ls ressemblait &#224; sa boutique. Il &#233;tait tout aussi accueillant, coquet et appr&#234;t&#233; qu&#8217;elle. Un visage aux traits lourds. Un regard aigu, aux yeux intelligents. La t&#234;te toujours pench&#233;e en avant et le dos courb&#233; pour qu&#8217;on ne remarque pas sa haute stature et ses &#233;paules de d&#233;m&#233;nageur. &#201;t&#233; comme hiver, il portait le m&#234;me parka qui semblait avoir &#233;t&#233; coul&#233; sur lui. Gris perle dans le dos, gris souris sur le devant et gris sale autour des poches remplies comme des joues de hamster. Les cheveux presque blancs n&#8217;avaient pas vu le peigne depuis que l&#8217;homme s&#8217;&#233;tait coiff&#233; sur la lune. Antoine venait de passer le cap des cinquante balais et n&#8217;avait pas l&#8217;air de craindre la suite.</p><h4><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au Sommaire de </a><em><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Librairie des pentes </a></em><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">pour le prochain chapitre</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Rencontre avec Muriel Romana]]></title><description><![CDATA[Autour du dernier roman de sa saga L'Escadron volant : L'ultime traque publi&#233; chez Albin Michel]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-muriel-romana</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/rencontre-avec-muriel-romana</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Tue, 09 Jun 2026 15:37:29 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/youtube/w_728,c_limit/80DiJGhjLtA" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>&#171; Les livres parlent toujours d&#8217;autres livres. &#187;<br>&#8212; Umberto Eco</p><p style="text-align: justify;">Chaque livre ouvre une porte. Chaque auteur nous invite &#224; franchir un seuil.</p><div id="youtube2-80DiJGhjLtA" class="youtube-wrap" data-attrs="{&quot;videoId&quot;:&quot;80DiJGhjLtA&quot;,&quot;startTime&quot;:null,&quot;endTime&quot;:null}" data-component-name="Youtube2ToDOM"><div class="youtube-inner"><iframe src="https://www.youtube-nocookie.com/embed/80DiJGhjLtA?rel=0&amp;autoplay=0&amp;showinfo=0&amp;enablejsapi=0" frameborder="0" loading="lazy" gesture="media" allow="autoplay; fullscreen" allowautoplay="true" allowfullscreen="true" width="728" height="409"></iframe></div></div><blockquote><p style="text-align: justify;"><em><strong>Dur&#233;e :</strong> 18 min 31 s<br><strong>Invit&#233;e :</strong> Muriel Romana<br><strong>Ouvrage :</strong> L&#8217;ultime traque (Albin Michel)<br><strong>S&#233;rie :</strong> Les Rencontres de L.O.L. &#8211; Litt&#233;ratude On Line</em></p></blockquote><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 424w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_848,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 848w, https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!LXgE!,w_1272,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fd1d6baad-0c60-4607-9970-02c4a8a12bed_1600x1200.jpeg 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class="image-link-expand"><div class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" 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Le tome 1 : <em>L&#8217;escadron volant</em>, le tome 2 : <em>Les Courtisanes de Venise</em>, le tome 3 : <em>L&#8217;Esclave de Constantinople</em> et enfin le tome 4, celui que Muriel Romana signe le 10 juin : <em>L&#8217;ultime traque</em>. C&#8217;est son dixi&#232;me livre : &#8220;un chiffre rond&#8220; dit-elle qui sont tous n&#233;s de sa passion pour l&#8217;Histoire.</p><p style="text-align: justify;">Cette conversation est une invitation &#224; entrer dans l&#8217;atelier de l&#8217;&#233;crivain : l&#224; o&#249; naissent les personnages, o&#249; se tissent les intrigues, o&#249; l&#8217;imaginaire rencontre l&#8217;exp&#233;rience v&#233;cue. Nous &#233;voquons le cheminement qui conduit d&#8217;une intuition &#224; une &#339;uvre, les th&#232;mes qui traversent le roman, mais aussi ce que la litt&#233;rature nous apprend sur nous-m&#234;mes et sur le monde.</p><p style="text-align: justify;">&#192; travers ces rencontres, L.O.L. souhaite explorer ce que les livres donnent &#224; l&#8217;humain : des histoires, des &#233;motions, des questions, des horizons nouveaux.</p><p style="text-align: justify;">Je vous souhaite une belle d&#233;couverte et, sans doute, l&#8217;envie de prolonger la conversation par la lecture.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p style="text-align: justify;"><strong>Rencontre &#224; la Librairie du Phare</strong> 56 avenue du Docteur Arnold Netter, Paris 12e <em>(M&#233;tro Porte de Vincennes).</em></p><p><strong>Mercredi 10 juin &#224; 19h30</strong></p></div><blockquote><p>Vous pouvez commander le livre aux Editions Albin Michel : <strong><a href="https://www.albin-michel.fr/lescadron-volant-tome-4-lultime-traque-9782226511515">l&#8217;ultime traque</a></strong></p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!ehoj!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F189103fc-732b-42a4-b3fc-332e434eeec3_1023x1500.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!ehoj!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F189103fc-732b-42a4-b3fc-332e434eeec3_1023x1500.jpeg 424w, 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class="image-link-expand"><div class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" class="lucide lucide-maximize2 lucide-maximize-2"><polyline points="15 3 21 3 21 9"></polyline><polyline points="9 21 3 21 3 15"></polyline><line x1="21" x2="14" y1="3" y2="10"></line><line x1="3" x2="10" y1="21" y2="14"></line></svg></button></div></div></div></a></figure></div></blockquote><p> </p><p><strong>Didier Langlois</strong><br>Fondateur de <strong>L.O.L. &#8211; Litt&#233;ratude On Line</strong></p><p><strong><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/entretiens">Lien vers la page rencontre</a></strong></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Introduction]]></title><description><![CDATA[L&#8217;&#233;vanouie du Petit M&#232;ge]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/introduction</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/introduction</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 23:02:05 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!NRD0!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8fd3bc55-7ea9-4270-bd09-3ab5866af8d5_1024x1024.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Il &#233;tait autour d&#8217;une heure du matin.</p><p style="text-align: justify;">Lyrique et inspir&#233;, le geste ample, la voix forte, Antoine Ba&#239;ls s&#8217;avan&#231;a jusqu&#8217;au comptoir pour d&#233;ployer sa grande carcasse devant M&#232;ge et la dizaine d&#8217;habitu&#233;s qui n&#8217;en perdaient pas une miette.</p><p style="text-align: justify;">Prenant le patron du bistro et ses clients &#224; t&#233;moin, il entreprit de faire le proc&#232;s des enfoir&#233;s. Pas des enfoir&#233;s ordinaires, non, celui des savants, gouvernants, pontifiants et s&#251;rs d&#8217;eux. Ceux qui bouffent au grand r&#226;telier m&#233;diatico-politique et tranquillisent le monde en affirmant, haut et fort, que nos difficult&#233;s (pas les leurs bien s&#251;r !) ne sont que passag&#232;res. Ceux qui affirment que si tout n&#8217;est pas parfait aujourd&#8217;hui, demain la merde aura bon go&#251;t.</p><p style="text-align: justify;">Tass&#233; sur sa chaise, Richard se sentait honteux et mal dans sa peau ; pas assez courageux cependant pour se lever et foutre le camp. &#199;a faisait plusieurs heures d&#233;j&#224; qu&#8217;il avait renonc&#233; &#224; une soir&#233;e sans exc&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Le neveu du libraire n&#8217;&#233;tait m&#234;me pas saoul. Bien qu&#8217;il e&#251;t bu le m&#234;me nombre de bouteilles qu&#8217;Antoine, il n&#8217;&#233;tait parvenu qu&#8217;&#224; avoir le vin triste.</p><p style="text-align: justify;">Le petit M&#232;ge, derri&#232;re son comptoir, n&#8217;avait pas fait qu&#8217;avaler de l&#8217;eau de source lui non plus. Il se marrait tellement qu&#8217;il en avait oubli&#233; de baisser son rideau de fer. Ce qui, habituellement, signifiait pour les flics en patrouille, les intrus et les &#233;gar&#233;s de passage, qu&#8217;il &#233;tait trop tard pour les accueillir. &#199;a voulait dire aussi que ce qui se passait alors dans son bouchon &#233;tait une soir&#233;e strictement priv&#233;e, entre amis.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est &#224; cause de cet oubli qu&#8217;une dizaine de jeunes gens &#8211; qu&#8217;aucun des habitu&#233;s ne connaissait &#8211; entra, en coup de vent. M&#232;ge, habituellement plus rapide, n&#8217;eut pas le temps de les en emp&#234;cher.</p><p style="text-align: justify;">Interrompu en plein discours, Antoine toisa d&#8217;un &#339;il lourd et pas commode le petit groupe qui h&#233;sitait encore entre s&#8217;installer ou ressortir de suite. L&#8217;allure g&#233;n&#233;rale des gar&#231;ons et des filles dut lui plaire. D&#8217;un geste large, le libraire d&#233;signa les deux tables libres.</p><p style="text-align: justify;">&#192; c&#244;t&#233; de la leur. L&#224; o&#249; Richard Lassagne &#233;tait assis.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Prenez place, jeunes gens. Nous d&#233;battons de choses graves et votre avis nous int&#233;resse. M&#232;ge ! Sers-leur &#224; boire. Ce qu&#8217;ils veulent ! C&#8217;est moi qui r&#233;gale !</p><p style="text-align: justify;">Cette soudaine et inhabituelle g&#233;n&#233;rosit&#233; du libraire surprit le patron du troquet qui resta sans bouger derri&#232;re son comptoir, cherchant du regard l&#8217;approbation du neveu.</p><p style="text-align: justify;">Richard se leva de sa chaise pour retenir son oncle qui tanguait comme un chalutier de haute mer en s&#8217;approchant des jeunes gens. Du coup, son visage passa de l&#8217;ombre enfum&#233;e du fond du bistro &#224; la lumi&#232;re crue d&#8217;une des lampes qui &#233;clairaient le centre de la salle.</p><p style="text-align: justify;">Dans le groupe des nouveaux arriv&#233;s, une fille poussa un cri.</p><p style="text-align: justify;">Un hurlement incroyablement aigu, terrible, qui les figea tous sur place. Sauf Antoine qui continuait &#224; faire de grands gestes, ne se rendant plus compte de grand-chose.</p><p style="text-align: justify;">Pr&#232;s de la porte, les nouveaux venus se penchaient tout autour du corps d&#8217;une jeune femme rousse, allong&#233;e de tout son long sur le carrelage.</p><p style="text-align: justify;">Comme une vague, au fond de la salle, les habitu&#233;s, pour voir, se lev&#232;rent &#224; leur tour. Morte ou &#233;vanouie ?</p><p style="text-align: justify;">Il fut le premier &#224; r&#233;agir. Richard poussa Antoine droit sur la porte. Au passage, sans s&#8217;arr&#234;ter, il plongea la main dans la poche de son pantalon de toile pour en sortir deux billets qu&#8217;il jeta en vrac sur le comptoir.</p><p style="text-align: justify;">Derri&#232;re le groupe de jeunes qui s&#8217;affairaient autour de la fille, M&#232;ge eut &#224; peine le temps d&#8217;apercevoir la nuque d&#8217;Antoine et celle de son neveu.</p><p style="text-align: justify;">Ils franchissaient la porte au pas de course.</p><p style="text-align: justify;">&#8212; Richard ! Attends ! Ta monnaie ?</p><p style="text-align: justify;">Le bistrotier, plus assez frais pour leur cavaler au cul, prit &#231;a pour une urgence. C&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; arriv&#233; &#224; Antoine quand, comme ce soir, le trop-plein de son estomac lui jouait des tours. Pas grave, demain le libraire et lui feraient leurs comptes.</p><p style="text-align: justify;">Le temps de glisser les deux billets dans sa caisse, un torchon propre et une carafe d&#8217;eau glac&#233;e &#224; la main, le petit M&#232;ge fit le tour de son comptoir. Pas content du tout que ceux-l&#224; soient venus interrompre une soir&#233;e qui se passait si bien avant qu&#8217;ils ne d&#233;barquent. Il se pencha sur la jolie rousse, &#233;tal&#233;e dans la sciure.</p><p style="text-align: justify;">Elle commen&#231;ait &#224; revenir &#224; elle.</p><h4 style="text-align: justify;"><a href="https://didierlanglois.substack.com/p/sommaire-de-librairie-des-pentes">Retour au sommaire du feuilleton</a></h4>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Promenade littéraire "Librairie des Pentes"]]></title><description><![CDATA[Marchez dans les pas des personnages de Librairie des Pentes.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/promenade-litteraire-librairie-des</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/promenade-litteraire-librairie-des</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 17:14:32 GMT</pubDate><enclosure 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vivant.]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/bienvenue-sur-lol-litteratude-on</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/bienvenue-sur-lol-litteratude-on</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 16:57:23 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!9IlZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff8e16e09-05b6-4b2c-90ff-6e2b4ea82954_1717x916.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!9IlZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff8e16e09-05b6-4b2c-90ff-6e2b4ea82954_1717x916.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" class="lucide lucide-maximize2 lucide-maximize-2"><polyline points="15 3 21 3 21 9"></polyline><polyline points="9 21 3 21 3 15"></polyline><line x1="21" x2="14" y1="3" y2="10"></line><line x1="3" x2="10" y1="21" y2="14"></line></svg></button></div></div></div></a></figure></div><p><em>Explorer tout ce que la litt&#233;rature donne &#224; l'humain : romans, nouvelles, critiques, imaginaires et fronti&#232;res du vivant.</em></p><p>Bonne lecture.</p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Hervé Fabre-Morini]]></title><description><![CDATA[L&#8217;h&#233;ritier politique]]></description><link>https://www.litteratudeonline.fr/p/herve-fabre-morini</link><guid isPermaLink="false">https://www.litteratudeonline.fr/p/herve-fabre-morini</guid><dc:creator><![CDATA[Didier Langlois]]></dc:creator><pubDate>Sun, 31 May 2026 12:11:50 GMT</pubDate><enclosure 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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May 2026 12:06:52 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qzEa!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F82289ce4-d2b9-4018-9eef-78ab74f949dc_1825x862.png 424w, 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class="pencraft pc-display-flex pc-gap-8 pc-reset"><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container restack-image"><svg aria-hidden="true" width="20" height="20" viewBox="0 0 20 20" fill="none" stroke-width="1.5" stroke="var(--color-fg-primary)" stroke-linecap="round" stroke-linejoin="round" xmlns="http://www.w3.org/2000/svg"><g><path d="M2.53001 7.81595C3.49179 4.73911 6.43281 2.5 9.91173 2.5C13.1684 2.5 15.9537 4.46214 17.0852 7.23684L17.6179 8.67647M17.6179 8.67647L18.5002 4.26471M17.6179 8.67647L13.6473 6.91176M17.4995 12.1841C16.5378 15.2609 13.5967 17.5 10.1178 17.5C6.86118 17.5 4.07589 15.5379 2.94432 12.7632L2.41165 11.3235M2.41165 11.3235L1.5293 15.7353M2.41165 11.3235L6.38224 13.0882"></path></g></svg></button><button tabindex="0" type="button" class="pencraft pc-reset pencraft icon-container view-image"><svg xmlns="http://www.w3.org/2000/svg" width="20" height="20" viewBox="0 0 24 24" fill="none" stroke="currentColor" stroke-width="2" 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May 2026 12:03:33 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!FUrM!,w_424,c_limit,f_webp,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3b1aba36-db5e-40cd-9727-143b99e55249_1769x889.png 424w, 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