Chapitre 1 - La colline aux deux visages
Si le dromadaire n’a qu’une bosse, Lyon, comme le chameau, en a deux. La première c’est Fourvière, la colline qui prie. L’autre c’est la Croix-Rousse, la colline qui travaille.
Depuis ses démêlés avec les armées de la Convention, qui lui occirent plusieurs dizaines de milliers d’habitants en quelques semaines, Lyon se calfeutre et entretient sa haine de tout ce qui vient de la capitale.
En voie de sédimentation, sa bourgeoisie marchande prospère à l’ombre des rues étroites de la Presqu’île. Figée dans ses principes, elle traite ses affaires dans des bâtisses sans âge, aux façades souvent crasseuses, mais toujours anonymes.
Des Terreaux à Perrache, dans la plupart des immeubles, on entre par l’anus. Dès l’entrée, une batterie de poubelles odorantes exhale les senteurs âcres et puissantes des rebuts alimentaires des propriétaires répartis dans les étages. Pas de concierge ni de gardien pour vous renseigner ou vous guider. La vraie façade, on ne la découvre qu’après avoir traversé un long couloir étroit, mal éclairé, à l’odeur de salpêtre, qui débouche dans la cour intérieure. Là, des architectures admirables d’inspiration florentine, souvent bien entretenues, ensoleillées et pimpantes, révèlent au visiteur indiscret quelques-uns des charmes de la ville qui tout compte fait n’en manque pas.
La place des Terreaux – des plus belles de Lyon – a été transformée à grands frais en pataugeoire par l’inénarrable Buren. L’artiste a eu la bonne idée de remplacer ses édicules de carreaux de céramique (8,7 x 8,7) bicolore, par des pissettes à jet variable, qui jaillissent à intervalles irréguliers du dallage de pierres noires recouvrant l’esplanade. Un vrai parcours du combattant pour se rendre de l’hôtel de ville à la rue d’Algérie sans risque d’inonder ses chaussures et le bas de son pantalon.
Les Terreaux c’est la frontière entre les nantis et les autres. C’est là, juste derrière ses façades élégantes, que commencent les pentes. Un lacis de passages et de ruelles aux parcours invraisemblables grimpe entre des immeubles pluricentenaires jusqu’au sommet du plateau. C’est à l’ombre des traboules que la population laborieuse d’origine locale s’amalgame depuis toujours aux communautés migrantes du pourtour de la Méditerranée. On se côtoie, on se tolère, on s’agglutine, on se bat, on s’entraide, on se mélange même, en strates successives, par ordre d’arrivée.
Le drame de cette ville, c’est qu’en deux mille ans d’existence, le cul coincé entre ces deux monticules, Lyon n’a jamais su choisir. Entre Rome et la Gaule. Entre le nord et le sud. Entre le Rhône et la Saône. Entre le beau et le laid. Entre la santé naturelle d’une population vivace et des pics de pollution fréquents (une voie d’autoroute transperce de part en part le cœur même de la ville).
Lyon n’a jamais su choisir entre ses torchons et ses serviettes.
Côté serviettes, au fil des siècles, les Fabre-Morini avaient fourni, à Rome en général et à la colline de Fourvière en particulier, un lot conséquent d’archevêques. La cerise sur le gâteux c’était le cardinal Ernest Fabre-Morini. Mais celui-là, la Famille faisait tout pour le faire oublier. Il avait eu une carrière assez courte. Remercié en 1945, il avait été mis à la retraite anticipée dans un couvent du haut Var, pour services rendus à l’occupant. Depuis, sur le plan politique, la Famille avait mis de l’eau dans son vin de messe. Elle avait cessé d’afficher trop ouvertement sa sympathie pour le Maréchal et donnait à croire qu’elle évoluait à droite, très à droite, mais dans le bon sens du courant de l’histoire. Sur le plan économique et financier, abandonnant le tissage de la soie, à l’origine de sa fortune, elle s’était recentrée, avec succès, sur un seul et même secteur d’activité : les grosses affaires.
Côté torchon, les origines de la famille de Richard Lassagne étaient beaucoup moins illustres. Elles se perdaient depuis trois ou quatre générations à l’ombre des traboules de la Croix-Rousse. Dans ce réseau indéchiffrable de rues en pente, de venelles sombres et transversales. C’était autre chose. Un autre monde. Pendant des siècles, la colline qui travaille avait produit de la sueur, de la main-d’œuvre qualifiée et beaucoup de misère, au point d’y avoir inventé le drapeau noir. Chez eux, dans des ateliers sordides, par familles entières, et pour pas grand-chose, plusieurs milliers d’ouvriers avaient trimé comme des forçats sur leurs métiers, à tisser des pièces de soie, revendues une fortune dans le monde entier par les soyeux du centre-ville. Aujourd’hui, tout ça n’existait plus. Le tissage de la soie était sous-traité à l’autre extrémité de la planète par de petites mains exotiques à l’échine plus souple. À Lyon, le dernier métier ne fonctionnait que devant des touristes, et des classes de gamins chahuteurs qui venaient passer un moment avec leur prof au musée des Canuts de la rue d’Isly pour voir fonctionner le bistanclaque.
Les ateliers de canuts, un temps à l’abandon, avaient été rachetés trois francs six sous quelques années plus tôt par des promoteurs avisés. Une fois relookés en lofts ou en appartements, ils étaient revendus – très cher – aux nouveaux cadres branchés et investisseurs parisiens qui recherchaient autre chose. Grâce aux efforts d’une municipalité pragmatique et de promoteurs à l’affût de bons coups, les vieux, les pas riches, les carrément pauvres, les putes et les petits trafiquants d’herbe perdaient chaque jour du terrain. En montant de la place des Terreaux, rue par rue, les pentes de la Croix-Rousse devenaient plus clean, plus pimpantes, plus sûres. Une évolution qui cadrait bien avec l’air du temps.
L’air du temps, Antoine Baïls le humait chaque matin en ouvrant la porte de sa librairie, rue Pouteau. Histoire de voir si le parfum du Numéro 5 de chez Machin n’avait pas remplacé dans la nuit l’odeur familière des eaux usées qui s’écoulaient au fil des caniveaux en pente.
Antoine tenait commerce dans un secteur qui n’avait pas encore eu l’heur de plaire aux investisseurs. À première vue, la Librairie des pentes n’avait rien, ni par la taille ni par le look, pour ressembler à une annexe de la bibliothèque municipale de la Part-Dieu. Au bas d’une volée de plusieurs dizaines de marches, qui constituaient le début de la rue Pouteau, la boutique se situait à quelques mètres de l’angle de la rue Diderot, au bas d’un petit immeuble délabré de deux étages. La façade lépreuse de bois peint couleur bleu sale ou gris délavé ne jurait pas avec son voisinage immédiat. À gauche, un petit cabanon de bric et de broc avec son terrain vague, abandonné depuis toujours. À droite, un marchand de fripes, fermé, sans qu’on ait jamais su pourquoi, depuis le premier jour de son ouverture.
Cette partie de la rue Pouteau, on ne faisait qu’y passer.
Pour ce qui était de la Librairie des pentes, les quelques badauds qui avaient la curiosité de jeter un œil sur sa devanture n’y apercevaient qu’un empilage de couvertures décolorées par la lumière du jour, enguirlandées de toiles d’araignée et de chiures de mouches. En fait, un excellent camouflage. À Lyon cette librairie était la mieux fournie en œuvres érotiques ou bouquins carrément pornos.
Antoine Baïls ressemblait à sa boutique. Il était tout aussi accueillant, coquet et apprêté qu’elle. Un visage aux traits lourds. Un regard aigu, aux yeux intelligents. La tête toujours penchée en avant et le dos courbé pour qu’on ne remarque pas sa haute stature et ses épaules de déménageur. Été comme hiver, il portait le même parka qui semblait avoir été coulé sur lui. Gris perle dans le dos, gris souris sur le devant et gris sale autour des poches remplies comme des joues de hamster. Les cheveux presque blancs n’avaient pas vu le peigne depuis que l’homme s’était coiffé sur la lune. Antoine venait de passer le cap des cinquante balais et n’avait pas l’air de craindre la suite.

