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Après le ciné, dans l’appartement, au premier regard qu’ils avaient échangé, le libraire comprit que cette fois, pour se défiler, ce ne serait pas facile. Il prit aussitôt prétexte d’un début de migraine pour se laisser tomber sur le divan. Il se renversa sur le côté pour fouiller à son aise dans un cendrier rempli à ras bord et y récupérer le plus long mégot, qu’il sélectionna soigneusement avant de l’allumer.
- Ce film et la chaleur, ça m’a filé un mal de but pas possible.
Pilar le dévisagea sans parvenir à comprendre cette nouvelle expression.
- Mal de tête ! J’ai mal au crâne. Faut que j ‘aille boire un coup et manger un morceau. Tu viens ?
- Tu ne veux pas qu’on reste là ? Je te ferai le manger.
- À part les bouquins, y’a rien à bouffer ici. Tu viens ?
Un instant il craignit qu’elle ne lui dise qu’elle n’avait pas faim et qu’elle rentrait chez elle, pour le laisser se reposer, puisqu’il avait mal à la tête !
Pilar reposa simplement le livre quelle faisait semblant de lire pour s’étirer de tout son long. À la dérobée, Antoine lorgna du coin de l’œil les petits seins aux bouts pointus, le ventre plat bordé par des hanches un peu trop maigres pour son goût qui saillaient sous le jersey de coton noir. Malgré lui, ça le fit soupirer un grand coup. Pilar ne put s’empêcher de sourire.
Il prit bien garde de ne pas la frôler en descendant l’escalier et continua à mettre de l’air entre eux sur le trottoir.
Chez Mège, où il osa l’entraîner, Pilar rit beaucoup. C’est principalement ce qu’elle ne cessa de faire pendant tout le reste de la soirée. Tout le temps qu’Antoine mit à lui raconter comment les choses s’étaient passées boulevard des Belges et par la suite, au meeting de Villeurbanne. Pour que Pilar continuât de rire, le libraire omit de lui rapporter quelques détails. Des choses qui auraient pu faire comprendre à la jeune femme que Gueule de caïman et ses hommes ne s’en tiendraient pas là. Qu’il ne fallait surtout pas croire qu’ils rendraient les armes sans auparavant avoir tenté un coup tordu.
Sans doute parce que en temps normal il était lâche et peureux, Richard n’était pas facile à surprendre. Il se méfiait de tout. Pour cet imaginatif, tout pouvait être un danger et, à ce titre, ce devait d’être évité à tout prix.
En garant sa Mercedes le long du trottoir, bien qu’il fût très pressé, l’écrivain prit le temps d’examiner la rue.
Dans le rétroviseur, à une quinzaine de mètres, il remarqua deux motards casqués. Accroupis devant une énorme moto, ils s’affairaient sur le moteur rutilant de chromes.
En temps normal, il aurait certainement remarqué que les deux hommes étaient penchés sur un engin flambant neuf. Portant encore sur la plaque une immatriculation temporaire inscrite à la craie blanche. Mais ce soir-là, Richard était bien trop préoccupé par son rendez-vous avec Édouard. Celui des Fabre-Morini qu’il aimait le moins et qu’il craignait le plus.
Moins anxieux, Richard aurait immédiatement supposé que ces deux types pouvaient simuler une panne. Qu’ils attendaient qu’un quidam quelconque sorte de sa voiture pour lui sauter dessus dans cette ruelle déserte.
C’est exactement ce qui se produisit quand il passa à coté d’eux dans la voie privée pour aller sonner à la grille de la porte d’entrée de l’hôtel particulier.
Le plus grand se jeta sur lui par-derrière pour l’immobiliser. Le second, plus petit, leva brusquement les deux bras pour lui balancer un sac poubelle grand ouvert sur le haut du crâne.
Richard Lassagne eut l’impression qu’une bouche noire et monstrueuse engloutissait sa tête en une seule goulée.
Lorsque le bord du sac atteignit les clavicules, le malfrat resserra sa prise autour du cou de l’écrivain.
Richard n’était pas un ambitieux, mais il avait les dents longues. Particulièrement les dents de devant. Son dentiste lui avait déjà proposé, pour plus d’esthétique, de les lui limer de quelques millimètres. Ce qui se faisait beaucoup, depuis quelques années, en affaires et en politique.
Quand l’écrivain se retrouva aveuglé par le sac, il referma brusquement la mâchoire et parvint à mordre le plastique tendu devant sa bouche grande ouverte. Ses incisives, coupantes comme des lames de couteau, lui sauvèrent la vie. L’enveloppe souple se fendit sur une bonne dizaine de centimètres. Pas suffisamment pour qu’il puisse y voir clair, mais assez pour lui permettre de reprendre son souffle qui commençait sérieusement à lui manquer.
L’écrivain n’était pas un physique. Mais il pesait tout de même près de cent kilos. Le plus grand de ses deux assaillants, qui lui bloquait les bras, se rendit compte qu’il ne le retiendrait plus très longtemps. D’un coup d’épaule, Richard le fit rouler sur le côté. L’homme bascula en arrière. Malgré la protection du casque intégral, sa nuque tapa un méchant coup contre le mur de pierre de taille. Sonné, le tueur roula sur le trottoir, étalé pour le compte.
Le second assaillant, qui maintenait toujours le sac plastique autour du cou de l’écrivain, commit l’erreur de vouloir affermir sa prise. Richard, qui maintenant pouvait respirer librement, commença par arracher de ses deux mains libres les restes du film de polypropylène et dégagea sa bouche, son nez, puis son œil droit.
Son agresseur prit peur. Il tenta de bloquer la jambe droite de l’écrivain pour le faire chuter.
L’idée était bonne mais, une fois encore, le poids et la corpulence de Richard Lassagne jouèrent en sa faveur. Sans même préméditer son geste, il projeta de toutes ses forces ses deux mains en avant pour repousser violemment son assaillant. Plus léger d’une trentaine de kilos, le motard partit s’affaler de tout son long, le corps sur le trottoir, la tête renversée dans le caniveau. Encore à demi aveuglé par les restes du sac de plastique, Richard s’empêtra dans les jambes de son adversaire, perdit l’équilibre et chuta lourdement sur le haut du torse du malfrat. De tout son poids. L’épaule la première.
Il y eut un craquement sec. L’homme poussa un hurlement très bref, étouffé par la visière du casque. Sous la violence du choc, sa colonne vertébrale venait de céder à la hauteur des cervicales.
Tué net. Le coup du lapin.
Richard bondit, comme mû par un ressort, et parvint cette fois à se débarrasser presque complètement des restes du sac poubelle. Le cœur battant la gigue, il enjamba le plus grand de ses agresseurs, toujours allongé sur le trottoir.
Pour se sauver, il ne lui restait plus qu’à courir à toutes jambes vers la porte cochère de l’hôtel particulier.
L’écrivain était fier de lui, persuadé qu’il allait s’en sortir. Il venait d’accomplir un exploit digne de ses héros de roman les plus téméraires.
Planqué depuis le début au coin de la rue, Bruno Bouchet avait tout enregistré. Il fonça. Sachant que, de toute façon, Lassagne, il fallait le finir. Là, sur place, et très vite.
Avant qu’il n’ait pu sonner et donner le pet pour ameuter le voisinage.
Les poumons en feu, le cœur battant la chamade, Richard reprenait son souffle à l’angle de la porte d’entrée du petit immeuble avant d’appuyer sur le bouton de la sonnette. Il n’entendit pas Bruno Bouchet arriver derrière lui. Il n’eut même pas le temps de tourner la tête.
Le culturiste appuya la pointe dans le bas du dos, sous la dernière côte flottante. Un coup sec, en remontant. Sa main trempée de sueur collée sur la bouche de l’écrivain.
L’odeur rance de ses cheveux nattés et son haleine fétide, chargée d’alcool, le trahirent. À la toute dernière seconde de sa vie, Richard Lassagne devina qui l’assassinait. Effilé comme une baïonnette, le fer à béton de 28 cm frôla un bout du gros intestin avant de transpercer le foie. Au passage, il accrocha un bout d’estomac. Il ne s’arrêta que lorsqu’il eut perforé le cœur de part en part. L’avantage d’utiliser un outil pareil ? Bien manié, c’était la mort foudroyante. Hémorragie interne. Pas une goutte de sang à l’extérieur du poignardé. Du beau boulot. Le surineur croate qui lui avait refilé le tuyau, en Centrale, ne lui avait pas raconté de connerie.
Bruno Bouchet était furax. Un peu contre lui. Beaucoup contre Cid, celui qui venait de passer l’arme à gauche. Un mec du Midi, qu’il connaissait de loin, qui faisait équipe depuis quelque temps avec Manu.
Manu, il avait déjà travaillé avec lui sur un casse. Sur ce premier coup, le portos avait conduit la tire comme un chef, et comme tout s’était bien passé, Bruno avait décidé de faire appel à lui pour ce coup-là.
Quand tout à l’heure, il avait retrouvé ces chariots sur le parking d’une buvette des bords de Saône, ils avaient vraiment l’air d’en vouloir. Et quand il leur avait expliqué ce qu’il attendait d’eux, ils avaient eu l’air de trouver ça dans leurs cordes.
Tu parles de cons ces deux-là !
Bruno Bouchet s’en voulait de ne pas s’être suffisamment méfié de mecs qui préféraient les Japonaises à l’Harley. Ça ne pouvait pas être des fiables. La preuve ! Parce que, à deux, pour asphyxier un mec avec un sac poubelle, la surprise en plus, c’était pas la mort, bordel !
S’il avait engagé ces deux nazes, c’était pour ne pas se faire repérer par le cocu. Parce que Richard Lassagne et lui se connaissaient. Ils s’étaient même parlé plusieurs fois au cours des réunions où il avait donné un coup de main pour la sécurité, pendant ces dernières semaines.
C’est pour ça qu’il n’avait pas voulu prendre le risque que Lassagne le repère avant de lui sauter dessus. Il aurait pu se méfier. C’est pour ça qu’il avait voulu que les deux autres opèrent à sa place.
Ce qu’il regrettait surtout, Bruno Bouchet, c’était son plan. Un plan qu’il qualifiait de vachement bon. L’idée du sac poubelle, il l’avait ramenée des States. Un tueur avait zigouillé un mec avec un sac plastique, à lui tout seul. Il l’avait vu aux infos à la télé.
La télé et la poudre, pour avoir des idées, le motard en consommait énormément. D’ailleurs, pour se redonner un peu de cœur au ventre, il s’en refila une p’tite dose.
Pour se remplir les narines, en ce qui le concernait, c’était rapide et peu compliqué : il ouvrait son képa et hop ! Un grand coup à droite. Hop ! Un grand coup à gauche. Hop ! Rempli comme une sulfateuse, des narines aux sinus. Immédiatement prêt à l’emploi. Quelquefois, il en saignait du pif.
Grâce aux effets de la drogue, Bruno Bouchet réfléchissait plus vite et se rendait bien compte que son plan super balèze ne valait plus un clou. Plus moyen de faire passer la mort du cocu pour une noyade, et d’aller le balancer dans un étang des Dombes, comme il l’avait prévu. Mais il fallait encore assurer. Parce que ça n’était pas fini pour ce soir. Loin de là. En plus, maintenant, il allait falloir qu’il improvise.
Manu, l’amateur de Japonaises, venait de se relever derrière son dos. Bruno trouva une nouvelle raison de se mettre en colère : au lieu de venir lui donner un coup de main, ce con gémissait comme une tapette. À cause de son copain Cid, à qui l’écrivain avait pété la tronche !
- Bon ! Les conneries ça suffit. Maintenant on range ! T’arrêtes de chialer et tu te magnes de me donner un coup de main ! Prends-le par les pieds. Celui-là on va le charger dans le coffre de sa grosse allemande.
Pour Cid, le copain de Manu, Bruno Bouchet eut l’idée du siècle. Il l’installa à califourchon sur sa Kawa et mit l’engin en marche. Après quoi, il passa la première. II prit tout son temps pour bien viser avant de relâcher l’embrayage.
Il aurait voulu mieux faire qu’il n’y serait pas arrivé. La ZX9RI bondit en avant, directement sur le trottoir. Elle se coucha sur le coté droit, en glissant sur cinq bons mètres, le corps de son propriétaire coincé dessus, avant d’aller taper très fort contre le mur d’enceinte d’un parc privé.
- Putain, j’suis un bon !
Super maquillage. Fier de lui, Bruno Bouchet pensa que pour les keufs, ça ne ferait pas un pli. Un virage raté. Un mur : un mort. Classique.
Idéal, ce quartier, pour y faire son ménage. Malgré tout le boucan qu’ils venaient de faire, personne n’était venu voir ce qui se passait. Discrets et prudents, les bourgeois du quartier. C’est sans doute pour ça qu’ils vivaient plus vieux que les autres.
Avant de s’installer au volant de la voiture de Richard Lassagne, Bruno Bouchet prit le temps d’expliquer à Manu ce qu’il avait à faire.
- Tu me suis, tranquille, de loin, sans faire de connerie, ni te faire remarquer.
Pour se faire mieux comprendre le tueur prévint gentiment le Portugais, en désignant sa botte, où il avait glissé le fer à béton.
- Si tu déconnes encore une fois Manu, à la première salade, c’est ma pointeuse que je te file dans le cul, p’tit pédé.
En chemin, au volant de la Mercedes, Bruno se souvint d’un autre téléfilm. Dans celui-là, pour se débarrasser d’un cadavre, les mecs d’un gang avaient eu une vache bonne idée. Liquider tout le monde ! Bien sûr, ça représentait plus de boulot que ce qu’il avait prévu. Mais le culturiste n’était pas à ça près.
Pour saluer ses futurs exploits, un éclair zébra les collines, au-delà des monts du lyonnais. Le tueur pensa sérieusement que Wotan, le dieu guerrier, l’accompagnait de ses vœux.
- Qu’est-ce qu’il a dit le « député » quand tu lui as raconté ce qui m’était arrivé dans le passage ?
- Il a demandé à Richard si ce que je racontais était vrai.
- Qu’est-ce qu’il a dit ton neveu ?
- Il a pas mal hésité... Mais comme j’étais là, il a fini par dire que c’était vrai ! Qu’il était presque sûr d’avoir reconnu les deux salauds. Ce sont effectivement deux des gros bras qui appartiennent au service d’ordre de son beau-frère. Après ça, Fabre-Morini n’a pratiquement plus rien dit. Il s’est contenté d’écouter. Il n’a même pas discuté mes conditions.
Jusqu’à cette heure avancée de la soirée, Pilar ne lui avait pas mesuré ses sourires. Mais à cet instant elle retrouva brusquement son masque. Obstiné, figé, lèvres pincées, et ce regard, surtout, qui ne cillait pas en le fixant droit dans les yeux.
- Tes conditions à Fabre-Morini, c’est quoi ?
- Organiser une conférence de presse. Dès demain, au siège local de son parti. Je veux qu’il raconte lui-même aux journalistes ce qui s’est passé, il y a un mois, dans la traboule de la rue Donnée... Sans rien oublier ! Je lui ai dit que je voulais que ce soit lui et personne d’autre, qui accuse ses hommes. Il a tout intérêt à le faire. Dénoncer ces deux salauds, c’est l’unique chance qu’il lui reste, pour espérer pouvoir continuer à faire de la politique.
- Pourquoi?
- Parce que si c’est pas lui qui la tient sa conférence de presse... moi, le lendemain, j’en organise une autre. Avec toi et moi qui leur raconterons comment tout s’est passé, aux journalistes. En plus, pour faire bonne mesure, je ferai venir Richard et il dira la vérité devant tout le monde. Je te le jure Pilar !
Le visage de la jeune femme s’assombrit. Elle se tut pendant quelques secondes. Antoine crut qu’il ne s’agissait que d’une hésitation.
- Non.
- Quoi, non ? Tu veux pas ? Tu n’as pas envie qu’on se les paye, ces salauds ?
- Écoute-moi bien Antoine. Je veux te le dire pour une fois seulement. Après c’est fini, on en parlera plus jamais. Ces deux types qui m’ont violée dans le traboule c’est mon histoire, d’accord ? Et je t’ai déjà dit. Je m’en fous maintenant de me venger. Mais, toi, cette histoire tu l’as prise pour toi. C’est ton histoire... Mais tu veux autre chose que me venger pour le viol. Tu veux te venger toi. De ce que la Famille elle a fait de ton neveu. Richard c’était un rêve que tu avais. Les Fabre-Morini, tu crois que c’est eux qui te l’ont volé ? Non ! C’est pas eux ! C’est ton rêve qui existe pas. Il a jamais existé. Que dans ta tête, Antoine ! Richard, il est pas comme tu voulais.
Moi j’ai fait pareil que toi avec l’autre mierda quand il m’avait promis de me faire une belle vie si je venais à Lyon. Je savais au fond de moi que c’était pas vrai. Je savais bien ce que c’était ce type ! Quand je suis arrivée ici, c’était fini. Fini les rêves et les histoires que je me racontais avant !
Maintenant c’est toi qui es comme moi, avant. Tu es malheureux parce que tu savais ça, déjà... Tu savais que ton rêve il se réaliserait jamais. Mais, si tu veux, ta vie elle est pas finie Antoine... Mais ça, c’est toi qui vas le décider ! T’as compris ?
Antoine baissa les yeux et ne répondit pas.
Ils restèrent assis l’un à côté de l’autre dans le bistro presque désert. Sans se rendre compte qu’il faisait une chaleur à crever. Sans rien voir de ce qui les entourait. Sans plus rien se dire. L’un parce qu’il avait peur. L’autre parce qu’elle voulait qu’il se décide et choisisse.
Chacun regardait droit devant lui : son verre, les dessins de la table en marbre gris, la sciure répandue sur le sol en carreaux de faïence. En remontant jusqu’au mur en face d’eux. Juste dans l’axe d’un calendrier de 1967, qui offrait les charmes, jaunis par la fumée des dopes, d’une pin-up dessinée par Aslan.
Ils attendirent d’avoir très soif pour recommencer à boire. Pilar d’abord, puis Antoine, à petites gorgées, comme si ce vin représentait la vie. La vie, à portée de ses lèvres, qu’il n’osait toujours pas avaler.
Un peu plus tard, presque à voix basse, ils recommencèrent à se parler. De l’heure qu’il pouvait être, du temps qu’il avait fait aujourd’hui et de celui qu’il risquait de faire demain.
De conneries sans aucune espèce d’importance? Non ! De choses qui, en réalité, en avaient sacrément. Échanger ces banalités, ces deux handicapés du cœur savaient ce que ça signifiait.
Ils avaient déjà vidé plusieurs « fillettes » de côtes lorsque Pilar posa sa main sur celle d’Antoine. Il fît semblant de ne rien voir ni rien sentir. Elle ne la lâcha plus. Même pas quand elle se tourna vers lui. Pour lui dire qu’elle voulait rentrer. Qu’elle voulait faire l’amour et s’endormir avec lui
Nouvelle colère de Bruno Bouchet. La niasse espagnole était pas là ! Merde ! Pourquoi à la télé ça se passait toujours impeccable et pas dans la vraie vie ? Six étages sans ascenseur avec une cagoule sur la tronche. Sans parler de la chaleur et de la transpiration que ça lui provoquait. Pour tomber sur une chambre vide.
Manu, après avoir ouvert à la volée les tiroirs d’une commode en bois blanc, souleva le matelas pour voir « si des fois... ».
Lui aussi trouvait que tant d’efforts étaient bien mal récompensés.
- Que dalle, rien, pas un rond. Elle vit comme un clodo cette meuf !
Histoire de se passer les nerfs, Bruno Bouchet et le Portugais pénétrèrent ensuite dans l’atelier de confection, où ils se défoulèrent bien plus à leur convenance sur tout ce qui leur tombait sous la main. Bruno Bouchet espérait encore ne pas avoir « travaillé » pour rien.
- De voir comment on lui met minable son atelier, ça devrait lui foutre les jetons à cette pouffe ! Et lui faire comprendre que c’est mieux pour elle de retourner vite fait dans son pays de macaques! Parce que, cette deuxième fois, si je lui tombe dessus, j’te jure que je lui fais appeler sa mère à cette salope !
Ce que le voyou n’avait jamais dit à personne, c’est qu’il ne parvenait pas à se débarrasser du souvenir du visage de sa victime, pendant que lui et Salustre de Marasson la violaient dans la traboule.
Ça ne lui était jamais arrivé, avant. Que ce soit avec une femme ou un mec. Pas une fois, elle n’avait crié ou simplement gémi. Pourtant il était sûr qu’elle n’était pas évanouie et qu’il lui faisait mal. À la fin, par dépit, il l’avait frappée, par derrière, sur la nuque. Elle était tombée sans un cri. Après, alors qu’elle était évanouie, c’est Gueule de caïman qui s’était mis sur elle.
Deux moustachus, un blond à lunettes et un grand brun, venaient d’apparaître sur le seuil de l’atelier. Le blond avait déjà commencé à tapoter à toute allure sur son portable. Celui-là, à tous les coups, il prévenait les keufs !
Bruno Bouchet bondit et frappa du tranchant de la main droite sur la pommette. Crac ! Les lunettes, le portable... et un os. De l’autre main, il crocheta le bras gauche pour l’attirer contre lui. En bloquant au passage l’articulation du coude. Il adorait regarder le visage de sa victime passer du blanc au gris à l’instant où il ressentait un petit choc contre son biceps et qu’il percevait le craquement de l’os qui se fracturait en deux ou trois morceaux. Le bonus, c’était quand les yeux de sa victime se retournaient et ne laissaient voir que le blanc des gobilles en même temps qu’il tombait dans les pommes.
Cette façon de rompre les membres de ses adversaires - hommes ou femmes -, il l’avait découverte à la télé, en regardant les films d’un karatéka américain. C’est depuis ce temps-là, qu’il portait lui aussi les cheveux longs, nattés, rassemblés en queue de cheval. Mais lui, Bruno Bouchet, brisait les mecs pour de vrai. C’était toute la différence.
Il aimait tellement ça que, quand il n’était pas stone, ça le faisait bander.
Il n’eut pas le temps, comme il en avait l’intention, de s’occuper du bras droit de la tapette décolorée. Son copain - plus costaud - venait de flanquer Manu par terre et lui allongeait de grands coups de pieds dans les côtes qui faisaient hurler le Portugais.
Le culturiste relâcha le bras de l’homme évanoui qui s’écroula à ses pieds. Il l’enjamba pour foncer sur l’adversaire de Manu et lui balancer par derrière un grand coup de pied dans les reins. Le souffle coupé, le grand brun se plia en deux avant d’aller rouler en boule sur le carrelage du palier.
Le tueur voulut encore prendre le temps de s’approcher pour l’achever d’un coup de talon derrière la nuque. Mais il renonça, pensant qu’il était inutile, voire peu prudent, de traîner dans cet immeuble si le blondinet avait eu le temps de joindre les poulets.
Ils étaient là pour la fille et elle n’était pas là. Il releva Manu pour le pousser dans l’escalier.
Pour lui apprendre la vie et passer sa rogne, il lui fît redescendre les cinq étages à grands coups de pompes dans les fesses.
Décidément, tout ça ne ressemblait pas au film américain qui servait de référence au culturiste. Au cours de la grande bagarre dans le hangar, le héros les tuait tous.
C’est l’idée de remonter une nouvelle fois les cinq étages et de prendre le risque de se faire connement coincer par la police qui sauva la vie de Ronaldo, le propriétaire de l’atelier, et de son ami.
S’il avait eu le temps et le courage, il serait remonté les finir ces deux cons. En vrai !
Juste après le coucher du soleil, venant du sud-ouest, un escadron de gros nuages noirs vint s’accumuler au-dessus de la ville et voiler un ciel où, en début de nuit, resplendissaient encore la lune et les étoiles.
Les Lyonnais commençaient sérieusement à étouffer. Entre la fin de la nuit et la journée suivante, une dizaine d’insuffisants respiratoires allaient être admis en urgence à Édouard Herriot. Sans compter quelques petits vieux, qui passeraient l’arme à gauche, sans crier gare, dans leur appartement bouclé à triple tour et qu’on ne découvrirait que plusieurs jours après.
Dans le centre-ville, un des seuls endroits où l’air était encore respirable, c’était chez Chavent, dans les jardins de La Tour Rose. Jean Salustre de Marasson venait d’affirmer au maître d’hôtel que rien au monde n’eût pu l’empêcher de déguster le homard qu’on venait de lui servir. La grande blonde, à cinq mille la nuit, qui l’accompagnait, rit comme une conne qu’elle n’était pas. Mais à ce prix-là, règle de base de ce difficile métier, il faut savoir faire semblant avant, pendant (bien entendu !), et surtout après.
Salustre de Marasson n’aurait pas dû jurer. Son portable extra-plat se mit à bourdonner désagréablement dans sa poche. Il était pourtant certain qu’il avait mis l’appareil en fonction répondeur. Le maître d’hôtel s’éloigna discrètement. Pas fâché de ne plus avoir à faire semblant d’écouter les fadaises de ce client snob et définitivement mal élevé, qui en faisait des tonnes.
Édouard à l’autre bout du fil. Pas content Édouard. Tout à fait furieux même.
- La police sort de chez moi.
Sous les narines de Gueule de caïman l’odeur du homard vira brusquement à l’ammoniaque.
- Jean ! Réponds-moi quand je te parle !
- Je suis à La Tour Rose, Édouard.
- Je m’en fous ! Tu serais en audience privée avec le Pape, je n’en aurais rien à foutre.
En vingt ans de fréquentations assidues et contraintes, Jean Salustre de Marasson n’aurait jamais imaginé que son ami pût jurer de la sorte. Il se précipita dans le coin de la terrasse le plus isolé, à l’écart des autres tables.
À la sienne, la call-girl qui l’accompagnait avait encore la bouche ouverte. Fourchette à la main. Plantée dans la première bouchée de homard à la sauce d’oursin.
L’aristocrate pensa qu’il pouvait encore maîtriser la situation et calmer la fureur de Fabre-Morini.
- Ne t’affole pas, Édouard. Raconte-moi.
À l’autre bout du sans fil, la voix de l’avocat grimpa de deux octaves dans les aigus. Désagréable au possible.
- Je ne m’affole pas. Non ! Un inspecteur de police sort de chez moi. Il est venu me poser des questions. Un meurtre. Maquillé en accident. Un motocycliste. La nuque brisée. Dans mon impasse. Je ne m’affole pas. Je t’interroge ?
- Un motard?
- Oui un motard... Un aigle.
- Un quoi?
- Un Nègre ou un Arabe ! Ou quelque chose comme ça.
- Pour quelle raison sont-ils venus te voir ?
- Il n’y a que moi qui habite dans cette impasse. Il était facile d’imaginer que je pouvais avoir vu ou entendu quelque chose.
- Tu n’as rien à voir avec ça.
- Ah ! Tu crois ça. L’inspecteur m’a dit qu’ils avaient relevé les traces d’une bagarre, entre plusieurs hommes,
Pour l’instant, ils rassemblent des indices.
- Que veux-tu qu’on fasse ?
- Ce qu’on fasse ? Ne me prends pas pour un imbécile, Jean. Richard et moi avions rendez-vous. Ce soir, à dix heures, ici, chez moi. Il n’est pas venu. Tout au moins pas jusque chez moi.
Les cuisines de La Tour Rose se seraient mises à flamber derrière lui que Salustre de Marasson ne s’en serait même pas rendu compte.
-... Je t’assure Édouard, je ne suis au courant de rien... A priori... Je t’assure que je n’ai rien à voir avec ce qui vient de se passer.
- Ne me raconte pas d’histoires. Tes deux types. Ceux de la traboule, que tu contrôles si bien... Bruno quelque chose et son acolyte ? Ce sont eux ? Ce sont eux les auteurs de ce... merdier ?
C’était autant une question qu’une affirmation. Salustre de Marasson comprit que ça ne le mènerait pas loin de continuer à nier ou à faire l’andouille.
- Très certainement. Ils avaient peur que Richard parle. Ils ont sans doute voulu l’intercepter de leur propre initiative.
- Je t’ordonne. Tu m’entends bien? Je t’ordonne de récupérer ces individus dans les plus brefs délais. J’attends que tu m’expliques ce que tout cela signifie.
- D’accord. Je fais le nécessaire.
- Tu me rappelles, dès que tu as du nouveau. Quelles que soient l’heure et l’information en question. Tout doit être réglé avant l’aube.
- Pour Richard ?
- Si ces types ont commencé le travail, qu’ils le terminent.
La charge orageuse s’allégea quelque peu sur les épaules du ci-devant. Édouard lui donnait quitus pour ce qui concernait son beau-frère. Si les choses tournaient mal par la suite, il pourrait toujours lui rappeler qu’il n’avait fait qu’obéir à ses ordres.
Au loin, derrière la colline de Fourvière, il y avait eu une lueur brève, suivie, quelques secondes plus tard, d’une explosion sourde, lointaine, comme un énorme pet.
C’est vrai qu’il faisait de plus en plus chaud. Alors forcément, à boire comme ils avaient bu ce soir-là, Antoine avait fini par ne plus bien savoir où il en était. À la différence de Pilar qui, en sortant de chez Mège, n’avait toujours pas changé d’idée.
Elle lui proposa tout d’abord d’aller faire ça dans sa chambre à elle. Dans l’atelier de Ronaldo, rue des Puits-Gaillot. Le week-end, il n’y passait personne. Antoine ne dit rien. Trop saoul ? Peut-être. Peut-être pas.
C’est quand il fallut commencer à descendre vers les Terreaux, que la chaleur de la ville leur tomba sur les épaules, comme un manteau. Bien trop chaud et trop lourd pour la saison. Ils en déduisirent sagement qu’il leur fallait éviter de descendre aussi bas, là où forcément la chaleur s’accumulait.
Ils firent donc demi-tour pour se diriger, à pas comptés, vers la librairie.
Pour franchir la distance qui séparait le bistro de Mège de la rue Pouteau, ils prirent tout leur temps.
Maintenant ils n’étaient pas pressés. Plus particulièrement Antoine, qui donnait l’impression de dormir en marchant.
Ce motard - retrouvé par la police devant chez Édouard -, d’où sortait-il ? Une victime ou un complice du culturiste ? Peut-être le résultat d’une « bavure », laissé sur place, après le nettoyage de Lassagne ?
Le comte Jean Salustre de Marasson tenta de se trouver quelques raisons d’espérer en traversant à toute allure le pont de la Feuillée. L’important était de retrouver Bruno Bouchet le plus vite possible. De savoir si, oui ou non, il avait, comme il le souhaitait ardemment, rempli le contrat « Richard Lassagne ». Si c’était le cas, tout n’était peut-être pas perdu. Il suffisait de récupérer le culturiste. Une bonne partie du problème était là. Au fait ? Bouchet possédait-il un portable ? Gueule de caïman l’ignorait. De toute façon, il n’en connaissait pas le numéro. Pour retrouver le tueur, il ne lui restait qu’une seule chance. Remonter sa piste et l’intercepter. Avant qu’il n’ait entrepris de « nettoyer » en grand une bonne partie de la Croix-Rousse.
Quelques jours auparavant, Richard Lassagne lui avait dit que l’Espagnole habitait la rue des Puits-Gaillot. Tout en bas des pentes.
Dans une autre ville de même importance, retrouver Bruno Bouchet, dans l’agitation du centre, aurait été impossible. Mais Lyon est une ville sérieuse qui bosse dur. Passé minuit, tout le monde ou presque, s’en va gentiment au dodo.
Place des Terreaux, en sortant de sa voiture, Salustre de Marasson repéra aussitôt, de l’autre coté de la place, côté hôtel de ville, la Mercedes noire de l’écrivain. Elle était garée sur le passage piéton de la rue des Puits-Gaillot.
Le comte répugnait à porter une arme. Mais cette fois, en raison des circonstances, il devait s’attendre à tout comme au pire. L’aristocrate remonta dans sa voiture pour y récupérer son 11,43. L’arme était scotchée sous le tableau de bord. Entre vide-poches et bloc de ventilation. Il prit le temps de vérifier que le revolver était chargé et son cran de sûreté en bonne position. C’est seulement après qu’il le glissa dans sa ceinture. Dans le dos. Sa veste par-dessus. Un policier de ses relations lui avait montré comment il fallait procéder. De cette façon, l’arme ne se remarquait pas et surtout on ne risquait pas de se flinguer soi-même au moment de s’en servir. Ce qui arrivait bien plus souvent qu’on ne pouvait le penser.
À mi-parcours de l’esplanade il repéra la silhouette du culturiste qui se dirigeait à grands pas vers la Mercedes. Trop loin pour le héler. Gueule de caïman se mit à courir. Aussi vite qu’il le pouvait ; sans chercher à éviter les jets intermittents des pissettes verticales, installées à même la dalle, inondant ses Lobb et le bas de son pantalon.
Bruno Bouchet, suivi d’un homme en tenue de cuir, venait de monter en voltige dans la grosse allemande, qui démarra presque aussitôt en marche arrière.
Salustre de Marasson arriva juste avant que la voiture n’ait eu le temps de disparaître en direction de la rue Romarin. Tout en courant, d’un geste bref, l’aristocrate fit comprendre au passager (au visage couvert de sang), de baisser sa vitre. Il hurla son prénom pour attirer son attention. Le colosse avait pris le temps de plonger son grand nez dans un nouveau képa dans le hall de l’immeuble de la rue des Puits-Gaillot. Il n’entendait rien. Il ne tourna même pas la tête. Il fallut que son passager lui saisisse le bras pour qu’il se détourne, reconnaisse l’aristocrate et finisse par immobiliser la grosse Mercedes.
D’où il était, de Marasson put constater l’étendue des dégâts. Le culturiste était chargé comme une mule. Ses yeux, si c’était possible, étaient encore plus exorbités et injectés de sang qu’à l’ordinaire. La peau écarlate du visage bouillait de transpiration. Les nattes autour de son crâne dégouttaient de sueur. Le tueur semblait sur le point d’éclater, soumis à une pression interne beaucoup trop forte.
Dans l’appartement, pour Pilar, ça ne fut pas facile. Dès qu’ils furent entrés, Antoine fonça vers la chambre, pour se laisser tomber en travers du lit, bras en croix.
Certains, des intellectuels forcément, auraient parlé de catharsis. D’autres, versants dans la psychologie pour tous, d’acte manqué. Les plus observateurs en auraient tout simplement déduit que le libraire avait la trouille.
Toujours est-il que pour la bagatelle nada, niet, zobi.
D’habitude, Pilar ne lâchait pas prise facilement. Mais là, elle réalisa toute l’inanité de ses tentatives. Tout ce quelle put obtenir d’Antoine ce fut des grognements d’ours. Comme elle-même n’était pas vraiment en forme, la jeune femme finit par se laisser tomber sur le lit. À côté d’Antoine qui dormait depuis longtemps déjà.
Solo tu corazôn caliente
y nada mas.
Mi paraiso un campo
sin ruisenor
ni liras,
con un rio discreto
y una fuentecilla
Sin la espuela del viento
sobre la fronda...
Les vers, leur rythme et leurs couleurs lui étaient revenus en mémoire, comme le flot d’une vague. Une vague venue du fond de sa mémoire. À jeun, elle aurait juré ne plus s’en souvenir. Normal ! Ce poème, elle l’avait appris, quand elle avait quinze ans, en même temps quelle vivait sa première histoire d’amour.
Y tu corazôn caliente,
nada mas.
Sur le dernier mot du dernier vers du poème de Lorca, Pilar s’endormit, la bouche entrouverte contre la paume de son amant. Potentiel.
Derrière la vitre, des salves courtes d’éclairs blafards sillonnaient le ciel.
- Édouard ?... Je te dérange ?
Édouard craignait l’orage. Ça le rendait nerveux et par voie de conséquence, de très mauvaise humeur.
- Oui !... Mais c’est fait. Que me veux-tu ?
- Richard n’est pas rentré.
- Et alors?
- Je suis inquiète. Il m’a dit que vous aviez rendez-vous. À dix heures, ce soir. Il est encore chez toi ?
- Non.
- Est-il venu?
- Non.
- Il est presque trois heures.
- Merci. J’ai une montre moi aussi.
- Je ne sais pas où il peut être...
- Que veux-tu que je te dise ? Je ne l’ai pas vu. À ce sujet, tu lui diras que je l’ai attendu un bon moment... Mais passons. Je lui dirai moi-même.
- Nous nous sommes disputés.
- En raison de ta conduite ? Tu lui as raconté ton aventure avec Jean ?
- Pour qui me prends-tu ?
- Pour une putain quelquefois, ma petite sœur.
- Tu n’es pas mal non plus, mon cher Édouard, dans ton genre...
- Le moment me paraît mal choisi pour nous quereller, Cécile.
- C’est vrai, nous nous aimons trop pour cela... Non ! Richard ne sait rien au sujet de Jean. Ça te rassure ?
- Que t’a dit Richard ?...
- Qu’il avait rendez-vous avec toi, dans la soirée et qu’il était possible qu’il rentre tard... Qu’en penses-tu ?
- Je ne crois pas qu’il faille t’angoisser. Prends quelque chose et endors-toi.
- Cet orage qui n’éclate pas me rend nerveuse.
- Moi aussi. Mais je ne te téléphone pas pour t’importuner avec ça.
- D’habitude, Richard me prévient toujours quand il rentre tard ou qu’il passe la nuit dehors. Il ne m’a toujours pas téléphoné. C’est ce qui m’inquiète.
- Richard est très certainement allé passer la soirée à la Croix-Rousse, avec son oncle. Il te reviendra comme d’habitude, honteux et soumis, après une nouvelle beuverie. Rien de plus.
- Je voulais savoir ce que tu en pensais. J’ai hésité à appeler la police.
- J’espère que tu ne l’as pas fait ?
- Non. J’ai d’abord voulu te téléphoner.
- Ne mêle surtout pas la police à ça. Absolument inutile. N’oublie pas que nous sommes en campagne électorale. Prends un Xanax et dors. C’est ce que tu as de mieux à faire.
- Édouard?
- Où en sommes-nous ?
- J’ai repris contact avec notre intermédiaire,
- Eh bien?
- En ce qui concerne Richard, il a effectivement,,,
- J’ai compris. Pour le reste ?
- Notre intermédiaire suggère un nettoyage complet,
- J’exige que tout soit réglé avant l’aube, Au mieux de nos intérêts. À tous.
- J’ai une idée. Concernant la façon dont les choses pourraient se passer.
- C’est ton problème. Je ne veux pas la connaître. Sache seulement que je ne tolérerai pas le moindre échec,
Tu as compris ce que cela signifie en ce qui te concerne ?
- Inutile de t’inquiéter. J’ai la situation en main. Trop tard et inutile en effet. Édouard avait raccroché.
La sirène hurlait. Coincé derrière le volant, Antoine n’arrivait pas à contrôler la vitesse du véhicule qui fonçait droit sur la dune de sable bordée de galets gris. Son pied gauche n’avait plus la force d’enfoncer la pédale. À continuer comme ça, sans pouvoir freiner, ils allaient basculer de l’autre coté. Dans l’eau grise et bouillonnante du lac. Pilar se jeta sur lui. Accrochée à son épaule, elle ne le lâchait pas. Ça finissait par le paralyser... Et cette sirène, au-dessus de lui, qui n’arrêtait pas de hurler. Il y eut comme un grand flash. Un grand blanc. La sirène continuait à hurler.
Hors de son sommeil, Antoine tourna la tête du côté droit, pour se rendormir. Elle était tout contre lui. Sous l’écheveau de ses cheveux roux sombre, il aperçut sa nuque, si frêle. Du bout des doigts, il aurait pu l’effleurer. Les yeux entrouverts, gonflés de sommeil, elle se redressa des deux mains sur les draps froissés pour relever le buste et avaler son sommeil.
- Teléfono.
Antoine à quatre pattes. À côté du lit. Le nez à quinze centimètres de ses godasses. Ça lui donna l’énergie nécessaire pour se redresser. L’intérieur du palais en carton bouilli, les yeux clignotants, et les bras en avant. Au radar jusqu’en bas. Le plus dur, ce fut l’escalier à vis.
La sonnerie cessa à l’instant où il tendait la main pour empoigner le récepteur.
Retourner dans son cauchemar ? Pauvre Antoine. Même s’il en avait eu envie, ce n’était pas pour maintenant. Il savait bien que, là-haut, Pilar l’attendait.
Elle était tout ce qu’il y a de réveillée, en effet. Assise sur le lit. Jambes pliées, rotules sous le menton. Avec rien dessus et rien dessous. Ça se remarquait tout de suite. Vu que dans l’encadrement de la porte, il était pile en face.
Antoine, la vue de cette toison brune, ça le bloquait complètement. Épaisse, intime, aux reflets roux. Comme si cette vision fortuite lui était interdite. Cette fois il n’avait plus le choix : c’était coucher ou fuir. Fuir n’était pas forcément la meilleure solution. Ni celle qu’il préférait. Pilar tapota l’oreiller à côté d’elle.
- Viens! Viens là.
Rester planté devant le lit, à attendre, ça n’offrait que l’occasion de passer pour un con. Au mieux pour un mufle. Antoine ne bougea pourtant pas. Ce qu’il voulait, c’était gagner encore un peu de temps. Il mâchouilla à vide deux, trois fois, pour lui faire comprendre qu’il avait soif. Une soif urgente, irrépressible.
Il se trouva réellement minable.
- Tu veux une bière ?... J’en ai peut-être encore une dans le frigo.
Cruelle, Pilar ne lui laissa pas le temps de sortir de la chambre.
- J’ai été voir tout à l’heure. Il y a nada dans ton réfrigérateur. Viens. Je veux pas te violer.
- Ne dis pas ça. Ça me gêne que tu parles comme ça.
- Je veux juste parler un peu... Après seulement, si tu veux et si tu as envie, on fera l’amour.
Antoine ne parvenait pas encore à franchir les deux mètres qui le séparaient du lit.
Sous prétexte qu’il connaissait la Croix-Rousse comme sa poche, Bruno Bouchet n’avait pas voulu laisser le volant de la Mercedes. Ce devait être vrai. De la place des Terreaux, la grosse allemande arriva par la rue Imbert-Colomès sans avoir pratiquement rencontré âme qui vive.
Rue Pouteau, ils passèrent au ralenti devant la librairie.
En levant la tête, le culturiste remarqua la lumière qui venait brusquement de s’allumer au premier étage.
Il gara brutalement la voiture de Richard contre le trottoir en pente, à une trentaine de mètres de la boutique. Salustre de Marasson bondit du siège arrière pour agripper le blouson du colosse par le col et l’empêcher de descendre.
- Non! Attends.
- Pourquoi ? Regarde ! Elle est là-haut, dans l’appartement.
Au premier étage, la silhouette d’Antoine vint rejoindre et se mêler à celle de la fille sur l’écran de la fenêtre aux carreaux sales.
- Il est là lui aussi ! Viens ! On y va ! Ils vont même pas se rendre compte qu’on débarque. On sera déjà sur eux avant qu’ils réagissent. Ça va être du gâteau pour se les faire.
- Non ! Pas question d’opérer de cette façon. Il faut que ça ressemble à un accident.
- Y’aura qu’à maquiller ça, pour faire croire que c’est un cambriolage qui a mal tourné. Ça arrive, ça, des fois. Moi, c’est comme ça...
- Non ! Fais demi-tour et remonte sur le plateau. Je veux qu’on s’y prenne autrement.
- Tu es fiancé?
- Fiancé?
- Tu as una novia.
- Une quoi ?
- Une fiancée. Une femme avec qui tu fais ça ?
- Ça ? Je le fais avec la femme du facteur.
- De qui?
Antoine sourit, malgré la gêne qui le tétanisait sur place. Pilar, qui n’était pas sûre d’avoir compris, se retenait de pouffer.
- La femme d’un facteur ?
Antoine souriait toujours, sans répondre.
- Celui qui te porte tes lettres et les colis ?
- Oui.
- C’est lui ?Ah ! C’est pour ça qu’il demande toujours où tu es, quand il vient pour porter les lettres ? Et il est au courant que tu fais ça avec sa femme ?
Pas besoin de traduction. Le va-et-vient de son index tendu plongeant dans les doigts repliés de la main droite, était suffisamment explicite.
Antoine rectifia aussitôt.
- Il est au courant de rien du tout. Elle et moi, on ne s’aime pas. On couche ensemble. C’est tout.
- Alors, tu le fais?
- Bien sûr que oui ! Si ça peut te rassurer, ça marche encore.
- Elle vient souvent, la femme du facteur ?
- Non, pas trop.
- T’as pas envie, maintenant ?
- C’est pas ça.
- Pourquoi tu veux pas avec moi ? Je te plais pas ?
- C’est pas comme ça que je veux que les choses se passent.
Même si c’était pour entendre le contraire, Pilar reposa sa question.
- Je te plais pas alors ?
- C’est pas ça. Ça n’a rien à voir. D’abord je suis trop vieux pour toi.
- Réponds-moi hombre. Je te plais ? Si o no, cono ?
- Oui ! Mais c’est pas ça.
- C’est quoi alors?
- Je ne veux pas te faire de mal. Je t’aime déjà trop pour ça.
Trois heures passées. Elle s’était battue avec ses larmes pendant de longues minutes. Fascinée, Cécile regardait à travers la porte-fenêtre les éclairs blafards illuminer le ciel de nuages gris. Même dans cette chambre climatisée et insonorisée, la jeune femme avait l’impression de manquer d’air, d’étouffer.
Ça pouvait paraître paradoxal, mais Cécile Lassagne aimait très profondément Richard. Même si...
Plusieurs explosions gigantesques firent trembler les vitres et sortirent la jeune femme de sa torpeur. Elle décrocha le combiné posé sur la table de chevet à côté du grand lit. Pour composer le numéro personnel du préfet de police du Rhône.
Un ami de la Famille.
La température avait dû encore grimper d’un ou deux degrés. Le motard culturiste brillait comme son Harley quand il lui passait les chromes à la peau de chamois.
- Putain qu’est-ce qui fait chaud ! Si ça continue, même en pleine nuit, on va finir par s’attraper une insolation.
Salustre de Marasson ne releva pas l’humour. Ils venaient de garer la Mercedes à l’extrémité du boulevard de la Croix-Rousse, juste à côté du Gros caillou. À trois cents mètres de la rue Pouteau. À cet endroit, il y avait peu de risque qu’ils tombent sur une équipe de colleurs d’affiches, d’un camp ou de l’autre.
Gueule de caïman observait ses deux hommes qui s’affairaient sous le capot grand ouvert. L’odeur devenait à chaque instant plus entêtante à mesure qu’ils remplissaient, au flexible de l’arrivée d’essence, le bidon de secours qu’ils avaient trouvé dans le coffre.
Bruno Bouchet referma le capot d’un geste brutal, sans se préoccuper du bruit qu’il pouvait faire. À l’arrière du véhicule, Manu reversait le contenu du petit jerricane sur les sièges et la moquette de la voiture de luxe.
Salustre de Marasson ordonna au Portugais de surveiller la Mercedes. Ce n’était pas le moment de prendre le risque de se la faire piquer par un de ces voleurs de voitures qui hantaient les rues du plateau à la recherche d’une bonne aubaine...
En redescendant à pied, du boulevard de la Croix- Rousse vers la librairie, Gueule de caïman et Bruno Bouchet firent un large détour par la rue Audran. Au passage, le comte demanda au culturiste de se servir de son fer à béton pour crever les pneus d’une dizaine de voitures en stationnement.
Le colosse, en tirant une langue longue et appliquée, prit un malin plaisir à graver jusqu’à l’acier un Y à l’intérieur d’un cercle sur le capot d’une Peugeot 605, toute neuve. Pour que son message soit explicite, il prit le temps d’écrire en dessous :
ANARCHY.
Au coin de la rue Mottet-de-Gérando, Gueule de caïman lui commanda de mettre le feu à une poubelle. Bruno Bouchet, qui ne comprenait toujours pas où son « chef » voulait en venir, ne se fît pourtant pas prier.
Rue Grognard - toujours à l’invitation du comte -, Bruno Bouchet glissa son fer à béton sous une Clio, pour filer un grand coup de pointe dans le réservoir.
Quand une grande flaque apparut sous le véhicule c’est le « chef », lui-même, qui se pencha pour y mettre le feu.
Un joli spectacle.
La lueur des flammes jaunes et rouges de l’incendie de la Renault se mêlait aux déflagrations livides qui striaient le ciel de toutes parts.
Antoine ne bougea pas quand Pilar se leva. Il ne bougea pas non plus quand elle lui prit la main et vint se coller contre lui. De toute la longueur de son corps, sur la plus grande partie du sien. À travers ses vêtements, elle sentit son corps bouger. Là, et seulement à cet instant, elle sut qu’elle allait gagner.
Au bout d’un moment, c’est lui qui se pencha pour lui prendre le visage entre ses deux grosses mains et lui effleurer les lèvres avant d’envahir sa bouche.
Ce premier baiser les emporta aussi loin qu’un baiser pouvait emporter des gens qui s’aiment.
C’est elle qui voulut l’attirer sur le lit.
C’est lui qui la retint, debout tout contre lui.
- Pas ici. Je ne veux pas. C’est sale, ça pue... En plus y’a pas d’eau. Je ne suis toujours pas arrivé à remonter la tuyauterie de la salle de bains. Je voudrais qu’on aille dans un hôtel que je connais. C’est en bas, pas très loin, place Saint-Vincent, du côté de la Saône. Là-bas on sera tranquille.
Pilar sourit, en même temps qu’elle prenait appui des deux mains, pour glisser hors du lit et lui tendre la main.
- On va aller où tu veux.
Les nuages qui s’étaient accumulés la première partie de la nuit ne devaient pas se trouver maintenant à plus de quarante-cinq centimètres des antennes de télé.
Bruno Bouchet aimait ça. Ces éclairs qui pétaradaient en permanence dans le ciel au-dessus d’eux, c’était comme dans un film d’horreur à la télé.
Le culturiste convainquit Salustre de Marasson que le privilège de finir le boulot en beauté lui revenait de droit. Il vira Manu pour s’installer d’autorité au volant.
Un coup comme ça ? Il ne pouvait pas le rater. Le centre du capot se trouvait pile dans l’axe, à moins de cinquante mètres de la vitrine de la librairie.
Salustre de Marasson désigna le bas de la rue Pouteau au Portugais.
- Toi, va te poster devant l’entrée de la rue Lemot. Si tu les vois sortir, tu viens immédiatement nous prévenir. Mais surtout ne fais rien ! Tu m’as compris ?
Manu ne voulut pas tenir compte du ton méprisant avec lequel Gueule de caïman s’adressait à lui. Il était trop heureux de ne pas avoir à se compromettre plus encore pour ces deux salauds. Il hocha plusieurs fois la tête, sans rien dire.
Salustre de Marasson le regarda dégringoler la pente en courant, jusqu’à ce qu’il eût disparu à l’angle de la rue. Le comte se hâta de rejoindre la Mercedes en haut de la pente, où Bruno Bouchet attendait, portière ouverte, pour prendre place au volant.
-Attends!
L’aristocrate désigna l’arrière de la voiture.
- Sors-le du coffre et vas planquer le corps de Lassagne dans l’entrée de l’immeuble à côté de la librairie. On s’en débarrassera après.
Pilar lui lâcha la main. Juste le temps de remettre son jeans et d’enfiler ses sandales. En s’aidant de l’index pour forcer sur le talon et aller plus vite. Elle revint vers lui pour qu’il l’embrasse une nouvelle fois.
- Tu es prêt?
- Vas-y!
Avec le briquet du culturiste, Salustre de Marasson enflamma le lambeau d’affiche électorale qu’il avait ramassé dans le caniveau. Il ouvrit en grand la portière arrière avant de jeter le brûlot improvisé sur les coussins.
Vlooouf!
Il se rejeta prestement en arrière pour éviter le souffle de la flamme immense qui venait d’embraser d’un seul coup l’arrière de la Mercedes.
Aussitôt, Brunot Bouchet, tassé le plus possible sur le siège avant pour éviter les flammes, libéra le frein à main.
L’arrière en feu, le lourd véhicule bondit et prit immédiatement de la vitesse en dévalant la forte pente.
Trop de vitesse.
Au point que le culturiste faillit ne pas pouvoir sauter à temps.
Il dut s’aider de l’épaule et du pied pour projeter la portière le plus loin possible devant lui avant de s’éjecter.
Il était à moins de dix mètres de la vitrine de la librairie lorsqu’il jaillit du véhicule. Le choc qu’encaissa son talon gauche en frappant le macadam, à près de cinquante à l’heure, lui fit perdre l’équilibre. Le colosse chuta lourdement sur la chaussée.
Il pensa d’abord qu’il avait eu chaud. La Mercedes n’était plus qu’une boule de feu avant même d’avoir atteint la vitrine. Quand elle percuta la vitre et les panneaux de bois de la devanture, il y eut une première explosion. Le véhicule disparut totalement à l’intérieur de la boutique. Quelques secondes plus tard, il y eut une seconde déflagration. Beaucoup plus forte que la première, quand le réservoir explosa.
Le trou qui avait remplacé la façade de la librairie vomit une énorme torche de feu orange, qui cracha son haleine torride sur le culturiste affalé en plein milieu de la rue, à une dizaine de mètres. Fasciné par le spectacle, Bruno Bouchet vit le plancher du premier étage s’écrouler d’un seul bloc. Au passage, un divan, un lit, une baignoire et des piles de bouquins dégringolèrent au cœur de l’incendie. L’intérieur de la librairie n’était plus qu’une vaste fournaise. Les plus hautes flammes envahissaient déjà le deuxième étage, pour attaquer le toit de tuiles.
Prenant appui des deux mains pour se relever, Bruno Bouchet dut faire un effort terrible, tant la douleur était forte. S’il s’en sortait juste avec une grosse foulure, c’était grâce au fer à béton qu’il avait glissé à l’intérieur de sa botte de moto. Sans son arme, qui avait maintenu l’articulation, il se fracturait la cheville.
Il claudiqua pour remonter la pente jusqu’à l’endroit où Salustre de Marasson, le regard fixe, observait le carnage.
- Putain ! Ça a été moins une pour ma guibole ! Mais c’est rien ! Juste un faux mouvement.
Pour rien au monde Bruno Bouchet n’aurait avoué au comte de Marasson qu’il avait failli rater son coup et surtout qu’il s’était fait mal.
Fasciné par le spectacle, sans même tourner la tête, Gueule de caïman désigna le porche où le culturiste avait déposé le cadavre de Richard, tassé sur les marches du petit immeuble.
- Va le balancer dans les flammes.
En boitant bas, le colosse empoigna le corps de l’écrivain pour le caler sur son épaule. Chargé de son fardeau, il longea la façade de la boutique voisine pour s’approcher le plus près possible de la fournaise. Il prit une profonde inspiration avant de faire un pas en avant et de balancer le corps au cœur du brasier.
La dépouille de Richard Lassagne disparut, avalée par les flammes monstrueuses, rouges et grondantes des décombres de la librairie de son oncle.
Un vrai grand nettoyage.
Au-dessus de l’incendie, quelques feuilles, échappées des bouquins pornos, voletaient au-dessus des toits dans la nuit d’encre grise.
De la lecture et des images cochonnes à faire bander les anges.
C’était vraiment leur jour de poisse ! Le message leur était parvenu alors qu’ils n’étaient même pas à cent mètres de leur commissariat, place Sathonay. À moins des deux minutes de la fin de leur patrouille. À pas cinq minutes d’une bière bien fraîche et d’un sandwich pâté cornichons, pour chacun d’entre eux.
- Ici central. Voiture 119. Message grande priorité. Vous rendre d’urgence au 37 de la rue Pouteau. Librairie des Pentes. Pour contrôle. Identifiez sur place ou dans les environs : véhicule Mercedes immatriculé 0110 YT 69. Rendre compte, immédiatement.
À coté de Flachet, le brigadier Corbas empoigna le micro.
- Voiture 119 à central. Bien reçu. On se rend sur place.
- Merde ! Ils font chier les chefs. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ils veulent qu’on fasse quoi ?
Un délicat, Cusset. À peine trois mois qu’il avait intégré la Police. Déjà pas content. Sans doute, parce que ce soir, à cause de la chaleur, il n’en pouvait plus de se sentir mourir de soif. Peut-être aussi, à cause de l’odeur de pieds des trois autres.
Corbas lui fit la leçon. Histoire de le calmer un peu et de lui montrer, mine de rien, que c’était lui le patron.
- Ça petit, ça nous vient de haut, tu vois. C’est le genre de service que nos patrons rendent à des huiles. Peut-être une histoire de cocu, entre gens du même monde ? Mais c’est pas nos oignons. Nous, on nous demande d’aller voir. Mais sans faire de vague. Alors, c’est ce qu’on va faire, pour que tout le monde soit content et nous avec. C’est tout.
- Mais c’est pas du boulot de flic ça.
- Et ta sœur ? Elle en fait, elle, du boulot de flic ? répliqua le gros Flachet en martyrisant l’embrayage, pour relancer le moteur de la bête.
Gaillet, ça finit par le réveiller tout ce tintouin. Ce n’était pas un rapide Gaillet. À part pour torcher une fillette où il n’était pas loin du champion du monde. C’est pourtant lui, le premier, qui repéra la lueur, par-dessus les toits.
- Regardez ! Ça brûle, là-haut.
Quand ils tournèrent l’angle de la rue pour attaquer la pente de la rue Pouteau, les quatre policiers aperçurent les flammes. Ça montait déjà au-dessus du toit du petit immeuble. À ce train-là, c’était tout le quartier qui risquait d’y passer, avec un feu de cette importance.
- Allô, central ! Incendie au 37 de la rue Pouteau. La Librairie des pentes et tout l’immeuble. Ça crame l’enfer.
Sur le trottoir, face au brasier, comme envoûté, Salustre de Marasson contemplait le spectacle du feu qui dévorait le petit immeuble dans sa totalité.
Il rêvait. La mort de son époux faisait de Cécile Fabre-Morini une veuve très convenable et immensément riche. Il entrevoyait déjà la façon de retrouver son rang.
Bruno Bouchet s’approcha pour lui taper sur l’épaule.
- Tu viens? Faut pas traîner. Ça va pas tarder à débouler de partout.
- Je veux être sûr que la fille et le libraire ne s’en sortiront pas.
- Comme ça crame, c’est pas la peine d’attendre. Tout ce qui peut sortir de là c’est deux merguez trop cuites. Y’avait d’autres gens qui habitaient l’immeuble ?
- Je n’en sais rien.
- De toute façon, on s’en fout ! Ils avaient qu’à pas habiter là.
Il fallut que le culturiste saisisse l’épaule de Gueule de caïman pour qu’il se décide à tourner les talons.
- Allez ! Viens !
Trop tard !
La voiture des flics, feux clignotants en action, venait de passer l’angle de la rue Lemot.
La surprise figea sur place le culturiste.
- Merde ! Jean, je peux pas courir. Qu’est-ce qu’on fait ?
Salustre de Marasson jeta un coup d’œil presque indifférent en direction de la voiture de police qui grimpait la côte de toute la puissance de son moteur passablement poussif.
- S’ils viennent jusqu’ici nous interroger, nous ne sommes que de simples badauds. Nous avons vu les flammes de loin... nous sommes arrivés en même temps qu’eux !
Ça aurait pu marcher.
Mais pour ça, il aurait fallu que Bruno Bouchet n’ait pas oublié qu’il tenait à la main un fer à béton d’une trentaine de centimètres, effilé comme un poignard. Il venait tout juste de le sortir de sa botte pour soulager sa cheville qui enflait à vue d’œil.
À l’intérieur de la voiture de police, Cusset voulait se faire pardonner sa repartie malheureuse. C’est lui qui repéra la pointe de métal effilée que brandissait un des deux individus.
- Chef! Regardez. Le grand balèze. Vous avez vu ce qu’il tient dans la main ?
- Chariot, arrête ! On les serre, ces deux-là !
Tout se passa très vite. Le plus jeune et le plus rapide des quatre policiers bondit sur le trottoir, son arme de service à la main. Il mit en joue Bruno Bouchet. Le culturiste, qui n’en était pas à sa première interpellation, lâcha immédiatement sa tige. La pointe de fer roula à ses pieds sur le trottoir. Sa vitesse d’exécution venait de lui sauver la vie. À condition de ne pas faire un geste de plus, lui vivrait.
Le comte Jean Salustre de Marasson voulut sans doute se rejouer un épisode des croisades auxquelles les plus anciens de ses ancêtres avaient participé. Il plongea la main derrière son dos pour sortir son arme. Il n’eut même pas le temps de la pointer en direction des trois silhouettes en uniforme qui s’avançaient vers lui.
Le brigadier Corbas - champion de France de tir instinctif - visa l’épaule de l’individu armé d’un pistolet. Résultat : il lui logea une balle en pleine bouche. Le projectile fit sauter deux canines, un bon bout du crâne et gicler le sang bleu de l’aristocrate tout autour de sa tête. Le brigadier Corbas, était rapide, très rapide même, mais pas du tout précis.
C’est ce que lui reprochaient tous ses moniteurs.
En guise de tomber de rideau, la pluie se mit à dégringoler. À seaux.
En moins de trente secondes - le temps de passer les pinces au gros balèze et de l’embarquer dans la voiture -, la flotte qui dévalait sur les trottoirs en pente entraîna le sang et les débris du crâne de Gueule de caïman dans le caniveau.
Pour ce qui est de l’incendie de la librairie, ces trombes d’eau furent une vraie bénédiction. De l’aveu même du gradé qui dirigeait les opérations, cet orage véritablement tropical aida considérablement le travail de ses hommes.

