Retour au sommaire de Librairie des Pentes
Plus un nuage. Un ciel gris acier. Par contraste, vers cinq heures du matin - pas même une heure après la fin du déluge -, il faisait presque frisquet sur la ville.
Rue Pouteau, la grande échelle et le plus gros du matériel des pompiers venaient de réintégrer leur caserne. Il y avait urgence. Il leur fallait repartir aussi vite pomper l’eau des caves inondées dans la presqu’île. Seuls trois hommes veillaient sur les débris calcinés, qui fumaient encore par endroit.
Il ne restait rien ou pas grand-chose de la Librairie des pentes et du petit immeuble. Juste un grand trou, rempli de formes noires, impossibles à identifier.
Pour se tenir éveillé, un groupe de flics en uniforme se passaient en douce les bonnes feuilles ou les illustrations des bouquins de cul. Ils les avaient ramassées sur les deux gros tas de débris dégoulinants de flotte. Les pompiers les avaient balancées sur la chaussée pour priver l’incendie de combustible.
Au centre du foyer, deux hommes, en combinaison blanche, gantés de caoutchouc, fouillaient méticuleusement les décombres.
L’inspecteur Rigolier de la police scientifique sortit du grand trou noir. Il tenait un sac de plastique rouge à la main. Il se dirigea droit sur la Safrane noire, garée un peu plus bas dans la rue. Il attendit que la vitre s’abaisse de quelques centimètres pour se pencher vers le visage tendu par la fatigue, qui venait d’apparaître à la fenêtre.
- Nous n’avons retrouvé qu’un seul corps, monsieur le principal.
Même s’il ne le laissa pas paraître, l’inspecteur Jean-Marc Rigolier reconnut tout de suite le type assis à coté du principal. Depuis un mois, son portrait s’étalait sur toutes les façades du quartier où il habitait.
Fabre-Morini se pencha en avant pour l’interpeller directement.
- Il s’agit d’un homme ou d’une femme ?
- Impossible de répondre à cette question monsieur. Le corps est totalement carbonisé. De la cendre et quelques os.
- Tout de même, entre un homme et une femme ?
- Pas dans ce cas monsieur. Avec tous ces bouquins, un feu comme celui-là peut atteindre 1200 degrés et il ne manquait pas de combustible.
Le principal parut en avoir assez de cette attente.
- La marque de la voiture ?
- Une Mercedes, monsieur le principal.
- Je vous remercie inspecteur. Poursuivez votre travail.
Le principal n’attendit même pas que Rigolier s’éloigne pour se tourner ver l’ex-futur député. Il posa doucement sa main sur la manche de son veston bleu marine.
- Je suis désolé, Hervé. Mais je suis obligé de vous demander de quitter ma voiture. Nous n’avons aucune marge de manœuvre, c’est Van der Spui qui vient de prendre en charge l’instruction de cette affaire. Sa réputation n’est plus à faire.
- Je comprends. Mais...
- Je suis vraiment désolé.
Fabre-Morini n’avait vraiment pas l’air dans son assiette. Il lui fallut un bon bout de temps avant qu’il émerge et se décide à ouvrir la porte de la voiture. Troublé ? Il devait l’être. Au point d’en oublier de serrer la main du haut fonctionnaire.
Mais le commissaire principal s’en moquait. Pour lui, c’était clair. Après ce qui venait de se passer cette nuit, Fabre-Morini était cuit. Calciné jusqu’à la tige.
Dans la rue déserte Hervé Fabre-Morini, pensif, marcha une bonne cinquantaine de mètres pour remonter jusqu’à une place encombrée de véhicules garés dans tous les sens.
Pensif, mais pas triste du tout en fait !
Pour un fauteuil de premier adjoint que lui avaient réservé ses « amis » dans le prochain conseil municipal, il leur faudrait trouver quelqu’un d’autre. Bien entendu, il ne l’avouerait jamais à personne, mais en définitive, ça le soulageait vraiment que tout ça se termine de cette façon. S’il s’était lancé dans la politique, c’était uniquement pour répondre aux souhaits de la Famille. En l’occurrence Mamita et Édouard. De tous les fauteuils qu’on pouvait lui proposer, le seul qui l’intéressait c’était le sien. Celui qui l’attendait dans son salon. Avec son chien, ses livres et sa Bertile, la grosse endive.
Le triste Hervé Fabre-Morini composa un numéro sur son portable. Dès qu’il l’eut en ligne, il prit le ton d’un homme à bout de nerfs, au bout du rouleau. Rien que pour faire chier son petit frère chéri.
- Édouard. Ça se passe mal... très mal ! Il faut faire quelque chose. Très vite.
Il eut envie de rire lorsque son frère commença à crier de sa voix de fausset à l’autre bout du fil.
Les deux hommes que Bruno Bouchet avait recrutés pour régler son compte à l’écrivain se nommaient Manuel de Olivera dos Santos et Saïd Bekloufï. Pour fréquenter les clubs de Hell’s ou de Bandidos de la région, la dominante raciale euro-centrée était de rigueur. C’est pour cette raison que Saïd se faisait appeler Cid.
Depuis leur plus petite enfance, parce qu’ils étaient nés dans une banlieue à problèmes, Cid et Manu se prenaient pour des terreurs. Mais ce soir-là, après ce qui venait de se passer à Ainay, Manu se sentait perdu. C’était sans doute un peu tard pour se rendre compte qu’il n’était pas fait pour une carrière d’ennemi public numéro l, 2, 3 ou même 172... Il venait de perdre définitivement son meilleur copain, ses dents de devant (les coups de pied qu’il avait encaissés dans l’atelier de la rue des Puits-Gaillot) et toutes ses illusions.
Ça faisait beaucoup dans une même soirée.
C’est pour ça que, lorsqu’il avait aperçu le type et la fille qui sortaient, bras dessus bras dessous, de la traboule de la rue Lemot, il avait tourné la tête. Dans la direction opposée. Pour voir si les deux salauds ne s’apercevaient de rien. Ça ne risquait pas. Ils étaient bien trop occupés à foutre le feu à la Mercedes.
Après quoi, Manu avait tourné les talons pour redescendre en courant jusqu’aux Terreaux. Et récupérer sa moto. Comme il avait ses papiers sur lui, de là, il avait foncé droit sur la frontière espagnole. L’acompte que lui avait filé Bruno lui permettrait tout juste de se payer des sandwichs et l’essence jusqu’à Porto.
L’hôtesse de l’air souriait lorsqu’elle vint leur proposer de la lecture. Il ne restait qu’un exemplaire d’un journal de Lyon.
Ils eurent le temps de lire l’article qui tenait deux pages entières. Le plus marrant pour Antoine - s’il pouvait y avoir quelque chose de comique dans cette histoire -, c’est qu’il avait eu l’impression de lire une autre histoire. Une qu’il ne connaissait pas ou tout au moins, qui n’était pas tout à fait la sienne. Pourtant, tout était là. La vie et la carrière littéraire de Richard. Sur laquelle, d’ailleurs, le journaliste qui signait l’article n’était pas tendre.
La seconde partie de l’article était traitée dans le mode soft. Tout en douceur. Le journaliste insistait tout particulièrement sur la place éminente que la Famille Fabre-Morini occupait au sein de la grande bourgeoisie lyonnaise. Dans la dernière partie, on évoquait des choses, on bâtissait des hypothèses, mais tout ça avec des pincettes et pas mal de révérences. Antoine pensa qu’il était possible que ce journal appartînt, tout ou partie, à la Famille. Il était clair que pour le journaliste, le vrai coupable, celui qu’on pouvait en tout cas charger comme une mule, c’était l’homme reptile, Salustre de Marasson. Celui qui avait trahi ignominieusement l’amitié et la confiance que lui portait Hervé Fabre-Morini et sa Famille.
On parlait peu de Bruno Bouchet. Sinon en le faisant passer pour un débile, drogué, victime fascinée par la personnalité trouble de son copain aristocrate.
Qu’Hervé Fabre-Morini se fût retiré de cette élection, pour le journaliste si bien pensant, c’était ça la vraie catastrophe. Ne voulant pas terminer par cette mauvaise nouvelle, il se réjouissait de savoir que les Lyonnais, qui ne méritaient pas ça, reconduiraient très certainement la majorité au pouvoir dans son ensemble.
Le viol de Pilar ? On en parlait aussi. Juste pour dire que c’était bien dommage... que cette fille se soit trouvée là et qu’à cause d’elle, toute cette histoire soit arrivée.
Antoine n’eut pas le courage de lire l’article jusqu’au bout. Il en avait marre. Définitivement marre.
Après l’enterrement de Richard, ils avaient pris le premier avion pour Barcelone. Deux allers simples.
Avant l’atterrissage, Antoine fouilla dans son portefeuille pour en sortir sa carte d’identité. Collé au morceau de carton plastifié, plié en quatre, un papier jauni par l’âge tomba sur ses genoux.
C’était un poème que Richard avait recopié de mémoire quand il apprenait à lire et à écrire, lorsqu’il vivait encore à Brignais avec ses parents. Ce cadeau, c’était le premier et le seul que son neveu lui ait fait de toute sa vie.
Vertige
une fler voulé atindre le soléie
elle se ossé sur sa tige au détriman de sa corole
de ses feuilles et de son tin.
Un jur jiré den le soléie se répété la fler
juqu’o au joure ou le van lui fi pérd la téte
Madeléne Lefloc
Toute l’histoire du gone était là, déjà écrite. Il suffisait de lire.

