Chapitre 2 - Les gens de la Famille
Richard avait choisi d’emprunter l’escalier des enfants, pour tenter de traverser par l’arrière les pièces du rez-de-chaussée. De là, il espérait rejoindre le garage en sous-sol, sans trop risquer de se faire repérer.
Comme par un fait exprès – vraiment fait exprès –, Cécile était assise dans un des fauteuils de rotin du jardin d’hiver. Une revue à la main, elle faisait à peine semblant de lire.
Il fallait bien la connaître pour remarquer le léger voile de reproche qui assombrissait le regard de ses beaux yeux noisette et la crispation – à peine perceptible – du coin gauche de la bouche aux lèvres pleines. La femme de Richard Lassagne, née Cécile Fabre-Morini, pratiquait la nuance comme un art. À l’instar de tous les autres membres de la Famille. Un art de l’esquive et du paraître.
—Tu y vas quand même ? Tu prends la Clio ? Fais attention tout de même.
— Oui, oui ! J’y vais et je prends la Clio ! Ne m’attends pas, c’est préférable.
—Tu sais bien, je ne dormirai pas…
Richard aurait préféré des cris, une vraie colère, une gueulante même, à la place de ce débit retenu et terriblement hypocrite. Mais en épousant Cécile, il avait épousé la Famille avec, en prime, un mode de vie qui exigeait ce contrôle de soi de tous les instants, en toutes circonstances. Cette fois, il avait eu l’audace et le courage inhabituels de continuer à avancer droit sur la porte.
— Tu ne m’embrasses pas ?
Richard fit demi-tour pour foncer sur Cécile et, sans lever les yeux, lui coller un baiser sur les lèvres. Ça avait plus à voir avec le compostage qu’avec l’étreinte amoureuse. Sans bouger de son fauteuil, lorsque l’oreille de Richard passa tout près de sa lippe boudeuse, Cécile ajouta simplement :
— Mamita aurait souhaité que tu lui téléphones, dès ce soir. Elle veut être fixée sur le choix du tableau qu’elle désire nous offrir pour notre anniversaire de mariage. Lequel préfères-tu ? Le petit Cézanne ou le grand Utrillo ?
Le coup de fil à passer à Mamita, juste avant qu’il s’en aille, c’était un grand classique.
Mamita, c’était le petit nom charmant que ses enfants utilisaient entre eux, et en privé, pour s’adresser à Madame leur mère.
Quatre-vingts ans aux prochaines cerises, bon pied, bon œil et crucifix en bandoulière, Mamita en avait bien peu à faire du choix et des préférences de son beau-fils. Les couilles de la Famille, c’est elle qui les portait sous sa jupe depuis le premier jour de son mariage avec Louis Fabre-Morini — surnommé, à juste titre, l’onctueux.
Il avait juste eu le droit de lui faire trois enfants et de collectionner les lépidoptères rares, jusqu’à sa mort. Son aptitude au consensus, il l’avait transmis à ses deux fils. Ça tombait assez bien, parce que Mamita n’eût pas admis qu’on discutât dans les rangs.
La seule qui pouvait prétendre – quelquefois, et sous certaines conditions – à pouvoir s’exprimer et faire valoir son point de vue, et même le faire admettre, c’était Cécile.
Ça datait du jour où elle avait annoncé qu’elle voulait épouser Richard Lassagne. Ce jour-là, la Famille s’était rendu compte que les couilles n’étaient plus une exclusivité de Mamita.
Cet épisode avait provoqué un véritable séisme pendant plusieurs semaines chez les Fabre-Morini. Mais Cécile, sans jamais lever la voix, sans même se départir de son sourire de jeune femme distinguée, n’avait pas cédé d’un pouce.
Depuis, Mamita avait fini par se persuader que sa petite dernière pouvait être, quelquefois, une personne digne d’intérêt. Un intérêt qu’elle avait jusque-là exclusivement accordé à Édouard, le cadet des garçons, son fifîls préféré.
Hervé, l’aîné des Fabre-Morini s’était, lui, toujours contenté des restes. C’était peu, mais en toute chose il était économe, autant pour lui que pour les autres, et ces reliquats de dilection suffisaient à son bonheur.
Tous ces mamours et cette tendresse ne concernaient pas, même de très loin, les deux enfants Lassagne. Marc-Alexandre, quatorze ans et Marie-Sophie, douze ans, porteraient toute leur vie le handicap de leur nom.
Quant à Richard, le tolérer aux côtés de Cécile était le maximum que la douairière pût faire à son égard.
Richard Lassagne, par sa naissance, n’appartenait pas à la grande bourgeoisie lyonnaise. Pourtant, quand il avait épousé Cécile Fabre-Morini, il était déjà connu. Pas seulement à Lyon. À l’époque, dans les cénacles parisiens spécialisés, on parlait de lui, de sa belle gueule, de son allure de grand mou agréable, autant que de son avenir d’écrivain prometteur.
Mamita n’avait cure du Prix du premier roman, qu’un jury de literrarques pontifiants avait attribué au jeune lyonnais, juste avant ses fiançailles avec Cécile. Elle n’avait pas ouvert son bouquin et ne s’était jamais cachée de ne l’avoir point lu. En matière de roman, les seules lectures qui pouvaient l’intéresser c’était Jésus en son temps de Daniel-Rops. Pour le reste, la page boursière et le carnet mondain du Figaro, édition Rhône-Alpes, la lecture minutieuse des bilans des sociétés qui lui appartenaient en tout ou en partie, suffisaient à son besoin d’informations.
Ce qui lui faisait, bon an mal an, pas mal de choses à lire.
— Choisis ! Moi, je trouve les deux tableaux très bien ! À demain… Ou à tout à l’heure si tu ne dors pas, ma chérie.
À force de se frotter à la Famille, Richard pratiquait lui aussi la défausse, non sans un certain talent.
Cécile n’insista plus et laissa filer son époux hors du jardin d’hiver. Simplement, pour marquer sa désapprobation, elle plongea le nez dans le magazine qu’elle tenait sur ses genoux, sans rien répondre.
Ailleurs, chez les gens normaux, elle aurait sûrement ajouté : « Tu fais chier, Richard ! N’y va pas, merde ! » Un langage comme celui-là, Cécile ne l’utilisait que dans l’intimité de leur chambre à coucher, sous les draps, la bouche écrasée contre son oreiller, juste avant l’orgasme. C’est sans doute pour ça qu’après dix-huit années de mariage, Richard lui faisait l’amour plusieurs fois par semaine.
Il s’en fallut de peu qu’il renonçât.
Quand il ressortit de la rampe du garage souterrain, Richard s’obligea à ne pas tourner la tête. Il savait que Cécile était là, plantée derrière la baie vitrée du salon d’angle. Comme chaque fois dans ces circonstances, elle lui faisait de grands signes du bras, pour attirer son attention.
Il savait que s’il s’arrêtait maintenant, sur le bord du trottoir, il ne repartirait pas. Quelquefois, Cécile était capable de choses étonnantes pour parvenir à ses fins. Elle les avait plusieurs fois employées, et chaque fois elle avait réussi.
Il écrasa l’accélérateur d’un pied rageur en braquant à droite, pour s’engager dans le flot de circulation du boulevard des Belges.
Furieux de devoir se rendre contre son gré au rendez-vous que lui avait fixé son oncle Antoine.

