Chapitre 3 - Celui qui n'avait pas coupé les ponts
Cécile était la seule des Fabre-Morini à connaître l’existence d’Antoine Baïls et à l’avoir officieusement rencontré.
La première fois, c’était avant leur mariage, juste après qu’elle avait décidé de parler à la Famille.
Prudent et ne voulant surtout rien gâcher, Richard avait organisé ce premier rendez-vous dans les meilleures conditions possibles. Il était parvenu à convaincre son oncle de quitter sa boutique pour monter sur le plateau — on dit monter sur, comme s’il s’agissait pour un habitant des pentes de grimper au sommet du Mont-Blanc.
Le plateau est pourtant la partie la plus fréquentable de la Croix-Rousse. Il offre aux visiteurs l’image agréable et pimpante d’un simulacre de village, où les façades de petits immeubles modestes et les toits de tuiles roses étalent au soleil leurs dégradés de pastel ocre. Antoine ne fréquentait pas ou presque pas cette partie de la colline. Il s’agissait donc d’un exploit pour le jeune romancier d’être parvenu à l’amener jusqu’à la Soie, diminutif familier du Grand Café de la Soierie ; une des dernières brasseries populaires où flottent, jusque sous les platanes de la terrasse, des effluves de vin, de bière, de tabac froid, de saucisson à l’ail et autres fragrances plus indéfinissables et moins licites.
Les deux amoureux avaient pris chacun un café. Antoine, un pot de côtes avec une soucoupe de grattons pour faire passer. À dix heures du matin, ça faisait tout drôle à Cécile qui ne fréquentait que les salons de thé de la presqu’île, à l’ambiance plus cosy. Mais cela ne l’avait en rien empêché de se comporter comme à son habitude : elle avait souri à Antoine, à son presque fiancé, à la serveuse, comme d’ailleurs à tous ceux qui passaient près de leur table. Elle était parvenue à ne pratiquement pas ouvrir la bouche, se contentant d’écouter, avec l’air de trouver tout ça passionnant. C’est de cette façon qu’elle passait, partout et toujours, pour une fille charmante, discrète et bien élevée. Auprès de presque tout le monde. Excepté de quelques-uns, comme Antoine Baïls par exemple. Antoine qui, après lui avoir claqué deux bises à la bonne franquette, s’était mis à discuter avec son neveu, sans plus s’occuper d’elle.
Apparemment, lors de cette première rencontre, l’idée de poser une seule question à l’oncle de son fiancé, sur sa boutique ou sur le genre de bouquins qu’il pouvait vendre dans un quartier aussi misérable, ne semblait pas avoir effleuré Cécile. Ça tombait bien. C’était, à cette époque déjà, ce que Richard voulait éviter à tout prix.
Depuis, en presque vingt ans, Antoine et Cécile ne s’étaient revus qu’à deux ou trois occasions. Presque par hasard, sans plus de plaisir, de curiosité ou simplement d’envie d’aller plus loin et de se connaître mieux.
Deux mois plus tard, Cécile et Richard s’étaient mariés. Il avait fait un temps superbe. La cérémonie à Saint-Martin-d’Ainay, le banquet de quatre cents couverts dans un des châteaux du Beaujolais – qui appartenait à la Famille –, tout s’était admirablement bien passé, sans aucune fausse note. Antoine Baïls, le seul membre encore vivant de la famille du marié, avait été tout bêtement oublié.
En dix-huit ans de cohabitation fort courtoise et à l’amiable avec les autres membres de la Famille, Richard Lassagne avait beaucoup cédé. Sur les apparences comme sur ses convictions profondes. C’était, avant tout, par souci d’arrondir les angles et faciliter les rapports de sa femme et de ses deux enfants avec les Fabre-Morini. Lui avait toujours su rester à sa place — la dernière dans l’ordre des préséances. Doté d’un caractère ductile, il s’imaginait être parvenu à se fondre dans le moule et singer le mode de vie de la Famille.
Richard savait pourtant que, quoi qu’il fît, il ne serait jamais considéré autrement que comme un parvenu. Au mieux, une pièce rapportée. Aucun des Fabre-Morini ne le lui avait jamais reproché de vive voix ; mais tous – y compris sa femme Cécile, les soirs de grands frais – lui avaient fait sentir sa différence. Ses origines lui interdisaient de se croire un membre à part entière de la bourgeoisie installée et régnante de la capitale rhônalpine.
C’est, sans doute, ce qui lui donnait la force et l’envie d’écrire des romans. Histoire de se défouler. Bouquins que quelques grands gourous de l’édition parisienne considéraient comme écrits au vitriol. Là-dessus, Richard ne se dupait pas lui-même. Sa prose, ce n’était rien d’autre qu’une goutte de vinaigre dans un grand flacon de Chanel N° 5.
Bien qu’il fût faible, Richard Lassagne n’avait pourtant jamais répondu aux attentes fort nombreuses, muettes, mais suffisamment explicites, que lui avait adressées Cécile. Dès son entrée dans la Famille, il avait fait appel à toutes ses réserves de courage et de pugnacité (qui n’étaient pas énormes) pour ne jamais céder sur un point : il n’avait pas voulu couper les ponts avec Antoine, son oncle, âgé de seulement douze ans de plus que lui.
Deux mois auparavant, ce courage lui avait valu de recevoir la visite d’Hervé Fabre-Morini, dans leur hôtel particulier du boulevard des Belges.
Son beau-frère n’avait pas l’air particulièrement joyeux en lui annonçant la nouvelle : l’ampleur et la gravité des chamboulements politiques dans la région ébranlaient dangereusement les positions acquises depuis toujours par la majorité régnante. La vraie, la traditionnelle, celle qui dirigeait réellement la ville, son essor et sa destinée depuis des siècles : cathos, francs-ma et affidés.
Compte tenu des affaires en cours, qui rendaient indisponibles la plupart des leaders de droite, il avait fallu battre le rappel et dénicher en toute hâte des hommes neufs et insoupçonnables. C’est ainsi que les amis d’Hervé venaient de lui demander solennellement de s’engager. Après avoir pris l’avis de ses conseils, au premier rang desquels figuraient exclusivement Mamita et son frère Édouard, l’aîné des Fabre-Morini venait de prendre sa décision : aux prochaines élections, qui auraient lieu dans trois mois, il se présenterait au siège de député d’une des circonscriptions du Grand Lyon.
Son territoire électif avait été taillé sur mesure par ses amis politiques. La totalité des observateurs, partisans ou adversaires, étaient tous d’accord : la consultation populaire ne saurait être qu’une formalité sans surprise. Une élection dans un fauteuil… de député, en espérant beaucoup mieux, dès le prochain changement de majorité. Quelques-unes des nombreuses relations de la Famille, à Lyon et à Paris, s’y employaient d’ores et déjà très activement.
Richard ne comprit pas tout de suite pour quelle raison son beau-frère (qui d’habitude se souciait bien peu de son avis) venait lui annoncer, à lui et chez lui, cette nouvelle.
Politesse pour politesse, l’écrivain ne manqua pas de lui poser quelques questions au sujet de cette future élection. Ce dont évidemment il n’avait profondément rien à foutre.
Hervé fit semblant de prendre en considération les vagues suggestions que put lui faire son beau-frère. Mais pour ce qu’il était venu lui dire, il lui fallut une bonne demi-heure avant de parvenir à se décider.
— Peut-on imaginer un maire de gauche à Lyon ? Les derniers sondages des Renseignements généraux donnent pourtant nos adversaires favoris. Nous ne pouvons pas nous croiser les bras et laisser faire. Il faut réagir. Mais croyez-moi, Richard, cette campagne sera féroce. La plus petite faiblesse, la moindre faille, seront immédiatement exploitées par nos adversaires et même soyez-en sûr, par certains candidats de notre propre camp ! En ces temps d’incertitudes et de confrontations, beaucoup sont contre nous. Rien ne nous sera épargné. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. C’est la raison pour laquelle Édouard m’a suggéré de venir vous parler.
— Mais bien entendu, Hervé. Si je puis faire quoi que ce soit. Je vous écoute.
— Merci Richard ! Eh bien voilà : se pourrait-il que pendant la campagne, uniquement pendant cette période bien entendu, vous fassiez en sorte d’espacer et mieux encore, d’interrompre vos visites chez votre oncle… Antoine Baïls ?
Cette requête avait de quoi surprendre l’écrivain. Lui trouer le cul, comme aurait dit l’oncle qui possédait dans ces cas-là un langage plus libre et beaucoup plus imagé. En dix-huit ans, c’était la première fois qu’Hervé Fabre-Morini prononçait le nom d’un homme qui, jusqu’ici, en apparence, n’avait jamais existé.
Richard fit semblant. Il admit. Laissant même entendre qu’il comprenait.
En fait, il n’appréciait pas du tout la requête de son beau-frère. Mais alors pas du tout du tout… Une nouvelle fois, il se sentit profondément humilié. Que la Famille pût le traiter avec aussi peu de considération l’ulcérait au plus haut point. Cécile, qui assistait à l’entretien, fit semblant de ne se rendre compte de rien. Ce qui ne fit qu’accroître la rage intérieure de Richard.
À l’issue de cette conversation, il jura de se venger à la première occasion.
Ses représailles, il put les exercer une semaine plus tard, quand Antoine l’appela sur son portable. D’emblée Richard proposa à son oncle de lui rendre une petite visite, pour le soir même.
L’écrivain pouvait être lâche et peu franc du collier dans pas mal de circonstances. Mais, en plus, quand il n’y avait aucun risque à le faire, il aimait bien jouer des tours de salaud à la Famille.
De cette visite, Richard rentra à l’aube, pas très frais, peu fier de lui et surtout avec la peur au ventre.
Ce qui s’était passé, cette nuit-là, sur les pentes de la Croix-Rousse, il n’en parla à personne.
Deux semaines plus tard (soit plus de deux mois avant le scrutin), Antoine lui téléphona une nouvelle fois. Le libraire s’emmerdait ferme et souhaitait qu’ils passent une prochaine soirée ensemble.
Pour refuser, Richard prit prétexte de l’urgence d’un travail qu’il devait remettre à son éditeur. Antoine insista. Comme d’habitude, sans tenir compte des bonnes ou mauvaises raisons de son neveu. Richard finit par céder, à contrecœur. Il irait le rejoindre, le lendemain soir. Il se promit que ce serait la dernière fois avant ces foutues élections.
Le lendemain, quelques heures avant d’aller retrouver son oncle, il parvint à se persuader que rien n’arriverait. Il lui suffirait d’être prudent.
Quelles que fussent ses raisons et ses envies d’aller ou de ne pas aller lui rendre visite, Richard avait une véritable obligation de ne pas laisser tomber son oncle Antoine. Trente ans auparavant, les parents de Richard s’étaient tués accidentellement au cours d’un baptême de l’air, en hélicoptère. Le lendemain des obsèques, Antoine Baïls, le jeune frère de sa mère (il venait d’avoir vingt-deux ans), vint chercher le garçonnet qui vivait chez sa grand-mère depuis le jour du drame. Sachant que sa mère était dans l’incapacité physique et matérielle de recueillir son petit-fils, il entama, le jour même, des démarches officielles pour que la garde du jeune Richard lui fût confiée.
L’oncle n’acceptait pas que son neveu puisse être classé dans la catégorie des orphelins. Il fit des pieds et des mains pour empêcher que Richard ne soit placé dans un foyer ou une famille d’accueil de la DDASS. Il se battit contre tous. À cette époque – en 67 – Antoine Baïls était célibataire et travaillait dans une usine de produits chimiques de la périphérie lyonnaise. En peu de temps, à force de travail et de cours du soir, il put améliorer sa situation : de simple ouvrier il parvint au grade de chef d’équipe. Ayant atteint cette situation stable et mirobolante, Antoine pouvait ainsi prétendre faire face aux obligations morales et financières d’un tuteur légal.
Un rapport confidentiel de la direction du personnel de l’usine de produits chimiques de Saint-Fons, adressé à l’Administration, y contribua considérablement. Il y était écrit que cette ambition subite d’un militant syndicaliste d’extrême gauche – qui jusque-là, en particulier, avait souvent posé problème – était une véritable aubaine pour cette multinationale, comme pour la société, en général. Ce plaidoyer secret et inattendu finit de persuader les institutions compétentes. Elles admirent, au bout du compte, qu’elles pouvaient confier la garde du jeune Lassagne au susdit Antoine Baïls.
Pendant une dizaine d’années – mis à part quelques visites chez sa grand-mère qui ne lui témoignait qu’un médiocre intérêt – Antoine fut toute la famille de Richard. Grâce à son jeune oncle, le gone ne manqua de rien. Même pas d’affection. Bien que la manière de la donner du tonton restât très particulière. Virile, brève, pudique, autrement dit sans démonstrations excessives.
Lors des premiers gros dégraissages de la fin des années 80, Antoine Baïls fut malgré tout viré de son usine. Mauvais esprit. Trop de politique, pas assez de « culture d’entreprise ».
C’est à cette époque qu’il eut l’idée saugrenue d’investir ses indemnités de licenciement dans l’achat d’une petite librairie. La Librairie des pentes, à la Croix-Rousse.
Ouvrier ou libraire, ça n’était pas le même boulot. Lui qui n’avait jamais compté, il lui fallut apprendre à gérer et pour ce faire à tricher, naturellement. Ce à quoi il s’était toujours refusé.
Antoine passa des nuits entières à lire, classer, analyser, comprendre et mettre en fiches ce qu’une clientèle aussi particulière venait chercher dans son arrière-boutique. Les premiers jours, cerné par la paperasse – particulièrement celle qu’il recevait et devait remplir, par retour, en plusieurs exemplaires pour l’Administration – il peina énormément et pataugea pas mal. Ce fut la seule période pendant laquelle les plus malins et les plus connaisseurs de ses clients purent en profiter. En fait, quelques semaines suffirent à transformer l’ancien membre de la LCR en commerçant bon teint.
Du jour au lendemain, Antoine Baïls coupa les ponts avec ses idées, le syndicalisme et la politique. Il ne revit plus un seul de ses amis et ne revint jamais dans son quartier des Clochettes.
En apparence, rien ne semblait chez lui avoir changé. Le bonhomme semblait toujours le même, besogneux, mal gratté, pas causant et, cette fois-ci, près de ses sous.
La blessure était profonde, lui seul en connaissait la béance, même si comme pour tout le reste il faisait semblant d’ignorer.
L’argent ? Dès la seconde année, il commença à en gagner beaucoup. Très vite, et à son plus grand étonnement, presque trop. La vente des bouquins de cul, pendant toutes ces années, permit donc à Antoine de faire face à ses responsabilités financières vis-à-vis de Richard, un adolescent sans histoire, qui devint très vite un jeune homme sans problème.
C’est ainsi que, quelques années plus tard, le libraire put encourager et financer le talent plein de promesses, mais encore en devenir, du jeune écrivain. Antoine s’occupa toujours de son neveu, sans jamais faillir ni déroger. Jusqu’au jour où Richard lui présenta Cécile.
Dès lors, leurs rapports évoluèrent. En raison sans doute de l’orientation que Richard donnait à sa nouvelle vie et surtout à la littérature qu’il s’était mis à produire. Sans doute aussi lorsqu’il annonça à son oncle qu’il avait l’intention d’épouser la petite dernière des Fabre — Morini.
Un matin, Antoine n’ouvrit pas sa boutique. Par des chemins discrets, souvent empruntés par d’autres, il fit le voyage jusqu’à Genève, où il avait rendez-vous avec le sous-directeur d’une banque d’affaires.
Le lendemain soir, chez Mège, après avoir éclusé leur première bouteille de sancerre en guise de cadeau de mariage, il confia sans cérémonie le code de six chiffres à Richard. Le montant de la provision, inscrit de la main même du sous-directeur de la banque genevoise sur un simple et anonyme bout de papier, était tout à fait considérable. Il permettrait au nouveau marié de faire bonne figure, pendant quelques années au moins, dans la société qu’il allait désormais fréquenter.
La somme était si importante que, pour pouvoir l’accepter, Richard Lassagne prit, ce soir-là, la plus grosse cuite de sa vie.

