Chapitre 4 - Pilar
On était début août – il était presque huit heures du soir –, il faisait chaud et lourd partout dans la ville. On attendait la fraîcheur toute relative de la nuit pour commencer à respirer, dormir ou tout simplement se remettre à vivre, sans risquer l’embolie.
Richard venait d’arriver. Il furetait au fond de la boutique, en attendant qu’Antoine vide ses derniers clients pour pouvoir boucler.
Près de la caisse, un petit maigrelet, aux allures de danseur de tango, faisait face au libraire. Le gominé ne cessait de patiner sur place, en frottant d’une paume humide un menton en galoche avec, va savoir, le secret espoir de le faire raccourcir.
— Me prends pas pour un con, mon petit Serge ! Ton Pierre Louÿs, c’est une réimpression d’après-guerre ! Ça ne vaut pas plus de deux cents balles !
— Mais m’sieur Antoine, j’vous jure que…
— Ne jure pas gamin ! Ça énerve ! Viens par ici !
Antoine alpagua fermement le Serge en question par l’épaulette de son blouson de cuir pour l’entraîner dans les tréfonds plus discrets de sa réserve, où leur conversation se poursuivit mezza voce pendant un bon moment.
Richard n’assumait pas les humeurs de son oncle. Bien qu’il sût qu’Antoine l’avait déjà repéré dès son entrée dans la librairie, il préférait attendre dans son coin, en se fondant dans le décor. D’un œil, il observait le manège de deux ou trois furtifs qui hantaient les rayons en se dissimulant le plus possible derrière les présentoirs. De l’autre, il se laissait distraire par les aventures illustrées d’un couple de libertins des années 30 en proie à des troubles du dédoublement de la personnalité. Un coup je te vois, un coup je ne te vois pas.
— Font tous chier, ces cons-là !
On y était. Le loquet de la porte vitrée claqua deux fois dans sa gâche, derrière le dos du danseur de tango malhonnête, avant qu’Antoine ne s’avance en direction de son neveu. Le poids de sa grosse paluche tomba sur l’épaule de Richard. C’était la seule et la plus chaleureuse manière qu’il avait pour lui dire bonjour ou au revoir.
Plus intime, Antoine ne connaissait pas ou ne savait pas faire.
Sans rien dire, sans lui adresser la parole ni même prendre la peine de se retourner pour savoir s’il le suivait, l’oncle grimpa l’escalier à vis qui montait à l’appartement du premier étage.
La première gorgée était fraîche, agréable et fruitée. Richard remplit jusqu’au bord et pour la troisième fois les deux verres, afin de terminer plus vite la bouteille de saint-joseph rouge des caves Blanchelaine année 92, une rareté de derrière les fagots. La première bouteille de la soirée. Celle-là, ils la buvaient toujours tous les deux, seuls, dans cette pièce qui ressemblait plus à une réserve à bouquins qu’à un salon-salle à manger.
— Ce soir, si tu veux, on va chez Mège. C’est tripes.
— Je ne veux pas rentrer tard. Hervé doit passer me voir demain. Très tôt. Je dois l’aider à rédiger un de ses discours de campagne.
Antoine se marra tout en allumant un mégot, repéré dans un des cendriers pleins qui traînaient un peu partout dans la pièce. Il fumait peu et les mégots, il préférait ça aux cigarettes entières.
— Les tripes, c’est plus assez fin pour toi, maintenant ? Tu n’as qu’à repartir de suite, si tu as peur de te faire engueuler.
En disant ça, le libraire n’était pas en colère ni même vexé. Il s’en foutait des états d’âme de son neveu et il avait raison. C’était chaque fois pareil, et surtout, ça ne changeait en rien le déroulement de la soirée.
— Ça n’a rien à voir ! On va chez Mège et je rentre après. C’est tout. Ce que je ne veux pas c’est, comme la dernière fois, te ramener sur mon dos complètement pété. J’en ai marre ! Toi, le lendemain, tu peux prendre tout le temps qui t’est nécessaire pour récupérer. Tu peux même ouvrir ou ne pas ouvrir ta boutique. C’est toi qui décides de tes heures et même de tes jours d’ouverture. Moi j’en ai chaque fois pour quarante-huit heures à ne pas pouvoir écrire une ligne. Sans parler du reste.
Bien entendu, ils avaient fait ce qu’Antoine voulait qu’ils fissent. C’est la raison pour laquelle ils s’étaient retrouvés chez Mège et que, peu après une heure du matin, ils étaient tombés sur elle.
— Tiens, bois !
Antoine mit une dizaine de secondes à ouvrir un œil. Autant, pour tendre le bras et parvenir à se saisir du poignet de son neveu. Il le tira jusqu’à lui, pour que Richard approche la grande tasse de céramique tout contre ses lèvres. Le libraire souffla très fort – mais à côté – avant d’avaler une gorgée du liquide noir, fort et brûlant.
Yeux clos, Antoine poussa un cri sourd, une sorte de grognement de rage en se brûlant la langue. Narines dilatées, soufflant comme un bœuf, il se laissa glisser sur les coussins avachis pour se blottir entre les tas de vieux livres fanés qui occupaient déjà la place.
Richard resta debout un long moment face à son oncle, pour l’observer. Sans pour autant deviner s’il feignait ou dormait réellement. Prudent, il attendit que le café fût à bonne température pour avaler à son tour une gorgée. Amer comme du fiel, le breuvage suffit à lui tordre l’estomac. Il reposa la chope de grès sur la table, entre deux piles de bouquins.
En se retournant vers le divan où s’était vautré son oncle, Richard éprouva la désagréable sensation que, dans la pénombre, Antoine l’observait à travers la ligne sombre de ses cils à peine entrouverts.
L’écrivain se pencha tout contre le visage inexpressif pour scruter de très près les traits lourds et luisants de sueur grasse. Son oncle était réellement assoupi.
Ce fut plus fort que lui. Il lui posa tout de même la question qui lui brûlait les lèvres.
— Antoine ?... Antoine, est-ce que tu te souviens de l’autre fois ?
En une fraction de seconde, Richard crut voir la paupière de l’œil gauche du libraire s’entrouvrir et se refermer aussi vite. Non ! Fausse alerte ! Ce n’était que la ligne humide ourlant le bas des cils qui palpitait par instant, en accrochant la lumière de la lampe. Antoine cuvait et n’avait rien entendu. Dans l’état où il se trouvait, il était incapable d’avoir conscience de quoi que ce soit. A fortiori, de ce qui venait de se passer tout à l’heure, chez Mège.
Antoine ne devait pas, ne pouvait pas se souvenir de ce qui était arrivé, trois semaines auparavant, dans une des traboules de l’autre côté des pentes.
L’écrivain s’assit face au quinquagénaire endormi.
Afin de desserrer l’étau autour de ses tempes douloureuses et faire que son cœur cessât de vouloir sortir de sa poitrine, il commença, en son for intérieur, à se raconter… pour, très vite, trouver des réponses qui pourraient calmer sa panique.
Richard ne s’était pas rendu compte à quel moment il s’était laissé glisser tout au fond du gros fauteuil de cuir défoncé. Quand il se réveilla, il avait la bouche tapissée de carton et un mal de tête à hurler.
La lueur grise, qui sourdait à travers les carreaux opaques, était suffisante pour qu’il puisse admirer la gravure d’un bouquin ouvert devant lui, sur la table. Un homme au torse couvert de poils, les yeux exorbités, plantait ses doigts crispés dans les chairs molles d’une odalisque grassouillette qui ne semblait pas apprécier ce type d’homme, ni ce genre d’étreinte. En fait l’homme assaillait la femme, bien plus qu’il ne lui faisait l’amour.
Mal à l’aise, Richard baissa la tête, pour consulter son bracelet-montre. Cinq heures vingt ! Il n’essaya même pas d’imaginer l’accueil de Cécile, boulevard des Belges.
Dès qu’il tourna la tête, l’écrivain constata que le divan où Antoine dormait tout à l’heure était vide. La décharge d’adrénaline le précipita d’un bond jusqu’à la porte de la chambre.
Sur le lit, bras en croix, gueule grande ouverte, Antoine dormait, encore tout habillé.
Il ressortit par l’entrée de l’immeuble qui jouxtait la boutique. Même en se disant que ça ne servait à rien, Richard ne put s’empêcher, avant de sortir, de s’encoigner dans l’embrasure de la porte de l’immeuble. Le cœur battant, il se força à prendre le temps d’observer de chaque côté de la rue déserte.
Ce qu’il lui fallait éviter par-dessus tout c’était les colleurs d’affiches. Plus encore ceux de son bord que ceux de l’opposition.
Une des équipes de Boqueron avait dû passer quelques minutes auparavant dans la rue Pouteau. La physionomie figée et bien propre sur elle du candidat de la droite s’étalait, dupliquée sur dix mètres. La colle s’écoulait encore en longues stalactites glaireuses, jusque sur le trottoir où elle s’étalait en flaques visqueuses et glissantes comme du verglas.
Il fallait qu’il se presse. En général et par principe, les colleurs de Athoun ne suivaient pas loin derrière.
Richard s’élança en courant comme un voleur à la tire vers sa voiture garée à l’angle opposé de la place Colbert, sur un passage protégé. Il tremblait de fatigue et de peur quand il mit le moteur de la Clio en marche.

