Chapitre 5 - Les chemins de traverse
Trois jours après, elle téléphona à la boutique du libraire. D’emblée elle insista pour savoir si c’était bien à Monsieur Baïls qu’elle avait à faire. Elle lui demanda si elle pouvait le rencontrer le jour même. Ne voulant prendre aucun risque, Antoine refusa tout net de la recevoir, comme elle le suggérait, après la fermeture.
Le libraire vendait du porno comme d’autres vendent du pinard ou des armes, sans être obligatoirement alcolos ou meurtriers. Il ne s’était jamais senti concerné autrement que professionnellement par son fonds de commerce. Il n’en était pas amateur.
Pour ce qui est des femmes et ses rapports avec elles, il se méfiait et n’aimait pas qu’on lui force ni la main ni la braguette. Il aimait choisir, quand il voulait, où il voulait.
Ça n’arrivait pas si souvent, pour qu’en plus il s’emmerde.
À huit heures moins cinq, dès qu’elle passa la porte et s’avança dans la boutique, il sut que c’était elle. À son regard, à sa façon de fixer les choses et les hommes qui se trouvaient là.
Pas coincée, ni agressive. Simplement fière et naturelle. Ce qui lui donna envie d’aller vers elle et de lui faire signe de s’approcher de la caisse.
— On ferme. C’est l’heure.
Il fit un signe rapide de la main en direction de la jeune femme. Pour lui faire comprendre que cette invitation à aller voir ailleurs ne la concernait pas.
Ils attendirent, sans se parler, que le dernier client fût sorti de la boutique. En attendant, elle jeta un coup d’œil sur les couvertures des ouvrages. Elle feuilletait mécaniquement les bouquins pornos et les revues coquines sans paraître s’intéresser en aucune façon à leur contenu.
Antoine fit le tour du comptoir pour aller refermer la porte d’entrée. Il ne boucla pas la serrure, mais retourna simplement du bon côté la petite pancarte en Celluloïd Ouvert/Fermé.
Ils échangèrent leur premier regard pendant qu’il revenait vers elle. Même si elle venait d’obtenir un rendez-vous en particulier, elle n’avait pas l’air de lui en être reconnaissante pour autant.
La jeune femme ne souriait pas. Elle le fixait simplement, droit dans les yeux. Ça n’avait rien d’équivoque. C’était sans agressivité, mais sans aucune amabilité de circonstance non plus.
Elle devait avoir dans les trente, trente-cinq ans, vêtue très simplement, d’un jeans et d’un T-shirt bon marché. L’ensemble n’était pas neuf, mais impeccable, sans une tâche et repassé de frais. Assez jolie, un peu maigre, les traits du visage anguleux. Une bouche large et presque trop grande barrait le bas du visage qui se terminait par un menton en triangle aigu. Ses cheveux châtain clair, tirant sur le roux, étaient coiffés court. Avec une frange sur le front qui descendait au ras de grands yeux gris ou verts ou marron, Antoine ne remarquait plus ces détails-là chez une femme depuis longtemps.
Cette fille n’était pas dans sa boutique pour le rencontrer ni pour acheter ou vendre quoi que ce soit. Comme pour lui donner raison, elle ne perdit pas de temps en formules inutiles.
— Vous me reconnaissez ?
À cause de l’accent espagnol sans doute, Antoine pensa à cette très ancienne pub pour la Carte bleue. À l’époque c’était un couturier italien qui posait la même question aux téléspectateurs. Le couturier souriait. Pas la fille.
— Non. Faudrait ?
L’Espagnole mit un peu de temps à répondre. Sans doute parce qu’elle cherchait ses mots en français. Les mots seulement, pas ce qu’elle voulait lui dire.
— Je suis la fille qui était endormie par terre dans le bistro, la semaine dernière. Ça, vous vous souvenez ?
Antoine mit deux à trois secondes à comprendre ce qu’elle voulait dire par endormie.
— Pas vraiment ! Je n’étais pas en état, ce soir-là !
— Et ton copain ?
— Richard ?
— Celui qui est parti avec toi du bistro. Il se souvient pas, lui ?
— Ça, je n’en sais rien. Faudrait lui demander. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Vous voulez quoi exactement ?
— Je veux savoir.
Maintenant, elle commençait à le gonfler sérieusement, la seῆorita.
— Savoir quoi, si on peut savoir ?
— Si c’est ton ami et vous qui m’ont violée il y a trois semaines dans un pasaje. La fille prononçait passaré, avec la jota espagnole.
Ça lui était déjà arrivé d’en recevoir dans sa boutique. Une dingue ! Une lectrice trop imaginative qui se mettait à confondre ses lectures avec la réalité. Antoine voulut la prendre par une aile pour la reconduire d’autorité vers la sortie.
La fille devait être sur ses gardes. Sans doute une habituée des courses de toros. Elle pivota simplement du buste pour éviter qu’il l’empoigne.
En reculant de deux pas en arrière. Ses yeux lançaient des banderilles empoisonnées.
Antoine tenta de calmer le jeu.
— On ne va pas se faire une corrida. Vous sortez ! Vous foutez le camp d’ici, sans faire d’histoires. D’accord ?
Elle fit un pas vers lui, pour le défier. Le prochain coup elle allait sortir la cape pour entamer la mise à mort !
— Tu me donnes l’adresse de l’autre et comme ça je fous le camp tout de suite.
— Qu’est-ce que vous racontez ? D’abord, qui vous a violée ?
— Lui et… vous, peut-être !
— Ni lui ni moi ne vous connaissons, mademoiselle ! Je ne vous ai jamais vue, avant aujourd’hui !
—Tu me prends pour une folle ? Alors, pourquoi l’autre soir, toi et ton copain, vous êtes partis comme ça, vite, du bistro de la rue des Fantasques ?
C’était vrai. Vrai que cette fille ne donnait pas l’impression d’être cinglée. Vrai aussi qu’Antoine s’était toujours demandé pourquoi, le soir où ils avaient passé du bon temps chez Mège, Richard l’avait pratiquement poussé de force hors du bistro. Il était bourré, d’accord ! Mais pas plus que d’habitude. En tout cas, pas au point qu’il ne puisse se rendre compte que quelque chose clochait. Au point de ne pas voir que ce soir-là, quelque chose ou quelqu’un foutait une trouille pas possible à son neveu. Comme Antoine n’avait pas pour habitude d’interroger ceux qui ne voulaient rien dire, il avait finalement laissé tomber. Mais il n’avait pas oublié, et cette fille venait confirmer ce que désormais, il craignait d’entendre.
— Si vous m’expliquiez de quoi ça retourne, toute cette histoire ?
L’Espagnole mit quelques secondes à comprendre le sens de la proposition du libraire. Avant de commencer, elle prit une large inspiration qui fit saillir sa poitrine.
Après qu’il eut maté ses petits seins aux pointes tendues à travers le T-shirt, Antoine se sentit tout gêné, comme un gone pris en faute.
— L’autre… votre ami. Je l’ai reconnu l’autre soir quand je me suis endormie dans le bistro.
Ah ! Ce n’était que ça ! En fait ce mystère n’en était pas un.
Ce petit cachottier de Richard avait, sans nul doute, couchaillé avec cette fille. Une partie de jambes en l’air occasionnelle, peut-être sans conséquence pour le neveu, mais dont l’Espagnole, en revanche, semblait faire tout un drame.
En ce qui concernait les femmes, Antoine en était resté aux clichés. Pour ce qui était des Espagnoles, il en était resté à Franco, vingt-cinq ans en arrière.
— Vous connaissez Richard ?
— Richard ? C’est le nom de ton copain ? Celui qui était avec vous au bistro ?
Elle le gonflait déjà, cette histoire. Elle ne le concernait pas. Il n’y était pour rien. Et il ne pigeait pas la moitié du baragouin de cette Espagnole, qui passait du vous au tu au milieu de ses phrases mal construites.
Antoine en voulait à Richard de ne pas lui avoir dit ce qui s’était passé entre lui et cette fille. Parce qu’il s’était forcément passé quelque chose. Mais quoi ?
— Enfin merde, si vous ne connaissez pas Richard, expliquez-moi comment il a fait pour vous violer ?
La fille comprit qu’elle s’y prenait mal. Elle devina que le libraire commençait à en avoir marre et surtout ne la croyait pas. Ses yeux se remplirent de larmes. Les traits durs et figés du masque de lutteuse se mirent à fondre. Antoine entr’aperçut alors, l’espace d’une fraction de seconde, le visage d’une jeune femme seule et désespérée.
— Il m’a violée. Je te jure.
Antoine soupira un grand coup et lui demanda d’attendre un petit moment. Au fond du magasin, il débarrassa plusieurs piles de bouquins qui encombraient deux chaises pliantes. Il lui fit signe d’approcher et de s’asseoir. Ils prirent place de part et d’autre d’une petite table qui servait de présentoir aux bandes dessinées cochonnes. Ni l’un ni l’autre n’eut l’idée de refermer les B.D. de cul, de les déplacer, où d’aller les poser sur une table voisine.
— Ce sont des copains et des copines qui habitent dans mon immeuble. C’est avec eux que j’étais quand on est entrés dans le bistro de la rue des Fantasques. Ils m’avaient dit de venir avec eux. C’était pour distribuer des tracts pour les élections. Ça allait me payer mon loyer et me sortir de la mierda, gracias a Dios. Un peu seulement. Pendant deux nuits on a rempli les boîtes à lettres dans des rues. Les hommes, ils faisaient le collage des affiches. On a bien rigolé et personne il nous a emmerdés. Le deuxième nuit, Serge, le responsable du parti, il est passé pour nous donner notre argent. Comme j’étais la seule fille célibataire, Serge il m’a proposé de me ramener avec sa voiture. J’ai dit non. J’ai dit que j’allais marcher pour rentrer chez moi, en bas des pentes, à côté de la place des Terreaux. C’était pas loin.
— Tu te souviens de la date exacte ?
Antoine aussi s’y mettait au voututoiement.
— Le 3 du mois de mai… La même date que porte le nom du tableau de Francisco Goya.
Antoine connaissait ce tableau. Il représentait l’exécution de nuit de partisans espagnols par des soldats de Napoléon. Naturellement, il se demanda si c’était le moyen que la fille avait trouvé pour se souvenir de la date ou bien sa façon de faire de l’humour noir ?
— C’était quel jour ?
— Sabado… Le samedi.
— Ça fait presque un mois… Faudra que je vérifie.
— Qu’est-ce que tu veux vérifier ?
— Rien ! Continuez.
— J’étais contente pour l’argent qu’il m’avait donné Serge. Il devait me suivre depuis longtemps. Il a attendu que je passe dans le tunnel d’un immeuble… Je me rappelle jamais du mot en français.
— Une traboule ?
— Oui ! Un traboule. C’était dans le noir. Il m’a frappé dans le dos et derrière la tête. Je suis tombée et je me suis endormie.
— Évanouie.
— Oui, envanouie.
— C’était Richard ? Vous l’avez reconnu ? Vous êtes sûre de ça ?
— Oui !
— Votre pote Serge. Ce n’est pas lui qui vous aurait suivie, des fois ?
— Non ! C’était pas lui. C’était l’autre.
— Comment savez-vous que c’est Richard qui vous a attaquée dans la traboule ? Vous n’avez pas pu le reconnaître, puisque vous dites qu’on n’y voyait rien ?
— Je l’ai vu… après.
— Quand ?
— Quand je me suis réveillée… Comment on dit ?
— Quand vous êtes revenue à vous ?
— Il me tirait par les épaules. Il m’amenait dehors. C’est là.
— Là quoi ?
— C’est là que je l’ai connu. Il me regardait. Il avait posé sa main. Il me caressait el pecho… les nichons !
— C’était Richard ? Vous êtes certaine de ça ?
— Je ne connais pas Richard. J’ai reconnu le type dans le bistro, l’autre jour. Il était avec toi. C’est lui ! C’est lui qui m’a fait ça… Et peut-être que toi tu étais avec lui.
Antoine ne releva pas.
— Et après ? Si c’était Richard, qu’est-ce qu’il vous a fait ? Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Après je me suis encore envanouie… Après je me suis réveillée dans le lit, à l’hôpital. C’est les pompiers qu’ils me sont trouvés. Celui qu’il m’avait fait ça… Ton copain, Richard, il avait téléphoné, pour les prévenir.
Aucune image, pas le moindre souvenir précis de ce qui s’était passé en sortant de chez Mège… Si ce n’était la voix de Richard quelque part dans sa tête, qui l’interrogeait : « Antoine, tu te souviens de l’autre fois ? »
Quand elle se tut, il se sentit mal à l’aise, emprunté. Il n’avait pas envie qu’elle lui raconte la suite de son histoire dans la boutique. Il s’efforça de paraître naturel pour lui proposer d’aller prendre un pot quelque part sur les pentes. L’Espagnole hésita un bon moment avant de finir par accepter.
Avant de quitter la librairie, il lui demanda de l’attendre un instant. Dans sa réserve, il alla fouiller un tiroir où il rangeait son agenda. Il y notait scrupuleusement tous les numéros de téléphone de ses clients et tous ses rendez-vous.
À la date du 3 mai, en bas de page, il n’y avait qu’un seul nom. Il l’avait entourée au feutre rouge : Richard.
Il hésita à appeler son neveu. Puis il décida d’attendre pour en savoir un peu plus. Même si c’était déjà bien assez comme ça.
Ce n’est qu’au bout de la seconde partie de la rue Pouteau qu’Antoine lui demanda comment elle s’appelait. Elle ne lui donna que son prénom : Pilar.
— Vous je le sais. C’est Antoine Baïls. C’est à toi la Librairie des pentes. Vous êtes connu ici. Le patron du bistro de la rue des Fantasques c’est un bon ami à vous… Il n’a pas voulu me dire comment tu t’appelais quand je lui ai demandé. C’est un client qui me l’a dit.
Antoine imaginait la scène entre Mège et Pilar.
En descendant les marches de la montée Capponi, Antoine lui dit qu’il la croyait. Il ne doutait pas de l’authenticité de son récit. Mais il l’assura que pour autant, Richard ne pouvait être le salaud qui l’avait violée dans la traboule.
Pilar se figea sur place, puis recula pour se planter au milieu des escaliers, dans la perspective des immeubles aux façades cradingues. Elle avait retrouvé son regard dur de lutteuse. En contre-jour, dans le soleil couchant, ses cheveux s’embrasèrent d’un seul coup. Cabrée par la colère, elle le fixait droit dans les yeux.
— Pourquoi tu dis ça ?
Antoine sentit à l’intérieur de sa poitrine une vieille porte fermée depuis longtemps qui tentait de s’ouvrir. Ce début d’émotion ne lui laissa pas le temps d’aller plus loin. Pour convaincre la fille de ce qu’il allait dire, il leva la voix, la bouche mauvaise, le regard dur.
— Parce que Richard je le connais comme si je l’avais fait. C’est mon neveu. Tu comprends ?... Le fils de ma sœur. Depuis la mort de ses parents, ce gone, je l’ai eu avec moi, tous les jours, pendant dix ans. Il est incapable de faire une chose pareille. Je te le dis. C’est tout !
Au bout d’un moment, ils finirent par se remettre en marche. Ils tournèrent à gauche pour remonter sur quelques mètres la rue des Tables-Claudiennes. Sans se dire un mot. Quand il tourna la tête vers elle, les yeux de la fille lui balancèrent, à bout portant, une nouvelle flambée de rage incendiaire en plein visage.
— Tout à l’heure, je t’ai vu. Tu as regardé dans ton carnet. Tu regardais quoi ?
Pour savoir qu’il avait consulté son agenda, elle avait dû se planquer quelque part dans la boutique pour l’espionner.
Antoine se donna le temps de tourner le coin de la rue Jordan avant de lui répondre. Inutile de se foutre en colère et d’en faire tout un plat. Après tout, si ça pouvait arranger le coup à Richard, autant que ça se passe bien et lui dire carrément la vérité.
— Le 3 mai, Richard et moi on était tous les deux ensemble. Ici, sur les pentes. C’est vrai, on est allé faire la fête, d’abord avec des potes, puis tous les deux. On a traîné dans plusieurs bars. Toute la nuit. On a pas mal bu, surtout moi. Mais nous sommes restés ensemble tout le temps. Pas une fois, pas un seul moment, Richard ne s’est retrouvé seul. À part pour aller pisser, donc pas suffisamment longtemps pour faire ça…
— Pourquoi alors, l’autre jour, ton neveu dans le bistro de Mège, il est parti si vite avec toi, quand je suis entrée moi avec mes copains ?
— Je te l’ai déjà dit. J’étais rond, saoul, pété ! Il a voulu me ramener !
— J’ai compris ça !
— Sans doute aussi qu’il n’a pas voulu que je vous emmerde, toi et tes copains. C’est déjà arrivé avec d’autres, d’autres soirs…
— Pour ça ? Solamente ?
Antoine leva les épaules et écarquilla les yeux pour faire comprendre à l’Espagnole qu’il n’avait pas compris le dernier mot.
Elle s’appliqua pour prononcer lentement : soleument ça ?
— Oui, seulement ça ! En ce moment, il a ses raisons, pour que tout se passe bien quand on sort tous les deux sur les pentes.
— Quelle raison c’est ?
— Ça je n’ai pas envie de te le dire. C’est pour une bonne raison.
— Si c’est pas lui… Et pas toi avec lui, alors pourquoi moi je le reconnais ?
Antoine n’aurait pas dû sourire, quand il crut avoir trouvé la réponse à toutes ses interrogations.
— C’est un autre qui t’a sautée dans la traboule. Richard a dû arriver après… Si ça se trouve, en intervenant, il a fait fuir ton agresseur et… il t’a peut-être sauvé la vie ?
— Ah ! Oui ? Et alors, si c’est un bon citoyen, pourquoi il m’a pas emmenée au commissariat ? Pourquoi les flics, il leur a téléphoné seulement ? Pourquoi quand ils sont venus, j’étais dans une voiture, là, en bas, dans la rue Burdeau ? Hein ! Porqué, hombre ?
— Parce que je viens de te le dire : Richard a ses raisons pour ne pas se faire repérer sur les pentes de la Croix- Rousse en ce moment.
— Non, c’est pas ça ! Il avait peur ton neveu ! Et toi ? Pourquoi toi tu te souviens de rien ? Écoute-moi, hombre. Écoute : je l’ai vu Richard. Il était penché sur moi. Je sens encore, tous les jours, ses mains qui sont posées sur moi. Je l’invente pas ! Comment tu l’expliques ça, hombre ?
Antoine comprit trop tard ce qui allait se passer, là, au milieu de cette place encombrée de bagnoles. Mais il n’avait plus le choix. Tenter de calmer la fille ou faire semblant d’abonder dans son sens, ça risquait même d’être pire. Antoine tendit la main pour attraper le bras de Pilar. Elle ne fit pas un geste pour se dérober. Il se mit à serrer sans se rendre compte qu’il devait lui faire mal.
— Je ne l’explique pas ! Je te dis simplement que ce n’est pas Richard qui t’a violée dans la traboule. Pigé ?
Ça n’étonna même pas Antoine quand la fille se mit à hurler. Sans se soucier de rien. Surtout pas de lui, ni des gens qui s’arrêtaient, à pied, en bagnole ou qui ouvraient leur fenêtre pour ne pas louper un meurtre en direct, sur la place Chardonnet.
— Tu es qui toi, pour me dire que ton Richard c’est pas lui qu’il m’a violée ? Tu as vu ce que tu vends dans ta librairie ? Tu as vu les gens qu’ils viennent acheter tes livres ? Tu es qui, toi, pour me dire que je suis folle et que je raconte des mensonges ? Mon ventre il a reçu un homme qui m’a pourri dans l’intérieur et toi tu dis, non. Tu dis, c’est pas vrai. C’est personne ! Hijo de puta !
Ce qui la fit taire, c’est le spasme qui la plia en deux et lui fit cracher, en un seul jet, un long flot de bile sur le trottoir. Antoine se précipita pour la retenir par les épaules. Il en prit plein ses godasses, mais il put ainsi l’empêcher de se laisser choir au milieu de la flaque verdâtre.
Il la trouva extrêmement légère entre ses bras quand il la souleva pour la porter jusque sur le capot d’une des voitures qui encombraient la petite place miteuse. Il lui laissa le temps de reprendre son souffle avant de la soutenir par les épaules pour la tracter en direction du premier rade.
Chez Étienne, quand ils passèrent la porte, tout le monde se tut. Le patron et ses habitués connaissaient Antoine et son foutu caractère. De le voir, comme ça, en train de porter cette fille à moitié morte, ni le patron ni aucun des assoiffés agrippés au zinc ne s’aventurèrent à lui souhaiter ne serait-ce que le bonjour.
Antoine fila droit devant, pour transporter l’Espagnole jusqu’à une banquette de moleskine, dans l’arrière-salle sombre et déserte. De là, il gueula pour qu’Étienne lui apporte, fissa, une carafe d’eau glacée, un torchon propre et une bouteille de Vichy.
Servir de l’eau, rien que de l’eau, même minérale à Antoine, c’est que ça devait être vachement grave. Le bistrotier se précipita. Par précaution et conscience professionnelle, il ajouta à la commande du libraire deux verres et une fillette de côtes-du-rhône.
Tassée sur elle-même dans l’angle de la banquette en faux cuir, Pilar finit par lever la tête. Antoine se rendit compte que c’était bon. Toute la haine et la combativité que la fille portait en elle venaient de la quitter ; remplacées par un immense et total désespoir.
— Ce sont les pompiers qui t’ont trouvée dans la traboule ? Quand tu étais à l’hôpital, est-ce que les flics sont venus te poser des questions ? Ils font une enquête ? Qu’est-ce que ça donne ?
Pilar poussa une sorte de petit rire qui grinçait comme un sanglot au fond de sa gorge.
— Les flics ? C’est pareil en France comme en Espagne. Quand une fille elle est violée, ils cherchent à savoir si c’est pas sa faute à elle. Si elle a pas pris du plaisir quand ça lui est arrivé.
La morale antimâle, Antoine trouvait ça consternant. Il estimait d’une manière générale que ce sujet ne le concernait pas le moins du monde.
— Ils font une enquête, oui ou non ?
—Oui ! Mais à part de me dire de rentrer en Espagne et me faire chier pourquoi j’ai pas de travail régulier ici, ils avancent pas. Ils ne savent rien. Ils n’ont rien trouvé, ils m’ont dit ça à chaque fois.
Il faisait presque nuit lorsqu’ils quittèrent le bistro d’Étienne. Sur le trottoir Antoine apprécia que, d’emblée, et sans faire de chichi, Pilar accepte son invitation d’aller ensemble manger un morceau. Il lui suggéra le plat du jour du Brin de zinc.
Il n’osa pas proposer les tripes à la tomate de son copain Mège.
Comme si la chose était sans importance, l’Espagnole lui avoua qu’elle crevait de faim, n’ayant rien pu avaler depuis plusieurs jours.
Chemin faisant, pour se donner bonne conscience, le libraire se dit qu’il avait eu raison d’inviter la fille. N’était-ce que pour comprendre ce qui s’était réellement passé dans la nuit du 3 mai.
Profitant du moindre espace vertical, les portraits luisants de colle fraîche des candidats aux élections les accompagnèrent par rafales de cinq ou six affiches, jusqu’au seuil du Brin de zinc. À moins de quinze jours du scrutin, pas un mur, pas une palissade, pas même un poteau du quartier n’avait échappé aux colleurs d’affiches, à leur rage de convaincre les cons, vaincus d’avance.
Ce qu’il y avait de bien avec Mireille, la patronne du Brin de zinc, c’est qu’elle savait quand il fallait en rajouter dans l’accueil et les effusions. Elle les installa dans un coin discret, éloigné le plus possible de ses autres clients.
Ce soir-là c’était pot-au-feu. Pilar en avala pour quatre. De tout, aussi bien du paleron que de la macreuse et des légumes. Deux fois. Sans pratiquement ouvrir la bouche et faire autre chose que manger ou boire. Ça tombait bien parce que Antoine avait besoin de réfléchir à tout ce qui venait de lui atterrir sur le coin de la gueule en moins de trois heures.
En sortant du bouchon, sur le trottoir, en même temps qu’elle lui tendait la main, l’Espagnole fixa Antoine droit dans les yeux. Le même regard que lorsqu’elle était entrée dans la boutique. Elle n’alla tout de même pas jusqu’à le remercier.
Antoine y pensait déjà. Mais il laissa Pilar redescendre seule vers les Terreaux. Il n’osa pas.
Vers une heure du matin, en rentrant de chez Mège, Antoine passa par la librairie pour donner un coup de fil. Pendant qu’il ouvrait la porte, une camionnette de location, garée sur le trottoir, fit hurler son moteur comme pour le départ d’une course de côte.
La devanture de la blanchisserie d’en face, en dépôt de bilan, venait de changer d’opinion pour la quatrième fois de la soirée.
L’avantage du portable, c’est qu’on est sûr de ne tomber que sur son propriétaire. En l’occurrence : Richard. Pour le reste, Antoine se foutait de l’heure et de l’endroit où son neveu pouvait bien se trouver.
Il le réveilla. Richard était à Paris, à l’hôtel, en pleine correction d’épreuves de son prochain roman.
Parano ou pas, dès le début de la conversation, Antoine crut percevoir comme une gêne dans la voix de son neveu. Richard semblait méfiant, sur le qui-vive, et mal à l’aise. Le libraire décida de la jouer hypocrite, de ne surtout pas l’alerter. Il lui téléphonait simplement parce qu’il voulait le voir pour lui parler d’un truc. De quoi ? Un truc pas important, mais qui méritait tout de même qu’ils en discutent ensemble. Plus tard, mais le plus tôt possible tout de même !
À la façon dont Richard lui répondit (sans paraître surpris d’être dérangé en pleine nuit, pour rien de précis ni d’important), Antoine devina qu’il le croyait fin saoul.
Richard avait l’air calme. Il ne semblait plus du tout inquiet quand il promit de faire un saut. Dès qu’il rentrerait à Lyon ! Dans trois jours, pas plus. Promis juré !
Après avoir raccroché, Antoine s’en voulut de ne pas avoir donné la vraie raison de son coup de fil. Ni de lui avoir demandé de rentrer illico, par le premier T.G.V.
Le lendemain matin, avant même d’aller ouvrir la porte de sa boutique, le libraire téléphona à Hayari. Il lui proposa de venir le midi pendant son heure de fermeture pour lui faire admirer un Gamiani, édition 1833, illustré par Daragnès. Une perle noire, pour un amateur du genre.
Dans leur villa de Fontaines-sur-Saône, avec sa femme et ses deux filles, Hayari élevait des dobermans pour la vigueur de leur race. Des bichons aussi, ceux-là pour la douceur de leur langue.
Hayari n’était pas seulement un ami des bêtes, c’était aussi un ancien commissaire à la retraite de la B.R.B. Quand il se pointa dans la boutique d’Antoine, il se doutait déjà que cette invite n’était pas sans contrepartie. Il ne fut donc pas surpris quand le libraire lui parla du viol d’une Espagnole, qui avait eu lieu sur les pentes, trois semaines plus tôt. Dans l’instant, l’ex-flic comprit que, pour Antoine Baïls, cette affaire était importante. Le libraire n’avait pas pour habitude de proposer un Gamiani de cette valeur au prix du papier. Il promit de s’occuper discrètement de l’affaire et de savoir, très vite, de quoi elle retournait.
Antoine attendit qu’elle téléphone. Elle ne le fit que le surlendemain. Le même soir, vers huit heures, ils se retrouvèrent devant un pot de cotes, chez Étienne. Antoine remarqua plusieurs choses. Elle n’était toujours pas maquillée et elle avait les yeux cernés. Elle portait une robe orange, simple, propre et jolie.
Ça devait bien faire vingt ans qu’il n’avait pas fait attention à tous ces détails en même temps chez une femme.
D’entrée, il lui dit qu’il cherchait quelqu’un, pour lui donner un coup de main à la librairie. Si elle voulait, la place était pour elle.
Elle voulait. Elle ajouta aussitôt que ça lui permettrait de retourner chez elle, à Murcia, sans avoir à passer un nouvel hiver à Lyon.
Il lui proposa de dîner ensemble. Vite fait, bien sûr !
Ils retournèrent au Brin de zinc. Ce soir-là c’était bœuf bourguignon. Pour accompagner le bœuf en sauce, ils burent, à parts égales, trois bouteilles de chablis.
À la fin du repas, après le fromage blanc au sucre, Antoine jugea nécessaire de raconter l’histoire de son neveu à Pilar. Ne serait-ce que pour lui prouver qu’un garçon comme Richard était incapable de viol. Comme de pas mal d’autres choses, d’ailleurs.
— Après ses études, quand il est revenu des États-Unis, il a écrit son premier roman. Son éditeur, la critique et les cent cinquante mille premiers lecteurs étaient tous du même avis : c’était un sacré bon livre. Qui en laissait espérer d’autres, peut-être meilleurs encore. Tu l’as lu peut-être ? Richard Lassagne : Le Septième Cercle.
— Richard Lassagne ? Non ! Je connais pas.
— Avec son second roman, Monsieur Fraise est mort, Richard confirma tout le bien qu’on pensait de son style et de sa façon d’écrire. Il avait commencé le troisième quand il décida de se marier avec Cécile, la cadette de la Famille Fabre-Morini. Les Fabre-Morini c’est le dessus du dessus du gratin, à Lyon.
La bouche pleine, Pilar leva un œil de son assiette.
— Le gratin ? C’est quoi ?
— Les bourges, la haute. Les grands bourgeois lyonnais très riches, si tu préfères.
Pilar replongea le nez dans son excellente île flottante.
— Sa femme, à ton neveu, c’est la fille du député ?
— C’est sa sœur cadette ! Hervé Fabre-Morini n’est pas encore député. Pour ça, il faudra tout de même attendre les élections. Même si tout le monde le donne gagnant. Y compris ses adversaires.
Pilar ne leva pas la tête pour l’interroger, mais au timbre de sa voix, Antoine repéra aussitôt le clignotant orange.
— C’est ça que tu voulais pas me dire, l’autre jour ? C’est parce que le frère de la femme de Richard, il se présente comme député ?
— Ça, c’est la seconde raison seulement ! Richard avec la Famille sur le dos ne prendrait pas le risque de faire le con en pleine campagne électorale de son beau-frère.
— La première raison, c’est quoi ?
— Je te l’ai déjà donnée. Richard est incapable de violer une femme.
Elle ne releva pas la tête pour lui poser la question suivante.
— Et toi ?
— Moi, quoi ? Tu veux dire, moi, violer une femme ?
Lui ? Ça lui paraissait incroyable et grotesque, que cette fille puisse lui poser une question pareille. Il aurait été ce qu’il n’était pas, il l’aurait trouvée inconvenante et pour tout dire, totalement déplacée.
— Les femmes, ça n’a jamais été un problème et surtout pas une préoccupation pour moi. Ni avant ni maintenant.
Elle leva la tête pour faire un signe du menton en désignant le bord de la table devant lui.
— Ça marche plus ?
— Ça marche bien assez pour pisser. C’est déjà pas mal, et c’est tout ce que je lui demande. Pour le reste, si on t’en cause, tu diras que t’en sais rien !
Avec le café arrosé, pour relancer la conversation qui souffrait de longs silences, Antoine tenta de calmer le jeu et de la faire rire. Pour ça, il lui brossa un tableau sur le vif, mais éloquent, de la Famille. De la Mamita Fabre-Morini, ses rejetons, leur fortune, leur pouvoir et leurs ors. Antoine se sentit subitement tout con quand il s’aperçut que Pilar l’avait laissé parler, pour mieux le recentrer sur la seule chose qui l’intéressait, en recrachant un à un les noyaux de ses cerises à l’eau-de-vie. À savoir, son neveu Richard Lassagne.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas pas lui demander rien à Richard ?
— Je lui ai téléphoné avant-hier soir. Il passera me voir demain, à son retour de Paris.
—Et s’il vient pas ?
— Il viendra. Il vient toujours.
— Mais si il vient pas quand même ?
— Alors c’est moi qui irai le trouver.
Sur le trottoir, devant le Brin de zinc, Pilar lui serra la main et le remercia pour le repas. À la voir hésiter, il crut qu’il était encore trop tôt pour qu’elle veuille aller se coucher. Il lui proposa d’aller prendre un malt au Bout du monde, place Chardonnet.
Elle refusa.
C’est au moment de se quitter et quand il s’y attendait le moins, qu’elle se jeta à l’eau.
— Pour le travail ? C’est vrai ? Vous cherchez quelqu’un pour la librairie ?
Avant de l’engager ferme et définitif, Antoine pensa qu’il fallait au préalable attendre le résultat de sa discussion avec Richard. Savoir de quoi tout ça retournait exactement.
— Après-demain, neuf heures. Si ça t’intéresse, tu n’as qu’à te pointer avec un gros courage et des vêtements qui ne craignent pas la poussière. Je paye le SMIC, pas plus ! Mais déclaré… Avec, si tu veux, pour compenser, le repas de midi à ma charge.
Antoine regarda Pilar s’éloigner dans la nuit et descendre les escaliers à pas rapides pour rejoindre la rue des Tables-Claudiennes. Elle avait eu l’air contente des conditions. Elle avait tout de suite accepté. Antoine se sentit gêné, pas vraiment satisfait et surtout pas vraiment certain de ne pas avoir fait une énorme connerie. Quand il rentra chez lui par la porte de la rue Pouteau, la blanchisserie d’en face venait de changer d’opinion politique pour la cinquième fois… Et il n’était pas encore minuit.
Antoine souhaita qu’au prochain passage les vitres et les panneaux de la boutique s’écroulent et ensevelissent à jamais la prochaine équipe de colleurs fous.

