Chapitre 6 - Le député en devenir
Quand Richard poussa la porte vers huit heures moins dix, Antoine était derrière sa caisse, en train de relever la recette de la journée. Comme à son habitude, le libraire ne leva pas les yeux et ne fit pas un signe en direction de son neveu pour l’accueillir. Il s’appliqua simplement à trier et compter les espèces, qu’il glissa en liasses de mille dans une des poches de son parka gris. Les chèques, il les entassait dans une boîte en carton, déjà presque pleine à ras bord, qu’il balança sous la caisse.
Il avait l’air heureux en s’avançant vers Richard. Il souriait. En guise de bienvenue il lui balança une grande claque sur l’épaule.
Richard ne se méfiait pas. Comme son oncle ne l’invita pas à le suivre à l’entresol pour entamer la première bouteille de la soirée, il ne s’inquiéta de rien. Au contraire, ça l’arrangeait plutôt.
— Je ne reste pas ! Cécile m’attend ! Ça fait pratiquement quatre jours que nous ne nous sommes pas vus.
Quand Richard évoquait ses obligations envers sa femme ou plus généralement la Famille, Antoine n’hésitait pas à devenir vulgaire. Pas grossier. Non. Franchement vulgaire.
— Normal ! Même chez les bourges, quand le berlingot gratte Madame, faut pas la faire attendre. Après tout, avec ces bonnes femmes de la haute, faut pas avoir de préjugés. Pour ce qui est du cul elles sont bien comme toutes les autres et même quelquefois pires ! Pas vrai ?
Poète à ses heures le tonton. Richard était habitué à ces remarques plus que graveleuses. Ça ne le déstabilisait plus depuis longtemps. En l’occurrence ça lui fit simplement hausser les épaules et secouer la tête, pour montrer qu’il n’approuvait pas, sans plus.
Antoine, lui, souriait toujours.
— Tu ne devineras jamais !
Comme c’était dit avec un grand sourire, Richard se contenta d’attendre, sur ses gardes — parce que, depuis pas mal d’années, il n’était jamais totalement à l’aise avec son oncle.
— Quoi donc ?
— Je vais prendre quelqu’un avec moi.
Richard ne saisit pas ce qu’Antoine venait de dire.
— Tu veux dire que… tu ne vas plus vivre seul ?
Ce fut au tour d’Antoine de ne plus comprendre.
— Qu’est-ce que tu déconnes ? Je te parle de la librairie. Je vais prendre quelqu’un, ici, pour bosser avec moi.
Une petite lampe s’alluma quelque part dans le cerveau du romancier. Pas encore un signal de danger, juste une petite lampe témoin. Le plus étonnant n’était pas qu’Antoine se décidât à prendre un employé. Le plus surprenant était que le libraire envisageât de mêler une personne étrangère à ses affaires. Ça ne lui ressemblait vraiment pas.
— C’est de ça que tu voulais me parler l’autre soir, quand tu m’as appelé à l’hôtel ?
— Oui.
— Qu’est-ce que tu veux lui faire faire ?
— Tout ! D’abord ranger. Tu as vu comment ça s’entasse dans la réserve. Et en haut ? Il faut tout sortir, trier, classer, tout mettre en rayon. Ça lui prendra déjà pas mal de temps.
— Tu l’as engagé ?
— Oui ! Hier soir.
La lampe témoin s’éteignit dans le crâne de Richard, et les muscles dans son dos retrouvèrent un semblant de souplesse. Il se laissa même aller à donner un avis sur les qualités que devait posséder ce futur collaborateur.
— Si tu veux le mettre à la vente, vu ta clientèle, tu as intérêt à ce qu’il connaisse parfaitement ses classiques en matière de bouquins de cul.
Antoine fit la moue et hocha la tête.
— Au début je n’y connaissais rien moi non plus. Je m’y suis mis et j’ai appris… Ce qui est bien avec cette fille, c’est qu’elle n’est pas exigeante. Et puis, je serai là.
La lampe se ralluma immédiatement. Orange amère.
— Tu as engagé une femme. Pour ce boulot ? Ici ?
— Ouais ! Une Espagnole. Elle souhaite pouvoir améliorer son français… Et une librairie, pour ça, c’est parfait ! Ce qui ne gâche rien, c’est qu’elle est assez jolie fille. Un peu maigre, mais bien roulée. Ça devrait plaire à la clientèle, ça.
La lampe passa au rouge clignotant, avec en plus, une sirène qui s’était mise à hurler à plein volume sous le crâne de l’écrivain. Son oncle le menait en bateau. Depuis le début ! Depuis qu’il lui avait téléphoné en pleine nuit à Paris. Richard n’eut pas la sagesse de se taire pour attendre la suite.
— Tu la connais ? Elle est du quartier ?
— Non ! Je ne l’avais même jamais vue auparavant.
Richard crut qu’il pouvait à ce moment-là, mine de rien, poser la seule question qui lui importait.
— Elle me connaît ?
Antoine prit le temps de s’esclaffer. Presque sincère. Seuls ses yeux ne riaient pas.
— Elle ? Elle ne connaissait même pas ton nom, avant que je lui dise que tu écrivais. Elle n’a jamais lu un seul de tes bouquins. Remarque bien, c’est normal ! La réputation de plus de 90 % des écrivains français dépasse rarement le cénacle des émissions littéraires de la télé. Passé six mois, si vous n’êtes pas parus en poche, pour vous lire, faut aller chercher vos bouquins dans le bac des soldeurs. Ou dans les ventes de livres au kilo…
— Tu déconnes ! Tu ne vas tout de même pas engager cette fille ?
La vague de panique qui décomposait le visage de Richard et le clouait sur place n’échappa pas à Antoine. Il décida de mettre un terme à sa cruelle plaisanterie.
— Elle ne connaissait pas ton nom, mais elle se souvient encore parfaitement du visage de l’homme qui était penché sur elle, dans la traboule… Et qui lui caressait les seins. Avant ou après le viol.
Le silence qui suivit fut aussi épais que le mur qu’un maçon habile et bien équipé aurait eu le temps de monter entre les deux hommes. Ce mur aurait eu, tout au moins, l’avantage d’empêcher Antoine de bondir sur Richard.
L’œil mauvais, il l’empoigna par le col de son veston d’été, sans se soucier des faux plis et de la panique qu’il lisait dans les yeux de l’écrivain.
— Ne me dis pas que tu ne comprends pas, Richard. Que tu n’y es pour rien ou qu’il ne s’est rien passé dans cette traboule, il y a quatre semaines. Je ne t’accuse pas. Je veux ta version. Je veux savoir ce qui s’est passé, c’est tout.
Quand Antoine lâcha le vêtement de son neveu, Richard baissa les yeux pour fixer un point situé sur le parquet poussiéreux de bois gris. Quelque part entre le bas du pantalon de toile grise et les chaussures de marche que portait son oncle.
— Je ne sais plus où j’en suis. Depuis cette nuit-là, je ne peux plus rien faire. Je n’arrive plus à écrire, ne serait-ce qu’une ligne. J’ai laissé tomber mes corrections à Paris.
— Je me fous de tes bouquins, de ce que tu écris et de tes états d’âme. Je veux savoir ce qui est arrivé. C’est grave ce qui s’est passé dans cette traboule. Alors maintenant, tu racontes.
Quand Richard leva les yeux, Antoine put voir qu’à cet instant précis, son neveu le haïssait.
— Tu ne te souviens de rien, bien entendu ? Tu ne te souviens même pas que, ce soir-là, au bout du monde, tu étais complètement pété, déchiré et que tu as foutu le bordel dans la boîte ?... Comme chaque fois ou presque d’ailleurs !
Antoine ne répondit pas, mais son regard se durcit encore un peu plus. Un instant Richard craignit qu’une seconde fois il ne fonçât sur lui pour l’alpaguer par le col de son beau veston. L’écrivain avait toujours eu une peur panique de la violence physique. Par lâcheté pure, il embraya pour ne pas avoir à affronter plus longtemps la colère de son oncle.
— Il était trois heures, peut-être un peu plus. On venait de se faire éjecter par le gérant… tu ne te souviens pas ?
— Non. Continue !
— En passant dans la rue Donnée, tu t’es assis sur le trottoir. Plus moyen de te bouger. Tu voulais qu’on retourne boire un dernier verre ailleurs. Tu ne te souviens de rien ? Il y a eu un cri, derrière nous. Tu as dû l’entendre…
— Et toi ?
— Je l’ai entendu.
— Et alors ?
— Alors ? Tu t’es levé et tu as foncé vers l’entrée de la traboule. Mais tu étais tellement saoul que tu as trébuché. Tu es tombé juste à l’entrée du passage. J’étais derrière toi. J’étais en train de te relever. Je n’ai fait qu’entr’apercevoir deux types. À une dizaine de mètres de l’endroit où tu te trouvais. Deux silhouettes qui foutaient le camp, en courant, vers l’autre extrémité. On n’y voyait pas grand-chose. Elle, c’est seulement après t’avoir remis debout que je l’ai entendue gémir. De l’endroit où nous nous trouvions, je ne la voyais pas. Il a fallu que je franchisse une vingtaine de mètres dans le noir pour pratiquement buter contre ses jambes. Elle était allongée sur le sol, au milieu de l’allée. Dans l’obscurité totale. J’ai hésité… Puis, je suis revenu vers toi. Tu t’étais assis sur la chaussée. Tu ne voulais plus bouger. Je t’ai tiré jusqu’au trottoir… Après je suis retourné dans la traboule. La fille était toujours évanouie. En tâtonnant, je me suis rendu compte que son chemisier et son soutien-gorge étaient déchirés. La jupe était relevée jusqu’au ventre. Il n’était pas nécessaire d’être flic ou médecin pour se rendre compte qu’elle venait de se faire violer par ces deux types. Je lui ai remis ses fringues en place. À cet instant… Mais, tu ne te souviens pas ?
— Non, je ne me souviens de rien ! Mais continue, bordel !
— Tu t’es mis à gueuler, tu m’as appelé. J’ai cru que les deux types étaient passés par-derrière, qu’ils s’attaquaient à toi. Juste à ce moment-là, la fille commençait à reprendre conscience. Je l’ai lâchée et j’ai foncé vers l’extrémité de la traboule.
— Je parie que deux minutes après, quand tu y es retourné, la fille avait disparu ? C’est pas ça ?
— Tu vois que tu te souviens !
— Ne te fous pas de moi, Richard. Tu mens !
— Je n’ai pas violé cette fille !
— Je ne te dis pas que tu as violé cette fille. Ça, je sais depuis longtemps que tu en es incapable.
— Tu ne m’as jamais cru capable de grand-chose.
— De ça, on en reparlera une autre fois ! Par contre, je te crois capable de mentir. De ne pas être assez courageux pour me dire ce qui s’est réellement passé au fond de cette traboule. Je veux savoir. Et crois-moi gamin, je le saurai.
— Mais je t’ai dit…
— Non ! Tu me dis toute la vérité ! Maintenant !
Richard baissa les yeux pour examiner une nouvelle fois le bout des godasses fatiguées de son oncle. Cela dut lui donner du courage. Ou tout au moins, lui faire prendre conscience qu’il n’avait plus le choix. Il prit une grande inspiration avant de reprendre son histoire, là où il l’avait bidonnée.
— Tu n’as pas crié… En fait, si ! Tu gueulais tout le temps. Je t’ai laissé assis sur le trottoir pour revenir vers la fille et m’occuper d’elle. J’ai commencé par la tirer vers la rue Donnée. En sortant de l’obscurité, j’ai vu son visage. L’œil tuméfié, la lèvre ouverte, du sang partout, ses habits déchirés. Elle gémissait faiblement, mais elle était toujours dans les pommes…
— Alors ?
— J’ai eu peur ! J’ai paniqué à l’idée que quelqu’un puisse passer et nous surprendre, là, tous les trois…
— La suite !
— J’ai rebroussé chemin. J’ai voulu ramener la fille là où je l’avais trouvée. Dans l’obscurité, arrivé au milieu de la traboule, je me suis souvenu que, de l’autre côté, un escalier permettait de rejoindre la rue Burdeau. À cette heure-là et à cet endroit, je savais qu’elle était peu fréquentée. J’ai chargé la fille sur mes épaules pour grimper le plus vite possible les escaliers. Dans la rue Burdeau, il y avait une Citroën garée juste devant l’entrée du passage. Une des fenêtres était mal fermée. J’ai ouvert la porte et j’ai installé la fille sur la banquette arrière… Il y avait un plaid. Je l’ai recouverte avec.
— Très sympa de ta part. Et après ?
— Après, je suis revenu sur mes pas. Pour aller te retrouver dans la rue Donnée. Je me suis assuré que personne n’avait vu ce qui venait de se passer. Toi, tu cuvais ton vin, assis sur le trottoir, et tu semblais te foutre totalement de ce qui venait d’arriver. Je t’ai ramené jusqu’ici, à l’appartement. Je t’ai couché et je suis rentré chez moi.
— C’est tout ?
— En chemin nous sommes passés devant une cabine. J’ai téléphoné aux pompiers pour les prévenir qu’il y avait une femme blessée, dans une voiture garée rue Burdeau. Je n’ai pas voulu me servir de mon portable. Voilà. C’est tout.
Cette fois, ce fut Antoine qui prit son temps avant de lever la tête pour dévisager Richard. Il était certain que son neveu venait de lui raconter très exactement ce qui s’était passé dans la traboule de la rue Donnée. Ça le soulageait, mais ça n’atténuait en rien la hargne et la colère qui bouillonnaient à l’intérieur de sa poitrine. Bien au contraire.
Ce qui n’arrangea rien, ce fut lorsque Richard voulut se justifier.
— Antoine. Sincèrement ? Tu me vois, me pointer avec toi et cette fille, au commissariat, à quatre heures du matin ? Tu me vois, avec toi, dans l’état où tu te trouvais, leur raconter comment et dans quelles circonstances nous l’avions trouvée ?
— Pourquoi pas ? De quoi pouvais-tu avoir peur ? Qu’ils nous accusent d’être ses agresseurs ? Qu’ils nous accusent de l’avoir violée ou quoi d’autre ?
Richard ne releva pas l’allusion pourtant directe. Il continuait à se trouver des excuses et des justifications.
— Figure-toi qu’en ce qui me concerne, j’ai d’abord pensé aux conséquences que cette histoire pouvait avoir sur la campagne électorale de mon beau-frère. La presse, l’opposition et ses amis auraient forcément été au courant à un moment ou à un autre… Tu imagines la suite ?
— Moi, tu vois, j’aurais préféré imaginer que tu penses d’abord à secourir cette fille. Avant de songer à toi et aux Fabre-Morini.
Antoine eut une sorte de gloussement de crapaud triste.
— Bien que tu ne sois pas un bourge de naissance, dis-toi que maintenant, tu en as toutes les qualités.
Richard voulut encore faire front et se justifier une nouvelle fois.
— J’ai bonne conscience. Ce n’est pas moi qui ai violé cette fille ! Compte tenu des circonstances, j’ai fait ce qu’il fallait faire, quoi que tu puisses en penser.
Antoine jusqu’à cet instant avait espéré que Richard finirait par comprendre, qu’il changerait de ton, de défense et d’arguments.
— Tu ne t’es pas posé la question de savoir comment elle pouvait supporter ce qui lui est arrivé. Tu n’as pas pensé, dans ta petite tête, qu’elle pouvait très mal le vivre ?
Richard, qui d’habitude était pourtant plus prudent, crut pouvoir lui jouer la grande scène du III. Celle qui se joue juste avant le tomber du rideau.
— En ce qui concerne cette fille, ni toi ni moi ne savons réellement comment les choses se sont passées. Que faisait-elle là, dans cette traboule, à trois heures du matin ?... Non, je n’ai pas d’abord pensé à elle… Et puis quoi ? Que me reproches-tu à la fin ? Comme d’habitude, sans doute ? De t’avoir déçu ? D’avoir sacrifié ma carrière d’écrivain pour épouser Cécile Fabre-Morini ? D’avoir trahi tes idées de justice sociale et de solidarité, peut-être ?
En vingt-cinq ans, Antoine n’avait jamais levé la main sur Richard, à cet instant il fut tenté de le faire. Quelque chose de laid et de pathétique dans l’expression du visage de son neveu l’en dissuada. De toute façon, il était trop tard. Ça ne le soulagerait même pas de lui casser la gueule.
— Ferme-la. C’est suffisant comme ça.
Comme tous les faibles, quand il se sentait acculé, il n’y avait plus moyen d’arrêter Richard. Antoine le laissa parler. Sachant par avance que ce qu’il allait dire finirait de tout gâcher entre eux.
— Une bonne fois pour toutes, Antoine, sache que tes idées n’ont jamais été les miennes. Tu aurais aimé avoir un neveu qui, comme toi, épouse la cause de tous les paumés, des loosers, des…
Antoine fit un pas en avant. Plus pour faire comprendre à son neveu de se taire que pour le menacer. Richard fit immédiatement deux pas en arrière.
Antoine hocha la tête en soupirant par les narines.
— Je viens de te dire de la fermer. Tu m’emmerdes maintenant ! Tu m’emmerdes sérieusement. Pour te plaire et continuer à nous voir, il faudrait que je me mette, moi, à te ressembler… Tu as raison. Je me suis gouré. Depuis un bon moment en ce qui te concerne. J’aurais aimé que tu sois différent… Mais ce n’est plus envisageable. C’est vrai que chaque fois que tu dois choisir entre ta conscience et la Famille, tu fais toujours le même choix. Je suis un vrai con de ne pas avoir admis ça depuis toutes ces années.
Antoine se dirigea vers la porte de la librairie. Il l’ouvrit en grand, avant de se retourner vers Richard et d’attendre.
— T’étais pressé tout à l’heure ? Alors, vas-y !
— Tu ne veux pas qu’on passe chez Mège ? Je peux téléphoner à Cécile pour qu’elle m’attende ?
Richard avait dit ça sur le même ton que lorsqu’il était gamin. Lorsqu’il se rendait compte qu’il venait de faire de la peine à son oncle. Il essaya même de se persuader qu’il ne s’agissait de rien d’autre que d’une engueulade, comme il en avait déjà eu à subir maintes et maintes fois de la part de ce caractériel au grand cœur. À propos de tout et de n’importe quoi. Même si là… Bon ! C’était un peu plus grave…
Antoine ne répondit pas. Parce qu’il n’y avait plus rien à dire.
Richard finit par comprendre que, cette fois, c’était autre chose que d’habitude. Il traversa la boutique, le buste raide, le visage décomposé par la surprise et l’émotion. Passé la porte de la librairie, il se retourna, espérant encore.
Antoine le laissa s’éloigner jusqu’à ce qu’il rejoigne sa voiture.
Quand Richard eut ouvert la porte de sa Clio, et se retourna pour jeter un coup d’œil en direction de la librairie, son oncle avait déjà refermé la porte, bouclé la serrure, et disparu au fond de la boutique.
Jusqu’à ce jour, Richard avait occupé une place énorme dans la vie d’Antoine. La première, la seule qui importait. Au point d’en avoir oublié la sienne. À cette place il n’y avait plus aujourd’hui qu’un grand trou. Un vide que Richard ne parviendrait jamais plus à remplir, quoi qu’il fît et quoi qu’il pût se passer.
Pour fêter ça, en retournant vers sa caisse, Antoine balança un grand coup de pied dans la face avant d’un des présentoirs.
Le libraire boitait, du pied droit et de l’âme, en remontant l’escalier à vis de son appartement. Il allait se saouler la gueule, tout seul, jusqu’au coma. Si toutefois il pouvait y parvenir.
Vers neuf heures, crevé par une nuit trop courte, nauséeuse et agitée, Antoine, la gueule en bois et l’humeur à l’homicide volontaire, se résolut à aller ouvrir la porte de la librairie.
Il l’avait complètement oubliée. Plantée au milieu du trottoir, un petit sac en raphia à la main, elle l’attendait de l’autre côté de la vitre.
— Bonjour, patron !
Pilar ne lui souriait pas, mais, comme la première fois, elle le regardait droit dans les yeux. Côté présentation, l’Espagnole avait fait fort. Antoine se posa même la question de savoir si elle n’avait pas voulu se déguiser? Peut-être pour qu’il se souvienne parfaitement du premier jour où elle était venue bosser chez lui ?
Une vraie casquette Ricard enfoncée jusqu’aux oreilles, la visière en plastique sur la nuque. Le pull vert fluo, trop grand, elle avait dû se le tricoter avec un reste d’épinards en branches. Le plus étonnant c’était le jeans. Effrangé comme une serpillière et déchiré au-dessus des rotules. Le tissu bleu délavé la serrait au point qu’il parvenait à faire croire que cette fausse maigre était une vraie grosse. Vers le bas, il manquait bien une vingtaine de centimètres à chaque jambe pour atteindre les baskets rouges aux lacets jaune vif. Tout ça donnait à la jeune femme la démarche sautillante d’un basketteur de la Dream Team.
Quand elle passa la porte, Antoine ne put faire autrement que de s’apercevoir que le jeans moulait comme un enduit au plâtre deux fesses, petites, rondes et ondulantes. Superbes ! Toujours côté pile, les deux fentes sous les poches lui souriaient sur une dizaine de centimètres chacune. Antoine ne put faire autrement que de constater : la fille portait un slip en coton, de couleur orange.
Il lui fit faire rapidement le tour du propriétaire, puis il la laissa seule devant la porte de la réserve en lui expliquant ce qu’il attendait d’elle. En vingt ans d’exercice, il n’avait jamais eu le courage de s’attaquer à cette pièce sombre, sans air, éclairée par un seul néon clignotant.
De haut en bas, les empilages débordaient de livres et de vieilles paperasses. Dès qu’il la vit s’emparer de l’escabeau pour se lancer à l’assaut du fatras, Antoine put constater que Pilar pigeait vite et qu’elle n’était pas là pour faire de la figuration.
Vers midi, l’Espagnole était presque parvenue à atteindre le fond de la petite pièce. Non sans mal. La casquette Ricard, le visage, le pull fluo, le jeans et les baskets rouges aux lacets jaunes avaient pris la même couleur grise. Celle de la poussière multidécennale qui recouvrait les rayonnages.
Sous les pavés, la plage. Parmi les trouvailles que l’Espagnole venait d’installer sur une étagère frottée au préalable à la Javel presque pure, le libraire eut la bonne surprise de découvrir deux perles rares : Tableau des Mœurs du temps et le Sofa, de Crébillon fils. Deux ouvrages en parfait état qui, sans doute, dormaient là depuis plusieurs dizaines d’années. Ça le mit dans une humeur généreuse et dépensière.
Pilar refusa tout d’abord de le suivre au restaurant, pour discuter du mode de classement à envisager. Finalement elle accepta, lorsqu’il lui apprit qu’il avait vu son neveu la veille au soir et qu’ils s’étaient expliqué.
C’est à contrecœur qu’il dut la conduire jusqu’au premier étage.
Pour la première fois depuis qu’il habitait le deux pièces au-dessus de la boutique, Antoine se sentit quelque peu gêné. Même s’il ne dit pas un mot pour se justifier, il ressentit comme une sorte de mal-être. Il en apprécia d’autant plus l’attitude de Pilar. La jeune femme ne laissa rien paraître de ce quelle pouvait penser du bordel qui régnait dans tout l’appartement.
Lorsqu’elle ressortit du réduit qui servait à Antoine de salle de bains, la jeune femme était à nouveau fraîche, et impeccable. Sauf ses frusques bien sûr ! Le libraire regretta presque leur couleur d’origine.
En descendant l’escalier, il se fit la réflexion que si on voulait bien ne pas tenir compte de son accoutrement, on pouvait la trouver presque jolie, l’Espagnole.
En sortant de la boutique, Pilar sourit en levant les yeux vers le ciel bleu Gitane. Antoine, lui, pensa que c’était le moment d’en profiter pour changer ses habitudes. Il l’entraîna jusque sur le plateau. Une sacrée grimpette apéritive. Elle débutait par les escaliers de la rue Pouteau, sur plus de deux cents marches, avant de remonter la rue des Pierres-Plantées qui escaladait le flanc de la colline jusqu’au boulevard de la Croix-Rousse.
Sur le plateau, la jeune et joyeuse population locale avait envahi les tables des terrasses de la Soie et du Chanteclerc pour se dorer la couenne au soleil, place des Tapis.
À la terrasse de la Soie, Pilar ne toucha pas à une seule de ses frites ni un seul de ses deux godiveaux avant qu’Antoine ne s’y colle. Avant de se lancer, le libraire prit le temps de s’envoyer un verre de côtes et d’avaler un gros morceau de pain avec l’entame de sa saucisse de couenne.
Elle ne l’interrompit qu’une fois, quand il lui parla des deux agresseurs.
— Alors ils étaient deux ? Deux types qui sont courus de l’autre côté du passage quand ton neveu il était tombé sur eux ?
— C’est ce qu’il m’a raconté.
— Je sais qu’un homme il m’a frappé par derrière… Après… Je me souviens de son visage, le même que celui que j’ai vu, avec toi, l’autre soir, avant de m’envanouir. C’était ton neveu : Richard. Tu sais Antoine, ça, je le jurerai même devant le tribunal.
Antoine, qu’on lui parle de justice, de flics et de procès, ça le mettait toujours mal à l’aise.
— Tu veux aller jusqu’où dans cette histoire-là ?
— Je veux savoir d’abord ! Après on verra.
— D’après Richard, quand il t’a trouvée au milieu de la traboule de la rue Donnée, tu étais évanouie. Il m’a affirmé que tu étais toujours inconsciente quand il t’a transportée jusque dans la bagnole, rue Burdeau.
— Alors, madré de Dios, comment je l’ai connu dans le bistro de ton copain Mège, l’autre soir ?
— Quand il t’a porté secours, tu es peut-être sortie un instant du coaltar ?
— Du quoi ?
— De ton évanouissement.
Antoine s’en voulut de devoir encore plaider pour Richard. Mais c’était plus fort que lui. Après, peut-être, avec le temps, ça deviendrait plus simple de pouvoir envisager les choses et la vie autrement.
— Si tu as repris tes esprits à l’instant où il était penché sur toi… Ça n’explique pas tout bien entendu. Mais ça pourrait au moins expliquer que tu te sois souvenue de son visage, par la suite. Tu ne crois pas que ce soit possible ?
Pilar pencha le nez dans son assiette, sans s’inquiéter de la graisse qui commençait à recouvrir d’un film blanc terne le dessus de ses saucisses. Quand elle leva les yeux vers Antoine, elle le regardait à nouveau bien en face.
— Si ! C’est possible.
En même temps qu’il s’étouffait avec un fagot de frites brûlantes qu’il venait d’enfourner trop vite, Antoine fit un signe en direction de la serveuse débordée. Qu’elle apporte, vite fait, un second pot de côtes.
Sans doute le libraire aurait-il eu bien plus de mal à avaler, s’il s’était aperçu que Pilar n’était pas plus persuadée que ça du bien-fondé de son hypothèse et, surtout, de l’innocence de son neveu.
En attendant le café et pour parler d’autre chose, Pilar demanda à Antoine si le fait qu’une femme lui propose de passer le voir dans sa librairie ne l’avait pas étonné.
— Tu sais, en vingt ans, j’ai tout eu et tout vu et dans tous les genres dans mon arrière-boutique. Ça ne m’a ni inquiété ni surpris. Par contre, ce que je n’avais pas imaginé, c’est que ce rendez-vous n’avait rien à voir avec la vente de bouquins de cul.
— Tu ne te doutais de rien ? Ça ne t’a pas étonné non plus que je connaisse ton nom ?
— Quand tu as insisté pour savoir si j’étais bien Monsieur Baïls, j’ai pensé que j’avais affaire à une spécialiste, venu d’Espagne. J’en connais une. Une fille de Barcelone qui cherche de temps à autre à se procurer une rareté.
Pilar commença à sourire. Antoine eut immédiatement envie de la voir rire. De la sentir, sinon heureuse, tout au moins détendue et rassurée. Il en rajouta une couche.
— La plupart des bonnes femmes…
— Des femmes ! Porqué, bonnes femmes ?
— Seules ou accompagnées, la plupart des femmes qui entrent dans ma librairie font semblant de s’étonner de ce qui s’y vend. Il m’est arrivé d’en virer… de les mettre à la porte. Des mal baisées, des hypocrites, qui se foutent en rogne et trouvent scandaleux qu’on imprime et qu’on vende des horreurs pareilles.
Pilar commença à rire, Antoine se sentit tout bêtement heureux.
— Quelques-unes profitent d’être là pour prendre des airs de grandes salopes quand les clients les regardent. Les plus naïves s’étonnent de découvrir que ce qu’elles pratiquent seules, à deux ou en groupe, existe déjà et depuis bien longtemps.
— Tu ne couches pas avec elles, quelquefois ?
— Jamais ! Il m’arrive tout au plus de sympathiser avec quelques bonnes clientes. Des habituées. Mais rien d’autre ! Ça ne va jamais plus loin que ça ne doit aller. C’est la meilleure garantie de bon fonctionnement du commerce de chacun.
Pilar se mit à rire si fort que, devant eux, un couple de jeunes homos se retourna pour leur sourire.
— Et les autres ? Raconte !...
— Il y a les maîtresses, les dures de dures. Les spécialistes de la bottine, des hauts talons, du fouet et de la cravache. Elles se prennent trop au sérieux. Celles-là, quand ce ne sont pas des professionnelles qui font semblant, ce sont de vraies tordues. Elles aiment souvent faire mal. C’est une manière de se venger de ce que leur font subir leur mari, leur mac ou leurs amants.
Pour que la jeune femme comprenne et continue de rire, Antoine leva la main et mima le coup de cravache, en cinglant l’air devant lui. Pilar se marrait de plus belle et il trouva que ça lui allait vraiment très bien.
— Il y a les plus chiantes aussi, les intellos, les écrivaines. Celles qui donnent des cours à la fac, les chercheuses qui étudient le cul pour se remplir la tête. Elles viennent seules ou à deux, faire leur marché. Elles font tout pour te donner l’impression qu’elles s’emmerdent à feuilleter les bouquins de cul. Celles-là discutent toujours la qualité et le prix, sans bien souvent rien y connaître. Mais je peux te jurer un truc : toutes, les jeunes, les vieilles, les vraies et les fausses salopes, les intellos et les connasses, toutes se font des sensations, toutes se donnent des airs et se racontent des histoires.
— Et moi ?
— Quoi, toi ?
Ça le choqua Antoine, que Pilar pût croire qu’il l’assimilait à toutes ces pétasses. Mais ce qu’il ne lui avoua pas, c’est que de toute sa carrière de libraire il n’avait encore jamais vu une femme pénétrer d’une façon aussi simple et naturelle dans sa boutique.
— Toi ? Dès que tu es entrée, j’ai compris que tu n’étais pas venue pour m’acheter un bouquin. J’ai compris que tu faisais partie d’un genre assez rare, pas facile à identifier.
Après les cafés, Pilar lui demanda pour quelle raison un type comme lui vendait ce genre de livres.
Antoine se déroba. Il lui promit de lui raconter la suite un autre jour. Pour l’instant, il était largement l’heure de retourner à la librairie. Pilar souriait toujours quand ils quittèrent le resto pour rejoindre les ombres fraîches de la rue des Pierres-Plantées.
L’après-midi de ce premier jour, Pilar et Antoine ne firent que se croiser. Quand, entre deux clients, le libraire passait en coup de vent dans la réserve, il pouvait constater, ravi, que la jeune femme était à nouveau perchée au sommet de l’escabeau. Armée de chiffons, de brosses, de Javel et surtout d’une grosse dose de courage, elle avait retrouvé son enthousiasme besogneux.
En fin de journée, le libraire eut à nouveau deux autres bonnes raisons d’être satisfait. Parcourant les couvertures des piles d’ouvrages que Pilar venait d’exhumer de leur linceul de poussière, il constata qu’il était l’heureux propriétaire de deux véritables raretés : une aventure de Gwendoline, en édition anglaise et la Fille simple, le grand classique illustré de la littérature érotique chinoise. Entre ce que Pilar allait lui coûter en fin de mois, et ce que ces bouquins lui rapporteraient à la vente, il venait de faire, en une seule journée, une excellente affaire.
Antoine n osa pas lui proposer de dîner avec lui quand, vers sept heures, il vint retrouver la jeune femme, poudrée à nouveau en gris de la tête aux pieds, pour la faire redescendre de son escabeau.
Il se dit qu’elle devait certainement avoir d’autres projets et d’autres gens que lui avec qui passer la soirée.
Au premier, pendant qu’elle se lavait dans la salle de bains, le libraire repéra le sac en raphia posé sur une pile de bouquins. À l’intérieur, il aperçut le sandwich de gros pain, emballé dans une feuille d’aluminium. Il trouva normal de glisser un billet de deux cents francs à côté du casse-croûte.
Pour ne pas s’entendre dire non, il redescendit dans la boutique.
Il ne leva pas les yeux, trop occupé à vérifier le contenu de sa caisse, quand Pilar vint lui tendre la main.
— À demain, patron ?
Il lui répondit comme n’importe quel patron devait, selon lui, s’adresser à ses employés. Même quand on n’en avait qu’un seul.
— C’est ça. À demain, Pilar. Neuf heures. Bonne soirée.
Antoine se sentit vieux et triste quand la jeune femme franchit la porte pour s’éloigner à pas vifs et sautillant. Il s’en voulait, mais il ne put s’empêcher de venir mater à travers le carreau ; comme seul à son avis pouvait le faire un vieux saligaud de son âge. Il resta là, jusqu’à ce que disparaissent les baskets rouges, le jeans bleu délavé peint sur fesses, le pull épinard, puis en dernier, la casquette Ricard, à l’extrémité de la rue Pouteau.

