Chapitre 7
Rue Pouteau
Ça la grattait de partout. Surtout là où le jeans trop petit (elle n’avait rien trouvé d’autre qui puisse convenir comme vêtement de travail) la comprimait jusqu’à l’irritation. Elle dévalait la pente en s’efforçant de souffler par les narines, bien à fond. Pour se débarrasser de cette impression d’avoir des boules de coton coincées jusqu’au fond de la gorge. Petite, un médecin scolaire lui avait trouvé les bronches faibles et déjà encombrées. Il avait recommandé à ses parents de lui éviter la poussière de la ville et de lui offrir, le plus souvent possible, de longs séjours à la montagne. Son père travaillait comme contremaître dans une cimenterie de la banlieue de Murcia qui dressait ses cheminées géantes à même pas un kilomètre de leur cité H.L.M. Nourrir une famille de neuf personnes, avec sa paye et les ménages que sa femme faisait au noir chez les bourgeois du centre-ville, c’était déjà un exploit. Pilar avait donc continué de respirer l’air de la banlieue de Murcia pendant toute sa scolarité et même au-delà.
Après ce stage dans la librairie d’Antoine, elle n’aurait plus rien à craindre de la silicose. De retour à Murcia, elle pourrait toujours s’inscrire sur la liste d’attente et trouver du boulot à la cimenterie qui - mondialisation oblige - n’embauchait plus et tournait au ralenti.
Quelquefois, quand elle était en forme - comme ce soir-là justement -, Pilar aimait bien se raconter des histoires drôles. Sans le laisser vraiment paraître, cette fille était une petite marrante. Pas du tout une petite prudente. C’est pour ça que, pas une fois, tout au long de la descente vers la place des Terreaux, elle ne prêta attention à ce qui se passait derrière elle. Elle était tellement plongée dans son épisode, retour à la case départ, quelle ne se rendit pas compte qu’on la suivait depuis sa sortie de la librairie.
Comme presque toutes celles des immeubles de la presqu’île de Lyon, la porte d’entrée en chêne massif était grande, lourde et difficile à ouvrir. La jeune femme s’arc-bouta en poussant de toutes ses forces.
Elle venait d’entrouvrir le lourd battant pour se glisser à l’intérieur lorsqu’il surgit derrière elle. D’une poussée à hauteur des épaules, il la catapulta à l’intérieur du hall d’entrée.
La charge fut si violente que la jeune femme partit valdinguer trois bons mètres plus loin. La pointe de son menton passa à ça de l’angle de pierre de la première marche de l’escalier.
Son intention était simplement de pénétrer en même temps qu’elle à l’intérieur de l’immeuble. C’est la peur qu’elle lui échappe qui l’avait fait la propulser aussi violemment dans le vestibule.
Avant même de se retourner, elle sut qu’elle avait à faire à l’homme de la traboule. En se refermant derrière lui, la porte de bois massif claqua comme un coup de feu qui se répercuta en tournoyant dans toute la cage d’escalier.
Ils étaient seuls dans l’entrée crasseuse et sombre du viel immeuble.
Lorsqu’il fit un pas vers elle, son visage passa de l’ombre à la lumière. Il était tellement nerveux et affolé par ce qu’il entreprenait qu’il ne parvenait qu’à ouvrir la bouche, incapable d’articuler un seul mot.
Pilar prit appui des deux mains sur le pavement de pierre grise. Sans même prendre le temps de se relever, les fesses raclant le sol de pierre glacée, elle recula en crabe pour contourner les poubelles et s’en faire un abri. Elle se rendit compte trop tard qu’elle était coincée derrière la montée d’escalier, sans aucune possibilité de fuite.
La jeune femme savait qu’il était inutile de hurler au secours. Lyon est une ville économe, où les immeubles de la vieille ville ont toujours ignoré les services d’un concierge.
- Surtout ne criez pas ! Écoutez-moi ! Je ne vous veux aucun mal.
Lentement, sans le quitter des yeux, Pilar se redressa lorsqu’elle se rendit compte que l’homme qui lui faisait face était encore plus paniqué qu’elle. Attisée par la peur, sa haine enflamma l’intérieur de son crâne douloureux. Elle se redressa et fit un premier pas en avant, le cou tendu, le visage crispé par la fureur. Hors d’elle-même. Au point d’oublier que, dans cette histoire, l’assaillant, c’était l’homme qui se trouvait face à elle.
- Fuera ! Va-t’en!
- Mademoiselle, écoutez-moi ! Vous ne me connaissez pas...
- Si je te connais, hijo de puta...
Pilar se figea brusquement. Elle leva la main et fit un pas en arrière quand Richard plongea sa main à l’intérieur de sa veste. Un geste de cinéma. Un geste de tueur à gages. Un geste ridicule qui, depuis que les films policiers existent, ne fait plus peur à personne. Surtout quand on est assis, un verre à la main, calé dans les coussins du fauteuil de son salon, et que ça se passe à la télé. Parce que là, dans ce vestibule obscur, sale et désert, Pilar éprouva une trouille terrible. Elle eut tellement peur qu’elle mit plusieurs secondes à se rendre compte que Richard ne pointait, droit sur elle, qu’une grosse enveloppe de papier blanc.
- Tenez ! C’est pour vous.
Pilar regarda l’homme, l’enveloppe, et encore une fois le visage de l’homme. Sans comprendre.
- C’est pour vous ! Je reconnais que j’ai mal agi. Je comprends que vous m’en vouliez ! Tenez ! Je ne vous demande qu’une chose en échange.
Sans faire un pas de plus, le bras tendu au maximum, Richard agita l’enveloppe à la hauteur du visage de la jeune femme, pour quelle la prenne.
- Je ne vous demande qu’une seule chose. Repartir chez vous, en Espagne ou tout au moins de ne plus retourner travailler à la librairie. Tenez, prenez ça, c’est une indemnité... C’est pour vous! Il faut que vous partiez. Partez vite ! J’ai peur pour vous... et pour moi aussi. Rentrez chez vous.
Pilar commençait à comprendre. Pas tout, mais suffisamment pour que ça l’écœure. Une odeur de lâcheté. Ce grand type au visage mou puait la couardise par tous les pores de sa peau de cochon rose trop bien nourri.
Sans doute pour la convaincre et l’inciter à prendre ce qu’il lui tendait, Richard porta la main gauche vers sa main droite. Il ouvrit le rabat pour écarter l’enveloppe. Pilar aperçut une belle liasse de billets de cinq cents francs.
- C’est pour vous. Pour que vous retourniez en Espagne. Vous n’êtes pas en sécurité à Lyon. Ici, pour vous, c’est dangereux. Vous comprenez ce que je dis ? Partez. Avec cet argent vous pourrez même...
La suite il la prit en plein visage, avec l’enveloppe et la liasse de billets qui explosa tout autour de lui quand Pilar balança son poing sur la main tendue vers elle. Par réflexe, Richard s’accroupit pour ramasser le plus gros du tas. Il se releva très vite pour tendre une nouvelle fois une poignée de billets en direction de Pilar.
La jeune femme ne dit rien. Sans le quitter des yeux, elle esquiva simplement le minable. Presque indifférente, même moins en colère que si elle avait évité une énorme merde où elle eût failli marcher. Avant qu’il n’eût réagi, elle avait déjà ouvert la porte de l’immeuble. Richard resta prostré, sa poignée de billets inutiles à la main, devant l’escalier vide.
Celui qui apprécia, un peu plus tard, ce fut Nourdine, le livreur de Pizzappel. En cherchant le nom d’un client sur les boîtes, il repéra deux coupures, posées bien en vue sur le couvercle de la poubelle verte. Celle qui sert aux Lyonnais à recycler leurs vieux papiers.
Ça tenait plus du lifting que du gros ménage. La crasse, c’est comme les mauvaises habitudes, plus on s’en accommode plus il est difficile de s’en débarrasser. Plutôt que de se reprendre une nouvelle cuite, Antoine s’était persuadé qu’il valait mieux tenter de faire un petit ménage. Histoire de rendre plus agréable (et moins gênant pour lui) le prochain passage de Pilar dans la salle de bains.
Parce qu’il se doutait bien que cette manie de se laver deux fois par jour ne quitterait pas de sitôt l’Espagnole.
Plus il frottait, moins ça venait. À croire que le fond et les bords de la baignoire n’avaient jamais été de la même couleur. Un coup de Décaptout, un coup d’éponge, c’est blanc et ça brille. Tu parles ! C’est pourtant ce que lui promettait le mode d’emploi du produit miracle : « L’efficacité industrielle au service de vos sanitaires. » Il avait acheté cette saloperie chez Manchon, le marchand de couleurs de la rue Burdeau. Il lui avait juré qu’il n’y avait pas mieux dans le genre. Désespérant ! Il avait beau s’acharner à s’en faire mal aux bras, même avec une brosse spéciale gros travaux, rien ne venait.
Au bout d’une demi-heure, écœuré, les reins en capilotade, il en vint à se rabattre sur le problème de l’évacuation de ladite baignoire.
Améliorer la vitesse d’écoulement des eaux du bain, c’était ce qu’il avait envisagé, il y avait déjà vingt ans, quand il l’avait utilisée la première fois. Il lui avait fallu attendre une bonne heure avant que le grand récipient de fonte émaillée ne se vidât complètement.
Depuis, il utilisait son évier pour le quotidien et les bains de vapeur des hammams du bas des pentes, pour les occasions exceptionnelles.
D’une manière générale le démontage n’est jamais le plus difficile en matière de tuyauterie. C’est l’enfilage et le remontage qui posent souvent problème. C’était justement le cas. Plié en deux, coincé entre le lavabo et la foutue baignoire, Antoine s’acharnait sur le siphon glissant et traître comme une savonnette. Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes qu’il perçut les coups répétés sur la porte vitrée, en bas de la boutique.
Il lui fallut encore se battre un bon moment avec la crémone de la fenêtre du salon (elle n’avait pas été ouverte depuis l’arrivée des chars Leclerc en 44 à la Croix- Rousse) pour repérer, à trente mètres de là, la casquette Ricard, le pull vert épinard et le jeans en décalcomanie qui s’éloignaient dans la pente.
Lui qui avait horreur par-dessus tout de se donner en spectacle, se mit à hurler son nom.
Pilar se retourna et l’aperçut à sa fenêtre, juste avant de franchir l’angle de la rue Pouteau et des Tables-Claudiennes.
Antoine entraîna la jeune femme sur le plateau. De sa part, deux fois dans la même journée, ce n’était pas par goût, simplement par prudence. Un choix délibéré.
D’abord parce que la grimpette par les escaliers prenait tellement le souffle que ça leur évitait de se parler et ça lui donnait un peu de temps pour réfléchir à ce qu’elle venait de brièvement lui raconter.
Ensuite parce que les troquets au sommet du plateau étaient trop hauts en altitude pour la clientèle de soiffards et autres pue-de-la-gueule qu’il côtoyait habituellement sur les pentes, chez Étienne, Abdel, Mège ou au café des Tables.
À cette heure-là de la soirée, le Chanteclerc se donnait des airs de bar américain, avec éclairages discrets et musique jazzy.
À l’intérieur, il faisait plus chaud que sur la terrasse.
On y était donc forcément plus au calme. Antoine et Pilar s’installèrent, côte à côte, sur la moleskine verte d’une table ronde en faux marbre. Autant être bien et prendre ses aises, quand on sait qu’on va passer un long moment assis.
Au début, l’émotion, la chaleur et la grimpette leur avaient donné soif. Ils commencèrent par alterner une mousse - brassée maison - avec, pour accompagner, un pur malt d’Écosse. Maintenant qu’ils n’avaient plus soif, ils n’alternaient plus. Rien qu’un malt, l’un derrière l’autre. Il fallait ça pour calmer Pilar, qui craquait à l’idée de savoir qu’elle allait se projeter en boucle plusieurs séances de nuits blanches, grand écran, dans les semaines à venir.
- Il a dit : « Il faut que tu partes en Espagne. C’est dangereux ici pour toi... Vous n’êtes pas en sécurité. » C’est ça qu’il m’a dit.
Calmer Antoine, ce n’était pas possible. Rien, ni l’alcool ni le reste ne pouvaient y parvenir. Cela faisait au moins trois fois qu’il se retenait d’aller téléphoner à Richard (pour la première fois de sa vie il regrettait l’utilité d’un téléphone portable), pour qu’il vienne les rejoindre sur-le-champ.
Pilar, incapable d’affronter la présence du neveu d’Antoine, le convainquit d’attendre.
Le libraire avait pourtant une bonne raison d’appeler Richard. Il voulait lui poser la bonne question.
Parce qu’il venait de comprendre.
Ce qui s’était passé dans la traboule ne concernait pas seulement son neveu.
À jeun, et même quand il n’était plus très frais, Antoine n’avait pas pour habitude de se laisser aller à la confidence. Son genre, c’était ne rien expliquer du tout et envoyer paître tous ceux qui pouvaient être trop curieux.
Cette fois, pourtant, il trouva normal de révéler non seulement tout ce qu’il savait à la jeune femme, mais surtout, ce qu’il venait de découvrir.
- Richard a aperçu deux types dans la traboule. Deux types qui t’ont agressée. Je suis certain qu’il dit la vérité. À partir de là, si tu retournais en Espagne ça arrangerait tout le monde. Et bien entendu, l’affaire se tasserait toute seule... Tu me suis?
- Non.
- Richard t’a proposé du fric pour retourner en Espagne ?
- Oui.
- Il t’a proposé ce fric parce qu’il a peur.
- Il m’a dit ça. Mais de quoi il a peur ?
- De savoir qu’on se connaît et que tu bosses pour moi... Mais pas seulement. Par-dessus tout, il a peur qu’un jour ou l’autre, en discutant avec toi, je finisse par deviner ce qu’il ne m’a pas dit.
- Quoi?
- Si Richard a la trouille c’est parce que les deux types qui t’ont attaquée dans la traboule, il les a reconnus. Il sait qui ils sont !
Tout d’abord Pilar pâlit mais, très vite, elle retrouva toute sa hargne. Elle se jeta en avant pour fusiller le libraire droit dans les yeux.
- C’est qui ces salauds ? Toi, hombre, tu les connais aussi ?
- T’emballes pas comme ça. Non ! Je ne les connais pas. Mais j’ai une idée de qui ça pourrait être.
Sans cesser de le dévisager. Pilar sécha son verre cul sec. Elle attendait la suite.
- Tu m’as bien dit que, pendant deux jours, toi et tes copains, vous aviez distribué des tracts et collé des affiches ? reprit Antoine.
- Si ! J’ai distribué des tracts, dans les boîtes aux lettres seulement. C’est les hommes qui les collaient, les affiches.
- Pour qui ?
- Athoun. Lui c’est le député de la opposition. Celui de la droite, à la Croix-Rousse, c’est Boqueron. Je me souviens de leur nom à ces deux-là, parce qu’en espagnol c’est des noms de poisson. Atûn, ça veut dire « le thon ». L’autre, boqueron, c’est « l’anchois ».
Antoine était tellement occupé à réfléchir que ça ne le fit même pas sourire. Pourtant, à bien y regarder, sur ses photos, Athoun ressemblait réellement à un poisson plat, de type sélacien cartilagineux. Boqueron, lui, avait quelque chose du salmonidé. L’œil rond, sans expression, l’écaille grise et brillante, la mâchoire carnassière, toujours ouverte, à l’affût des proies faciles et naïves.
- Hervé Fabre-Morini, tu as entendu parler de lui ?
- C’est toi qui m’en as parlé. C’est le frère de sa femme à ton neveu Richard.
- Le quoi ?
Pilar fit une grimace et eut un geste de la main qui trahissait son impatience.
- Le beau-frère à ton neveu. C’est comme ça qu’on dit en français ?
- Oui.
- Mais lui il se présente pas à la Croix-Rousse ?
- Non. Lui se présente dans le sixième. Forcément, un arrondissement comme celui-là lui va beaucoup mieux au teint.
Le libraire se dépêcha d’avaler son scotch pour ne pas perdre le rythme. Même un malt de cette qualité ne lui fut d’aucun secours. Pourtant, il en était certain, il tenait le bon bout. Mais c’était encore trop flou, trop hypothétique. Il pensa à Hayari. Il lui téléphonerait dès le lendemain matin pour voir où il en était. Il expliqua à Pilar ce qu’il attendait du commissaire à la retraite.
Histoire de passer à autre chose, ils décidèrent de s’offrir une choucroute royale, au Riesling. Avec de la bière et une bouteille d’Oban, de 15 ans d’âge. Non pas parce qu’ils avaient faim ou soif, mais parce qu’ils en avaient plus que marre de cette histoire pourrie qui, pourtant, ne faisait que commencer.
En descendant la rue Jean-Baptiste-Say, le vent, qui pourtant était quasi nul, les rabattait sans arrêt d’un côté à l’autre du trottoir. Plusieurs fois Pilar vint heurter Antoine. Chaque fois le libraire sentait le petit corps aux muscles tendus et fermes se coller contre lui, le temps de quelques pas.
Ça le déséquilibrait encore plus, cette proximité.
Quand ils parvinrent en haut des escaliers de la rue Pouteau, elle freina des quatre fers.
- Je peux pas, hombre ! Si je descends seule, je me tue !
Pilar tendit les deux bras vers lui. Comme si elle voulait l’étreindre.
- Prends-moi dans tes bras ! Porte-moi. Je peux pas descendre toute seule.
Antoine ne fit pas un geste.
Ce n’était pas seulement le whisky.
L’œil fixe, il attendait la suite, ne sachant plus très bien où il en était avec cette fille.
- Merde ! C’est tous les deux qu’on va se tuer, si je te porte jusqu’en bas de ces escaliers. Figure-toi que moi non plus j’suis plus en état !
Elle voulut encore s’approcher plus près, pour s’accrocher à lui.
- Tu me portes. Sinon je bouge pas de là.
Antoine, pour prouver qu’il était trop saoul, se laissa simplement tomber sur place - sans viser- à l’instant où elle allait l’atteindre et le cramponner. Coup de bol. Les deux fesses du libraire atterrirent pile sur la première marche des escaliers, face à la pente.
Pilar retrouva non sans peine une partie de son équilibre. Elle ne renonçait pas. Elle s’approcha par derrière pour lui choper la tignasse et s’en servir de point d’appui.
- Vaya con Dios !
Quand il vit qu’elle levait la jambe pour attaquer la descente des marches, Antoine prit peur. C’est pour lui barrer le passage que son bras droit vint s’enrouler autour de la taille de la jeune femme. Son geste n’avait pas d’autre but que de l’empêcher de débarouler les quelque deux cents marches cul par-dessus tête. N’empêche que Pilar lâcha ses cheveux pour se saisir de son bras et se laisser tomber - beaucoup plus légèrement - tout contre le libraire.
Trop près.
Au point qu’elle vint poser sa nuque sur la saillie de sa rotule gauche. Antoine ne bougeait plus. Même quand, cinq minutes plus tard, il ne sentit plus sa jambe, totalement ankylosée.
Au milieu de cette nuit chaude, sans qu’il eût besoin de rien lui demander, Pilar lui raconta son histoire.
À Murcia, deux ans plus tôt, malgré sa fidélité incorrigible à l’ordre, à la Phalange et au généralissime Francisco Franco y Bahamonde, son père avait été licencié économique de la cimenterie, après trente ans de bons et loyaux services, avec une médaille en plaqué or et une retraite minable. À la maison, la famille était passée sous le seuil de la pauvreté. La misère attendait sans impatience, de l’autre côté de la porte.
La présence quotidienne au foyer du contremaître n’avait pas arrangé les rapports avec Pilar. Un soir de gros orage politique, elle avait définitivement rompu avec son géniteur. « On ne choisit pas sa famille, ni l’endroit où on naît... », comme chantait si bien l’autre.
En Espagne, à Murcia, même avec un diplôme de commerce et la pratique courante du français, elle ne trouvait que des boulots temporaires, sous-payés et au noir. Pour ce qui était des aides ou des indemnités chômage, c’était moins que peu de chose. Pas de quoi vivre en tout cas. C’est pour ça sans doute qu’elle avait fini par croire aux promesses d’un touriste lyonnais qui passait ses vacances dans la région. Le Français ne s’était pas contenté de l’envoyer en l’air, il lui avait promis le paradis : un boulot ! Mais pour ça, bien entendu, il fallait qu’elle se décide à quitter son bled pour venir le rejoindre à Lyon.
En se doutant bien quelle prenait quelques risques, un matin - il y a exactement huit mois -, elle avait emprunté le prix du billet de train à sa mère et elle avait téléphoné à son copain lyonnais, pour lui dire qu’elle arriverait à Perrache vers vingt-deux heures.
D’emblée, il lui annonça que ça tombait mal. Ce jour-là justement, un surcroît de travail l’empêcherait d’aller l’accueillir à la gare. Il avait fallu quelle insiste pour qu’il finisse par accepter de la retrouver dans un café de la place Carnot, vers vingt-trois heures.
Après des effusions rapides, qu’elle avait imaginées plus tendres, il l’avait entraînée dans une brasserie minable, à deux pas de là.
En entrée, dès la salade mixte, il lui annonça qu’il vivait chez sa mère. Il lui fallut d’abord avaler son tartare et ses frites pour qu’il trouve le courage de lui annoncer la couleur. À part un soir de temps en temps, comme ce soir par exemple, ils ne pourraient pas beaucoup se voir. Il ne pouvait s’agir que de « rencontres occasionnelles ». Ce fut le terme exact qu’il employa. Elle s’en souvenait encore. Le plus souvent, ce serait chez un copain à lui ou à la rigueur, à l’hôtel.
Après la mousse au chocolat dans son pot de carton, elle savait parfaitement à quoi s’en tenir pour le boulot comme pour le reste.
Au café, il sortit sa calculette pour partager l’addition. Elle en profita pour le chauffer à mort sous la table. Quand il commença à se bouffer la cravate, elle lui demanda d’ouvrir en grand sa braguette et de lui laisser le temps d’aller enlever sa petite culotte dans les toilettes, pour pouvoir passer à la suite.
Un quart d’heure plus tard, elle se retrouvait place Bellecour, sans argent ou presque, seule, au début de l’hiver, dans une ville où elle ne connaissait qu’un salaud.
Après avoir dépensé la presque totalité de ce qui lui restait dans un hôtel « Formule 1» de la banlieue industrielle, le lendemain matin de son arrivée, elle commença par bosser chez McDo.
Les petits boulots ? Elle les avait tous faits ou du moins tous essayés. Pour se loger, après les squats, elle avait fini par trouver une chambre. Elle la louait - façon de parler - à un juif espagnol qui bossait dans la confection, rue des Puits-Gaillot. Une chambre avec lavabo, mais sans fenêtre, au fond de l’atelier. Elle ne pouvait pas s’endormir avant minuit, à cause du bruit des machines. Mais au moins ça ne l’obligeait pas à trouver chaque soir un endroit ou quelqu’un, pour coucher. Ronaldo faisait semblant d’oublier de lui demander plusieurs loyers en retard. Pour le reste, elle était tranquille, il préférait les hommes.
Après les gratuits et les prospectus, des copains lui avaient proposé de distribuer des tracts pour Athoun, le candidat de la gauche plurielle à la Croix-Rousse qui, d’après eux, avait cette fois de bonnes chances. Elle, elle s’en foutait de la politique. Elle avait pris sa dose bien avant d’arriver en France. Ce qu’elle voulait c’était que la buena suerte lui soit favorable pour qu’elle puisse enfin gagner de quoi s’en sortir. Elle commençait à y croire, à la chance, en rentrant chez elle ce soir-là.
Depuis... elle s’était laissée glisser. Tantôt avec l’envie de retourner en Espagne. Tantôt avec l’envie furieuse et meurtrière de retrouver ses agresseurs et de se venger. Quelquefois, même, d’en finir et de se foutre en l’air.
Aussitôt après que Pilar s’était tue, la fatigue lui tomba sur les épaules. Tout ce dont Antoine avait envie maintenant, c’était d’aller se coucher. Pourtant ils restèrent encore un long moment sans bouger, à regarder devant eux la ville qui, elle, dormait depuis longtemps.
Il faillit perdre l’équilibre et chuter en avant quand il se releva. Sa jambe ankylosée, totalement insensible, ne le portait plus. Il dut se cramponner ferme à la rampe de fer et attendre que le sang se remette à circuler normalement pour permettre à son mollet de le porter jusqu’en bas des escaliers.
Sans compter que, dans son dos, Pilar s’accrochait des deux mains au col de son parka. Pesant de tout le poids de sa poitrine contre ses omoplates.
Devant la porte de la librairie, alors qu’il lui tendait la main, elle lui dit qu’elle voulait monter.
Il refusa tout net. Mais il se sentit tout con quand elle lui dit que c’était simplement parce qu’elle avait un besoin urgent de faire pipi.
Quand elle ressortit de la salle de bains, Pilar le trouva allongé de tout son long, en travers du divan. Les yeux fermés. Elle se doutait qu’Antoine ne dormait pas, même s’il faisait bien semblant.
Elle le laissa sur place, sans s’approcher, ni lui parler.
Antoine tendit l’oreille, pour être sûr qu’elle avait bien l’intention de ne pas s’arrêter. Lorsqu’il ne perçut plus aucun bruit, il pensa qu’elle était sortie par la porte palière, au fond de l’appartement.
Il était trop crevé pour aller vérifier si elle avait bien refermé derrière elle. Il s’endormit pour de bon dans les secondes qui suivirent. Avec une envie de pisser qui le dérangea pendant toute la deuxième partie de la nuit.
Vers deux heures de l’après-midi il émergea d’un sommeil agité. La langue aussi rêche qu’une râpe à fromage, les reins cassés par les ressorts avachis du divan. Mais le plus douloureux c’était la vessie : sur le point d’éclater.
En passant devant la porte ouverte de sa chambre, la surprise le cloua sur place. Son lit était fait. Les draps rabattus impeccablement, la courtepointe tendue et bien en place. L’Espagnole avait dormi là. Dans son lit ! Son matelas, en vingt ans, il ne l’avait partagé avec personne. Cette intimité hors de propos lui fournissait un excellent prétexte pour se foutre en colère. En quelques jours, cette fille avait pris une trop grande place dans sa vie. Même s’il avait conscience que cette place c’était lui, plus qu’elle, qui la lui avait faite.
Il allait changer ça, très vite. Avant que les emmerdes ne se mettent à pleuvoir.
Il lui fallut courir pour rejoindre à temps la cuvette qui se trouvait au fond de la salle de bains.
Du living, on percevait tout ce qui se passait à l’étage en dessous, dans la librairie. Il l’entendit qui discutait avec quelqu’un en bas. Une voix de femme. Il eut beau faire vite pour se passer de l’eau froide sur le visage et se rincer la bouche au robinet de la cuisine. Le temps qu’il descende, Pilar avait déjà terminé sa vente, la cliente avait disparu.
L’Espagnole lui sourit quand elle le vit apparaître en bas de l’escalier.
- Bonjour patron !
Elle avait quitté ses vêtements de clown pour passer une robe noire, simple, pas neuve, mais irréprochable, comme tous les vêtements qu’elle portait.
Il avait horreur des gens et particulièrement des jeunes qui se vêtaient de noir des pieds à la tête. Il trouvait ça sinistre et ridicule. Ce matin justement, il détestait ça, plus encore que les autres jours.
Pilar lui sourit une nouvelle fois.
- Quand je me suis réveillée je suis allée chez moi. Pour me laver et me changer aussi. J’ai ouvert la boutique à neuf heures.
Antoine fit semblant de ne pas avoir entendu ou de s’en foutre. Sous l’acuité du regard de Pilar, le libraire se sentit une nouvelle fois, gras, sale et vieux. Forcément, ça ne pouvait pas contribuer à lui passer sa rogne. Mais il n’osa pas pour autant lui demander pour quelle raison et de quel droit elle s’était permis de coucher dans son lit.
Il était préférable d’attendre un moment plus propice et de tout lui sortir d’un coup.
- C’était qui, la cliente ?
Pilar n’eut pas l’air de se formaliser du sale regard en coin que lui adressait son patron.
- Une de vos « maîtresses », sans doute, patron. Elle a pris un catalogue de bondage. Il n’y avait pas le prix. Elle m’a proposé cinq cents, je lui ai fait à huit.
- Huit cents?
Pilar craignit sincèrement d’avoir fait une connerie.
- Ce n’était pas assez, patron ?
Le libraire prit prétexte qu’elle le traitait de « patron » pour se mettre en colère.
- M’appelle pas comme ça, merde ! Mon nom c’est Antoine... Le Bondex à huit cents, ça va... C’est bien, même.
Aux innocents les mains pleines. Un canard comme celui-là se vendait dans les deux cents chez les bouquinistes, sur les quais de la Pêcherie en bords de Saône. Et encore, uniquement aux touristes.
Pilar alla consulter la feuille d’un cahier à spirale où elle avait inscrit toutes les ventes de la matinée.
- Ce matin, un vieux, il m’a fait un chèque pour un bouquin illustré. Ceux qui sont dans la vitrine fermée à clef. Il voulait celui de Peter Fendi. Il y avait une fiche, avec le prix écrit dessus : cinq mille. C’est ça ? Il m’a dit qu’il venait souvent ici. Ils payent des prix comme ça vos clients, pour... ça?
Ça avait l’air de l’étonner, l’Espagnole, que le cul puisse être vendu encore plus cher dans la boutique d’Antoine que sur les trottoirs des rues chaudes du centre-ville.
De quoi je me mêle ? Antoine haussa les épaules.
- C’est tout ?
- Les autres, c’est des livres qui étaient dans les bacs à cent francs. C’est des jeunes qui les ont achetés. J’en ai vendu une dizaine. J’ai commencé à écrire dans ce cahier la liste des livres que j’ai trouvés dans la réserve. Je vais recommencer tout à l’heure pour mettre tout bien propre. Il reste plus beaucoup de travail pour le nettoyage. Après je mettrai les livres en place, comme vous m’avez dit. Vous êtes d’accord ?
- Oui ! Ça ira.
- Bon, ben, c’est tout... Ah ! Non. Le facteur a livré deux colis. Il a demandé où vous étiez. Il avait pas l’air content. Aussi j’ai rempli le bordereau et préparé les chèques pour que tu les portes à la banque.
Antoine prit possession de la grosse enveloppe et fit un signe en désignant la porte.
- Je vais y passer. Après j’irai boire quelque chose. J’en ai besoin... À cause d’hier et tout ce qui se passe... Si tu veux venir, tu n’as qu’à boucler. Juste pour un moment.
- On va rater des ventes. C’est mieux que je reste. Non ?
Le libraire ne dit mot. Mais il se sentit vexé que la jeune femme refuse son invitation. Même si c’était à contrecœur qu’il l’avait faite.
Sans se retourner, il se dirigea vers la porte.
- T’as raison. Reste. Si je ne rentre pas avant 7 heures, tu fermeras la boutique et tu garderas les clefs. On se verra demain. Salut.
Pilar ne répondit rien.
Si Antoine s’était retourné, il aurait pu voir son visage de près et il aurait sans doute encore plus regretté de lui avoir fait la gueule et répondu de cette façon.
Après la banque, quand il arriva au café des Tables-Claudiennes, Hayari était déjà là, assis seul à une table. On pouvait être certain qu’en attendant Antoine - déformation professionnelle - il avait pris le temps d’observer et d’analyser le comportement de chaque consommateur présent dans la salle. Pas un faciès, pas un détail, pas une bribe de conversation ne devaient lui avoir échappé. Antoine savait à quoi s’en tenir avec cette crapule à la réputation officielle de bon flic et d’honnête citoyen. Sa vie publique autant que sa vie privée, Hayari les avait passées à coller un œil panoramique et une oreille pivotante au cul des gens. Pour les espionner et pouvoir mieux les coincer quand ça pouvait le servir, lui ou ses maîtres.
Bien entendu, quand Antoine avait racheté la librairie, le commissaire Hayari avait été un des premiers à lui rendre visite. Pour voir et éventuellement trouver un truc pas clair qui lui permette d’avoir plus ou moins barre sur le nouveau libraire. Comme il l’avait fait une vingtaine d’années auparavant avec l’ancien propriétaire. Mais là, le flicard était tombé sur un os. Balance, Antoine c’était seulement son signe astral, pas sa vocation. Hayari était une ordure, mais pas un imbécile. Il avait tout de suite compris à qui il avait à faire et qu’il lui serait bien plus bénéfique de la jouer « bon copain » avec un quidam de cette espèce.
Depuis un an qu’il était à la retraite, l’ex-flic n’était plus qu’un client. Un amateur aux goûts très sûrs dans sa spécialité. Ainsi, dès qu’Antoine prit place en face de lui pour l’informer qu’il allait mettre en vente une merveille du genre, ses petits yeux gris vert luisirent immédiatement de convoitise.
- Un premier tirage des Onze mille verges, illustré de vingt-deux lithographies originales pas piquées des hannetons, signées Picasso. Le peintre, lui-même, a cassé les pierres après le tirage du premier mille. Aujourd’hui c’est un bouquin qui va chercher dans les deux cent à deux cent cinquante mille, au bas mot.
Hayari ? Bien sûr qu’il aurait bien aimé pouvoir se l’offrir! Mais, penses-tu, avec sa petite retraite de fonctionnaire, ce n’était même pas envisageable !
Quand il ne supporta plus les simagrées et les pleurnicheries bidon de l’ex-flic, Antoine trancha dans le vif.
- Écoute-moi Simon. Parlons de ce qui m’intéresse. L’Espagnole m’a raconté que, chaque fois qu’elle était allée voir tes copains du commissariat de la place Sathonay, ils l’avaient envoyée faire l’avion. Comme s’ils n’avaient pas l’air de vouloir se bouger les fesses ou que ça ne les intéressait pas le moins du monde ?
- Ne crois pas ça, Antoine. Cette affaire est remontée du commissariat central du premier arrondissement jusqu’à l’hôtel de police de la rue Berliet. C’est passé de la P.J. jusqu’aux R.G. Bien sûr, pas officiellement. Mais du viol de cette fille on en a parlé, ça tu peux me croire.
- Si on en a parlé, pour quelle raison on n’en parle plus ? Pourquoi ?
- Il y a eu un « blanc » des R.G. qui a circulé... Paraît-il !
- Un «blanc»?
- Une note dactylographiée, sans en-tête et sans signature, rédigée par un inspecteur, destinée uniquement à sa hiérarchie. Pour information confidentielle et restreinte.
- Qu’est-ce qu’il dit ce « blanc » ?
- Je ne sais pas.
- Tu ne l’as pas lu?
-...Non!
- Qu’est-ce qui se dit sur l’affaire chez tes collègues ?
- Officiellement, on laisse filer, en attendant que ça passe.
- Les élections, par exemple ?
- Ça se pourrait bien.
- Et sur l’enquête ? Tu sais des choses ?
- Des petites choses.
- Dis ? Faut te travailler à coup de bottin sur la tronche pour que tu te mettes à table, aujourd’hui ?
- Les coups j’aime bien les donner, mais pas les recevoir. Oublie pas qui je suis, Antoine.
Le libraire faillit se marrer. Hayari devait trop regarder la télé depuis qu’il était à la retraite. Avec son faciès de faux témoin, son bide qui passait par-dessus la ceinture, sa moumoute en cheveux chinois pour planquer ses derniers crins, il devait se prendre pour un flic honnête, un vrai dur, genre commissaire « vu à la télé ». En plus vieux, mais tout aussi faux dur.
- Si tu m’aides vraiment et si tu me files tous tes tuyaux, on pourra s’arranger sur l’Apollinaire. Tu pourras me le payer à croume. Sur plusieurs années même... Mais donnant donnant. Tu racontes tout, tout de suite. Allez, vas-y !
Dans l’instant Hayari retrouva son air de vieille pute à la coule.
- Je ne devrais pas te le dire, ça. En fait, le « blanc » des R.G. j’ai pu le parcourir rapidement. Il indiquait que sur ses fringues, à la fille, en plus du foutre, on a trouvé des traces de colle blanche...
Instinctivement Antoine tourna la tête pour dévisager par la grande vitre, juste en face du bistro, les affiches, déjà lacérées, mais encore brillantes de colle du candidat de la droite unie.
L’expression de surprise et de rage qui contracta les muscles de ses maxillaires n’échappa pas à Hayari.
- T’as tout compris.
- Non pas tout. Pas encore. Continue.
- Cette nuit-là, comme par hasard, les équipes de collage de Boqueron auraient reçu du renfort. Plusieurs équipes de gros bras, venues d’autres circonscriptions.
- Comme qui?
- Personne n’a l’air de savoir. Attention, sur ce coup, moi, je ne t’ai rien dit, d’accord ?
L’ex-flic se pencha pour reluquer le libraire par en dessous. Il lui fit un sourire qui se voulait complice en découvrant ses dents jaunes.
- Je me doute que tu ne vas pas me le dire, mais ça m’intrigue tout de même. Pour quelle raison t’intéresses-tu à cette histoire ? Imagine, je dis bien imagine, que ça débouche sur une enquête avec tous les faux bruits, les fuites, les indiscrétions. Avec, en finale, les journalistes qui viennent fourrer leur nez dans cette affaire ? Qu’est-ce que tu y gagnerais ? Et ton neveu Richard ? Et ses liens directs avec Hervé Fabre-Morini et la Famille, ça ne risquerait pas de les foutre dans une situation disons... embarrassante ?
À l’expression butée et pas commode d’Antoine, l’ex-flic comprit qu’il pouvait directement passer à autre chose.
- J’ai pas besoin de tes commentaires, Hayari. Tâche d’en savoir plus. C’est tout ce que je te demande. T’as autre chose ?
- Non ! Rien pour le moment. Alors pour l’Apollinaire... Mais où tu vas...?
Sans se retourner, ni répondre, le libraire alla poser le prix des deux cafés sur le zinc. À l’instant de refermer la porte du rade derrière lui, il eut le temps d’apercevoir l’expression d’incrédulité de l’ex-flic, tout déconfit, assis au fond de la salle, qui venait de comprendre qu’il s’était fait blouser.
Le libraire souriait encore en déchiffrant la duplication du candidat à la députation qui s’étirait le long de la palissade, sur plus de trente mètres. Maintenant, il se sentait beaucoup mieux, et presque plus du tout de mauvaise humeur.
Juchée au sommet de l’escabeau, l’Espagnole avait récupéré ses fringues de clown et sa couleur grisâtre.
Tout d’abord il crut qu’elle le charriait ou qu’elle faisait semblant.
Elle ne l’écoutait qu’à peine. Comme si ce qu’il lui racontait ne la concernait pas. Il se posa même la question de savoir si, pour régler ça elle-même et en douce, elle ne lui jouait pas la comédie ?
En fait, Pilar ne bluffait pas le moins du monde.
- Tu n’as pas envie qu’ils aillent en taule ?
- Si. Mais c’est pas sûr qu’on puisse les attraper.
- Tu ne te rends pas compte ou alors tu le fais exprès ? Si ces deux types font partie du service d’ordre de Fabre-Morini, non seulement c’est possible de savoir qui ils sont... mais on va pouvoir les coincer. Tu n’as plus envie de te venger de ces salauds ?
- Faudrait qu’on les trouve et qu’ils avouent. Faudrait aussi que le juge, il me croie moi et qu’il les croie pas... eux ! Tu sais Antoine, cette histoire, je ne veux pas vivre encore avec pendant des années. Je veux faire autre chose que de remuer cette merde tous les jours.
- Qu’est-ce que tu déconnes ? Tu te souviens plus ou quoi ? Quand t’es venue me trouver ici la semaine dernière, crois-moi, tu n’avais pas l’air de vouloir laisser tomber. T’avais la rage, ma fille !
- Maintenant ça va, je ne veux pas plus.
- Tu ne veux plus te venger ?
Mal à l’aise, Antoine ne put faire autrement que de profiter d’un gros plan des fesses de son employée pendant qu’elle descendait de l’escabeau. La jeune femme se retourna pour lui balancer un de ses regards qu’il connaissait bien.
- Je voulais avant, oui ! Je pensais qu’à ça, me venger. Tellement même, que quand je suis sortie de l’hôpital j’ai acheté un couteau. Un cuchillo que les hommes ils prennent quand ils vont à la chasse. Dans la nuit, je suis sortie pour tuer un hombre. N’importe quel homme. Le premier qui passerait à côté de moi et qui me regarderait. Le lendemain matin, quand je suis rentrée dans ma chambre, j’ai cru que j’étais folle. Loca ! Et ça je veux plus que ça arrive. Maintenant que je te connais, j’ai parlé avec toi. Je sais des choses... Sur ton neveu... et surtout sur toi... Ça me suffit maintenant. Tu comprends, Antoine ?
- Non.
Avant de lui répondre, Pilar remonta sur son escabeau. Ce n’est que lorsqu’elle fut au-dessus de lui, qu’elle se retourna à nouveau pour lui faire un grand sourire triste. Dans l’ombre, avec son visage terni par la poussière, il remarqua l’intérieur de sa bouche toute rose et l’éclat de ses dents blanches. Il éprouva un drôle de choc. Pour le chasser, il ne trouva rien d’autre que de se refoutre en colère.
- Moi, ces salauds, je ne vais pas les laisser croire qu’ils peuvent faire n’importe quoi. Qu’ils ne risquent rien, du moment qu’ils sont dans le camp des fortiches ?
Alors qu’il tournait les talons, Pilar sauta de la petite échelle pour s’élancer vers lui. Elle ne souriait plus et ce qu’Antoine apercevait dans les yeux de la jeune femme lui donna, plus encore, envie de foutre le camp à toutes jambes. Il esquissa un geste pour la repousser quand elle tendit la main vers lui.
- Attends Antoine ! C’est pas toi que ces hommes ils ont violé. C’est moi. Toi, tu m’as aidée. Beaucoup et même bien. Ça, ça suffit pour moi.
Plus il la regardait, moins il en menait large. Il ne trouva rien de mieux que de se retourner pour foncer vers la porte.
Pilar le retint carrément par la manche de son parka.
- Et ton neveu?
Ça, par contre, qu’elle lui parle de Richard, ça lui facilitait les choses. Il retrouva instantanément assez de hargne pour lui faire face.
- Mon neveu ? T’en penses quoi, toi, de ce type ?
Soit la jeune espagnole ne comprenait pas le sens de la question qu’il venait de lui poser, soit elle ne savait pas quoi lui répondre. De toute façon, Antoine ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Il fit un grand geste pour désigner la boutique.
- Hier, tu m’as demandé pourquoi je vendais des bouquins de cul. Je vais te le dire maintenant. C’était l’année de la seconde partie du bac. Richard avait toujours été un bon élève. Je ne me faisais pas vraiment de bile pour la suite. De son avenir, on en avait discuté une fois ou deux. Pour moi, c’était comme si c’était fait. Deux ans d’études dans une école de commerce de la région, pour obtenir un diplôme quelconque. Après l’Amérique, un an ou deux, pour faire l’appoint. Après, il était paré. Il pouvait être prof! Rentrer dans une boîte de commerce international et bien gagner sa vie, si ça pouvait lui faire plaisir et surtout s’il en avait envie ! Tout ce que je demandais c’est qu’au bout de tout ça, il puisse être heureux.
Un soir, son professeur de français est venu me voir. Chez nous, aux Clochettes, pas loin des usines, là où on habitait à l’époque. Il m’a montré des cahiers que Richard lui avait fait lire. D’après ce prof, c’était un crime que Richard ne puisse pas entreprendre des études supérieures de lettres. Quand il est reparti, j’ai discuté avec le gone. Déjà, à cette époque, c’était pas facile de savoir ce qu’il avait dans le crâne. Ou alors c’est moi qui n’ai jamais su m’y prendre avec lui. Pourtant cette fois-là, il m’a avoué que pour lui, écrire c’était comme respirer. Un besoin. Une véritable passion. Il n’avait envie de rien d’autre. Ça m’a surpris bien sûr, mais tu peux pas savoir comme ça m’a fait plaisir.
Aussitôt, j’ai cherché un moyen. Il n’y en avait pas trente-six. C’était en tout cas pas avec une paye d’ouvrier chimiste que j’allais pouvoir lui payer des études à la fac et tout ce qui va avec.
Cette librairie, j’en avais entendu parler par un copain de l’usine, un parent du libraire. Son oncle cherchait à vendre, pour prendre sa retraite. Je suis venu le voir, ici à la boutique, un samedi. On a passé la soirée ensemble, à boire des coups. On a bien sympathisé. On s’est mis d’accord sur un mode de reprise intéressant pour lui et pour moi. Une sorte de viager. Une rente annuelle si tu préfères. Tu comprends ?
La jeune femme n’avait aucune idée de ce que pouvait être un viager, mais ce n’était pas pour elle ce qui importait.
- Oui! Continue.
- Mais il me fallait du fric pour lui payer un premier versement. En rentrant chez moi tard dans la nuit, le dimanche soir, j’ai compris ce qu’il me restait à faire. C’est à partir de là que j’ai tout fait pour me faire virer de mon boulot. Au début, mes copains, les gars de mon équipe ont voulu m’aider. Ils ne comprenaient pas, ils se demandaient ce qui m’arrivait d’un coup. Je n’ai jamais rien dit à personne. À la fin je suis arrivé à ce que je voulais. Je me suis fait lourder, avec la plus grosse indemnité de licenciement possible.
Ça, plus mes petites économies, j’allais pouvoir payer ses dix plaques au libraire. Mais la facture était lourde. En à peine trois mois, je m’étais fâché avec tout le monde. J’avais perdu mes amis, au boulot comme ailleurs. Et surtout, j’avais foutu en l’air le crédit que j’avais acquis en vingt ans de lutte syndicale auprès de tous les camarades de l’usine. Ma dignité, il ne me restait plus qu’à m’asseoir dessus.
C’est comme ça que Richard a entrepris des études en fac, ici, à Lyon. Puis à Paris, où il a pu faire tout ce qui était nécessaire pour que ça marche. Ça coûtait bonbon son merdier littéraire. Mais ce n’était pas un problème. La librairie marchait assez pour ça et moi je n’ai jamais eu de gros besoins. Il est parti en Amérique. Deux ans. Les U.S.A., ça coûtait cher aussi, mais les bouquins de cul, même si ça me plaisait moyennement comme commerce, ça me rapportait de plus en plus. C’est au bout de deux ans que j’ai réalisé. J’étais assis sur quelque chose qui ressemblait à une mine d’or. Un gros tas de pognon. En même pas trois ans j’avais fini de payer l’ancien propriétaire.
Quand Richard est rentré en France, il a trouvé un éditeur pour lui publier son premier bouquin. Le succès est venu tout de suite. Couvert de prix et de lauriers le gamin. Avec ça, forcément, il s’est fait des copains dans la haute. Des parisiens qui avaient du fric et de l’influence.
Le bouquin lui a rapporté un peu de ronds, mais il lui en fallait bien plus pour pouvoir fréquenter ces gens-là. J’ai fait de gros chèques, tous les mois.
Quand il passait me voir je voyais bien qu’il se sentait gêné. C’est lui, chaque fois, qui parlait du fric. II me jurait que dans les années à venir, il me rembourserait avec ses droits d’auteur... Je lui répétais de ne pas s’en faire. Je te jure que c’est vrai ! Pour moi, il ne me devait rien. Son talent et le succès de ses deux premiers bouquins me remboursaient déjà au centuple.
Mais à mener cette vie-là, le gone s’est pris la grosse tête. Plus rien n’était assez bon pour lui. Surtout pas moi. Ça ne me faisait rien. Moi j’étais fier de lui. Il allait faire d’autres bouquins. Il allait forcément se souvenir d’où il venait.
- Il venait plus te voir ?
- Je viens de te dire que ça m’était égal... Tu vois Pilar, ce n’est pas qu’il ait choisi entre les Fabre-Morini et moi. C’est sa vie, pas la mienne, et je trouve ça normal. Par contre, ce qui me fait vraiment mal, c’est de voir que pour vivre avec eux, il a accepté d’écrire la seule littérature que ces gens-là tolèrent.
- C’est pas important. Laisse tomber, Antoine. Tu me l’as déjà raconté.
Pour ne pas se laisser aller à ce qu’il avait envie de faire, Antoine tourna les talons. Il courut presque pour traverser la librairie. Sans se retourner, bien sûr.
Pilar le rappela juste avant qu’il ne referme la porte.
- Antoine? Où tu vas? On s’en fout de tout ça. Reviens !
Il répondit simplement à l’interrogation. Le reste, il fît semblant de ne pas l’avoir entendu.

