Chapitre 8
Les hommes du silence
Lien vers le sommaire de Librairie des Pentes
Richard se sentait cerné de toutes parts. D’un côté, il savait que, depuis longtemps, il aurait dû informer la Famille de ce qui risquait de se passer. Il avait essayé. Vraiment. Au moins une fois, avec Cécile. Mais comme elle lui battait froid depuis sa dernière virée sur les pentes avec Antoine, elle prétexta une urgence pour ne pas avoir à l’écouter.
Après, il n’eut plus ni le temps ni le courage.
Ce qui s’était passé dans le vestibule de l’immeuble de la rue des Puits-Gaillot avec la jeune femme espagnole lui faisait l’effet d’être assis sur une bombe à retardement. Un jour ou l’autre, cette histoire allait exploser au grand jour et les éclabousser. Tous. Pour autant, il ne parvenait pas à prendre son téléphone ni à informer Hervé du désastre imminent.
Ce n’était plus qu’une question d’heures - ou d’un jour ou deux, au maximum -, avant qu’il n’entende parler de son oncle. Il était évident qu’Antoine réagirait forcément au récit que la fille ne manquerait pas de lui faire. Antoine réagissait toujours mais, très souvent, à l’inverse de ce dont on le croyait capable.
Richard se retrouvait dans une position aussi confortable que celle du pendu en équilibre sur un escabeau bancal. Il savait pertinemment que la moindre des confidences qu’il pourrait faire sur ce qu’il avait réellement vu dans la traboule pourrait lui être fatale. C’est toute la Famille, unie dans un même effort qui, sans la moindre hésitation, pousserait l’escabeau pour le faire basculer. Sans remords ni états d’âme.
Richard, comme tous les autres membres de la Famille, à un titre ou à un autre, s’était investi dans cette future élection. C’est pour oublier son stress - alors que de toute sa vie il ne s’était jamais reconnu dans la politique d’un parti - qu’il s’était porté de lui-même volontaire. Ça lui avait valu de se taper toute la rédaction des discours de campagne et de répondre au courrier des chers électeurs de son beau-frère. Un vrai bonheur.
Si un ethnologue s’était penché sur la Famille, il aurait tout d’abord constaté qu’Hervé Fabre-Morini, désigné comme le mâle dominant de la harde, n’en avait, en réalité, que le titre et l’apparence. C’est seulement en étudiant de très près les moeurs secrètes des Fabre- Morini qu’il aurait fini par découvrir qu’en fait, le chef de meute, le plus tordu de tous, c’était le cadet, Édouard.
Édouard Fabre-Morini, 35 ans, célibataire, catholique pratiquant, était connu comme l’un des plus influents et surtout des plus retors avocats d’affaires de la région. Le plus secret aussi. Sa carrière se résumait à un seul client : la Famille. Il gérait ses affaires à Lyon, en Europe, mais aussi depuis que la bourse affichait des records historiques, un peu partout dans le monde.
À Lyon, beaucoup de gens parlaient de la fortune de la Famille. Quelques-uns contribuaient à la faire fructifier. Hormis Édouard et le cercle restreint de ses proches, personne n’avait une idée précise de son ampleur ni du chiffre quelle représentait.
En fait, aucun ethnologue n’aurait jamais pu s’approcher d’assez près pour étudier les mœurs de la Famille. Ainsi, personne ne pouvait savoir qu’en vue de l’élection de son frère aîné, Édouard avait tout organisé et tout négocié. Tout. Le licite, comme l’illicite.
Pour le licite, il avait réuni les membres de la S.L.A.C.C. (Société Lyonnaise des Amis des Chats de Concours), dans son superbe hôtel particulier d’Ainay. L’essentiel de cette amicale était composé de gens très bien qui avaient tous la particularité d’appartenir au même monde et d’être bourrés de fric.
Au cours de cette réunion mensuelle, Hervé avait présenté, en quelques mots, le programme de l’aîné des Fabre-Morini qui, pour l’occasion, l’accompagnait. Ensemble, ils firent des merveilles.
En moins d’une heure, l’avocat et le futur représentant - d’une certaine catégorie - du peuple, ramassèrent plus d’un million de francs.
En tant que trésorier responsable, Édouard endossa tous les chèques. Il les versa dans leur totalité sur le compte de campagne de son frère. L’avocat était bien trop futé pour agir autrement. Il savait qu’en cas de contrôle, la plus petite fraude pouvait leur valoir une invalidation. Et comme il était tout à fait envisageable qu’Hervé obtînt un maroquin dans un prochain gouvernement, il n’était pas question, pour un pauvre petit million, de prendre le moindre risque. Un poste de ministre ou même de secrétaire d’État pourrait rapporter à la Famille entre un et plusieurs milliards. De francs français ou d’euros, suivant les cas.
Pour l’illicite, il avait pris contact avec Jean Salustre de Marasson.
Ils se fréquentaient depuis leurs études chez les maristes. L’avocat était sûr de la discrétion du comte. Pas tant parce qu’ils s’aimaient ou qu’il le payait royalement lorsqu’il avait besoin de ses services. Mais bien plus à cause des casseroles que trimballait derrière lui l’aimable nobliau. Édouard en tenait fermement l’extrémité des ficelles et un seul geste de sa part eût suffit pour envoyer son condisciple et ami en prison une bonne vingtaine d’années.
Afin de contribuer au succès de son frère aîné, toujours égale à elle-même, Cécile avait fait semblant. Un thé par-ci, un cocktail par-là, un ou deux dîners en ville lui avaient permis de donner le change et de passer entre les gouttes. Pour ne pas avoir à en faire plus, elle se trouva l’excuse de devoir faire face aux difficultés scolaires de Marc-Alexandre. Leur garçon, même si Richard l’avait souvent regretté, était un Fabre-Morini. Un vrai. Il devait vraiment s’y plaire dans ce cours privé et envisager de refaire une cinquième C, pour la deuxième année consécutive.
Bien entendu Mamita n’était pas en reste. Présidente d’honneur du Très-Saint-Fardeau, elle n’avait jamais envisagé pouvoir être un reste de quoi que ce soit. Le T.S.F., fondation caritative apostolique et romaine, tenait ses assises dans un couvent à mi-pente de la colline de Fourvière, en totale symbiose avec les intégristes lyonnais.
Cette fois, madame la présidente s’était surpassée. Au point d’envisager de faire imprimer « Hervé Fabre-Morini, votre député » sur les carrés de gaze stérile qui servaient à panser les plaies des pauvres et des indigents.
Même si elle n’était pas réalisable, l’idée était bonne, puisque après plusieurs années de mondialisation les pauvres poussaient encore très dru dans la région. « Y’en a de partout », comme on dit si bien à Lyon.
Le soutien spontané de Richard à la cause de son beau-frère lui valut une nouvelle considération de la part de la Famille. Du candidat lui-même et, chose beaucoup plus inattendue, de Mamita. La douairière alla jusqu’à lui téléphoner pour le féliciter de la qualité de ses textes. Ainsi, grâce à l’accueil fait à son travail, Richard se sentit tout aussi lâche, mais un peu moins coupable.
Vers six heures, Antoine débarqua du taxi devant l’hôtel particulier du boulevard des Belges. En matière d’attitude, il ne savait pas encore comment il allait se comporter devant Cécile et Richard. Justicier ou déménageur ?
La tête d’ahuri du valet de chambre qui lui ouvrit la porte, et le décorum ostentatoire du hall d’entrée, lui donnèrent le ton.
Le libraire devait rendre une quarantaine de kilos (et pas que du gras) au pingouin en gilet rayé jaune bouton d’or et noir. Il péta un bon coup avant de gentiment repousser en arrière l’oiseau des îles, histoire de faire en sorte que l’odeur reste à l’extérieur.
Ça aurait pu commencer mieux. Mais ce n’était pourtant qu’un début.
Les meubles en bois précieux et la soie brochée tendue sur tous les murs semblaient être les seuls matériaux manifestement dignes d’encadrer les tableaux de maître qu’on pouvait admirer dans chaque pièce de l’hôtel particulier des Lassagne.
Antoine remarqua la pâleur du visage de la jeune femme en entrant dans la pièce. Elle portait un tailleur en soie grège qui lui allait à ravir. Très droite, l’extrémité de ses doigts vernis de rose posée sur un guéridon fragile, Cécile prenait la pose.
Elle parvint à lui sourire. Le sourire qu’elle réservait aux intrus sans éducation qui s’introduisaient chez elle sans y avoir été invité.
Ses grands bras enserrant fermement ses épaules, Antoine baisa d’entrée la jeune bourgeoise. Deux sur chaque joue. Quatre en tout, comme on fait chez les gens du commun. Le valet de chambre, à les voir s’enlacer de cette façon se demanda si Madame ne perdait pas subitement la tête. C’est bien connu, les plus snobs, dans ces grandes maisons bourgeoises, sont souvent les domestiques.
Pendant qu’il relâchait son étreinte, Antoine fit un signe du pouce par-dessus son épaule.
- Depuis que je l’ai un peu bousculé pour entrer au château, ton valet de pompe me lâche plus. C’est à croire qu’il ne parle pas français. Ça fait trois fois que je lui dis que je fais partie de la Famille.
Cécile rougit quand, par-dessus l’épaule d’Antoine, elle s’adressa à Louis, pour lui demander de les laisser seuls.
Antoine se retourna vers le domestique.
- Louis ! Tu nous mets trois mousses, bien fraîches, avec des cacahuètes. On a à parler avec ma nièce et mon neveu. Comme ça va nous prendre du temps, on risque d’avoir soif.
Cécile attendit que le valet de chambre eût quitté la pièce pour faire face à l’oncle de Richard. Cette fois elle eut vraiment du mal à lui sourire. Mais son excellente éducation lui permit tout de même de se contenir.
-Désolé mais Richard est absent. Il ne rentrera que très tard dans la nuit. Mais, je vous en prie, asseyez-vous, oncle Antoine.
Oncle Antoine se laissa tomber de toute sa hauteur et de tout son poids sur les coussins damassés d’un fauteuil d’époque Louis XV. Un siège qui n’avait pas eu à supporter un tel outrage depuis la Révolution française.
- Il faut qu’on parle lui et moi. Où il est ?
La jeune et belle bourgeoise était une sensuelle impulsive. Elle fut plus émue quelle ne voulait se l’avouer en respirant l’odeur forte qui émanait du corps d’Antoine, un mélange puissant de sueur, d’alcool, de poussière et de cigarette brune. Une fragrance troublante qui restait enfouie entre les plis de son corsage de soie. Troublée, mais pas au point d’en devenir stupide et de s’imaginer qu’elle pouvait gagner du temps et finasser avec cet homme-là. Il lui suffisait de dévisager le libraire pour comprendre. Elle sut que d’une manière ou d’une autre, il finirait par lui faire dire ce qu’il voulait savoir.
- Richard est à Villeurbanne. Il participe à un meeting avec mon frère Hervé et plusieurs hauts responsables de notre mouvement politique. Je m’apprêtais à aller les rejoindre.
Cécile n’avait pas terminé sa phrase. Inutile de poursuivre. Il en fallait bien plus que cette piètre échappatoire pour dissuader l’oncle Antoine de retrouver son neveu dans les plus brefs délais.
- On va y aller ensemble.
- J’ai peur que cela soit impossible. Il s’agit d’une réunion privée.
- C’est un meeting ?
- Oui.
- Alors, te fous pas de moi. Un meeting c’est public, par définition. C’est pas que ça m’amuse d’aller avec toi, ni même que ça me manque d’aller écouter leurs conneries. Surtout à ceux-là. Mais faut que je vois Richard tout de suite, c’est important.
- Je suis sincèrement désolée oncle Antoine, mais vous n’aurez aucun moyen d’approcher votre neveu. Ne faisant pas partie du comité de soutien, l’accès à la tribune vous sera interdit. Je parlerai de votre visite à Richard, dès la fin de la réunion. Il vous téléphonera... Sans doute pourra-t-il passer vous voir à votre librairie. Dès demain, par exemple ?
- Si je me suis déplacé jusqu’ici, c’est pas pour lui téléphoner. Je viens de te le dire : ça ne peut pas attendre, On y va?
En même temps qu’il se relevait brutalement, il y eut un petit craquement sec. Antoine eut l’air étonné quand il se rendit compte qu’il tenait un des accoudoirs de la bergère dans sa main droite.
- Merde ! C’est pas du solide ton truc. Dis à ton loufiat de me faire passer un tube de colle. Je vais t’arranger ça vite fait pendant que tu te prépares pour y aller.
Un cabriolet « à la Reine » de 1730, rabouté à la colle forte !
Cette fois Cécile dut puiser tout au fond de ses réserves de bienséance pour se contenir devant l’iconoclaste. Cet ours mal léché n’avait-il pas brisé intentionnellement l’accoudoir de la fragile bergère. Ne s’agissait-il pas d’une menace ? Une démonstration de force pour lui confirmer qu’il n’admettrait pas qu’elle se moquât de lui ?
- Laissez mon oncle. Ce siège était en mauvais état. Nous le confierons à l’ébéniste.
L’attitude de ce rustre, aux allures d’homme des bois, avait fini par la troubler définitivement. Cécile n’ajouta rien quand elle sortit de la pièce en baissant les yeux. Ni Antoine, ni personne d’autre, n’aurait pu imaginer qu’à cet instant, s’il lui avait proposé la botte, la petite bourgeoise souriante et bien élevée n’eût sans doute pas dit non.
Pour descendre dans le garage, deux étages plus bas, elle lui fît prendre l’ascenseur. Antoine eut l’impression désagréable de voyager dans un coffre à bijoux.
Parmi les trois fusées qui rutilaient de toutes leurs carrosseries sous les néons du garage souterrain, Cécile choisit le cabriolet. Tout noir, y compris les vitres fumées. Il ne manquait que la cocarde tricolore pour en faire un véhicule officiel.
Saab. Avant de s’installer à l’intérieur, Antoine aurait juré qu’il s’agissait d’une marque d’aspirateur. Confortable et puissante, mais surtout autrement plus souple et silencieuse que tout ce qu’il connaissait jusque-là en matière d’automobile.
Jambes hautes, jupe courte rabattue sur des bas cristallins qui bruissaient doucement chaque fois que ses cuisses s’agitaient pour appuyer sur les pédales, Cécile conduisait efficace et rapide. Le premier kilomètre - en pleine ville - fut parcouru en moins de trois minutes. Du bout de ses doigts impeccablement manucurés, la jeune bourgeoise effleurait le tableau de bord de sa main droite où resplendissait un diamant rond de la taille d’un petit pois.
Antoine, dans ce vaisseau spatial de luxe, se sentait bien, détendu, confortable. Collé au fond des coussins de cuir de la couleur et de l’onctuosité du beurre en motte, il réfléchissait. Riche, même si ça n’avait rien à voir avec la fortune des Fabre-Morini, il l’était sans doute un peu lui aussi. Notamment avec ce qu’il avait déposé sur plusieurs comptes à la banque de Genève, en vingt ans de négoce. Sans compter ce que sa librairie allait lui rapporter pendant encore quelques années. Il lui fallait songer à profiter un peu plus de la vie et, pour ce faire, aménager son avenir. Il commença à penser à des choses agréables qu’il considérait, jusque-là, comme futiles.
Embouteillage au bout du cours Émile-Zola. Occlusion totale.
Un semi-remorque en pleine manœuvre bloquait leur file sur une bonne centaine de mètres. Impossible de tenter quoi que ce soit, sans risquer la catastrophe, Cécile, en arrivant sur le bouchon, braqua simplement à gauche, pratiquement sans ralentir, pour s’engager sans complexe à contresens.
Elle ne dévia pas une seule fois de sa trajectoire pour éviter les véhicules phares clignotants, klaxons bloqués et poings dressés qui arrivaient en face.
De toute façon, l’ouverture du Prélude à l’après-midi d’un faune couvrait les bruits venus de l’extérieur. La Saab avait certainement été fabriquée exprès pour ça. Rester, en toutes circonstances, totalement étanche aux préoccupations du reste de l’humanité.
Pas un automobiliste, pas un camionneur, pas un pékin n’eut l’idée ou l’envie de faire face au cabriolet de luxe pour le forcer à s’arrêter. Pas un, sauf un malheureux flic, figé au centre de la chaussée. Mais celui-là dut faire un sacré bond en arrière pour éviter que la Saab ne l’aspire comme une miette, pour le rejeter un peu plus loin.
En retrouvant le macadam dégagé dans le bon sens, Cécile, sans même tourner la tête, ni jeter un coup d’œil dans son rétro, accéléra encore plus franchement. Elle sourit pour s’adresser à Antoine.
- Je sais. C’est très mal. Mais nous avions déjà pris énormément de retard.
Antoine, qui pourtant n’avait jamais été un ardent défenseur du code de la route, ne put s’empêcher de s’étonner à haute voix.
- Tu n’as pas peur que le flic ou un des automobilistes qui t’arrivaient en face, n’aient relevé le numéro de ta plaque ?
- Dans quinze jours mon frère Hervé sera député de Lyon... En attendant mieux.
- T’es bien sûre de ça ?
Cécile sourit. Ça l’amusait vraiment une interrogation pareille.
- Certaine.
Elle n’ajouta rien d’autre. Mais c’était bien suffisant. Le pire c’est qu’Antoine savait qu’elle avait raison, Cécile Lassagne, née Fabre-Morini de la colline de Fourvière et du VIe arrondissement réunis. Depuis les empereurs romains, c’était toujours les mêmes qui avaient eu le pouvoir et la toute-puissance à Lyon. Ce n’était pas encore pour ce siècle que les choses risquaient de changer.
La Saab, pour le reste du trajet, Antoine s’y sentit moins bien et bien peu à sa place.
À Villeurbanne, le coupé au nom d’aspirateur s’immobilisa sur le terre-plein gazonné d’un stade, devant un chapiteau de toile à bandes bleue et blanche. À l’intérieur on entendait la voix amplifiée de l’orateur, ponctuée par les salves d’applaudissements.
Au moment où Antoine ouvrait sa portière, Cécile posa la pointe d’un ongle laqué de rose ambré sur le genou gauche du libraire. Elle lui souriait encore plus que tout à l’heure, dans son salon.
- Oncle Antoine, je sais que vous tenez expressément à rencontrer Richard. Mais, promettez-moi que tout se passera le plus discrètement possible.
Antoine arbora un sourire banane qui lui fendait le visage d’une oreille à l’autre. Il prit la main de sa nièce par le poignet pour le relâcher au-dessus de sa jupe.
- Te biles pas cocotte, pour moi, la Famille c’est sacré.
Quand il vit ceux qui les attendaient à l’entrée de l’immense tente, le libraire fit le tour de la Saab pour empoigner le bras de Cécile.
Ce qui lui semblait la meilleure manière de passer le premier contrôle sans problème.
Cette fois, la belle blonde, pourtant si bien élevée, perdit un instant son aimable contenance, avant de retrouver son masque de belle conne innocente.
- Vous me faites mal, mon oncle.
Il faillit franchement éclater de rire devant autant d’hypocrisie.
Les lèvres de la jeune femme se pincèrent une nouvelle fois pendant une fraction de seconde.
- Lâchez-moi, s’il vous plaît !
Cette fois, Antoine put lire dans les jolis yeux de la blonde toute la rage et la haine froide qu’elle dissimulait à son égard, au fond d’elle-même. Un sacré gros paquet, qui ne datait sans doute pas d’aujourd’hui.
Il lui sourit à son tour en appuyant encore un peu plus sa clef de bras.
- T’es aussi fragile que l’accoudoir de ta bergère. Faut pas bouger mignonne. Comme ça t’auras pas mal.
Le libraire l’avait supposé, Cécile était connue. Au point que le responsable de la sécurité extérieure, à la nuque d’haltérophile, sourit à la dame. Il crachota un message bref et incompréhensible dans son talkie, avant de se tourner pour faire signe aux trois balèzes en veste bleu marine et pantalon gris qui effectuaient l’écrémage à l’entrée des barrières de sécurité.
Quand Cécile et Antoine arrivèrent devant l’entrée du chapiteau, les trois cerbères s’écartèrent d’un seul bloc en roulant des mécaniques. Ils parvinrent même à desserrer suffisamment la mâchoire pour se fendre d’une grimace carnassière sur le passage de la jeune femme.
Sans mordre ni aboyer.
Si à l’extérieur il faisait déjà chaud, l’intérieur atteignait des températures de four à pizza. Avec l’odeur en prime : charcuterie, déodorant à la lavande, sueur...
Et celle, plus inattendue, des médicaments. Ce qui se comprenait aussitôt après avoir repéré à quoi s’employait la demi-douzaine de secouristes, en dossards blancs à croix rouge.
Ces jeunes gens dévoués, civières ou bonbonnes à oxygène au poing, cavalaient à toute allure dans la pénombre des travées du chapiteau.
Ils devaient être un bon millier.
Rien que des pépés et des mémés, bien propres et bien gentils, assis sur des chaises ou dans leur fauteuil roulant, tous alignés en arc de cercle, face à la tribune. Rouges comme des pétards de 14 juillet.
Face au parterre de ces vieux fanés, le grand maigre triste en costume et nœud papillon gris avait l’air aussi à l’aise que l’amant d’une primipare à un quart d’heure de l’arrivée de ses triplés illégitimes.
- C’est qui?
- Mon frère ! Hervé Fabre-Morini.
Antoine ne comprenait pas. Comment un orateur aussi insignifiant pouvait-il rassembler autant de supporters ?
C’est en progressant dans une allée latérale vers la tribune qu’il comprit pourquoi et comment Fabre-Morini et ses copains auraient pu continuer comme ça pendant des heures entières.
Les types qui s’étaient occupé du marketing de ce meeting étaient de véritables petits génies. Ils avaient un truc infaillible pour faire passer leur programme. Tous les petits vieux et petites vieilles l’avaient posé sur leurs genoux.
Le panier repas était en véritable osier tressé. Plus tard, ceux qui seraient encore vivants après les élections pourraient s’en faire une belle corbeille à médicaments.
En apéritif, tous avaient droit à une mignonnette de guignolet. Pour l’entrée, sous la serviette en papier et l’étui de couverts en plastique, on trouvait une galantine de pâté de marcassin en gelée.
En plat de résistance (qui portait bien son nom, vu la qualité de la viande), une belle tranche de veau froid avec feuille de laitue et œuf mayo incorporé. C’est elle qui faisait le plus de dégâts, à cause des dentiers et des débuts d’étouffement.
Le quart de camembert en emballage alu et son petit pain rond passaient déjà plus facilement et finissaient de caler les plus affamés. Pour le dessert, c’était une génoise à la crème. Le tout arrosé par un demi de côtes-du-rhône.
Le meilleur était au fond du panier : la liqueur au chocolat sous le programme illustré avec une photo de Fabre-Morini dédicacée :
J’aime les vieux !
Mamita avait proposé d’y agrafer directement le bulletin de vote du candidat. On lui avait expliqué que ça ne se faisait pas. Pas encore. Mais que de toute façon, ça ne changerait rien. Les petits vieux, parce qu’ils étaient vieux et très fatigués et qu’ils avaient une mauvaise vue, le jour du vote on s’en occuperait. On les aiderait jusque devant l’isoloir, en triant pour eux les bulletins, pour qu’ils ne se trompent pas et qu’ils votent bien.
Avec des arguments comme ceux-là, les pensionnaires des maisons de retraite du secteur auraient été volontaires pour assister tous les jours, ad libitum, à la lecture de tous les articles de la constitution de la Ve République en suisse allemand.
En arrivant devant la tribune tout se passa si vite qu’Antoine eut à peine le temps de repérer Richard. Sur l’estrade, assis avec les huiles, derrière la table des officiels.
Ils n’avaient pas fait plus de trois mètres lorsque trois jeunes gens en bombers kaki et rangers de para vinrent faire barrage. L’un d’eux (qui avait dû reconnaître Cécile) sourit et souleva une partie de la bâche à rayures pour leur désigner une ouverture sur le côté.
Antoine décida d’attendre un moment plus opportun pour rejoindre Richard.
De l’autre côté de la toile, c’était tout autre chose. Chez ces gens-là, on appliquait le fameux principe qui consiste à ne pas mélanger les serviettes avec les torchons. Et là on était incontestablement du côté du beau linge.
Par contraste, avec la touffeur du chapiteau de toile, la brise fraîche du système de ventilation par air pulsé fît involontairement frissonner Antoine. Vraiment très chic l’espace VIP. Sièges de cuir, plantes vertes et éclairages indirects. Un buffet pour deux cents personnes. Les tables sur lesquelles les plateaux avaient été disposés occupaient toute la largeur de la tente.
Le salon était pratiquement désert.
Derrière les bouquets de fleurs bleues, blanches et rouges, les deux hôtesses eurent juste le temps de se décoller des gorilles à crâne ras, qui leur réchauffaient les roploplos à pleines mains sous leurs chemisiers tricolores. Elles se rajustaient encore l’uniforme quand elles s’avancèrent vers Cécile et Antoine avec de grands sourires ballots.
Les deux perruches bleu de France leur tendirent avec un bel ensemble un dossier de presse en couleur, sur papier glacé. Elles n’auraient pas dû. D’abord parce qu’Antoine n’en avait vraiment rien à faire du programme de Fabre-Morini. Ensuite parce que Cécile, ce genre de comportement - en public - ne lui plaisait pas du tout.
La jeune bourgeoise fusilla du regard les deux impudentes avant de tourner les talons sans même leur adresser la parole.
Puisque ça démarrait si fort, Antoine se dit qu’il ne fallait pas gâcher l’ambiance. Il décida donc d’assurer à son tour, et sur-le-champ, une partie du spectacle.
D’abord ils allaient boire un coup.
- T’as pas une p’tite soif ma nièce ? Si on s’en payait une coupette à la santé de tes copains ?
Il n’attendit pas que la jeune femme réponde pour lâcher son bras et foncer en direction du buffet.
Il ne se doutait même pas que ça puisse exister. Un seau à champagne en argent aussi grand et profond qu’une lessiveuse ! Rempli de glace et de bouteilles.
Bon prince, Antoine décida d’en ramener une seule, avec deux verres pour en faire profiter Cécile. Les joyeux drilles peloteurs, qui ne l’avaient pas lâché du regard depuis son arrivée foncèrent sur lui comme deux missiles de croisière sur un destroyer anglais pendant la guerre des Malouines. Antoine, sa bouteille bien en main, se tourna d’abord vers un garçon qui, de l’autre coté de la table, se précipitait un peu tard pour récupérer sa bouteille.
- Bougez pas, les gars. Je me sers tout seul !
À l’instant où le premier crâne rasé tendait le bras pour l’empoigner, le libraire pivota et fit un pas en avant. Un peu vite et sans regarder. Sans le faire exprès bien sûr ! Le goulot de la bouteille vint percuter les dents de devant du gros bras. Une de chute. L’incisive droite. La seule dent qui fût encore vraiment à lui ! Pas de chance tout de même ! D’autant que, dans le mouvement, les deux flûtes de cristal qu’Antoine tenait dans l’autre main se brisèrent sur la pommette gauche du second vigile venu l’alpaguer par la droite.
L’horreur ! Avec tout ce sang qui coulait partout on se serait cru dans un film gore. Vexés et pas contents, les deux gros bras regroupaient leurs forces pour reprendre tout à zéro, quand un ordre venu de l’entrée du salon les figea sur place.
- Franck et Éric, sortez d’ici.
Même de loin ça se remarquait tout de suite. L’homme en blaser bleu marine et cravate fleurdelisée avait la peau du visage aussi grêlée que la surface de la mer de la Tranquillité.
Une gueule comme celle-là, même vingt-cinq ans après, on ne pouvait pas l’avoir oubliée. Il ne connaissait pas son nom mais il l’avait parfaitement reconnu : un ancien des commandos étudiants de l’extrême droite la plus radicale. À l’époque, chaque fois que les extrêmes se touchaient - anars contre fachos - Antoine et ses compagnons s’étaient retrouvés face à cette engeance, armés d’un gourdin ou d’une barre de fer.
Pour ce qui était de la discipline, le nazillon n’était pas le genre à admettre qu’on pût discuter ses ordres. Fifi qui se tenait le pif et Riri qui s’épongeait la pommette, plièrent bagage sans dire un mot, pour repasser du côté chapiteau.
Dans le coin opposé du salon, Cécile, raide comme un piquet, n’avait pas assez de ses deux grands yeux ronds pour dévisager Antoine qui revenait tout tranquillement vers elle. Ça n’aurait pas été pire si le libraire, en s’asseyant, avait eu la braguette ouverte et sa zézette pendante entre les jambes.
L’homme reptile à blaser et cravate monarque chic la jouait très classe. Ce type était encore plus impressionnant quand il souriait que quand il devait faire la gueule. Il vint se planter tout contre Cécile pour se casser en deux. En plein dans l’axe de son décolleté, remarqua le libraire. Simplement pour lui baiser le bout des doigts. Le baisemain de l’iguane sembla faire un réel effet à la jeune femme. Au point qu’Antoine se posa la question de savoir si, en privé, ces deux-là ne s’autorisaient pas à s’en baiser un peu plus.
- Bonsoir, Cécile.
- Bonsoir, Jean.
En tournant la tête vers le libraire, elle hésitait vraiment, la belle bourgeoise. Au point de ne plus parvenir à sourire. Dommage ! Antoine décida donc de lui-même de tendre la main pour s’emparer de celle du lézard, qui traînait près du sein droit de la jeune Cécile.
- Salut ! Et merci pour le coup de gueule. Heureusement que vous les tenez ferme vos pit-bulls. Encore un peu et ils allaient me bouffer le bas du pantalon. Vous pensez pas que c’est la race qui veut ça ? Je n’arrive pas à comprendre pourquoi, dès qu’ils les aperçoivent, ils se précipitent toujours sur des gens comme moi.
Antoine se tourna vers Cécile avec le sourire le plus con qu’il était capable de produire.
- Ben, qu’est-ce que t’attends pour nous présenter, cocotte ?
Là, il ne pouvait pas se tromper. Cécile était furieuse et ne cherchait même plus à faire semblant. Antoine trouva cette situation vraiment très agréable.
- Jean Salustre de Marasson, un ami de la famille. Jean est chargé d’assurer la sécurité de mon frère Hervé pendant sa campagne.
Elle baissa les yeux pour s’excuser par avance auprès du sang bleu.
- Antoine Baïls, l’oncle de Richard.
Cécile, déjà peu fière de devoir présenter le libraire à son ami, redoutait le pire. Elle comprit que ses craintes étaient fondées lorsque Antoine leva la main pour l’interrompre et s’adresser directement au ci-devant.
- Salustre de Marasson ? On ne se serait pas déjà rencontré des fois ? Moi c’est Antoine Baïls, prolo de la Croix-Rousse ! En quelque sorte, vous et moi, on est tous les deux de la haute ? Mais j’y pense, les pentes, ça doit vous dire quelque chose, non ? Vous et vos p’tits jeunes, vous n’auriez pas été y faire une virée, il y a environ un mois ? C’est ça ou je me trompe ?
L’homme reptile ne fit aucun effort pour dissimuler son hostilité. Sa moue hautaine et son attitude compassée firent comprendre au libraire qu’il n’appréciait ni la forme ni le fond de sa question. Et le regard glacial qu’il lui lança, pour aussi bref qu’il pût être, l’assura qu’il venait de faire mouche.
Antoine n’eut malheureusement pas le loisir d’aller plus loin dans la provoc. Juste à cet instant, côté chapiteau, il y eut une clameur et des applaudissements en salve. L’aristocratique grêlé porta un doigt à l’oreillette coincée dans son oreille gauche. Il crachota un ordre dans le micro-cravate accroché au revers droit de sa belle veste bleue sombre, s’inclina rapidement sur le Wonderbra de sa jeune amie et prit congé.
- Excusez-moi, Cécile.
Sans un regard pour Antoine, l’homme serpent fit demi-tour pour s’éclipser vers la sortie du salon.
- Vraiment très classe le dragon de Comodo !
Cécile se retourna vers le libraire pour le fusiller du regard.
- Oncle Antoine, pour quelle raison vous conduisez-vous ainsi ? Je vous demande de cesser vos provocations et de ne plus importuner nos amis. Vous rendez-vous compte du tort que vous faites à Richard et par conséquent à Hervé, et à la réputation de ma Famille ?
Ce fut une bonne chose pour Cécile que le tonton ne puisse prendre le temps de lui répondre.
Une petite foule d’hommes politiques et de journalistes firent leur entrée au même instant dans le salon. Antoine, sans plus s’occuper de la jeune femme, se leva, bras tendus vers le ciel, pour courir droit devant.
Le triste Hervé Fabre-Morini en eut comme un hoquet de frayeur quand il aperçut le fou furieux qui bondissait dans sa direction.
Par chance, il était entouré par deux gardes du corps qui intervinrent aussitôt. Les deux gorilles bondirent dans un même élan pour s’interposer et faire rempart de leur poitrine de braves. Ces deux-là étaient bien meilleurs et beaucoup plus aguerris que les deux précédents. Sans doute de vrais pros, engagés pour la circonstance. Le premier bloqua Antoine. Les cent kilos bon poids du libraire ne pesèrent pas lourd. Il se sentit soulevé de terre et plaqué contre un panneau d’affichage. Maintenu immobile par le premier, le second gorille entreprit de faire une brève mais rapide inspection de son matériel à travers la toile de son pantalon.
Antoine n’attendit pas qu’il termine sa vérification. Il releva brusquement la jambe droite pour lui balancer un coup de genou en traître, en même temps qu’il se mettait à meugler comme un veau en manque d’affection.
- Richard ! Je suis venu voir Richard Lassagne !
Il y eut un mouvement de flottement dans le petit groupe qui venait d’entrer. Plusieurs, parmi les gros bonnets qui s’avançaient dans le salon, s’éparpillèrent, giclant dans tous les coins du salon.
Richard se retrouva contraint de s’avancer jusqu’au premier rang. Pâle comme la mort. De loin, avant même de l’avoir aperçu, l’écrivain avait parfaitement reconnu la voix et deviné qui pouvait l’interpeller de la sorte.
- Richard ? Merde à la fin ! Dis-leur ! Dis à ces gens qui je suis!
De blanc sale, le visage de Richard passa directement au rouge pivoine. Il jeta un regard de chien battu en direction de Fabre-Morini, avant de murmurer juste assez fort pour que les deux gorilles s’immobilisent.
- Laissez-le. C’est mon oncle.
Là encore, ça aurait pu passer. Les personnalités politiques et les journalistes qui observaient la scène auraient pu se figurer qu’il s’agissait d’une méprise, d’un incident mineur. Cela pouvait arriver quelquefois. Mais il aurait fallu qu’Antoine s’abstînt et cessât de donner le meilleur de lui-même.
À la seconde où les gorilles relâchaient leur immobilisation, il fonça une nouvelle fois, droit devant, pour une seconde tentative.
Hervé Fabre-Morini en ouvrit la bouche de surprise.
Les deux gardes du corps, pris de court et ne sachant plus du tout où ils en étaient, commirent l’erreur d’attendre pour voir.
Bras au ciel, souriant d’une oreille à l’autre, Antoine avait vraiment l’air d’un con qui vient de rencontrer l’objet de sa connerie.
- Herrrrvé Fabre-Moriniiiiii ! Richard présente- moi !... Monsieur Fabre, j’étais dans la salle. Richard, viens-tu ici, à la fin ?
Richard finit par se décider à franchir les trois kilomètres qui les séparaient. Il retrouva sa couleur lavabo. De plus près, Antoine se demanda même si son neveu n’allait pas vomir sur ses beaux souliers tout brillants.
- Allons Richard, présente-nous ! Tu m’as si souvent parlé de ton beau-frère...
Fabre-Morini voulut contourner Antoine et passer au large. Le libraire fit simplement un pas de côté.
Le candidat à la députation ne put faire autrement que lui tomber dans les bras. Antoine en profita pour le défrimer bien en face. Cette fois le libraire ne souriait plus.
- Je suis venu vous le dire de vive voix. Bravo ! Bravo, pour votre campagne. Figurez-vous que même à la Croix-Rousse, on en a entendu parler.
À cet instant, le futur député commença à avoir vraiment peur. Il se sentit en danger face à cet inconnu qui vociférait comme un vilain diable. Livide, totalement paniqué, ne sachant plus quoi faire, il jeta un regard éperdu en direction de ses gardes et trouva en dernière extrémité la force de lever le bras pour leur demander d’intervenir.
Comprenant qu’il fallait faire vite les deux gorilles chargèrent dans le tas pour rejoindre au plus vite leur cible. Il y eut des cris et des vociférations quand le paquet d’officiels qui entourait Fabre-Morini retourna se répandre pêle-mêle dans le salon.
Ce coup-là, Antoine ne se laissa pas surprendre. Le libraire empoigna le candidat triste par les revers de sa veste, pour le faire pivoter et s’en servir comme bouclier entre lui et les deux patriots.
- Arrêtez ! Richard Lassagne vient de vous le dire : je suis de la Famille !
Ce qu’il espérait finit enfin par arriver.
Les journalistes qui suivaient les officiels depuis leur entrée dans le salon commencèrent par tendre l’oreille, puis leur magnétophone. Les photographes et les deux cameramen braquèrent à leur tour leurs objectifs pour immortaliser la scène.
À partir de là, c’était gagné pour Antoine.
Même si les minutes suivantes allaient être forcément désagréables.
Il était évident que les deux malabars - vexés de s’être fait avoir par un clodo - avaient bien l’intention de lui faire payer ces quelques minutes de panique.
Pour ne rien arranger, Salustre de Marasson et quelques-uns de ses vigiles venaient de rejoindre le salon VIP et fonçaient à leur tour dans sa direction, pour participer à la curée.
Dans la mêlée, Antoine réussit à ne pas lâcher les revers de la veste d’alpaga de Fabre-Morini. Certes, le vêtement souffrit beaucoup, mais grâce à l’excellente qualité de ses triples coutures, le député et son fan enthousiaste restèrent ensemble, toujours collés l’un à l’autre. Les deux gardes du corps, et trois des crânes rasés - qui tenaient tout particulièrement à participer à la fête - les propulsèrent dans la réserve en un seul lot, derrière les tables du buffet.
Là, à l’abri des yeux et des oreilles de ceux que cette affaire ne concernait pas, l’homme reptile attendit que ses gorilles présentent leurs compliments à l’invité avant de donner l’ordre de ranger la boîte à gifles. Cette fois, en moins d’une minute de pugilat, Antoine en prit infiniment plus qu’il ne put en distribuer.
Pour la première fois de sa vie, le candidat aplasique dans son costume anthracite, était sur le point de totalement péter les plombs. Il en bavait d’indignation. Ignorant Antoine, il fît un grand geste rageur, plein d’autorité, en direction de Richard, à l’instant où l’écrivain pointait son nez à l’entrée de la réserve.
- Richard que signifie ??? Ce... monsieur est-il, oui ou non, réellement votre oncle ?
Richard Lassagne dut avaler un grand coup avant de pouvoir simplement s’avancer de quelques pas en direction de Fabre-Morini. Il baissa carrément la tête pour murmurer, rouge de confusion, à l’attention de son beau-frère :
- Il serait préférable que tout le monde sorte.
- Mais enfin Richard, répondez-moi ? Ce monsieur...
- Oui ! C’est mon oncle.
Avouer en public avoir contracté une maladie honteuse, ça n’aurait pas été pire ni plus douloureux pour le neveu d’Antoine.
Bien qu’il fût surveillé comme le lait sur le feu par l’ensemble des vigiles, Antoine parvint à trouver l’ouverture pour se rapprocher du futur député, qui se retourna brusquement vers lui, sans pouvoir retenir un sursaut de frayeur.
- Vous, vous n’allez pas encore ?....
Antoine lui tapota le revers décousu de sa veste pour le rassurer.
- Ici et maintenant, vous ne risquez plus rien. Ce que je veux c’est que nous parlions : vous, Richard et moi. Mais si toutefois vous avez encore peur de moi, sachez, cher ami, que ça ne me dérangerait nullement que vos pingouins restent là ! Ce que j’ai à vous dire concerne au moins deux d’entre eux.
Fabre-Morini se demandait où ce type voulait vraiment en venir.
- Mais de quoi voulez-vous me parler, nom de Dieu ? Ne fallait-il pas qu’il soit drôlement en rogne, le futur député, pour jurer aussi grossièrement le nom du Très- Haut.
Richard s’approcha tout près de son beau-frère pour lui murmurer quelques mots à l’oreille.
Le candidat passa du blanc lavabo au ton sur ton, du même gris muraille que sa veste d’alpaga.
Antoine, lui, s’efforçait de ne pas perdre de vue Salustre de Marasson. À l’autre extrémité du petit local, l’homme reptile ne le lâchait pas de ses yeux aux reflets jaunes. Sans chercher à dissimuler toute la considération qu’il lui portait. Les petites têtes blondes et rases qui s’étaient regroupées autour de lui redevenaient nerveuses et n’attendaient qu’un ordre de leur chef pour savater Antoine à coups de boots.
Au tout dernier moment Hervé Fabre-Morini se décida enfin à demander à l’homme reptile de contrôler ses troupes et de les laisser.
Dès qu’ils se retrouvèrent seuls, pour donner plus de clarté au dialogue, Antoine décida d’attaquer bille en tête, en commençant par son neveu.
- Toi bien sûr, depuis qu’on s’est vu, courageux comme je te connais, tu ne lui as rien raconté ?
Richard avait les yeux remplis de haine quand il leva la tête d’abord vers Antoine, puis, comme anéanti, vers Fabre-Morini.
- Hervé, j’avais cru... Je n’ai pas voulu...
Cette fois Antoine fît un effort violent pour ne pas balancer une gifle à son neveu.
Fabre-Morini crut malin de jouer l’étonné et d’ignorer le libraire pour ne s’adresser qu’à son beau-frère.
- Il m’avait pourtant semblé que nous nous étions mis d’accord, il y a quelques semaines, au sujet de ce monsieur ? Expliquez-vous, Richard.
Antoine repoussa brutalement son neveu sur le côté pour se planter face au futur député.
- Moi d’abord ! Écoutez-moi et bouclez-la, tous les deux. C’est après qu’il faudra causer... On va commencer par le début.
Ça lui prit trois bonnes minutes pour raconter, en détails, ce qui s’était passé sur les pentes de la Croix- Rousse.
Pas une fois ni Hervé Fabre-Morini ni Richard Lassagne n’eurent ne serait-ce que l’idée ou l’envie de l’interrompre.
Pendant qu’il expliquait, Antoine repéra l’homme reptile qui passait de temps à autre sa sale tête de lézard géant pour jeter un œil.
C’est lorsqu’il retournèrent dans le salon VIP, curieusement désert, qu’Antoine remarqua l’absence de Cécile. Il était prêt à parier que la fine mouche avait choisi de prendre le large, ayant déjà compris que l’élection du grand frère risquait désormais de tourner en eau de boudin.

