Chapitre 9
L'engrenage
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Il faisait une chaleur à crever dans le salon bleu. Mamita, qui ne supportait pas les courants d’air, exigeait hiver comme été que toutes les fenêtres restassent hermétiquement closes. Elle se tenait droite sur son fauteuil sans même que son dos n’effleurât le dossier, carbonisant Richard du regard, en l’écoutant s’expliquer.
- Il s’agit de mon oncle. Antoine Baïls. Il possède une librairie à la Croix-Rousse.
- Votre oncle? Vous avez un oncle? Un libraire? Mais d’où sort-il celui-là ? Comment se fait-il ? Hervé, j’entends que tu m’expliques ce que ceci signifie. Très exactement.
Hervé semblait encore plus triste qu’à l’accoutumée. Pour une personne qui, d’ordinaire, ne brillait ni par sa clarté, ni par son sens de la narration il était gâté. Il est vrai que ce n’était pas simple, même pour un bon orateur, d’expliquer à Mamita de quoi tout ça retournait. Pourtant il fallait bien. D’abord justifier (en version expurgée) le fait que, depuis plus de vingt ans, Richard allait rejoindre son oncle Antoine pour se poivrer le nez dans les bouges d’un arrondissement ouvrier de la ville. Ensuite, faire comprendre à cette bigote, pratiquante comme une hostie, ce qui s’était passé le mois précédent. Raconter comment, à deux heures du matin, alors que Richard et son oncle étaient ivres, ils étaient tombés sur deux gaillards qui tabassaient et violentaient une jeune femme dans une traboule de cet arrondissement mal famé. Ajouter à cela que ces deux hommes, Richard les avait reconnus. Il s’agissait, fallait-il l’avouer, de deux de ses gardes du corps ! Ni plus ni moins.
Pour terminer, son fils aîné dut expliquer à Mamita qu’Antoine Baïls, le susdit oncle de Richard, avait pris fait et cause pour la jeune femme violée après avoir reçu ses confidences.
- C’est très bien ! C’est très bien. Mais c’est son affaire. Pas la nôtre. Viens-en au fait Hervé. En quoi cette histoire nous concerne-t-elle ?
Hervé conclut qu’en conséquence, le libraire voulait que la vérité éclate, que la justice suive son cours et que les coupables soient sanctionnés. Pas moins.
C’est la raison pour laquelle il exigeait qu’Hervé dénonce ce viol au cours d’une conférence de presse.
Tout ça, bout à bout, faisait un joli paquet à avaler d’un coup pour la Mamita mitée. Mais comme à son habitude la douairière resta stoïque et impassible. Pas un muscle de son masque proto-mortuaire ne bougea. Seuls les yeux, petits, noirs et perçants comme des aiguilles, pivotèrent sur leur axe pour consulter les membres à part entière de la Famille.
- L’un de vous deux a-t-il une solution à proposer ?
Personne ne souffla mot.
Des idées, ils en avaient tous ou presque. Mais aucune n’était présentable.
Hervé Fabre-Morini, lui, n’avait pas d’idée, mais seulement des envies. La première de toutes : retrouver son chez lui, son fauteuil, son chien et ses livres. Même Bertile lui manquait. Sa femme, une grosse endive d’origine hollandaise qui détestait Lyon. Sa Bertile qu’il ne sortait jamais. Autant parce qu’elle n’y tenait pas plus que ça, que parce que ça arrangeait tout le monde. Surtout la Famille. Hervé, son envie c’était que désormais, on lui foute la paix. Qu’on ne lui parle plus de ces élections et surtout, qu’on l’oublie pour les prochaines, jusqu’à la fin du siècle.
Cécile, depuis qu’elle avait rencontré Antoine, possédait sa propre petite idée. Mais elle n’allait pas leur dire que, pour que le libraire renonce à cette conférence de presse, elle était prête à offrir son corps en sacrifice. Autant de fois que cela serait nécessaire.
Quant à Richard, même si on lui avait demandé son idée, il l’aurait gardée pour lui... Cela tournait à l’idée fixe et lui causait énormément de soucis. Il lui fallait faire en sorte qu’il continue à être le seul à savoir ce qu’il n’avait jamais raconté à personne au sujet du viol de l’Espagnole. Un secret qu’il se jurait d’emporter jusque dans la tombe. Dans seulement quarante à cinquante ans... et plus si possibilités. Surtout pas avant.
Pour vivre jusque-là, il était prêt à tout. Même s’il savait d’avance que dans les jours à venir, cela n’aurait rien d’évident.
Mamita releva encore un peu plus son menton à fanon avant de conclure. En bonne pratiquante, elle privilégia immédiatement l’amour du prochain et l’équité.
- Cette affaire ne nous intéresse pas. En ce qui concerne cette... fille, nous savons tous qu’une femme honnête n’aurait pas survécu à un tel outrage. Notre famille n’a donc rien à voir avec ces horreurs. Ce libraire et cette personne ne doivent en aucune façon empêcher l’élection d’Hervé. Il n’est pas question de céder au chantage de ce... monsieur. Je vais téléphoner à votre frère Édouard, qui se chargera de régler les détails. Il saura faire en sorte que rien de désagréable ne se produise.
Hervé se leva pour se diriger vers le téléphone. L’idée de passer le bâton merdeux à son cadet le réjouissait énormément. Il faut dire que, depuis leur petite enfance, les deux frères s’aimaient infiniment.
La douairière le fusilla du regard.
- Que fais-tu ?
- J’allais prévenir Édouard, Mamita !
- Tu n’y penses pas ? Il est dix heures passées. Ton frère dort à cette heure et tu le sais ! Cette affaire n’est pas assez importante pour qu’il soit dérangé. Je lui téléphonerai moi-même. Demain matin, dès huit heures.
Il y avait un sacré bout de temps que la douairière attendait ce moment. Elle se leva très vite pour foncer droit sur le fauteuil où sa fille était encore assise, pour l’obliger à lever la tête et la clouer sur son siège de ses petits yeux méchants :
- Il est clair que cette mésalliance devait un jour produire ses effets néfastes. En voici la preuve, Madame l’entêtée.
Elle s’adressa au mari indigne sans même tourner la tête dans sa direction.
- Puisse Notre Seigneur vous assister, Richard. À l’avenir et jusqu’à nouvel ordre, je vous demanderai de ne plus vous présenter devant moi. Que Dieu vous pardonne et vous tienne en sa sainte garde. Je vous bénis, mes chers enfants. Je vous souhaite une bonne nuit.
Tous se levèrent dans un même mouvement parfaitement synchronisé pour lui souhaiter une bonne et douce nuit.
- Bonne nuit, Mamita. Dieu vous garde.
Une dernière fois, la vieille femme jeta un regard circulaire sur tout son petit monde avant de quitter la pièce.
Aucune des personnes présentes n’osa se rasseoir ni reprendre une quelconque conversation - même à voix basse -, tant que Mamita n’eût quitté le grand salon bleu.
Trente mètres de marbre, de soieries rares et de tableaux de maîtres. Une des pièces de son pied-à-terre de la rue Auguste-Comte où elle résidait quand, de sa propriété des bords de Saône, elle descendait à Lyon.
Pendant tout ce temps, Richard en profita pour espérer que Dieu, s’il était aussi bon qu’on le disait, prît la vieille bique en sa sainte garde. Le plus tôt possible et définitivement.
Du fin fond de Villeurbanne, où s’était tenu le meeting, il lui avait fallu pratiquement une heure pour rejoindre la Croix-Rousse. Après ce qui venait de se passer, pas question, bien sûr, qu’on lui fasse profiter du confort d’une des voitures officielles. De toute façon, il n’aurait pas accepté de se faire transporter par ces foies jaunes. Antoine dut se taper un bon bout de balade à pied avant d’avoir la chance de héler un taxi en maraude sur le cours Émile-Zola.
Cette marche forcée lui donna le temps de réfléchir à plusieurs choses. D’abord à l’affaire et à ses suites. De ce côté-là il ne lui restait plus qu’à attendre et voir venir. Ensuite, à ce qu’il allait raconter à Pilar.
Pilar qui lui était tombée dessus comme une pluie d’hivernage sur le sable du désert. Qui prenait de plus en plus de place dans ses pensées et dans sa vie. Plus qu’il ne le voulait. Mais moins qu’il n’en avait réellement envie. Il se sentait misérable et tout embarrassé devant cette fille. À cause d’elle, il avait peur. Peur que jaillissent des choses enfouies au plus profond de lui-même. Depuis quelques jours, tout remontait vers la surface. Malgré lui, il sentait bien qu’il recommençait à vivre.
Il venait juste de pousser la porte de l’appartement au-dessus de la boutique, qu’il voulut tourner les talons. Pour s’enfuir, à l’autre bout de la ville. Ou même encore plus loin. Tout ça parce qu’il s’était fait un film.
Il avait cru qu’elle serait là, à l’attendre, dans son salon.
Il repoussa les bouquins qui encombraient le divan et s’installa pour réfléchir à la suite des événements.
Au bout d’un moment, il prit prétexte qu’il avait faim et soif pour sortir. Mais ça ne lui disait rien d’aller boire un coup chez Étienne ou casser une graine chez Mège.
C’est comme ça qu’il se retrouva en bas, du côté de la place des Terreaux. Il traîna un bon quart d’heure à l’angle de la rue des Puits-Gaillot. Incapable de se souvenir ou de deviner le numéro de l’immeuble où Pilar avait loué une chambre.
Au bout de peu de temps il se sentit misérable, vieux et con. Et si en sortant d’un de ces immeubles, elle le trouvait là ? Qu’est-ce qu’il allait lui dire ? Et si elle n’était pas seule ? Une fille comme ça avait certainement un mec. Après tout qu’est-ce qu’il savait d’elle ? Qu’est-ce qu’il connaissait de sa vie ?
Ça lui rappelait sa jeunesse, d’attendre devant ces portes. Quand, tout gone, de douze à quinze ans, il pouvait passer des heures, même plusieurs journées de suite à suivre une fille aperçue par hasard dans la ville. Même de loin, sans lui avoir jamais parlé, il était capable d’en tomber amoureux. Il passait des après-midi entières à guetter et pister la belle comme un animal peureux. Toujours de loin, pour ne se donner aucune chance. Pas une fois, ou presque, ses belles inconnues ne lui avaient fait l’aumône d’un sourire. Tout au plus un regard, moqueur ou suspicieux. Aucune ne sembla jamais deviner l’existence de ce grand costaud timide, planté comme un benêt sur le trottoir d’en face. Pour passer le temps, il se faisait du cinéma, comme on disait à l’époque. Il variait souvent les genres : aventure, policier, espionnage, romance même. Mais chaque fois avec triomphe à la fin et toujours en cinérama, couleurs De Luxe et Technicolor.
Quand il sortait de son film, il retrouvait la réalité, le même court-métrage, sans scénario, en noir et blanc : retour sans gloire jusqu’à l’appartement de la rue Burdeau, juste en face de l’amphithéâtre des Trois Gaules.
La seule personne à qui il avait confié ses doutes et ses chagrins, c’était Nicole. Chaque fin de semaine il prenait le bus place Bellecour pour aller passer le week-end à Brignais, où sa sœur aînée était directrice d’une école publique. Elle vivait dans ce petit village, à une vingtaine de kilomètres de Lyon, avec un artiste peintre et leur fils Richard. Philippe Lassagne était son compagnon - et non pas son mari. Ce qui, à l’époque, faisait de Nicole Baïls un objet de scandale dans la fonction publique.
C’est en fréquentant le couple qu’Antoine avait découvert les textes qui avaient forgé chez lui une conscience politique. Conscience qu’il avait affichée, sans aucune gêne, pendant trente années de militantisme, dans sa vie privée aussi bien que professionnelle.
Comme beaucoup d’autres, jeunes et moins jeunes, vers la fin des années soixante, il crut raisonnable d’attendre le Grand Soir.
Cette dilection pour l’attente - du moment qu’elle était vaine, sinon ça ne comptait pas - il la tenait de sa mère.
Huguette Baïls, couturière à façon en appartement, avait toujours eu vocation d’attendre : le retour de son père gazé à Ypres et mort lorsqu’elle avait cinq ans. De vingt-cinq à vingt-sept ans, le retour de captivité de son mari, prisonnier de guerre, oublié par les alliés dans une mine, au fin fond de la Silésie. Le terme d’une grossesse difficile à presque trente ans pour la naissance d’Antoine, en quarante-neuf. Le retour du même mari, engagé volontaire dans la coloniale avec le grade de sergent-chef, disparu en opération en cinquante-sept, dans les Aurès, et jamais retrouvé.
Dans les années qui suivirent, Huguette Baïls, veuve de guerre, porta son deuil comme d’autres portent des décorations. Désormais, elle n’eut plus qu’à attendre le retour de son fils de l’école, du lycée, de son centre d’apprentissage, de son service militaire et de ses escapades chez sa sœur, tous ses week-ends et ses jours de congé. Attendre et ne rien dire, sans quasiment jamais ouvrir la bouche. En poussant seulement de grands soupirs.
Quand Antoine pensait à sa mère, il pouvait prendre n’importe quelle journée au hasard. Pendant les dix-sept ans où il avait vécu avec elle, c’était invariablement le même emploi du temps. Le matin elle recevait sa clientèle. L’après-midi, elle la passait à couper, monter et essayer son ouvrage sur le mannequin de toile bise.
À partir de cinq heures jusqu’à la « soupe », vers sept heures, elle ajustait toutes sortes de tissus sur toutes sortes de bonnes femmes. Le soir, le nez collé sur sa Singer électrique elle refaisait, en presque plus beau, la copie des robes sélectionnées sur catalogue de luxe, que les dames du voisinage n’avaient pas les moyens de s’acheter dans les magasins du centre-ville. Tout ça pour pas grand-chose et jusqu’à ses cinquante-quatre ans. Là, pour la seule fois de sa vie, elle n’avait pas attendu. Un cancer foudroyant lui avait rongé l’intérieur du foie et des poumons en seulement quelques semaines.
Depuis, Huguette Baïls, en compagnie de Nicole et de son ami Philippe Lassagne, attendait qu’Antoine passe, de loin en loin, leur faire une courte visite dans le petit cimetière de campagne de Vernoux. Un joli village d’Ardèche, où elle avait attendu ses vingt ans pour aller vivre l’aventure dans une grande ville.
Pour remonter vers la rue Pouteau, il s’offrit trois arrêts dégustation. Les deux premiers, dans des troquets qu’il ne fréquentait jamais. Il s’en foutait pas mal de l’endroit et de l’ambiance. Tout ce qu’il voulait, c’était du solide, pour s’en coller un bon coup derrière les étiquettes. En sortant de chez Mège - le troisième arrêt buvette - il avait le casque qui commençait à bouillir.
Il ne se sentit même pas rentrer chez lui, ni se déshabiller, ni se coucher, ni s’endormir. Il ne sentait rien d’autre qu’une immense solitude. Comme jamais de sa vie.
Édouard n’aimait pas l’imprévu. Ça le rendait méchant de devoir se lever aussi tôt. 9 heures du matin n’avaient pas encore sonné au clocher de la basilique d’Ainay. Les autres jours, à cette heure-là, il avait tout juste fait son pipi, parcouru la presse économique et financière et commencé de prendre son petit déjeuner. Trois choses qui lui étaient indispensables pour commencer une bonne journée. Journée qui se finirait, par un petit pipi, une courte prière et un quart de Lexomil. Pour huit à neuf heures de bon et profond sommeil.
L’avocat d’affaires prit tout son temps pour étudier l’extrémité de chacun des ongles de sa main gauche. Rien, pas même une petite peau à se mettre sous la dent. Il les rongeait jusqu’à l’os.
- Antoine Baïls. Tu as quelque chose sur lui... ?
- Librairie porno sur les pentes de la Croix-Rousse. Ancien ouvrier chimiste. Anarchiste, ancien syndicaliste, proche de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Ancien pas mal de choses dans les mouvements d’extrême gauche... J’ai rencontré Hayari hier soir.
- Hayari? Le commissaire, pourvoyeur de chair fraîche et dresseur de chiens pour soirées « spéciales » ?
- Oui ! Il connaît et surveille Baïls depuis plusieurs années. Il n’a fait aucune difficulté pour me raconter tout ce qu’il savait au sujet de cette histoire. C’est la fille qui est venue le trouver dans sa librairie. Elle l’a baratiné. Depuis, elle travaille pour lui. Hayari affirme que Baïls et l’Espagnole ne sont pas amants pour autant.
Édouard Fabre-Morini fronça le nez pour évoquer le personnage.
- Tu crois qu’on peut avoir confiance en ce type-là ? Il est vrai que depuis pas mal de temps vous êtes ce qu’on peut appeler des amis, n’est-il pas ?
Le comte Jean Salustre de Marasson (qui, dès sa puberté, avait été surnommé « Gueule de caïman » par ses condisciples du collège des Maristes de Fourvière), trouva l’occasion trop belle pour rendre un chien de sa chienne à ce roturier qui se donnait de grands airs.
- Hayari pratique le libraire depuis des années. Il est convaincu que ce zouave est décidé à aller jusqu’au bout. Baïls n’hésitera pas à faire pression sur son neveu. Et qu’on le veuille ou non, Richard Lassagne fait partie de ta Famille. À ce titre le libraire peut vous causer énormément de torts.
- Tu ne m’apprends rien, figure-toi !
Exaspéré, Édouard secoua un peu trop fort la cuillère au-dessus de sa tasse de thé. Une goutte ronde et ambrée vint s’écraser sur la manche de son pyjama et imbiber la soie grise. De rage, il plongea sa main droite au plus profond de la touffeur de Rose Fitzgerald III blottie sur ses genoux, entre son ventre et le plateau d’argent du petit déjeuner. Bien quelle fût - comme tous ceux de sa race - résistante à la douleur, la chatte Ragdoll, championne du monde, bondit droit devant elle. Dix mètres plus loin, au coin de la cheminée de marbre, allongée sur son coussin de soie damassée, elle entreprit de lécher la zone endolorie sous son pelage.
- Les deux hommes qui ont violé cette fille, tu les contrôles ?
Salustre de Marasson marqua un temps avant de répondre.
- Oui.
- Oui, oui ou oui, non ?
- Je n’ai jamais eu aucun problème avec eux jusque- là. Bien sûr, ce sont des marginaux...
- Des voyous, veux-tu dire. Comme tous ceux que tu fréquentes avec Hayari, dans ces soirées, où après vous être livré à ces cérémonies immondes, vous forniquez avec des créatures ?
- On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et des enfants de chœur. Ces « cérémonies immondes », comme tu les nommes, nous permettent de recruter des hommes forts et déterminés. De vrais guerriers pour des combats futurs où il nous faudra vaincre la pourriture sémite et cosmopolite !
- Garde tes formules toutes faites pour tes troupes de choc. Explique-moi comment les choses se sont passées. Très précisément...
- Il y a un mois environ. Boqueron s’est plaint au sujet des colleurs des autres candidats, qui ne lui laissaient pas assez de place. Ceux d’Athoun en l’occurrence. Je lui ai envoyé ces deux types.
- Comment se fait-il que Richard soit tombé sur eux ?
- Par hasard. Une ou deux fois par mois, ton beau-frère va retrouver son oncle. Ils font généralement la tournée des bars à vin de la Croix-Rousse.
- Je sais, je sais... Ça fait vingt ans que ça dure, depuis qu’il fréquente ma sœur. J’ai fait suivre Richard une ou deux fois. Continue.
- Cette nuit-là, vers deux heures, en raccompagnant son oncle, Richard est tombé sur eux... pendant qu’ils s’expliquaient avec une fille.
- Ils s’expliquaient ou ils la violaient ?
Salustre de Marasson haussa les épaules.
- Officiellement un viol... C’est la version de la police.
- Continue.
- Comme à son habitude, le vieux était fin saoul. Richard le raccompagnait jusqu’à sa librairie. Il a entendu la fille qui criait dans une traboule. Il est allé voir. Dès qu’ils l’ont aperçu, les deux types se sont enfuis. Mais ton beau-frère a eu le temps d’en reconnaître un. Il s’agissait d’un des hommes envoyés en renfort pour soutenir l’équipe de Boqueron.
- Bravo ! Qui est-ce ?
- Bruno Bouchet.
- Comment se fait-il que Richard l’ait reconnu ?
- Richard avait accompagné Hervé le soir du meeting à la Bourse du travail. Bouchet et son copain avaient été recrutés pour assurer la protection rapprochée des orateurs. Il me fallait des hommes capables et expérimentés. Les trotskistes nous avaient menacés de venir tout casser.
- C’est toi qui avais choisi et contacté ces deux zèbres ?
- Oui... Mais...
- Oui ou non?
- Ce sont des indépendants. Je ne les emploie que de temps à autres. Pour des affaires où nous ne devons pas prendre le risque de nous faire repérer.
- Est-ce le même soir où toi et ma sœur, en avez profité pour faire vos saletés ensemble ? Tu es incorrigible, Jean... Pourtant, tu sais parfaitement où ces choses- là te mèneront un jour !
Cette fois encore le comte Salustre de Marasson fut désarçonné par l’attaque aussi brutale qu’inattendue de l’avocat. Son premier réflexe fut tout d’abord de démentir.
- Qui t’a dit une chose pareille ?
- Ne nie pas. Ma sœur m’a tout raconté. Non seulement elle aime se débaucher, mais ensuite, pour que son plaisir soit tout à fait complet, elle adore me raconter ses turpitudes. Laissons... Cela n’est pas à l’ordre du jour. Pour le moment. Leur pedigree à tes deux zouaves ?
Gueule de caïman blêmit, sachant qu’il ne perdait rien pour attendre. Un jour ou l’autre, Édouard lui présenterait l’addition. Avec les intérêts. Toujours très élevés et incontournables. C’était comme ça que cela fonctionnait entre les deux amis, depuis l’époque du collège des Maristes.
- Des hommes violents et déterminés. Interdits de stade et chassés de leur club de supporters de football. Bruno Bouchet a fait plusieurs séjours en prison. Pour vol avec violence, cambriolages. Il a passé deux années au Canada, dans une prison fédérale, pour trafic de cocaïne et d’ecstasy. Il est le responsable régional d’un club de Hell’s Angels.
Édouard cessa de mâchouiller son toast à la marmelade d’orange amère.
- De quoi?
- Un club de motards.
- Pourquoi as-tu choisi ces deux-là pour cette mission ?
- Bruno Bouchet connaît bien les pentes de la Croix-Rousse... Je crois qu’il y est né et qu’il a un sérieux contentieux à régler avec ceux d’en face.
- Au point de violer une des militantes d’Athoun ?
- Cette salope faisait partie de l’équipe qui venait de distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres.
- Cet argument me paraît un peu mince comme stratégie de défense devant un tribunal.
- Elle ou une autre... C’est le hasard qui a voulu qu’en fin de soirée, ils tombent sur cette fille, d’abord... puis, sur Richard ensuite. C’est un accident.
D’un coup précis, l’avocat décapita la coquille de son œuf-coque-trois-minutes.
- Non ! Une incroyable connerie. Il faut réparer.
- Ton beau-frère a tenté de négocier avec la fille. Cette petite putain l’a envoyé balader.
- En ce qui concerne Richard, le contraire m’eût étonné. Il faut s’y prendre autrement. Il faut que cette fille disparaisse.
- Tu veux dire?...
- Non ! C’est trop risqué. Dès à présent, avec ce qui vient de se passer au meeting de Villeurbanne, la presse régionale va s’intéresser peu ou prou à cette histoire. Même si nous et nos amis pouvons influencer quelques-unes des rédactions en Rhône-Alpes, nous ne pouvons pas, hélas, prétendre pouvoir contrôler tous les médias.
Édouard Fabre-Morini s’essuya longuement et très proprement la bouche avec la serviette de coton immaculée. Il repoussa le plateau d’argent à l’autre extrémité de la table de jeu.
Il voulait retrouver sous sa main la douceur du pelage pour réfléchir. Il tourna la tête, sourit en direction de la chatte Ragdoll.
- Viens ma Rose,viens mon amour !
L’avocat eût beau lui faire des mines, lui agiter ses bouts de doigts ronds et roses comme des saucisses à cocktail. Pas folle la bête. Elle faisait semblant de ne pas le voir.
- Il faut simplement que cette fille quitte Lyon. D’une manière ou d’une autre.
Sans détourner la tête, Fabre-Morini continuait son manège pour attirer la chatte jusqu’à lui.
Jean Salustre de Marasson désigna d’un geste vague, de l’autre côté de la fenêtre à la française, un point, quelque part, au centre de la ville.
- En planquant quelques sachets dans sa chambre, on pourrait faire en sorte qu’elle tombe pour usage et vente de drogue. Il te suffirait de prévenir discrètement tes amis...
Édouard ne souriait pas le moins du monde en s’adressant à Gueule de caïman.
- Non ! Je te répète que cette fille doit tout simplement quitter Lyon. Le plus vite possible et vivante ! J’insiste sur ce point.
Le superbe animal finit par se relever. Pas à pas, sans cesser de fixer le visage souriant et affable que lui offrait son maître, la chatte s’avançait lentement jusqu’à lui. Lorsqu’elle fut à sa portée, l’avocat inclina brusquement le buste pour la plaquer contre un des pieds de son fauteuil. D’un revers brutal et rapide, il ramena le petit félin jusqu’à sa poitrine pour le serrer très fort contre lui.
- Il est indispensable que nous soyons tranquilles, au moins pendant la durée des élections.
Sous le coup de la douleur la Ragdoll dressa brusquement sa jolie tête vers Fabre-Morini, ouvrant la gueule pour lui montrer ses crocs. Mais cette fois, toute tentative d’évasion était vaine. Pour lui signifier que c’était lui le maître, Fabre-Morini planta ses doigts courts dans le pelage épais. Encore plus fort que la première fois. Là où elle avait déjà mal. En feulant, l’animal s’allongea sur les cuisses de l’avocat. Douloureuse et domptée.
- La manière, les moyens et les hommes pour parvenir à ce résultat m’importent peu. Je ne veux même pas les connaître. Je n’ai rien à voir avec ça. C’est de ta responsabilité, pleine et entière. Tu as compris, j’espère ?
- Oui, mais...
Pour le rassurer, l’avocat dévisagea longuement son copain Gueule de caïman, avec un sourire semblable à celui qu’il avait adressé à son chat pour l’attirer jusqu’à lui.
- Jean ! Retrouver le cadavre de cette fille, ne serait-ce même que dans quelques mois, serait dangereux et pourrait nous mettre dans une situation incontrôlable. Il n’est pas question de prendre le risque d’une annulation de l’élection de mon frère.
L’aristo, plus prudent et plus averti que la Ragdoll n’avait pas l’air, mais pas du tout, de partager cette tranquille assurance.
- Et le libraire?
- L’oncle de Richard ? Tu viens de me dire qu’il n’avait rien vu. Sans cette fille, Baïls n’a aucun moyen de prouver quoi que ce soit.
- C’est sans doute vrai. Mais si, malgré tout, il organise une conférence de presse, il peut faire pression sur son neveu et le contraindre à témoigner. Dans ce cas-là, l’enquête pourrait repartir et la presse se retrouverait avec du grain à moudre.
- Je verrai Richard aujourd’hui même. Il ne parlera pas. Si cette fille disparaît rapidement du paysage lyonnais, comme je te le demande, l’enquête ne pourra aller plus loin.
Le monar-chic soupira un grand coup. Sachant par avance qu’il était inutile de discuter avec son bon ami Édouard.
- Puisque tu l’affirmes...
- Je répète. Ne fais rien en ce qui concerne Baïls... Rien pour le moment en tout cas.. Tu ne t’occupes que de la fille. Toutes affaires cessantes.
- Comme tu veux !
Il se demanda tout d’abord pourquoi il n’entendait rien. Pas un bruit en bas, dans la boutique. Pas une rumeur à l’extérieur, comme les autres jours. Antoine se retourna sur le ventre pour ramper sur les draps froissés. Il se retrouva face au cadran noir de son réveil électrique. 9:45. Il s’approcha encore plus près, à seulement quelques centimètres du boîtier en plastique blanc, made in Korea. Chaque année, il avait de plus en plus de mal à lire les trois petites lettres lumineuses dans le coin supérieur droit : sun. Ça voulait dire qu’on était dimanche. Immédiatement il pensa qu’il ne la verrait pas de toute la journée. De la nuit non plus.
Presque aussitôt après, il pensa à des trucs qui d’habitude ne l’occupaient pas tant que ça... Moins on s’en sert, moins... Moins quoi? Aujourd’hui c’était carrément, plutôt plus.
Il se dit que, puisqu’il avait le temps, et pour faire passer ça comme le reste, il allait se laver. En grand. Immédiatement après, il se souvint que ce serait pour une autre fois. Il n’avait toujours pas remonté l’évacuation de la baignoire.
Il enfila ses vêtements de la veille - et pour certains, des autres jours. Demain lundi, il ferait venir Maxime qui venait de terminer un stage de plomberie avant de regagner les rangs de l’ANPE. Pour cent balles ou un peu plus, il lui bricolerait certainement un truc. Un système qui permettrait à Pilar de pouvoir se servir de sa baignoire. Comme ça, lui aussi pourrait se laver. Ce qui devenait nécessaire, pour ne pas dire urgent.
Dans la cuisine, pour son petit déjeuner, il hésitait entre un saint-marcellin en pommade, pain rassis et côtes-du-rhône ou un bol de Nescafé.
Il n’eut pas à trancher.
En bas, le bruit de la clef qui farfouillait dans la serrure de la porte d’entrée l’électrifia d’un grand coup de 220 tout le long du dos.
Son pas vif claquait déjà sur la première marche en fonte de l’escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Sans savoir pourquoi il faisait ça, Antoine plongea sous la table de la cuisine pour empoigner la poubelle, oubliée là depuis toujours. D’un revers, il y balança en vrac : le pain, le fromage et la boîte de Nescafé. Par principe il n’épargna que la bouteille de vin. Ce qui fait que lorsque Pilar s’avança vers lui il tenait d’une main le litron et de l’autre la poubelle.
- Je rangeais...
Elle lui sourit.
- Ça va?
- Oui, ça va!
- Je suis venue voir si tu voulais aller au ciné ?
- Voir quoi, comme film ?
- Ata me. Ça veut dire « Attache-moi ». Tu ne l’as pas vu ? C’est très bien. C’est une vieille pelicula de Pedro Almodovar.
- C’est un metteur en scène espagnol ?
- Bien sûr. Tu le connais pas ?
- Non pas bien...
Antoine se souvenait, dans une autre existence, d’avoir vu Mourir à Madrid et un ou deux films de Bunuel. Parce qu’à une époque de sa vie, il avait cru à la nécessité d’avoir de la culture et une conscience politique. Aujourd’hui et depuis pas mal d’années, le ciné, la télé, comme d’une manière générale l’actualité l’intéressaient vraiment peu. Un bon polar de temps à autres que lui filait son copain Jacky. Almodovar, c’était comme la Saab. Un nom qui, pour Antoine, évoquait l’électroménager. Une marque de théière électrique.
- C’est où ?
- Au CNP de la rue Saint-Polycarpe ?
- Ben, oui... pourquoi pas. On va aller manger un morceau d’abord.
Depuis le début de l’après-midi, la ville mijotait dans un jus de chaleur moite qui pesait de plus en plus sur ses habitants.
Il fallut plusieurs heures avant que Salustre de Marasson puisse localiser Bruno Bouchet. Qu’il le contacte, et lui donne rendez-vous : Le Soho, un bar de nuit, de la rue Saint-Jean. À trois heures de l’après-midi.
La façade de l’établissement avait une vue directe sur l’entrée de la souricière de l’ancien palais de justice. Ce qui ne pouvait pas manquer de lui rappeler des choses. Pas précisément agréables. Pas plus agréables que cette entrevue avec Bruno. Pas agréable, mais absolument indispensable. Elle pourrait lui éviter un jour d’avoir à franchir l’entrée des Artistes du nouveau palais de justice, de l’autre coté du Rhône.
Mais pour ça, il avait intérêt à manœuvrer au plus juste et ne pas commettre la plus petite erreur.
Bruno Bouchet l’attendait au bar. Le verre à la main. Vodka ou gin, quels que soient l’endroit et l’heure. Le dessus du crâne rond, rose et dégarni, encadré d’une couronne de cheveux mi-longs, châtains clairs, gras, tressés à la cafre. En petites nattes serrées. Été comme hiver, le dessus du crâne chauve, le front, les joues, les oreilles même, tout l’épiderme était rouge, grumeleux, boursouflé et recouvert d’un film de sueur luisante. Sous le blouson de motard déménageur - taille XXL -, deux ronds humides marquaient le cuir des aisselles jusqu’à la taille. Au-dessus de la large échancrure du tee-shirt, les pectoraux, turgescents, larges et roses comme une paire de fesses, luisaient eux aussi de la même transpiration grasse. Serrer la main à Bruno Bouchet c’était comme serrer un morceau de bois brut entouré d’un paquet d’algues chaudes et gluantes.
Salustre de Marasson entraîna le colosse vers la table la plus éloignée de la porte, au plus profond de la pénombre protectrice de la grande salle. La température, sans être fraîche, y était presque supportable, en comparaison de la chaleur qui régnait en terrasse. À l’écart des oreilles des autres clients, du patron et de deux employés qui, sans arrêt pendant ces heures chaudes, faisaient la navette entre le bar et l’extérieur.
- Tu ne risques rien. Tout au plus quelques mois. Un an au maximum. Tu toucheras... deux cents mille francs. Cent mille avant d’aller te constituer prisonnier. Le reste, après. Quand tout sera fini !
Même si les stéroïdes, les anabolisants et la cocaïne lui bouffaient de plus en plus les neurones, Bruno Bouchet n’était pas un imbécile. En tout cas, pas au point de ne pas comprendre ce que l’aristo désirait lui faire endosser.
- Quand tout sera fini ? Dans dix ans ? Ça me fera pas loin de trente-cinq berges ça !
- Mais non ! Tu auras un avocat, payé par mes amis... Le meilleur. Et nous ne te laisserons pas tomber pendant ta détention.
- Et mon casier ? C’est tes potes qui vont le blanchir ?
- Je leur en parlerai...
- Tu me racontes des conneries, Jeannot ! Un casier comme le mien, ce qu’il y a dessus, ça ne s’efface pas comme sur une ardoise magique.
Bruno Bouchet fit claquer le cul de son verre vide sur le plateau de bois du guéridon. Le patron leva la tête et, aussitôt, fit un signe à son serveur. On avait l’air de bien le connaître le motard et savoir qu’il n’aimait pas attendre, ni qu’on l’emmerde.
Salustre de Marasson tenta encore une fois de le faire réfléchir.
- Mes amis peuvent beaucoup. Tu le sais très bien. Souviens-toi, de ton histoire de poudre.
- Ça se compare pas ! Tu veux que j’aille raconter aux keufs que c’est moi et un mec que je ne connaissais même pas qui avons violé la fille ? T’es ouf ou quoi ? Personne sait rien. Personne nous a vus. Pourquoi j’irais faire une connerie pareille ?
- II y avait un témoin dans la traboule.
- Un témoin ? Tu te fous de moi !
- Absolument pas.
- Si c’est vrai qu’il y a eu un témoin, pourquoi j’irais tout leur raconter, aux poulets ? Pourquoi ? S’ils savent tout ? Pourquoi ils sont pas venus nous serrer, alors ?
- La police ne sait rien ! Pour l’instant.
Les neurones enrhumés de Bruno Bouchet se remirent brusquement à fonctionner. Son cerveau réalisa soudain l’importance de ce que Salustre de Marasson venait de dire. Les racines des tifs qui lui restaient sur le devant du crâne vinrent rejoindre la ligne épaisse de ses sourcils. Dans le même temps, sa battoire droite se posa, mine de rien, sur la table. Gueule de caïman ne la remarqua pas. Il fixait les gros yeux ronds injectés de sang, sans rien voir d’autre.
- Qui c’est ce mec ?
- Ça ne servirait à rien que tu saches son nom. Il n’y a strictement rien à faire de ce côté-là.
La grosse main laissa une empreinte humide sur la table quand elle décolla brusquement pour empoigner la cravate fleurdelisée et le devant de la chemise en popeline bleu pâle de l’aristo.
- Dis-moi qui c’est, Jeannot ? Déconne pas avec ça.
Autant parce qu’il estimait qu’il en avait assez fait, que pour sauver ce qui pouvait encore l’être de sa tenue, Gueule de caïman lâcha le morceau sans plus résister.
- Je te fais confiance ?
- Vas-y, magne !
- Ne le répète à personne ! C’est Richard Lassagne. Le beau-frère de Fabre-Morini.
De surprise, le colosse relâcha sa prise de cravate.
- Richard? Le mari de la petite salope que tu t’es embourbée au meeting de la Bourse ? La sœur de Fabre-Morini ? C’était lui le mec qui nous a gaulés dans la traboule, pendant qu’on se niquait la petite ? Qu’est-ce qu’il foutait là, ce con ?
Bruno Bouchet renversa sa chaise en arrière pour pouvoir rire tout son soûl. Ce qui provoqua comme un appel d’air dans la salle du bistro.
- Mais, alors, on risque rien ? Bordel, c’est tout de même pas ce cocu qui va aller voir les keufs pour leur raconter ce qu’il a vu, merde ?
Jean Salustre de Marasson baissa les yeux sur le chiffon humide qui pendait entre les revers de son blaser. Il n’eut pas le courage de protester. Il se contenta d’un hochement de tête.
- Si. Il est obligé.
- Vrai ? Tu déconnes ?
Pour que le culturiste comprenne qu’il ne plaisantait pas, Gueule de caïman lui fit un résumé de ce qui s’était passé depuis ce fameux soir dans une des traboules des pentes.
Très vite, Bruno Bouchet perdit rapidement son sourire de grand niais. La main droite du motard laissa à nouveau une longue trace humide de transpiration grasse quand il balaya le plateau de bois d’un revers rapide.
- Faut nettoyer, Jeannot. Y’a que ça à faire.
Gueule de caïman fit semblant de n’avoir pas compris. Il sut que tout allait se jouer là. Dans l’instant. Son avenir et sa vie. Pas moins.
- De quoi parles-tu ?
- Faut que ça ressemble à un accident...
- Tu veux supprimer qui? La fille? Mes amis ne veulent pas qu’on y touche. Il faut simplement qu’elle reparte en Espagne.
- Elle, on verra. Si ça se trouve, suffira de lui foutre la trouille. Si elle dégage vite fait et qu’elle retourne dans son bled, ça sera bon pour elle.
- Le libraire ? L’oncle de Richard ?
- Lui ? Ça sera même pas la peine. Si la fille disparaît et si Richard n’est plus là pour raconter ce qu’il a vu, il peut dégoiser tout ce qu’il veut. Il pourra rien prouver.
Salustre de Marasson sentit un petit frisson lui parcourir l’échine. Il se pencha en avant pour murmurer le nom de l’écrivain à l’oreille du colosse.
- Richard ? Tu veux supprimer Richard Lassagne ?
Les deux gobilles rondes, injectées de sang, brillaient d’un éclat méchant.
- Evidently my dear. Réfléchis ! Si le cocu se met à table, nous, on est dans la merde. Complet ! Y’a rien d’autre à faire.
- Richard ne sait rien. Tout au moins en ce qui concerne Cécile et moi. De toute façon, il ne dira rien. Édouard Fabre-Morini doit le rencontrer. Ce soir, à dix heures, chez lui, à Ainay. Édouard a l’habitude de ce genre de situation. Il va sans doute tout arranger avec son beau-frère.
- T’es sûr de ça, toi?
Salustre de Marasson fit semblant d’hésiter, juste une seconde de trop, avant de répondre.
-...Bien entendu.
- Tu vois ! T’en es même pas sûr. Moi, depuis le début qu’on a travaillé pour Fabre-Morini, je le sens pas le beauf, C’est un lâche ce mec. Au premier coup de saton dans les miches, il leur racontera tout ce qu’il sait, aux keufs.
Salustre de Marasson se dit que c’était là et maintenant, qu’il fallait la jouer fine et légère.
- Si Richard est assassiné, les flics enquêteront. Il est certain qu’ils ne tarderont pas à savoir ce qui s’est passé entre Cécile et moi. De là à en déduire le reste... ça pourrait nous valoir des emmerdements très sérieux.
- C’est pour ça que je viens de te dire que ça doit ressembler à un accident.
- N’empêche que si je n’ai pas un bon alibi...
Les gros yeux s’écarquillèrent encore un peu plus quand Bruno Bouchet vint coller son visage trempé de sueur à moins d’un centimètre de celui de l’aristo.
- T’as peur de quoi, ma chatte ? De te mettre à table, si les flics te bousculent ? T’as tout de même pas oublié que t’étais pas le dernier de nous deux à lui faire sa fête à la salope dans la traboule ? Tu te souviens plus ?... T’arrivais plus à t’en décoller, tellement t’aimais ça. C’est à cause de ça que Richard t’est tombé dessus. Pas vrai ? Ça, tu me l’as pas dit le soir où ça s’est passé, hein, petit cachottier ?
L’aristo chic n’eut pas le temps de se rejeter en arrière. La langue large, chaude et gluante du motard jaillit brusquement entre les dents jaunes et épaisses pour s’écraser sur son menton et remonter jusqu’à ses lèvres.
Salustre de Marasson n’hésita pas à sacrifier sa pochette de soie armoriée pour effacer, plus que la salive, l’odeur fétide que dégageait l’haleine du culturiste.
- T’aimais ça hein ? Lui bourrer sa chatte à l’Espagnole. À mon avis, ça devait te travailler dur depuis un bout de temps. T’en faire une comme ça, dans la rue, à la sauvage. Je parie que c’était encore meilleur qu’avec la femme à Richard ? Pourtant celle-là, ça a l’air d’une vraie salope. Pas vrai ?
À cet instant, l’homme à la peau de reptile se dit que tout était perdu, sans parler de l’honneur. Par ce viol, il se retrouvait prisonnier. Livré pieds et poings liés aux humeurs et au bon vouloir du colosse complice.
Il fut d’autant plus surpris quand Bruno Bouchet lui fit un large sourire, avant d’éclater de rire.
- T’as raison. Pour que ça passe facile, faut pas que tu sois dans le secteur. Faut que tu te fabriques un alibi béton...
Bruno Bouchet se rejeta une nouvelle fois en arrière de son siège pour prendre une large inspiration qui fit rouler ses pectoraux monstrueux.
- T’as qu’à aller baiser la grosse à Richard dans un hôtel. Mais là, faut pas faire ça à la sauvette, dans un Formule 1. Non ! Faudra que tu fasses ça en ville, dans un machin à plein d’étoiles. Genre La Tour Rose. Faut vous faire remarquer un max.
Soulagé, au-delà de tout espoir, Salustre de Marasson ne chercha plus à finasser à propos de l’élimination de Richard Lassagne.
- Dans quel délai, veux-tu... opérer, pour Richard ?
- C’est que ça peut pas attendre, ma chatte. Si je trouve les mecs qui me faut, ce soir. Sinon demain... Après-demain au plus tard. Mais toi, à partir de maintenant, faut que tu sois clair pour les keufs. Comme tu peux tout de même pas faire ça avec la femme de ton pote, tu t’en prends une autre. Tu auras qu’à aller au reste et après aller boire des coups en boîte. Faudra que t’ailles dans des endroits où il y aura au moins dix blaireaux qui pourront jurer que t’as passé la soirée avec eux.
- Tu vas opérer comment ? Tu as déjà fait ce genre de « nettoyage » ?
Bruno Bouchet réunit deux doigts humides de sa main droite pour les frotter l’un contre l’autre devant le visage de Salustre de Marasson.
- Ça, ma caille, c’est pas tes oignons. Pour que j’opère, comme tu dis, je suis comme les chirurgiens, moi. Je travaille pas à crédit. Faut de la braise. Un sacré paquet. T’en as ?
De la poche droite de sa veste, Gueule de caïman sortit une grosse enveloppe. Il se força à prendre tout son temps pour ne pas que Bruno Bouchet puisse se rendre compte à quel point il se sentait libéré.
Les yeux ronds du culturiste s’écarquillèrent encore un peu plus.
- Y’a combien ?
- Cinquante mille.
On en était aux euros, et les francs nouveaux n’existaient que depuis 1958. Il était normal que certains ne s’y soient pas encore habitués.
- Ça fait combien... en anciens ?
- Cinq millions de centimes.
- T’aurais dit cinq plaques, j’aurais compris tout de suite. Comme tout le monde !
- Cinq maintenant.
Gueule de caïman sortit la deuxième enveloppe de sa poche droite.
- Cinq, quand tout sera terminé.
Bruno Bouchet avait toujours été un gagne-petit. Cette fois, il pensa être un gros malin lorsqu’il réalisa qu’il pouvait, sans risque, obtenir plus que ce qu’il espérait.
- Pour un « nettoyage » il me faut... le double !
Salustre fit semblant d’hésiter. Oh ! À peine. Une toute petite seconde seulement. Avant de glisser la seconde enveloppe en direction du culturiste. Bruno Bouchet, les yeux brillants et écarquillés, la fit disparaître, comme la première, dans les poches de son blouson de cuir.
Gueule de caïman était d’autant plus satisfait que cet argent ne représentait que le premier tiers de la somme totale qu’il avait obtenue d’Édouard. Elle était destinée, dans sa plus grosse partie, à désintéresser l’Espagnole et l’éloigner le plus rapidement possible de la ville. Le reste de la somme devait servir à payer les services de plusieurs gros bras qui devraient, le cas échéant, secouer suffisamment fort le libraire pour lui faire entendre raison. Le persuader qu’à Lyon le silence et la discrétion étaient des vertus cardinales que tous se devaient de respecter.
Heureux l’aristocrate ? Ce n’était rien de le dire. Il allait se retrouver blanc comme neige, avec un boni de deux cents mille francs. Net d’impôts. Sans compter ce que son ami Édouard lui verserait ensuite à titre personnel.
Compte tenu de son train de vie et de ses dettes endémiques, pour quelque temps, cette opération servait bien ses affaires.
- D’accord ! C’est cher, mais je te fais confiance.
- Tu peux ma caille ! Tu seras pas déçu du résultat. En plus, si je dois me faire la fille, je te compterai pas de supplément. Ça sera en prime. Maintenant tu me files les adresses et tu me racontes ce que tu sais sur Richard. Où il crèche et tout le bordel. Après on fera pareil avec la pute espagnole.
À l’extérieur du Soho la chaleur, monstrueuse, faisait bouillir la ville sous son couvercle de pollution.
Chemin faisant en rejoignant le parking où il avait garé sa voiture, l’homme à la peau de reptile s’interrogea pour savoir si c’était l’idée d’avoir gagner autant d’argent en si peu de temps ou de tuer un homme qui semblait réjouir à ce point Bruno Bouchet.

