Erwin Shrödinger et la littérature
Scientifique et humaniste
Dans mon dernière livre à paraître : L’Empreinte, je fais de nombreuses références au physicien Erwin Schrödinger, notamment concernant ses réflexions sur la conscience. Pour cette rubrique Ponts, je souhaitais commencer par ce génie qui possèdait une vraie dimension humaniste et un rapport à la littérature et à la poésie, il a écrit des poèmes, très profond.
1. Une culture littéraire ancienne et assumée
Schrödinger n’est pas seulement formé aux sciences. Sa biographie Nobel souligne que, dès ses années de lycée, il appréciait non seulement les disciplines scientifiques mais aussi « la logique sévère de la grammaire ancienne » et « la beauté de la poésie allemande ». Son père, lui-même très cultivé, s’était intéressé à la peinture italienne avant la botanique, ce qui donne à Schrödinger un milieu intellectuel très ouvert.
2. Schrödinger a lui-même écrit de la poésie :
Un article universitaire de Tzveta Sofronieva (ici), publié dans Science & Education, est consacré à la poésie d’Erwin Schrödinger. L’article le présente comme un poète accompli, écrivant en allemand et en anglais, et défend l’idée que cette poésie n’est pas un simple passe-temps mais fait partie de son héritage intellectuel.
3. Son rapport au réel est profondément narratif et imagé
Le fameux chat de Schrödinger est déjà une mini-fiction philosophique. Ce n’est pas une expérience réellement effectuée, mais une scène imaginaire : un chat, une boîte, un dispositif mortel, un état suspendu entre vie et mort. Autrement dit, Schrödinger utilise une forme narrative pour rendre sensible une difficulté conceptuelle de la mécanique quantique.
C’est presque une parabole scientifique. Il met en scène une situation impossible ou paradoxale pour faire comprendre que le langage ordinaire ne suffit plus à penser le réel quantique. Sur ce point, il rejoint la littérature : inventer une image pour rendre visible l’invisible.
Il y a plusieurs années j’ai acheté une photo colorisée d’une jeune artiste. Si on regarde la jeune femme dans les escaliers, à priori on ne sait pas si elle monte ou si elle descend jusqu’au moment où un regard (une mesure, une interprétation) vient la fixer : pour moi, elle monte / pour moi, elle descend. Dans le réel, elle ne peut pas être dans les deux états à la fois (ne cherchez pas le chat !) :
4. Qu’est-ce que la vie ? est un livre scientifique mais aussi un geste littéraire
A 20ans je lisais son livre What Is Life? / Qu’est-ce que la vie ? J’avais été séduit par le fait que ce ne soit pas un traité technique au sens strict. C’est un essai spéculatif, accessible, très construit, qui pose une grande question presque métaphysique : comment la vie peut-elle être comprise à partir de la physique et de la chimie ?
Là encore, l’intérêt littéraire est fort : Schrödinger écrit un texte de passage, un pont entre disciplines, presque un essai de vision, où la science devient récit d’origine du vivant.
5. Il s’intéresse aux Grecs, à la philosophie, aux Upanishads
Schrödinger n’est pas seulement physicien : il écrit aussi sur l’histoire et la philosophie des sciences. Nature and the Greeks relie la vision scientifique moderne aux premiers penseurs grecs ; Science and Humanism interroge la valeur de la recherche scientifique et son rapport au spirituel.
Il s’intéresse également à Schopenhauer, Spinoza et aux Upanishads. Des travaux récents insistent sur l’importance de l’Advaita Vedānta dans sa conception du monde, notamment l’idée que la multiplicité des êtres pourrait être une apparence et qu’il existerait une unité profonde de la conscience.



