Introduction
L’évanouie du Petit Mège
Il était autour d’une heure du matin.
Lyrique et inspiré, le geste ample, la voix forte, Antoine Baïls s’avança jusqu’au comptoir pour déployer sa grande carcasse devant Mège et la dizaine d’habitués qui n’en perdaient pas une miette.
Prenant le patron du bistro et ses clients à témoin, il entreprit de faire le procès des enfoirés. Pas des enfoirés ordinaires, non, celui des savants, gouvernants, pontifiants et sûrs d’eux. Ceux qui bouffent au grand râtelier médiatico-politique et tranquillisent le monde en affirmant, haut et fort, que nos difficultés (pas les leurs bien sûr !) ne sont que passagères. Ceux qui affirment que si tout n’est pas parfait aujourd’hui, demain la merde aura bon goût.
Tassé sur sa chaise, Richard se sentait honteux et mal dans sa peau ; pas assez courageux cependant pour se lever et foutre le camp. Ça faisait plusieurs heures déjà qu’il avait renoncé à une soirée sans excès.
Le neveu du libraire n’était même pas saoul. Bien qu’il eût bu le même nombre de bouteilles qu’Antoine, il n’était parvenu qu’à avoir le vin triste.
Le petit Mège, derrière son comptoir, n’avait pas fait qu’avaler de l’eau de source lui non plus. Il se marrait tellement qu’il en avait oublié de baisser son rideau de fer. Ce qui, habituellement, signifiait pour les flics en patrouille, les intrus et les égarés de passage, qu’il était trop tard pour les accueillir. Ça voulait dire aussi que ce qui se passait alors dans son bouchon était une soirée strictement privée, entre amis.
C’est à cause de cet oubli qu’une dizaine de jeunes gens – qu’aucun des habitués ne connaissait – entra, en coup de vent. Mège, habituellement plus rapide, n’eut pas le temps de les en empêcher.
Interrompu en plein discours, Antoine toisa d’un œil lourd et pas commode le petit groupe qui hésitait encore entre s’installer ou ressortir de suite. L’allure générale des garçons et des filles dut lui plaire. D’un geste large, le libraire désigna les deux tables libres.
À côté de la leur. Là où Richard Lassagne était assis.
— Prenez place, jeunes gens. Nous débattons de choses graves et votre avis nous intéresse. Mège ! Sers-leur à boire. Ce qu’ils veulent ! C’est moi qui régale !
Cette soudaine et inhabituelle générosité du libraire surprit le patron du troquet qui resta sans bouger derrière son comptoir, cherchant du regard l’approbation du neveu.
Richard se leva de sa chaise pour retenir son oncle qui tanguait comme un chalutier de haute mer en s’approchant des jeunes gens. Du coup, son visage passa de l’ombre enfumée du fond du bistro à la lumière crue d’une des lampes qui éclairaient le centre de la salle.
Dans le groupe des nouveaux arrivés, une fille poussa un cri.
Un hurlement incroyablement aigu, terrible, qui les figea tous sur place. Sauf Antoine qui continuait à faire de grands gestes, ne se rendant plus compte de grand-chose.
Près de la porte, les nouveaux venus se penchaient tout autour du corps d’une jeune femme rousse, allongée de tout son long sur le carrelage.
Comme une vague, au fond de la salle, les habitués, pour voir, se levèrent à leur tour. Morte ou évanouie ?
Il fut le premier à réagir. Richard poussa Antoine droit sur la porte. Au passage, sans s’arrêter, il plongea la main dans la poche de son pantalon de toile pour en sortir deux billets qu’il jeta en vrac sur le comptoir.
Derrière le groupe de jeunes qui s’affairaient autour de la fille, Mège eut à peine le temps d’apercevoir la nuque d’Antoine et celle de son neveu.
Ils franchissaient la porte au pas de course.
— Richard ! Attends ! Ta monnaie ?
Le bistrotier, plus assez frais pour leur cavaler au cul, prit ça pour une urgence. C’était déjà arrivé à Antoine quand, comme ce soir, le trop-plein de son estomac lui jouait des tours. Pas grave, demain le libraire et lui feraient leurs comptes.
Le temps de glisser les deux billets dans sa caisse, un torchon propre et une carafe d’eau glacée à la main, le petit Mège fit le tour de son comptoir. Pas content du tout que ceux-là soient venus interrompre une soirée qui se passait si bien avant qu’ils ne débarquent. Il se pencha sur la jolie rousse, étalée dans la sciure.
Elle commençait à revenir à elle.

