L’écrivain, le poète et l’intellectuel engagé
Poète, nouvelliste, romancier et essayiste, Kamel Bencheikh explore plusieurs formes pour faire entendre une même voix. Dans cet entretien pour PONTS, il revient sur la naissance de son écriture, son rapport à la langue française et les liens entre littérature et engagement. De la mémoire de l’Algérie à la transmission familiale, une exigence traverse ses réponses : la liberté.
Entretien mené par Didier Langlois le 16 septembre 2026 au DOM Café rue Saint Dominique
Une voix et plusieurs instruments
Beaucoup de lecteurs vous connaissent d’abord comme essayiste ou intellectuel engagé. Qui est le véritable Kamel Bencheikh : le poète, le romancier, le nouvelliste, l’essayiste, ou sont-ils indissociables ?
Je crois qu’il n’y a pas plusieurs Kamel Bencheikh. Il y a un seul homme qui, au fil des années, a trouvé plusieurs instruments pour dire ce qui le traversait.
La poésie a été ma première maison. Elle m’a appris le poids d’un mot, la nécessité du silence, la puissance d’une image. Le roman m’a offert le temps et des personnages. La nouvelle m’a appris la précision. L’essai m’a donné une autre arme, celle de l’argumentation, lorsque le silence devenait pour moi impossible.
Et puis il y a l’engagement. Je ne le considère pas comme quelque chose qui serait venu se greffer sur mon œuvre. Il était probablement là depuis le commencement. Quand on est sensible au monde, à ses injustices, à ses violences, à ses promesses aussi, on finit forcément par prendre position.
Je suis donc poète lorsque j’écris un poème, romancier lorsque j’écris un roman, essayiste lorsque je dois défendre une idée. Mais derrière tout cela, je reste le même homme avec les mêmes obsessions : la liberté, la dignité, la fraternité, la mémoire et cette idée qui m’est chère, celle d’un universel qui ne demande à personne de renoncer à ce qu’il est.
La naissance de l’écriture
Votre premier livre, Prélude à l’espoir, paraît en 1984. Que reste-t-il aujourd’hui du jeune poète qui l’a écrit ?
Il reste l’espoir. C’est peut-être la chose la plus surprenante. Avec l’âge, on pourrait croire que l’on devient plus désabusé. J’ai connu suffisamment de désillusions pour avoir toutes les raisons de le devenir. Pourtant, je continue à croire que l’homme peut être meilleur que le monde qu’il a construit.
Le jeune poète que j’étais ne connaissait pas encore toutes les blessures que la vie allait lui infliger. Mais il possédait déjà quelque chose que je n’ai jamais perdu, le refus de considérer le monde comme une fatalité.
L’espoir, chez moi, n’est pas une consolation. C’est une forme de résistance.
Vous souvenez-vous du moment où vous avez compris que vous ne pourriez pas ne pas écrire ?
Je ne crois pas qu’il y ait eu un instant précis. L’écriture s’est plutôt imposée à moi comme une nécessité. Il arrive un moment où certaines choses que l’on porte en soi deviennent trop lourdes pour rester silencieuses.
Un souvenir vous poursuit. Une injustice vous révolte. Une personne disparue revient dans votre mémoire. Une phrase apparaît au milieu de la nuit. Et vous comprenez qu’elle vous demande quelque chose.
Je n’ai jamais considéré l’écriture comme un métier. C’est une manière d’être au monde.
Écrivez-vous encore pour les mêmes raisons qu’à vos débuts ?
Oui, mais je n’écris plus avec le même homme à l’intérieur de moi. J’ai connu l’âge, l’exil, les séparations, l’amitié, les combats, les deuils, la paternité, puis la joie de voir mes filles devenir elles-mêmes des adultes et des mères. Tout cela transforme nécessairement le regard.
Au début, j’écrivais peut-être pour chercher qui j’étais. Aujourd’hui, j’écris davantage pour comprendre ce que nous sommes et ce que nous devenons. Mais une chose demeure : je ne supporte toujours pas de laisser une question essentielle sans lui chercher une réponse.
Pourquoi écrire
Pourquoi écrivez-vous : pour comprendre le monde, le transformer, témoigner, transmettre ou pour vous comprendre vous-même ?
J’écris d’abord pour comprendre. Le monde est trop vaste, trop contradictoire, trop violent parfois pour qu’on puisse simplement le regarder et passer son chemin. L’écriture m’aide à mettre de l’ordre dans ce qui, sans elle, resterait confus.
Ensuite, j’écris pour témoigner. Et beaucoup pour combattre. Je sais bien qu’un écrivain ne transforme pas directement une société. Un livre ne vote pas une loi, ne renverse pas un régime, ne libère pas un prisonnier. Mais un livre peut déplacer une conscience. Et je crois profondément aux consciences déplacées.
À qui écrivez-vous lorsque vous écrivez ?
À quelqu’un que je ne connais pas encore.
J’aime cette idée que le lecteur soit un inconnu avec lequel je vais pourtant entretenir une intimité. Mais j’écris aussi à ceux qui ne sont plus là. Aux morts. À mes parents qui ne m’ont jamais lu, à ceux de mon enfance, à ceux que le temps a éloignés de moi. Il y a toujours dans l’écriture une conversation avec les absents.
J’écris à mes filles et à mes petits-enfants. Et puis, j’écris à l’enfant que j’ai été. Je lui dis que certaines blessures peuvent devenir des livres.
La littérature doit-elle être utile ?
Je ne lui demande pas d’être utile. Je lui demande d’être vraie. La littérature n’est pas une machine à produire des résultats. Un poème peut ne servir à rien et sauver pourtant quelqu’un d’une nuit.
En revanche, je refuse l’idée d’une littérature qui se donnerait comme principe de ne jamais regarder le monde. Lorsque la liberté est menacée, lorsque des écrivains comme mon ami Boualem Sansal sont emprisonnés, lorsque des femmes sont assignées à une place secondaire au nom d’un dogme, lorsque la liberté de conscience est attaquée, je ne peux pas me réfugier derrière mon statut d’écrivain pour dire que cela ne me concerne pas.
La littérature n’a peut-être pas de devoir d’utilité. Mais elle a un devoir de lucidité.
Les passerelles entre les genres
Lorsque vous changez de genre littéraire, changez-vous de voix ou seulement d’instrument ?
Je change d’instrument. La voix, elle, reste. Un poème demande de la condensation. Le roman demande de la durée. L’essai demande de la rigueur. Mais je cherche toujours la même chose : la phrase juste. C’est peut-être cela, au fond, être écrivain. Apprendre à changer d’outil sans perdre la main.
Qu’est-ce qu’un poème vous permet de dire qu’un roman ne pourrait pas dire de la même manière ?
Le poème permet d’atteindre immédiatement ce qui échappe au raisonnement. Quelques vers peuvent contenir une enfance entière. La poésie ne démontre pas. Elle révèle. Et elle possède une chose que j’aime profondément : le silence. Dans un poème, ce qui n’est pas dit peut parfois être plus important que ce qui est écrit.
Inversement, qu’est-ce que le roman vous offre que la poésie ne vous donne pas ?
Le temps. Le temps d’entrer dans une conscience, de suivre un personnage, de le voir se tromper, aimer, mentir, souffrir, espérer.
La poésie saisit souvent un éclair. Le roman permet de rester longtemps dans la lumière ou dans l’ombre. Et surtout, le roman me permet de laisser vivre des êtres qui ne pensent pas comme moi. C’est une expérience magnifique.
Dans un essai, je défends une idée. Dans un roman, mes personnages peuvent avoir raison contre moi.
La nouvelle est-elle pour vous le genre de l’instant, là où le roman serait celui de la durée ?
Oui, mais un instant peut contenir toute une existence. La nouvelle oblige à l’économie. Elle vous interdit de vous perdre. J’aime ce genre parce qu’il exige de savoir où entrer et où sortir. Le lecteur ne reçoit pas tout. Il doit compléter le silence. Et mon prochain livre qui va paraitre aux éditions Frantz Fanon est un recueil de nouvelles. Il porte le titre de Les veilleurs de la lumière commune.
Une bonne nouvelle laisse derrière elle quelque chose qui continue après la dernière ligne.
Un texte commence-t-il chez vous avec son genre déjà décidé, ou découvre-t-il sa forme en s’écrivant ?
Je fais confiance au texte. Il m’arrive de commencer avec une idée. Mais très souvent, c’est une voix, une scène, une image ou une phrase qui vient d’abord. Puis le texte me dit ce qu’il veut devenir. Je crois qu’il faut laisser aux livres une part de liberté. Sinon, on ne les écrit plus, on les exécute.
Le rapport au temps
Quarante années séparent Prélude à l’espoir des ouvrages publiés en 2024. Comment votre rapport au temps a-t-il transformé votre écriture ?
Le temps m’a appris deux choses apparemment contradictoires : la patience et l’urgence. La patience parce qu’un livre a besoin de mûrir. L’urgence parce que je sais désormais que nous n’avons pas toute la vie devant nous.
Quand on est jeune, on croit que le temps nous appartient. En vieillissant, on comprend qu’il nous est prêté. Je n’ai donc plus envie d’écrire pour remplir des pages. J’ai envie que chaque livre ait une raison d’exister.
Vos livres travaillent-ils davantage la mémoire, le présent ou l’avenir ?
Je crois que j’écris sur les trois en même temps.
La mémoire nous constitue. Le présent nous oblige. L’avenir nous appelle.
Je viens d’une terre qui a une mémoire immense. Je vis dans un pays qui est devenu le mien. Et je regarde constamment ce que nous allons transmettre à ceux qui viennent après nous. La mémoire ne doit pas être une prison. Elle doit être une matière première pour construire demain.
Pourquoi cette concentration de publications en 2024 ?
Je crois que certains livres ont simplement attendu leur heure. Il y avait des textes mûris pendant des années, d’autres nés de l’urgence du monde. Ils se sont retrouvés au même endroit du calendrier. Après plusieurs décennies d’écriture, les livres finissent parfois par s’accumuler comme des vagues derrière une digue.
Et puis un jour, la digue cède.
L’Algérie, la France et la langue
Vous êtes né en Algérie et vous vivez en France depuis de nombreuses années. Que reste-t-il de votre terre natale dans votre écriture ?
Il en reste une lumière, des paysages, des morts, des odeurs, des voix et une enfance.
Je suis né sur les Hauts-Plateaux sétifiens. Cette terre fait partie de moi, même si j’ai quitté l’Algérie jeune. Mais je ne crois pas que l’on appartienne nécessairement au pays où l’on est né. Il y a des pays qui vous donnent la naissance et d’autres qui vous donnent une seconde vie.
La France est devenue mon pays. J’y ai vécu plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. Elle est devenue ma langue, ma culture, ma citoyenneté, une partie profonde de mon identité.
Je ne vois aucune contradiction dans cette histoire. On peut avoir plusieurs paysages dans la mémoire sans avoir plusieurs consciences.
Le français est devenu votre langue d’écrivain. Que représente-t-il pour vous ?
Le français est devenu ma langue de pensée et d’écriture. Une langue n’est pas seulement un outil. Elle est une manière de regarder le monde. J’ai reçu le français comme une langue qui m’a permis d’entrer dans une immense bibliothèque, de rencontrer des écrivains, des philosophes, des poètes, des républicains, des dissidents, des hommes et des femmes qui ont élargi mon horizon.
Je n’ai jamais vécu cette langue comme une confiscation. Au contraire. Elle m’a donné des ailes.
Peut-on être profondément attaché à ses origines et choisir pleinement un autre pays ?
Bien sûr. Je refuse cette injonction contemporaine qui voudrait que nous soyons condamnés à une identité unique, comme si nous devions rendre des comptes au lieu de notre naissance.
Je suis né en Algérie. Je suis devenu Français. J’aime profondément certaines choses de mon histoire algérienne et je combats certaines idées qui, au nom de cette histoire, voudraient m’interdire de penser librement. La fidélité ne consiste pas à tout accepter de ses origines. Parfois, la véritable fidélité consiste précisément à avoir le courage de dire non.
Le roman et le réel
Quand vous écrivez un roman, partez-vous d’une idée, d’un personnage, d’une scène ou d’une voix ?
Souvent d’une voix. Une voix peut faire naître un personnage. Un personnage peut faire naître une histoire. Et l’histoire finit par vous conduire là où vous ne pensiez pas aller.
J’aime cette part d’inattendu. L’écrivain croit qu’il invente ses personnages. Puis il découvre qu’ils ont une volonté propre.
Quelle distance maintenez-vous entre le réel et la fiction ?
La distance nécessaire pour que la vérité puisse apparaître. La fiction n’est pas un procès-verbal. Elle transforme le réel pour en révéler parfois quelque chose de plus profond.
Je peux partir d’une situation réelle, d’un souvenir ou d’un visage. Mais dès que cela entre dans un roman, cela devient autre chose. Le romancier n’est pas le greffier du monde. Il en est l’interprète.
Dans les romans Un si grand brasier et L’Impasse, quelle place accordez-vous à la fraternité face aux conflits du monde ?
Une place centrale. Je crois que la fraternité est ce qui nous empêche de devenir ce que nous combattons. On peut être féroce envers une idéologie et rester profondément attaché aux êtres humains. On peut combattre une pensée sans haïr tous ceux qui sont nés avec elle.
La fraternité n’est pas l’absence de conflit. Elle est la capacité de continuer à reconnaître l’autre comme un être humain au milieu du conflit.
Qu’attendez-vous du lecteur de roman : qu’il comprenne, qu’il ressente, qu’il doute, qu’il se transforme ?
Je ne lui demande rien. Le lecteur est libre. Je préfère qu’il referme mon livre avec une question plutôt qu’avec une leçon. Je ne veux pas fabriquer des lecteurs qui pensent comme moi. Je veux qu’ils pensent davantage.
Le poète et l’essayiste
Le poète cherche la justesse d’une image ; l’essayiste, celle d’un raisonnement. Ces deux exigences se renforcent-elles ou entrent-elles parfois en conflit ?
Elles se surveillent.
Le poète m’empêche d’écrire des phrases mortes. L’essayiste m’empêche de me réfugier dans les belles phrases lorsque l’argumentation n’est pas solide.
Je veux que la pensée ait du souffle et que le souffle ait une pensée. C’est peut-être pour cela que je ne sépare jamais complètement le poète de l’essayiste.
Votre engagement naît-il d’abord d’une conviction intellectuelle ou d’une sensibilité poétique au monde ?
Il naît d’abord d’une blessure.
On ne devient pas engagé parce qu’on décide un matin d’avoir des opinions. On le devient parce que certaines choses deviennent insupportables.
L’humiliation, l’injustice, la servitude, le mensonge, l’écrasement de l’individu par le groupe, tout cela me touche d’abord comme homme. Ensuite seulement vient la pensée, qui permet de transformer la colère en conviction.
Comment faire entrer la colère dans un texte sans qu’elle en prenne toute la place ?
En lui donnant une forme.
La colère seule produit du bruit. La littérature peut lui donner une direction. Je me méfie de la colère permanente. Elle finit par tout brûler, y compris ce que l’on voulait sauver. J’essaie donc de lui donner de la précision, de la pensée, parfois de l’ironie et souvent de la poésie.
Une colère qui apprend à écrire devient une force.
Un écrivain engagé doit-il risquer de déplaire à son propre camp ?
C’est une nécessité. Il doit le risquer. Sinon, il devient un simple porte-parole.
Je me méfie profondément des fidélités qui interdisent de penser. Une conviction qui ne supporte pas la contradiction est déjà en train de devenir un dogme.
L’universalisme auquel je crois m’oblige à cette liberté.
Je dois pouvoir dire à mes adversaires qu’ils se trompent. Mais je dois également pouvoir dire à mes amis : « Là, vous vous trompez. » C’est parfois beaucoup plus difficile.
La laïcité et l’universel
Votre engagement pour la laïcité occupe aujourd’hui une place importante dans votre parole publique. Comment cette conviction s’articule-t-elle avec votre travail d’écrivain ?
La laïcité, pour moi, n’est pas une obsession administrative. C’est une conception de la liberté.
Elle protège celui qui croit, celui qui ne croit pas, celui qui change de croyance et celui qui refuse toute croyance.
Je suis athée, mais je défends le droit de croire. Et précisément parce que je défends ce droit, je défends aussi le droit de ne pas croire, de critiquer une religion, de rire d’un dogme et de contester les pouvoirs religieux. C’est cela que j’appelle la liberté de conscience.
Mon engagement pour la laïcité vient donc naturellement rejoindre mon travail d’écrivain. Je défends un espace dans lequel l’individu peut penser sans demander la permission à une communauté, à un clergé ou à une idéologie.
Pourquoi l’universalisme est-il si important pour vous ?
Parce que je refuse de hiérarchiser les êtres humains en fonction de leur naissance.
Je viens d’Algérie, je vis en France, j’ai visité une bonne partie de la planète, j’ai traversé plusieurs mondes. Je pourrais donc facilement me réfugier dans une identité particulière. J’ai choisi l’inverse.
Je préfère l’universel à l’enfermement communautaire.
L’universel ne nie pas les différences. Il affirme quelque chose de plus grand qu’elles. Nous avons tous la même dignité et les mêmes droits fondamentaux.
C’est pour cela que je continue à croire en la République.
Votre combat vous expose parfois à des critiques très fortes. Pourquoi continuer ?
Non seulement à des critiques, ce qui est normal pour un écrivain, mais à des insultes et des menaces. Je continue parce que certaines idées méritent d’être défendues même lorsqu’elles ne sont pas confortables.
Je n’ai jamais écrit pour être applaudi par tout le monde. Il y a des moments où l’on peut choisir le confort du silence mais il y a aussi des moments où se taire devient une manière de consentir. Je préfère parfois être seul avec mes convictions qu’avec beaucoup d’autres autour d’une lâcheté.
Les livres qui parlent aux livres
Quels écrivains vous ont donné la permission d’écrire ?
Je ne dirais pas qu’ils m’ont donné la permission. Ils m’ont montré qu’une porte existait. Les grands écrivains vous apprennent surtout qu’il est possible de transformer une expérience personnelle en quelque chose qui dépasse votre propre vie.
Et puis ils vous apprennent aussi l’humilité. Quand on lit certains livres, on comprend immédiatement que la littérature est infiniment plus grande que soi. Je pense à Albert Camus, à Boualem Sansal, à John Steinbeck, à Orhan Pamuk, Sadegh Hedayat, Cormac McCarty.
Quels livres vous accompagnent en voyage, même lorsqu’ils ne sont pas physiquement sur votre table ?
Ce sont souvent les livres dont je ne me souviens plus exactement de l’intrigue. Je me souviens d’une phrase. D’une image. D’une sensation. Un grand livre finit par quitter sa bibliothèque pour entrer dans votre mémoire. La véritable bibliothèque d’un écrivain n’est pas celle qu’il possède. C’est celle qu’il porte en lui.
Vos propres livres dialoguent-ils consciemment entre eux ?
Pas toujours consciemment. Mais avec le recul, je vois revenir les mêmes obsessions. La liberté. La mémoire. L’exil. La fraternité. La transmission. La laïcité. L’universel. Le refus de la fatalité.
Un écrivain passe peut-être sa vie à écrire le même livre sous des formes différentes. Je commence seulement à comprendre quel pourrait être définitivement le mien.
La transmission
Qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes auteurs qui hésitent entre plusieurs genres et plusieurs identités d’écriture ?
Je leur dirais de ne pas chercher trop vite à entrer dans une case. Écrivez ce que le texte vous demande d’écrire. Ne vous demandez pas si vous êtes poète, romancier ou essayiste. Demandez-vous si la phrase que vous venez d’écrire est juste. Et surtout, ne cherchez pas à devenir l’écrivain que le monde attend de vous. Cherchez votre voix. Elle est probablement déjà en vous.
Que souhaitez-vous transmettre au-delà de vos livres ?
Une exigence de liberté.
Je voudrais également transmettre l’idée qu’on peut aimer une terre sans être soumis au régime dictatorial qui l’oppresse, respecter une histoire sans la sanctifier aux slogans lancés à l’emporte-pièce, recevoir une culture sans devenir prisonnier de ses dogmes.
J’aimerais que l’on comprenne que l’on peut venir de quelque part et appartenir pleinement à un autre pays. Et peut-être, plus simplement, transmettre à ceux qui viennent après moi le goût de la liberté et l’amour des livres.
La littérature peut-elle encore créer des ponts entre des mémoires, des cultures et des générations qui ne se parlent plus ?
Je le crois. Un livre est un pont étrange, il permet à deux inconnus de se rencontrer sans même savoir qu’ils se rencontreront. Il peut faire dialoguer un mort avec un enfant qui naîtra cinquante ans plus tard. Il peut faire entrer l’Algérie dans une chambre parisienne, Montréal dans un souvenir bruxellois, une enfance dans la vieillesse d’un homme.
La littérature ne supprime pas les frontières. Elle nous apprend à les traverser.
La transmission intime
Que représente pour vous la transmission lorsqu’elle touche à votre propre famille ?
Elle devient beaucoup plus intime.
Un écrivain pense souvent qu’il écrit pour des inconnus. Puis un jour il regarde ses enfants, ses petits-enfants, et il comprend qu’une partie de ce qu’il laisse derrière lui est aussi destinée à ceux qui porteront son nom, ou simplement sa mémoire. Je voudrais leur transmettre autre chose que des livres. Une façon de regarder les autres. Une exigence de liberté. Le goût de la curiosité. Le droit de penser par eux-mêmes.
Je voudrais qu’ils sachent surtout qu’ils n’ont jamais à demander pardon d’être libres.
Est-ce que devenir grand-père a changé votre regard d’écrivain ?
Cela change le rapport au temps.
Quand on regarde un enfant grandir, on comprend soudain que l’avenir n’est plus une abstraction. Il a un visage. Et cela donne à la transmission une profondeur nouvelle. On se demande ce que sera le monde dans lequel cet enfant vivra, quelles libertés lui seront garanties, quelles peurs il devra affronter.
L’écriture devient alors aussi une manière de laisser quelques lumières derrière soi.
Ce qui relie les livres
Après avoir écrit de la poésie, des nouvelles, des romans et des essais, qu’est-ce qui relie finalement tous vos livres ?
Une même question peut-être. Comment rester debout dans un monde qui cherche constamment à nous faire renoncer ? Mes livres ont changé de forme, mais je retrouve toujours cette tension entre la liberté et ce qui veut la réduire.
Entre la mémoire et l’avenir. Entre la solitude et la fraternité. Entre la colère et l’espérance.
Je crois que toute mon écriture se trouve quelque part là-dedans.
Une conversation qui ne finit jamais
Quel livre vous parle encore aujourd’hui, et que vous dit-il que vous n’aviez pas entendu lors de votre première lecture ?
Les grands livres nous attendent. Toujours.
À vingt ans, on les lit avec l’homme que l’on est alors. Trente ans plus tard, on les relit avec l’homme que l’on est devenu.
Le livre n’a pas changé. Nous, oui.
À vingt ans, on cherche souvent des réponses. Avec l’âge, on découvre que les grands livres nous apprennent surtout à mieux formuler nos questions.
C’est peut-être cela, la littérature, une conversation qui ne finit jamais.
Et si vous deviez laisser à nos lecteurs une seule phrase, la vôtre ou celle d’un autre, laquelle choisiriez-vous ?
Je choisirais alors une phrase qui résume peut-être le chemin que j’ai essayé de parcourir : « L’universel ou l’abîme. » Parce que je crois que notre époque nous oblige à choisir. Entre ce qui rassemble les êtres humains et ce qui les enferme dans leurs appartenances. Entre la liberté de conscience et le règne des dogmes. Entre une République qui fait de nous des citoyens et toutes les idéologies qui veulent d’abord faire de nous des membres d’une communauté.
Mais si vous me demandez une phrase qui résume non pas mon combat, mais mon écriture, je choisirais celle-ci : « Je n’écris pas pour avoir le dernier mot. J’écris pour que le silence ne l’ait pas. »


