Vers libres sans E par Mr de la Boutraye
À la poursuite d'une lettre disparue
CONTEXTE PARTICULIER
Cette pièce de vers, qui n’a d’autre mérite que celui de la difficulté vaincue, est un fruit des loisirs de l’auteur pendant un long séjour en Prusse. Elle a été la suite d’un défi élevé par le général de Lossau, gouverneur de Dantzig, ville dans laquelle l’auteur remplissait les fonctions de Consul de France. M. de Lossau prétendait que la délicatesse de notre langue s’opposait à ce que l’on pût la manier facilement et soutenait qu’en poésie surtout il était impossible de se permettre la moindre licence et notamment de se livrer à aucun de ces petits tours de force que l’on réalise dans d’autres langues, comme la suppression d’une lettre le renversement du sens etc…
L’auteur offrit de parier qu’il réussirait à ployer la langue maternelle à celle de ces difficultés que le général de Lossau choisirait. Celui-ci choisit le retranchement de la lettre E comme présentant le plus d’obstacles en raison de sa triple euphonie et de son fréquent emploi. En outre, il imposa à l’auteur l’obligation de traiter un sujet donné : ce fut une vieille légende relative à l’anoblissement de sa famille. Il fut arrêté que le perdant donnerait un déjeuner dansant. Ayant perdu son pari, le général s’exécuta de bonne grâce et une très belle fête fut donnée au palais du gouvernement.
CONTEXTE GENERAL
Il s’agit d’un lipogramme, c’est-à-dire un texte écrit en s’interdisant une lettre — ici la lettre e, la plus fréquente en français. C’est donc un véritable tour de force littéraire, comparable, bien plus tard, à La Disparition de Georges Perec, roman entièrement écrit sans la lettre « e ».
Le contexte est intéressant : la Revue de l’Avranchin évoque les soirées littéraires et dramatiques de Roche-Plate, chez M. et Mme de la Boutraye. On y apprend que M. de la Boutraye composait des poèmes à contraintes, parfois longs de trois ou quatre cents vers, où certaines lettres étaient absentes — par exemple sans « r » ou sans « s ». Cela confirme que ce « vers libre sans E » appartient à une pratique de salon, érudite et ludique, très cultivée.
Le document est aussi signalé dans un bulletin de la Société d’archéologie, de littérature, sciences et arts d’Avranches, Mortain et Granville, publié par E. Tostain à Avranches en 1850 ; la notice mentionne notamment les noms de Lossau, de la Boutraye et Sanson.
À retenir donc : ce n’est pas seulement une curiosité poétique. C’est un petit objet bibliophilique normand, lié à un milieu aristocratique et lettré d’Avranches, où l’on pratiquait les jeux littéraires à contrainte. Le titre « sans E » en fait une pièce particulièrement intéressante pour l’histoire du lipogramme français avant Perec.
Un jour, un roi chassant dans son parc
Roi plaisant, bon vivant, surtout adroit à l’arc,
Voit sur un pin, un charmant animal,
Un loup…non un loup principal
Qu’un grand savant traduirait par lupus,
Loup qui combat un doux agnus,
Mais un loup fort joli qu’alors on nommait « loss »
Gris blanc, charnu, ni trop haut ni trop gros.
Poil plus fin qu’un poil d’ours, ainsi qu’un chat grimpant
Pour un gala, rôti fort ragoûtant.
Aussitôt du bon roi, la main fait un signal,
Puis montrant à la cour son arc, à l’ours fatal,
Il voudrait à l’instant, visant tout droit au but
Qu’à son dard appartint un si brillant tribut…
- Mais quoi ! dit-il à part soi.
Un loss doit-il mourir par la main d’un grand roi ?
Non, non ! – Alors aux courtisans il fit
Un long discours…où chacun applaudit…
Nous n’avons plus son oraison
Mais voici la conclusion :
- Qui d’un dard fort aigu, frappant l’air tout à coup
D’un bras puissant occira mon dit loup
Montrant qu’il soit par là fort tout autant qu’adroit
Au nom Losso aura droit
Puis pour appui d’un si grand surnom
Ill doit avoir un loup dans son blason :
J’ai dit, moi qui suis roi,
Grands, courtisans, vassaux, voilà ma loi.
Aussitôt vingt cinq traits partant tous à la fois,
Chacun croit par son dard, l’animal aux abois ;
Mais au plus haut du pin gagnant un sûr abri,
Aux bois touffus qui sont sous lui
Il voit dards aigus s’amortir :
Nul n’a fait d’accroc à son cuir…
Qui fut surpris, contrits, confus ?
Tous nos courtisans confondus.
D’un coup qui pour chacun, paraît un dur affront
D’un fatal coup du sort, qui fait rougir son front,
Non loin du roi, dans un coin du taillis,
On voyait trois soldats, tous trois forts bons amis,
Tous trois cousins…non, non, tous trois plutôt vrais fils
D’un paladin mort au bruit du clairon…
Nous n’avons pu du fait avoir solution…
Chacun dans un tournoi, tout ainsi qu’au combat
Passait pour un parfait soldat.
On dit aussi qu’aux mamans à la cour,
Il jouait plus d’un malin tour…
Arthur surtout, favori d’apollon
Qui vingt-cinq ans avait. Arthur, qui disait-on,
Aurait appris à Mars, à Cupidon,
L’art si brillant du combattant,
Ou l’art d’amour, art moins constant,
Art qu’à la paix, au jour, parfois la nuit,
Un troubadour pratiquait sans grand bruit…
Arthur s’applaudissait, ricanant du saut coup
Qu’ont fait nos courtisans au grand plaisir du loup.
Mais quoiqu’il comptât sur son bras
Quoiqu’Oscar, bon garçon, dit tout bas « Tu l’auras ! »
L’air martial, fringuant, dispos,
S’appuyant sur son arc, connu par maints travaux,
Puissant à son carquois, dard d’un fort bon aloi,
Il voulait avant tout voir un signal du roi.



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